Paris, le 25 mai 2015.







Le texte de H.L. Asser (Journal des économistes, mars 1893, pp.337-346), avocat habitant Amsterdam, qui suit, fait apparaître que les "économistes autrichiens" sont, en partie, des disciples de Frédéric Bastiat.

Mises n'a alors que douze ans et Hayek n'est pas né, il naîtra six ans plus tard.

Sur cette base, rien ne justifie de parler d'"économie autrichienne" plutôt que d'"économie française", bref d'économie politique, et tout porte à croire que l'état lamentable de l'économie politique en France procède des socialistes, en triomphe politique croissant depuis cette date, subordonnant celle-ci à telle ou telle mathématique, à telle ou telle physique ou à une comptabilité nationale.

Les intertitres [...] sont de mon cru.


(Début du texte.)

"[1. Ode à Bastiat].

Les pages suivantes sont écrites en vue de défendre les idées de Frédéric Bastiat,
- non contre les attaques de ses adversaires,
- mais contre l'oubli et l'ingratitude de ses successeurs de nos jours qui, tout en développant les théories déjà soutenues par lui, il y a plus de quarante ans, aiment à se représenter comme les inventeurs de ces idées et, par-là, comme les rénovateurs de notre science, si bien qu'ils se sont donné le nom de néo-économistes.

Ceci ne doit pas trop nous étonner : de nos jours, on admire peu ce qui a été pensé et écrit il y a quarante ans.

Et, sous plusieurs rapports, ce manque d'estime semble justifié ; car c'est l'ombre, que jette la lumière des admirables qualités de la période où nous vivons ;
l'aversion de tout ce qui n'est pas sincère et réel ; 
l'aversion de tout ce qui est de convention dans l'art et les moeurs, dans l'appréciation de beauté, soit physique, soit morale.

Mais ces mêmes qualités, ce culte de la vérité et de la nature, doivent nous faire applaudir aux idées et aux écrits de Bastiat,
- parce que lui n'a jamais connu d'autre idéal que la nature et la vérité et
- parce qu'il est par-là si éminemment moderne.

C'est lui le champion infatigable du libre développement "de l'individu, combattant sans relâche les protectionnistes et tes socialistes, dont les mis veulent restreindre la liberté d'échange entre les nations, les autres régler les relations de l'humanité entière."

C'est à cause de ces qualités
- que nous ne devons pas tolérer que l'oeuvre de Bastiat soit ignorée par ses successeurs;
- que les vérités qu'il a trouvées, soient montrées au monde comme des diamants, nouvellement déterrés par eux, et cela tellement enfouis dans une monture embrouillée, que l'éclat du diamant en est obscurci et que le peuple, ne pouvant découvrir la pierre précieuse, la rejette avec dédain.


[2. La vérité des idées de Bastiat]

Ce sont les économistes « savants » eux-mêmes, qui détournent l'esprit du peuple de notre science et le préparent aux sophismes populaires de ceux qui lui promettent l'accomplissement du rêve de bonheur.

On sait que Bastiat était persuadé
- que la société humaine est subordonnée à des lois non moins salutaires que celles qui régissent les choses matérielles ;
- que les intérêts de tous sont essentiellement harmoniques et
- que la misère existante n'est causée que par la violation des saintes lois de la nature.

Eh bien!
- on peut désapprouver son système de faire ressortir le contraste entre la nature toujours bienfaisante et l'humanité toujours corruptrice,
- on peut déclarer que c'est nier la loi de Ricardo,
- on peut démontrer que la propriété foncière, cette institution toute naturelle, laissée en pleine liberté, cause des rentes foncières et des prix de loyer toujours grandissants et que c'est le devoir de l'homme d'agir ici en régulateur,
cela n'empêche pas que Bastiat n'ait expliqué les lois de la société humaine d'une manière si simple et, en même temps, si extraordinaire, que le lecteur doit avouer que tous ses prédécesseurs, bien qu'ils aient enseigné beaucoup de choses justes et vraies, n'ont pu voir qu'un seul côté de la question, tant ils étaient absorbés dans leur propre science, mais que Bastiat, n'étant qu'un homme simple et intelligent, a pu voir, comprendre et expliquer le tout.

Il est dans le vrai : tout ce que ses prédécesseurs avaient trouvé, est fondu par lui en un ensemble parfait dans le feu de son esprit.


[3. Les mensonges.]

