Paris, le 27 novembre 2014.





1. Définition de la monnaie.

Vilfredo Pareto (1848-1923) a défini dans son Cours d'économie politique (1896-97) ce qu'on dénommait alors "monnaie" d'une façon presque parfaite.

"Parfaite" parce qu'il n'employait que des mots de la théorie économique tirés de la réalité et ne faisait pas référence à la rhétorique croissante - au mauvais sens du terme - qui commençait à ensevelir l'économie politique (à commencer par, par exemple, les fonctions de la monnaie pour définir celle-ci).
Sa définition de la monnaie était la suivante :

"Une marchandise en laquelle s'expriment les prix des autres marchandises, est un numéraire ou une monnaie.
Le numéraire se distingue de la monnaie en ce que la monnaie intervient matériellement dans les phénomènes économiques, et le numéraire n'intervient pas matériellement" (ibid. §269).

Bref, la monnaie était alors une marchandise dénommée "monnaie".


2. Prix en monnaie, quantité de monnaie unitaire et taux d'échange.

"Presque parfaite"  était la définition de Pareto car les prix dont il parlait et qui étaient des prix en monnaie des marchandises (sous entendu d'équilibre), étaient aussi, autre façon de parler théorique, des quantités de monnaie unitaires convenues, i.e. des taux d'échange de quantités de marchandise et de monnaie convenus.

Tous ces éléments étaient des résultats de l'action d'échange des personnes juridiques physiques, objet que Pareto expliquait donner à l'économie politique dans son Cours.

Bref, Pareto faisait référence au passé, à l'ex post, non pas à l'avenir, à l'ex ante, de celui qui décide et mène l'action.
Il était ainsi cohérent avec ce qu'il avait annoncé au début de son Cours.

2.a. Remarque: ex post et ex ante.

Soit dit en passant, l'échange des marchandises en propriété d
es personnes juridiques physiques amène à s'interroger sur l'alternative introduite par Aristote entre "ex post" et "ex ante".

Gilles Deleuze, en philosophe qu'il voulait être, y est revenu en ces termes:

"Enfin nous pressentons que l’antécédence, ce qu’Aristote appelait déjà l’avant et l’après, bien qu’il n’y ait pas ici d’ordre du temps, est une notion compliquée :
les définissants ou les raisons doivent précéder le défini, puisqu’ils en déterminent la possibilité, mais c’est seulement suivant la « puissance », et non pas selon l’acte, qui supposerait au contraire l’antécédence du défini.
D’où justement l’inclusion réciproque, et l’absence de tout rapport de temps" (Deleuze, 1988, pp.57-58)

En conséquence, l’alternative « ex post- ex ante » est indépendante de la prise en considération, ou non, du temps ou de la durée.

 Le fait est que, longtemps, l'alternative n'avait pas été retenue par les économistes.

Ce n'est qu'au milieu du XXème siècle qu'elle a été prise en considération dans le cadre de l'économie politique en relation avec l'introduction des espérances de prix en monnaie des marchandises et par opposition aux prix observables passés des marchandises échangées...

G. Myrdal et E. Lindahl l'ont remise à l’ordre du jour économique dans la décennie 1930, en certains pays, en conséquence des travaux de Knut Wicksell (cf. Uhr, 1960, p.313, Sandelin, 2013, p.188).
Et D.M. Lamberton (1971) a associé curieusement l'alternative "ex post - ex ante" d'Aristote, sans s'y référer, à Myrdal et Lindahl dans l'édition "Penguin Modern Economic Readings" (p.11).

Mais dans d'autres pays, l'alternative n'a pas été oubliée, comme en France.

2.b. Remarque: l'évolution de la réglementation monétaire.

Soit dit en passant, les billets en papier et les dépôts en compte dans les banques qu'ont été les "substituts de monnaie bancaires" étaient des contrats monétaires assis sur des quantités de marchandise monnaie et passés entre les entrepreneurs -qu'étaient les banquiers- et les non banquiers à certaines conditions.

