Paris, le 1er août 2015.






Il est habituel de ne pas trop distinguer "choses "et "variations de choses" dans le discours quand on ne connaît pas une certaine mathématique (à savoir celle des variables et de leurs dérivées ou celle des variables et de leurs intégrales) et de confondre les unes et les autres.

La démarche est gravissime et ses erreurs doivent être dites et déplorées à moins que...

Par exemple, ne pas voir dans la "vitesse" une dérivée de la distance ou une intégrale de l'accélération a été longtemps un obstacle pour la physique.


1. La "théorie de la quantité de monnaie".

En économie politique, à l'origine, comme y a insisté Irving Fisher (1867-1947) au début du XXème siècle, la "théorie de la quantité de monnaie" a mis en regard les variations de prix en monnaie et les variations de (la quantité de) monnaie (cf. ce texte de décembre 2014) suite à l'augmentation des prix ressentie au XVIème siècle (cf. Lecaillon et Marchal, 1967).

Elle a constaté leur égalité et la constatation n'a pas été critiquée pendant longtemps.

Soit dit en passant, le prix en monnaie d'une marchandise n'est jamais que la quantité de monnaie rapportée à la quantité de marchandise, le rapport étant convenu par les parties de l'échange.

Mais les variations des uns et des autres par des procédés statistiques ou comptables ont donné lieu progressivement à d'autres significations sans relation avec la définition initiale et ces significations ont contribué à dénaturer la constatation originelle.

Dans son livre sur le pouvoir d'achat de la monnaie, Irving Fisher lui-même n'a pas hésité à proposer une "équation des échanges", notion mathématique !, qui a établi une relation d'égalité entre la quantité de monnaie et ce qu'il a dénommé le "niveau des prix" des marchandises..., après introduction de la variable "vitesse de circulation de la monnaie".

Quoiqu'il ne l'ait pas mentionné, il faut savoir que cette équation était une variante d'une relation qu'avait proposée antérieurement Léon Walras, ce chantre du socialisme (cf. texte de Marget ci-dessous).

Mais, en procédant ainsi, Fisher a contribué à dénaturer la "théorie de la quantité de monnaie" souvent dénommée en France, sans raison, "théorie quantitative de la monnaie".

Il a mis l'accent sur des variables alors que la théorie avait mis l'accent sur les variations des variables!

Et contre toute attente, il a déduit, par déduction mathématique, sans raison, l'effet d'une variation d'une de ces variables, à savoir de la "quantité de monnaie", sur l'autre, à savoir les "prix en monnaie des marchandises" ou le "niveau des prix".

Par la suite et jusqu'à aujourd'hui inclus, indices statistiques et comptabilités se sont concurrencés et chargés de multiplier sans raison les variables et leurs variations au titre de la mesure ...


2. Fritz Machlup.

Il y a près de cinquante ans, Fritz Machlup (1902-1983) écrivait que :

"Quand un terme possède tant de significations que nous ne savons jamais ce que veulent dire ceux qui l'emploient, il faudrait
- soit le supprimer du vocabulaire du spécialiste,
- soit le "purifier" des connotations qui nous embrouillent."

Comme je crois qu'il est impossible d'exclure les mots "équilibre" et "déséquilibre" du discours économique, je propose de les soumettre à un travail de nettoyage approfondi." (Machlup, F., 1958, The Economic Journal, Vol. LXVIII, Mars)

Et Machlup (photographie ci-contre) d'ajouter:



"En essayant d'accomplir cette tâche, je ne prendrai pas en compte les significations de ces expressions dans d'autres disciplines." (ibid.)

L'objet que Machlup avait en ligne de mire dans le texte était la notion d'"équilibre en économie" qu'il n'a pas hésité à "désosser" et sur quoi s'était penché, vingt ans plus tôt, dans une perspective voisine, Arthur Marget (1899-1962) dans un article du Journal of Political Economy (Vol. 43, No. 2 (Apr., 1935), pp. 145-186).


3. Autres économistes.

Quelques temps plus tard, à sa façon, John Hicks (1904-1989)s'en était pris à son tour, si on peut dire, au sujet de Machlup au travers de la notion de "liquidité" (dans l'article “Liquidity”, The Economic Journal, Vol. 72, No. 288 (Dec., 1962), pp. 787-802).

Pour sa part, Murray Rothbard (1926-1995) est revenu sur la dénaturation de la notion de l'équilibre de l'économie dans un article de 1987 dans The Review of Austrian Economics, volume 1 (pp. 97-108) et s'en est pris à ce qu'avaient pu écrire Joseph Schumpeter (1883-1950) et Alvin Hansen (1887-1975) avant que Guido Hülsmann s'en prenne à d'autres (cf. son texte http://www.guidohulsmann.com/pdf/REALISTE.pdf ).


La liste des mots du genre "équilibre économique" ou "liquidité" qui tiennent de la métaphore, de la rhétorique "au mauvais sens du mot" est abondante (inflation, chômage, croissance, etc.).
On pourrait, en particulier, leur ajouter les mots "société" - que certains attribuent à Emile Durkheim (1858-1917), l'homme qui a introduit la "conscience collective"! - ou "état" (cf. ce texte de de Jasay, 1994), mais je ne saurai m'y appesantir.

 Tout cela s'ajoute bien évidemment au mot "monnaie".