Après Bastiat, on ne saurait rien trouver de nouveau sur le terrain où il a travaillé ;
sur ce terrain, tout changement, au lieu d'être une amélioration, devra toujours reconduire
- soit aux oeuvres moins parfaites d'autrefois
- soit à celles d'une décadence confuse et surchargée.

Tel est le sort de tous ceux, qui, après Bastiat, ont tâché de reconstruire les principes de l'économie politique.

Tel est aussi le sort des auteurs dont je veux parler dans ces pages et qui se proclament si pompeusement les fondateurs de la néo-économie ;
car ils ne veulent pas combler la lacune, qu'on pourrait découvrir dans l'oeuvre de Bastiat.

Non, sans le citer comme auteur, et, probablement sans l'avoir compris, ils s'emparent de sa théorie des fondements de la société humaine, comme si c'étaient eux qui auraient les premiers jeté un coup d'oeil juste sur la société.

Le fondement de l'économie politique, c'est la théorie de la valeur,
et je tâcherai de démontrer dans ces pages, que le système de valeur des néo-économistes n'est autre que celui de Bastiat ;
la réforme, dont ils sont si fiers, n'en est pas une pour celui qui a lu Bastiat.

Dans ce temps où chacun raisonne et déraisonne sur les questions sociales les plus graves, les prétentions des néo-économistes ne peuvent que diminuer encore le peu de confiance que le peuple met dans notre science ;
dans ce temps il est fort dangereux que l'oeuvre d'un économiste classique soit reniée par ses successeurs, qui, à une démonstration simple et claire, substituent une philosophie confuse et vague, peu différente du reste de la théorie du maître.


[4. La théorie de la valeur].

Pour prouver ma thèse, je mettrai les Harmonies de Bastiat à côté de l'oeuvre des écrivains v. Böhm-Bawerk et von Wieser*,
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* Harmonies Economiques, par F. Bastiat, Paris, 1851 ; 
Kapital und Kapitalzins, von Dr. E. v. Böhm-Bawerk, Innsbrück, 1889 ; 
Der Natürliche Werth von Dr. F. v. Wieser, Wien, 1889.
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les apôtres de la néo-économie, qui ont adopté et élaboré les idées de Menger et de Stanley Jevons.

[4.a. L'origine de la valeur des choses]

On sait que Bastiat trouva l'origine de la valeur des choses dans le service qu'elles nous rendent, là où nous combattons les obstacles qui se mettent entre nos désirs et leur satisfaction.

La valeur dépend par là, selon Bastiat, aussi bien de la grandeur de notre désir, que de l'efficacité du service.

Sans aucun doute, notre estimation personnelle de l'aptitude de l'objet à nous conduire au but, et notre estimation personnelle de ce but auront une grande influence sur la fixation de la valeur du service dont nous croyons l'objet capable.

Notre estimation du service de l'objet en question dépend
- de la quantité dont nous pouvons disposer, et
- de la comparaison de cet objet à d'autres, capables, eux aussi, de nous conduire au même but.

C'est donc l'estimation personnelle, dépendant de l'utilité et de la rareté !

Voilà l'opinion de Bastiat ;
eh bien, c'est précisément la théorie des néo-économistes, ce sont leurs propres paroles.

Eux aussi trouvent l'origine de la valeur dans l'existence d'obstacles entre les besoins humains et leur satisfaction.

Tous leurs traités sur la valeur commencent par des chapitres, consacrés aux besoins de l'humanité.
On lit chez eux des définitions, telles que :

« décisif pour la grandeur de la valeur est :
1° lequel entre nos besoins dépend de l'objet ? et
2° quelle est l'importance de ce besoin ?* »
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* V. Böhm-Bawerk, Kapital und Kapitalzins, II, page 148.
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et ailleurs*:

« aux sortes de besoins correspondent les sortes de biens et le jugement sur la valeur de celles ci correspond au jugement sur l'importance de ceux-là » *
_________________________
* Von Wieser, der Natürliche Werth, page 11.
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et d'innombrables formules de ce genre.

[4.b. L'estimation personnelle.]

Examinons maintenant de plus près les trois éléments, qui constituent la valeur.

En premier lieu l'estimation personnelle.
Ceci est l'élément que les néo-économistes ont choisi comme fondement de leur théorie, ce qu'ils nomment la valeur subjective*.
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* V. Böhm-Bawerk, ibidem, page 137.
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comme terme plus juste pour ce qu'on appelait autrefois la valeur d'utilité.