La réglementation qu'a été  l'interdiction des contrats monétaires qui a été décidée à partir de la décennie 1930 par les hommes de l'Etat, a consisté à faire prendre les substituts de monnaie bancaires réglementés, de fait désormais sans assise, pour de la monnaie fiduciaire ou papier, comme s'ils étaient de la marchandise monnaie.

Cette réglementation monétaire n'a aucune justification.

Simultanément, la marchandise monnaie a disparu de la circulation.

2.c. Remarque: la dénaturation de la théorie.

Soit dit en passant, la "théorie de la quantité de monnaie" qui existait alors, et qui existe encore aujourd'hui, n'est pas une théorie de l'explication de la quantité de monnaie, mais une théorie des variations des prix en monnaie en relation avec les variations de la quantité de monnaie.

Et cette théorie a conduit des savants économistes à de graves erreurs, celles qu'on supporte aujourd'hui.

A l'époque, la théorie de la quantité de la monnaie était une théorie d'une logique imparable, à savoir:
- les prix en monnaie sont des quantités de monnaie unitaires convenus par les personnes juridiques physiques,
- ils témoignent d'un changement de mains de l'ensemble des quantités unitaires,
- ils témoignent donc d'une quantité en circulation de la monnaie, à chaque instant: en d'autres termes, le tout et les parties vont de pair ;
- il en est ainsi à l'instant "t" ou d'un instant au suivant à la différence près que les parties peuvent être plus ou moins nombreuses dans la période et qu'en conséquence, la quantité de monnaie en circulation est plus ou moins importante en chiffre à cause des phénomènes de "thésaurisation" ou de "déthésaurisation" (cf. texte de septembre 2014).

Aujourd'hui, il n'en est plus de même depuis la rationalisation de la théorie du Pouvoir d'achat de la monnaie (1911) par Irving Fisher - et le succès qu'elle a connu auprès des hommes de l'Etat - et depuis la réglementation de l'interdiction de la marchandise monnaie quelques temps plus tard.

A sa façon, la vitesse de circulation de la monnaie, inconnue dans l'"équation des échanges" qu'a introduite Fisher, prenait en considération les passages dans la durée de la thésaurisation à la déthésaurisation et, réciproquement. 

 La voie ainsi ouverte a amené à faire croire que la quantité de monnaie réglementée était cause de la notion de "niveau des prix" des échanges (puis des revenus avec les monétaristes et, en particulier, Milton Friedman), d'une part et, d'autre part, du volume des échanges (puis du revenu réel avec les mêmes qui ont introduit comme mesure le produit intérieur brut de la comptabilité nationale).

Forts d'avoir contribué à détruire la marchandise monnaie -sans insister sur le point-, des savants économistes se sont aussi faits forts, contre toute attente, de faire varier la quantité de monnaie réglementée dans le sens qu'ils jugeraient bon -en vertu de leur "mauvaise" compréhension de la théorie de la quantité de monnaie-.

Aujourd'hui même, ils développent ainsi ce qu'ils dénomment le "quantitative easing program" qui est une absurdité (cf. ce texte d'octobre 2012).

Aucune raison économique valable ne justifie la démarche.


3. Taux d'échange et ophélimités.

Reste que les quantités de monnaie unitaires convenues étaient donc elles-mêmes une façon de parler théorique des taux d'échange de quantités de marchandise et de monnaie à quoi étaient convenues les personnes juridiques physiques selon diverses méthodes (méthodes synallagmatique ou de marché).

 Et, derrière les taux d'échange convenus, il y avait les préférences (en termes d'utilité ou d'ophélimité) des personnes juridiques physiques en question qui ne sauraient être oubliées.

. Remarque : rareté des quantités ou non saturation des besoins/désirs.

Soit dit en passant, on peut se poser une question: les taux d'échange convenus cachent-ils une rareté des quantités de marchandise ou de monnaie ou bien peuvent-ils aller de pair avec une non saturation des besoins ou désirs des personnes juridiques physiques?

Certains soutiennent le point, d'autres (un petit nombre) s'y opposent.

Ceux qui soutiennent le point vont même au-delà en préconisant une augmentation de la quantité de monnaie pour augmenter la production des marchandises et le revenu réel des personnes juridiques physiques sous prétexte que la quantité de monnaie serait trop rare à leurs yeux.