4. L'économie politique : quelle science ?

Que penser d'une science où les mots dont elle procède se trouvent dans un tel état d'anéantissement ?

Il revient au même de ne pas définir un mot ou de lui donner, en guise de définition, une "armée mexicaine de définitions".

Pauvre économie politique.

Cette question situe à l'opposé du point sur quoi Henri Poincaré (1854-1912) avait insisté dans Science et méthode :

"On ne saurait croire combien un mot bien choisi peut économiser de pensée, comme disait Mach" (Poincaré, 1908, Science et méthode. p.31),

4.a. L'imperfection.

Pour sa part, en 1979, dans le livre intitulé De l'imperfection en économie (Calmann-Lévy, col. "Perspectives de l'économique", série "critique", Paris), Henri Guitton (1904-1992) avait insisté sur le fait que :

"Les mots ont d'autant plus de pouvoir qu'ils ne sont pas définis.
Ce qui est défini scientifiquement n'a pas de pouvoir sur l'opinion". (Guitton, 1979, p. 31)

On comprend, dans ces conditions, rétrospectivement, la suite qu'en avait donnée Machlup, vingt ans plus tôt.

Pour sa part, E.M. Claassen (1934-2014) avait insisté en 1970, dans son ouvrage sur l'Analyse des liquidités et sélection de portefeuille, sur la tendance qu'il avait pu constater, à savoir que:

"L'habitude de commencer toute étude économique par un travail d'élucidation et de définition de certaines notions fondamentales tend de plus en plus à se perdre à l'heure actuelle" (Claassen, 1970, p.33)

Mais l'"imperfection", objet du livre de Guitton, n'était jamais qu'un mot de sémantique, une métaphore, une rhétorique "au mauvais sens du mot" qui n'ajoutait rien de précis, bien au contraire, à tout ce qu'il y pouvait dire.

Ce mot rejoint des mots comme "rareté".

 4.b. La rhétorique.

Récemment, Robert Solow a enfoncé le clou de la question en s'opposant à la rhétorique - sous entendu, "au mauvais sens du mot" - de façon très claire :

« Pour un lecteur moderne sérieux, la rhétorique est sans pertinence ou, pire, induit en erreur ou, pire encore, trompe intentionnellement » ( R. Solow, Commentaires, hiver 2013-14, p. 911).

Il oubliait, seulement, ses amours pour telle ou telle mathématiques qu'il avait utilisées dans le passé (cf. entre autres son "modèle de croissance") et qui n'étaient jamais que d'autres formes de la rhétorique au mauvais sens du mot (« A Contribution to the Theory of Economic Growth », Quarterly Journal of Economics, vol. 70, no 1,‎ 1956, p. 65–94).

Il oubliait surtout ce qu'avait écrit le grand mathématicien David Hilbert (1862-1943) ...
Selon Hilbert et les mathématiciens de sa tendance - et dont doit faire partie Solow, les axiomes mathématiques devraient être tels que, si on remplaçait les termes de "points", "droites", "plans" pour "bière", "pieds de table" et chaises", la théorie devrait toujours tenir.
C'est ainsi qu'il pouvait soutenir que:
 
"[...] les axiomes devaient être tels que si on remplaçait les termes de 'points', 'droites', et 'plans' par 'bière', 'pieds de table' et 'chaises', la théorie devait toujours tenir. [...]
Il ne fallait pas compter sur l'intuition pour combler les lacunes." (O'Shea, 2007, p.169)
- dans O'Shea, 2007, Gregory Perelman face à la conjecture de Poincaré .

Dans ces conditions, si on suivait Hilbert, on pourrait remplacer le géomètre par le "piano à raisonner" imaginé par Stanley Jevons, l'économiste de la double coïncidence des besoins..., ce qu'avait souligné, pour sa part, Henri Poincaré, autre grand mathématicien, mais d'une tout autre tendance mathématique:

"Il y a là une illusion décevante" (Poincaré, op.cit., p.4)

Comme l'a rappelé Ivar Ekeland dans le livre intitulé Le calcul, l'imprévu (Les figures du temps de Kepler à Thom) (Seuil, Paris):

"Pour ma part, je chéris l'aphorisme de Sussman :
 'En mathématiques, les noms sont arbitraires.
Libre à chacun d'appeler un opérateur auto-adjoint un 'éléphant', et une décomposition spectrale une 'trompe'.
On peut alors démontrer un théorême suivant lequel 'tout éléphant a une trompe'.

Mais on n'a pas le droit de laisser croire que ce résultat a quelque chose à voir avec de gros animaux gris". (Ekeland, 1984, p.123)

Malgré tout cela, Francis-Louis Closon (1910-1998), premier directeur de l'I.N.S.E.E., a eu l'occasion de déclarer qu'il fallait :

«Remplacer la France des mots par la France des chiffres» (cf. Desrosières, 2003).


5. La malfaisance de la science majoritaire.

Mais les prétendus économistes subventionnés par les impôts que leur affectent les hommes de l'état - directement ou indirectement via, par exemple, par des "organisations internationales" - se moquent de toutes ces considérations.

Eux qui constituent aujourd'hui la science majoritaire ont beaucoup plus d'un tour dans leur sac "à puces" pour pouvoir prétendument développer l'économie politique et détruire ainsi, chaque jour qui passe, l'économie politique par sa racine, c'est-à-dire par ses mots.




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