« I1 ne fut donné » selon eux, « qu'aux explorateurs derniers de découvrir dans cet élément, négligé par tous leurs prédécesseurs, le porteur d'une des théories les plus importantes de l'économie politique, l'objet de lois fort remarquables, dont la portée dépasse de a beaucoup les limites de la théorie de la valeur et qui servent de base à toute définition théorique de notre science* ».
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*  Cf. B.-B. ibidem, page 136.
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Je pourrais citer bien d'autres passages encore prouvant la conviction de ces auteurs, qu'ils ont réformé l'économie politique de fond en comble en prenant pour base la valeur subjective*.
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* Voir v. Wieser» VII :
« II n'y a plus personne maintenant qui saurait nier que la théorie de la valeur devra être réformée de fond en comble. »
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prouvant aussi, qu'ils sont très fiers de leur apparente découverte ;
entre autres M. von Wieser écrit dans la préface de son livre Der Natürliche Werth :

" je peux dire qu'on n'a jamais publié une théorie de la valeur plus complète que celle que je développe ici ".

Mais cette « valeur subjective » n'est-elle pas la même chose que le service, dont nous croyons un objet capable pour la satisfaction de nos besoins ?
Sans aucun doute.

Qu'on lise dans l'ouvrage cité de v. Böhm-Bawerk (page 147) : 

" Die ganze Theorie vom subjectiven Werthe ist nichts anders aïs eine grosze Kasuistik darüber ;
wann, tinter welchen umstânden und wieviel von einem Gute fur unsere Wohlfahrt abhängt ".*
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* "Toute la théorie de la valeur subjective n'est autre chose que cette grande casuistique ;
quand, sous quelles conditions et en quelle mesure une chose contribue-t-elle à notre bien-être "
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Est-ce autre chose que le service que les objets nous rendent ?

Peut-on s'imaginer rien de plus subjectif que la théorie de Bastiat, qui nomme par exemple comme base de la valeur du chant ou de la comédie :

« Que, parmi les plaisirs, dont ils (les hommes riches ou aisés) sont le plus avides, figure au premier rang celui d'entendre la belle musique de Rossini, chantée par Mme Malibran ou l'adorable poésie de Racine, interprétée par Rachel *...
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* H. E. , page 144.
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Tout dépend du jugement qu'on porte des services, témoin la grande valeur de certaines reliques, qui sont payées si cher par les croyants »*.
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* H. E., page 147.
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La valeur en dépendant du service, qu'un objet nous rendra, doit correspondre à notre jugement sur l'utilité* de cet objet.
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* H. E., page 140.
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Et n'est-ce pas là la valeur subjective ?

De même Bastiat avait déjà condamné l'opposition de valeur d'usage et valeur d'échange*;
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* H. E., page 153.
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on sait qu'il a remplacé ces termes par utilité (gratuite et onéreuse) et valeur.

Tout ce qui est utile a de la valeur subjective et, lorsqu'une chose utile n'est pas gratuite, qu'elle ne peut être obtenue sans peine, ce qui fait qu'elle est rare et qu'on apprécie le service rendu par celui qui l'importe ou la fabrique, alors un tel objet aura de la valeur d'échange.

Je crois avoir prouvé que Bastiat avait déjà mis en avant le fondement subjectif de la valeur.

Passons aux deux autres éléments qui constituent la valeur, et examinons si Bastiat les a déjà connus.

[4.c.] L'utilité.

Examinons d'abord si le système des néo-économistes, quant à cet élément de la valeur, ne reproduit pas seulement les mots de Bastiat, mais également ses idées.
Car le mot utilité peut s'employer en deux sens.

On peut dire un objet plus utile qu'un autre au point de vue philosophique, en appliquant cette qualification au pain utile et non pas au diamant, mais on peut aussi entendre par l'utilité d'un objet :
l'aptitude de cet objet à remplir un certain besoin, et alors, pour celui qui veut se parer, un diamant sera beaucoup plus utile qu'un morceau de pain.

Eh ! bien, il est évident que tant Bastiat que les néo-économistes ne parlent que de cette dernière utilité et qu'il existe vraiment une parfaite identité entre les deux systèmes.