La rareté de quantité n'est pourtant jamais qu'une expression de rhétorique qui ouvre la voie à bien des énigmes insolubles.
Bref, elle n'explique rien.

Et il en est de même de la non saturation des besoins ou des désirs des personnes juridiques physiques.


4. Pouvoir d'achat ou puissance d'achat.

Pareto a encore juxtaposé à sa définition "presque parfaite" de la marchandise monnaie, la réserve qu'il faisait au "pouvoir d'achat" de la monnaie cher à beaucoup de savants économistes et dont il parlait en termes de "puissance d'achat" de la façon suivante:

"Mais qu'est-ce alors que la puissance d'achat, que certains auteurs (par exemple J. St Mill, E. P. l, liv. III, chap. l, § 2) font synonyme de valeur d'échange ?

Ce n'est, au fond, qu'une vague conception de l'ophélimité.
Pareillement, les anciens parlaient de corps pesants et de corps légers, et ces termes sont encore en usage dans le langage ordinaire, mais la science leur a substitue la notion plus précise du poids spécifique.

76. L'emploi du terme puissance d'achat a le grand défaut de rendre plus facile une erreur que l'on n'est déjà que trop porté à commettre, en confondant la valeur avec une propriété objective des marchandises." (Pareto, op. cit. §§75-76 )


5. Achetabilité, pouvoir d'achat, achat potentiel ou risque d’achat.

Mais Pareto ne se préoccupait pas pour autant du fait que le pouvoir d'achat de la monnaie en question portât sur le passé et ne dût pas porter sur l'avenir.

Il s'avère qu'avec Irving Fisher (1911), le pouvoir d'achat de la monnaie a été considéré porter explicitement sur l'avenir (cf. ce texte de juin 2014).
Il faut le regretter.

Le pouvoir d'achat de la monnaie était en vérité, implicitement, une notion ex post dans la démarche de Fisher qui limitait les définitions qu'il avait données précédemment.

Mais, sans y prêter attention, l'ex post est devenu, sous sa plume, ex ante en relation avec les prévisions qu'il a proposées, ce qui était une incohérence de sa démarche.

Le pouvoir d'achat de la monnaie est devenu alors synonyme d'achat potentiel pour ne pas dire, selon la mode actuelle en cours, de risque d'achat.


6. Vendabilité, pouvoir de vente et vente potentielle.

Nous étions ainsi à cent quatre-vingts degrés de ce que Carl Menger (1840-1921) écrivait en 1892 quand il disait que la monnaie était la marchandise la plus vendable contre les autres marchandises.
Ludwig von Mises (1881-1973) le reprendra à l'occasion de son "théorème de régression".

Dans le but d'expliquer la monnaie, Carl Menger avait constaté que, dans le passé, depuis l'origine, des marchandises avaient donné lieu, chacune, à une marchandise vendue aisément, pas toujours la même selon les temps et les espaces, qu'il était quotidien de dénommer "monnaie".

Il l'admettait vendable aisément dans l'avenir et y voyait, à juste titre, une marchandise vendable.

 Au lieu de marchandise vendable ou de vendabilité de la marchandise dénommée "monnaie", Menger aurait pu faire intervenir la "puissance de vente", le"pouvoir de vente" ou la "force de vente" de la monnaie ainsi cernée, autant de synonymes.
Derrière le mot "vendable", se cachent, en effet, implicitement le pouvoir de vente d'une marchandise, la vente potentielle...

Soit dit en passant, il est difficile d'admettre qu'il l'admettait vendable aisément dans l'avenir et d'y voir une marchandise vendable dès lors qu'on fait intervenir les réglementations des hommes de l'Etat.

. Remarque: pouvoir de vente ou pouvoir d'achat.

Soit dit en passant, on ne peut que regretter que, par la suite, ces mots aient été préemptés par ceux de pouvoir d'achat, d'achat potentiel de la monnaie ou de la marchandise: on ne sait d'ailleurs plus trop s'il s'agit de monnaie ou de marchandise étant donné la rhétorique au mauvais sens du terme employé.