Chez Bastiat, cela résulte déjà de sa définition de « service ».
Il écrit :

« Quand on pose cet axiome : l'utilité est le fondement de la valeur,
si l'on entend dire : le service a de la valeur, parce qu'il est utile à celui qui le reçoit et le paie, je ne disputerai pas.

Le mot service renferme tellement l'idée d'utilité, qu'il n'est autre chose que la traduction en français et même la reproduction littérale du mot latin uti, servir.

Mais malheureusement ce n'est pas ainsi que Say l'entendait.
Il trouvait le principe de la valeur dans les « qualités utiles, mises par la nature dans les choses elles-mêmes»*.
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* H. E., page 162.
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Voilà l'opinion de Bastiat.

Et les néo-économistes?

Eux aussi expliquent que les écrivains antérieurs s'étaient toujours étonnés de l'anomalie que des vivres indispensables ont parfois une valeur beaucoup moindre que des bijoux fort superflus, par ce fait que ces écrivains confondaient ainsi l'utilité philosophique, qui désigne leur place à tous nos besoins, du plus nécessaire jusqu'au plus frivole, avec la capacité d'un certain objet à remplir un certain besoin. (V. B.-B. ibidem, 146-151.)

Si l'on veut un exemple fort curieux de la ressemblance entre le "Nützen » des néo-économistes et le « service » de Bastiat, qu'on lise B.-B. ibidem page 193, où l'auteur, parlant des biens de deuxième ou troisième ordre (les matériaux en train de fabrication) fait dépendre leur valeur du service
(il dit : Nützdienst, c'est utilité et service réunis en un mot),
qu'ils peuvent rendre pour nous faire obtenir les biens finaux (biens destinés à la consommation).

[4.d.] La rareté.

Voyons maintenant la « rareté » : l'élément nécessaire selon les néo-économistes, pour donner de la valeur aux objets utiles*.
________________________
* V. Wieser, ibidem, page 20, V. B.-B., ibidem, p. 143.
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Eh bien ! Bastiat ne nie pas la nécessité de cet élément.
Là où il juge la théorie de Senior, qui trouve dans la rareté l'élément décisif, il dit qu'il veut l'admettre, lorsqu'on l'entend ainsi :
coeteris paribus, un service a plus de valeur dans le cas que nous aurions à vaincre plus d'obstacles en nous le rendant à nous-mêmes, ce qui fait qu'un autre peut exiger une récompense plus grande en travaillant pour nous.

La rareté de l'objet est un de ces obstacles.

Ceci suffira pour ce qui concerne les éléments d'« utilité » et de « rareté » : l'identité des deux théories de la « valeur » nous semble bien établie.

Néanmoins, on se croira peut-être obligé de faire deux remarques :

L'une serait :

 " Vous comparez deux choses de différente nature, car Bastiat ne parle que de la valeur des services, tandis que les néo-économistes ont toujours en vue la valeur des choses elles-mêmes".

C'est vrai ;
mais qu'est-ce que nous lisons dans les Harmonies (page 180) :

« Je suis loin de nier que la valeur ne passe du service au produit»

et qu'est-ce que nous lisons dans le livre déjà cité de von Wieser :

"La valeur d'un objet résulte de son usage (Verwendung)"*.
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* V. Wieser, ibidem, page 120.
_____________________________

Par ces simples citations la remarque me paraît réfutée.

L'autre remarque serait :

" L'idée de Grenznützen n'est-elle pas une trouvaille des néo économistes, dont ils sont très fiers et pour cause " ?

« Der Wert eines Gütes bestimmt sein nach der Grösze seines Grenznützens
(la valeur d'un bien n'est jamais plus grande que celle de la dernière addition).»

Mais cette formule est-elle vraiment une nouveauté?
N'est-elle pas la conséquence de la théorie de Bastiat ?

Lorsque la quantité devient plus grande, chaque partie aura moins de valeur qu'autrefois, étant devenue moins rare ;
plus de personnes se présentant pour nous le fournir, le service de chacun sera moins estimé, que ce même service ne l'était autrefois.

Quant au nouveau terme de Grenznützen, je ne crois pas qu'il soit exact.
Grenznützen, utilité limitative, est trop général, il ne fallait parler que de valeur d'échange limitative.
L'idée de Grenznützen implique que de toutes les parties,
- non seulement la valeur d'échange
- mais aussi la valeur subjective
est égale à celle de la dernière addition ;
et c'est là en réalité l'opinion des néo-économistes.

Mais cette opinion est-elle fondée ?

Lorsque j'ai pris avec moi à la chasse deux pains tout à fait égaux, l'on pour mon propre usage, l'autre pour mon chien, je ne peux pas admettre que ces deux pains ne représentent pas pour moi plus de deux fois la valeur de cette dernière addition, la nourriture du chien.

En perdant l'un des deux pains, je dirais avoir perdu la nourriture du chien, — l'hypothèse est de M. von Böhm-Bawerk, qui n'est pas probablement grand amateur de chiens, — mais en perdant les deux pains en même temps, alors je sentirai sans aucun doute avoir perdu ma propre nourriture, aussi bien que celle de mon chien.

Ainsi la valeur subjective de ma provision est plus de deux fois celle d'un pain de chien et la théorie du « Grenznützen » doit être bornée à la valeur d'échange.

Un autre point faible dans les traités des néo-économistes, c'est qu'ils ne font pas ressortir que l'existence de la valeur est l'effet d'obstacles, de difficultés vaincues, ce qui fait que la valeur de tant de choses diminue, précisément lorsqu'un peuple devient plus riche.

Valeur n'a rien à faire avec richesse.

Bastiat l'avait dit plusieurs fois expressément :
c'est dans l'amoindrissement successif de la valeur que le progrès de l'humanité consiste.

Je crois avoir démontré que le fondement de la théorie des néo économistes n'est autre que celui de la théorie de Bastiat.

Mais on pourrait demander :
n'est-ce pas un mérite de leur part d'avoir développé les idées de Bastiat, peut-être inconsciemment ?
Ce développement n'était-il pas nécessaire ?

Je crois pouvoir répondre que non, et, si l'on insiste, en me demandant, si, quoique superflu, ce développement ne pourrait être utile comme explication des idées de Bastiat, je dirai que ces auteurs ont substitué au traité si clair de Bastiat des raisonnements sans fin, si confus et si vagues, ornés de tant de distinctions*
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* Que dire, par exemple, de la distinction d'une valeur d'échange subjective et objective à côté d'une valeur subjective ?
M. B.-B. nomme la valeur qu'une pièce d'argent a dans l'estimation d'une personne privée, la valeur d'échange subjective de cette pièce ;
mais il est clair que cette valeur d'échange subjective n'est autre chose que la valeur subjective ordinaire.
Échanger l'argent, c'est en faire usage.
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et de définitions
(dont quelques-unes de 18 lignes " überaùs einfach " — fort simples — selon l'auteur)
qu'ils sont incompréhensibles pour quiconque n'a pas l'intelligence profonde des Allemands.

Et où nous mène ce torrent d'argumentations?

Parfois aux plus curieuses conclusions.

M. Böhm-Bawerk, par exemple
(dans son livre Kapital ünd Kapitalzins, qui est bâti sur la soi-disant nouvelle théorie de la valeur)
conclut après de longues dissertations, que la rente foncière, aussi bien que l'intérêt, doit son existence au fait que la valeur des choses futures est estimée moindre que celle des choses présentes :

« ûnd hiermit erst », nous lisons page 280, " wird die Lösûng des Grùndrenten-Problems bis zü ihrem wirbeliçhen Abschlùsze gefùhrt.
(Ce n'est qu'ici que le problème de la rente foncière est véritablement résolu). »

Ces mots donnent peut-être une idée de la modestie de l'auteur, quant à la question elle-même, j'ose dire qu'il n'a pas trouvé l'origine de l'intérêt.

On ne paie pas 3 florins d'intérêt, parce qu'on peut disposer aujourd'hui de fl.100, au lieu de n'en disposer qu'après une année, mais parce qu'on aura, à partir d'aujourd'hui, pendant toute une année la disposition de ces fl.100.

L'hypothèse de V. B.-B. étant juste, l'on n'aurait pas à ajouter d'intérêt en rendant, après un an l'argent emprunté, car fl.100, payés alors, ne seront plus un bien futur et vaudront en réalité fl.100.

Non, l'intérêt et la rente foncière existent, parce que la nature collabore à la production, parce que celui qui dispose d'un capital ou d'une terre durant une année, aura le produit annuel des forces naturelles que ce capital ou cette terre représentent.

L'aide de la nature étant sensée utile, et les capitaux et le sol étant relativement rares, le service des propriétaires, qui offrent la disposition des capitaux et du sol pendant un certain temps, a de la valeur.