En quoi ce dérapage est-il important pour l'économie politique?

Tous les mots nous situent dans la rhétorique au mauvais sens du terme, pour des raisons différentes, et non plus dans la théorie.
Rappelons Robert Solow:

« Pour un lecteur moderne sérieux, la rhétorique est sans pertinence ou, pire, induit en erreur ou, pire encore, trompe intentionnellement » ( R. Solow, hiver 2013-14, p. 911).

Et les hommes de l'Etat vont mouler leurs actions dans ces erreurs pour les faire aboutir à ce qu'ils désirent et n'hésiteront à multiplier les réglementations infondées.

On est loin de toutes les condamnations économiques qu'on peut donner à la démarche en suivant, par exemple, ce qu'en disait Rothbard, 1962, chapitre 11 (cf. texte d'octobre dernier).


7. Attention aux "-ables".

Pour rester dans les mots de la théorie tirés de la réalité et non pas dans ceux de la rhétorique au mauvais sens du terme, il faut se replacer ex ante, dans le cas où on se situe implicitement quand on emploie les mots "-ables" ou les mots "pouvoir" ou "potentialité".

A priori, un mot en "-able" ne prend en considération que l'avenir.
Il ne devrait jamais être pris pour faire référence au passé, sauf dans le cas où on se place dans le cadre d'un futur antérieur.

En vérité, il y a eu au départ une confusion à condamner entre le passé et l'avenir qui procédait du fait qu'elle consistait à mettre l'avenir sous le chapeau du passé!

La démarche de Fisher a été exemplaire sur ce point et on ne peut que s'étonner qu'elle continue à être envisagée aujourd'hui.

. Remarque: "-ables" ou "-ismes".

Soit dit en passant, il y a trente cinq ans, Henri Guitton, professeur de sciences économiques à l'université de Paris I Sorbonne, s'en prenait aux "-ismes" dans son ouvrage De l'imperfection en économie.
Il concluait le livre avec, en particulier, ces mots:

"Il s'agissait de savoir ce qu'était l'objet de l'économie politique.
La question reste actuelle, toujours la même, bien qu'elle s'exprime en termes nouveaux.

Je me demande aujourd'hui si l'opposition que j'avais proposée entre
- 'l'économie politique à l'image des sciences physiques' et
- 'l'économie politique science de l'action humaine'
ne garde pas sa valeur, mais dans l'atmosphère renouvelée par l'épistémologie contemporaine qui nous a permis de lever certaines ambiguïtés." (Guitton, 1979, p.225)

Il était un des rares économistes de l'époque à ne pas mettre de côté l'école de pensée économique autrichienne dont l'hypothèse de départ est l'action humaine.



8. Un dernier mot: l'action humaine.

Bref, à l'opposé de ce qu'a écrit Pareto (cf. en complément ce texte de décembre 2013) et plutôt que les  notions théoriques ex post de résultats de l'action humaine qu'il privilégiait, il faut faire intervenir les notions théoriques ex ante de "profit attendu avec incertitude" de la personne juridique physique et de "coût" que cette dernière donne à son action d'échange.

On peut à cette occasion se souvenir que Frédéric Bastiat avait effleurées en ces termes l'action d'échange pour introduire la marchandise monnaie:

"C'est pourquoi, dès l'origine même de la société, on voit les hommes faire intervenir dans leurs transactions une marchandise intermédiaire, du blé, du vin, des animaux et presque toujours des métaux.

Ces marchandises remplissent plus ou moins commodément cette destination, mais aucune ne s'y refuse par essence, pourvu que l'Effort y soit représenté par la valeur, puisque c'est ce dont il s'agit d'opérer la transmission.

Avec le recours à cette marchandise intermédiaire apparaissent deux phénomènes économiques qu'on nomme Vente et Achat." (Bastiat, L'échange, 1850).

Entre la rhétorique et la théorie, il n'y a donc pas à hésiter, c'est la théorie fondée sur l'action humaine qui doit être privilégiée et devrait arriver à s'imposer.




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