La valeur moindre des choses futures n'est pas la cause de l'intérêt, mais tous les deux sont la conséquence de la production de la nature.

Et pour arriver à sa conclusion fautive, l'auteur a eu besoin d'une série de pages innombrables, regorgeant de formules et de noms artificiels, tels que « Werthabschlag », "Abnûlznùgsquote» «Nützûngsrate», etc., etc.

Comme exemple, comment M. von Wieser aussi se noie dans ses propres théories, je cite le passage suivant* :
_____________________
* V. Wieser, ibidem, p. 79.
_____________________

« Tant que les hommes se croient riches en possédant un coin de la terre ou quelques matériaux, ils prouvent par là qu'ils accordent à ces forces, comme récompense, une part des fruits et n'accordent au travail que le reste.
Le socialiste, qui veut son État aussi riche que possible en capitaux, réfute ainsi sa propre théorie que le travail seul rend riche ».


[5. L'idée fausse du socialiste]

Je serais curieux de savoir quel socialiste, si fanatique qu'il puisse être dans la foi que l'État peut et doit régler tout, ait jamais soutenu que la terre et les machines ne collaborent pas à la production.

Ce que le socialiste veut, c'est que chacun ait un même droit sur l'aide de la nature, et que personne ne puisse céder en échange d'argent une partie de la terre et des matériaux ;
ils veulent que ces facteurs de la production ne soient pas plus rares pour l'un que pour l'autre;
de sorte que, bien qu'ils soient estimés fort utiles et d'une grande importance pour la satisfaction de nos besoins, ils n'aient pas de valeur (d'échange).

Ceci est tout à fait en harmonie avec la théorie de la valeur de von Wieser et, s'il ne le comprend pas, cela prouve que lui aussi s'est noyé dans la mer théorique.

De tout ceci, ne résulte-t-il pas que les livres des néo-économistes ne peuvent remplacer les traités si clairs de Bastiat?


[6. La destruction de l'économie politique]

Les néo-économistes me font l'effet
- de fermer au nez du peuple la porte du temple de la science, et
- d'aller tout seuls chercher leur chemin
en tâtonnant dans l'ombre derrière cette porte fermée, par des corridors sans fin, qui mènent on ne sait où !

Bastiat, au contraire, laisse la porte grande ouverte, tout le monde peut entrer à loisir, et, plein de confiance, on le suit à la lumière de son jugement si juste, puisqu'il nous conduit directement au but : trouver ce qui est inévitable et bon !


[7. Connaître les idées de Bastiat.]

Puisqu'elle est convaincante et inspire la confiance, l'oeuvre de Bastiat est d'une valeur bien grande, surtout aujourd'hui, vis-à-vis des théories utopiques des prophètes de l'égalité et de la contrainte, et c'est pour cela que j'ai voulu protester contre la manière dont son oeuvre, qui, de nos jours, après plus de quarante ans, semble plus jeune que jamais, est oubliée et reniée par ceux qui se considèrent comme les porte-bannière d'une nouvelle économie politique."

(Fin du texte.)


8. Un dernier mot.

Tel est le texte de H.L. Asser qu'on pourra compléter par "Bastiat, l'aversion pour l'incertitude et la loi de l'association." ou par "Harmonies sociales (Spoliations et Dissonances)" .


J'y ajouterai que Willem Cornax, notre intervenant hollandais au séminaire autrichien du 19 mai dernier recevant le texte précédent, y a répondu, selon Guido Hülsmann, de la façon suivante :

“.... H.L. Asser is the son of T.M.C. Asser.

He won the contest that my faculty of Law at Leiden University had organized in 1857 on the nature of value.

Van Houten was the runner-up in that contest, only because he did not please the leading economists at that time, or so van Houten later said.

Van Houten wrote a critique (afterwards) of T.M.C. Asser's Theory in which he skillfully dissected his whole theorem, leaving very little to argue about.

[... H.L. Asser’s] main contributions are however in the field of penal law and two excellent exposes
- on the international relations of the Netherlands during 1869-1889 and
- on the 'Schelde-kwestie' which is the (inter)national dispute between what now constitutes Belgium and the Netherlands concerning 'de schelde' which started around the late 1500s and still lasts, in one form or the other till this day.

When searching for this article in secondary literature I found several books in multiple languages (spanish, italian and english) and one reference on the mises wiki.”





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