Bonne et heureuse année 2018...




Paris le 20 janvier 2018.



Dans un texte de 1996 intitulé «Die Österreichishe Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft» (en français, "L'école autrichienne et son importance pour la science économique moderne"), Hans Hermann Hoppe rappelle ce qu’est la tradition des économistes qui a constitué l’Ecole de pensée économique dite « autrichienne » , de Carl Menger (1840-1921) à Murray Rothbard (1926-95).

Son texte peut être comparé à ceux de Rothbard (1996) ou de Karen Vaughn (2000) par exemple.

Le point de départ de l'Ecole avancé par Hoppe, dès l'introduction, est la théorie moderne, « subjectiviste » de la valeur, dont ont fait preuve Menger, Jevons et Walras, indépendamment les uns des autres.

Mais il ne s'interroge pas sur les implications différentes qu’en ont proposées les disciples de chacun.
On ne peut que le regretter...

Reste que ce point de départ - dû à je ne sais quel historien de la pensée économique, en général marxiste... – n’a rien d’évident.

Une chose est certaine: la valeur dûe à Say, près d’un demi-siècle plus tôt, qui a contribué à la division de la théorie, préfigure le développement de la valeur par Menger ou Jevons plus que celui mathématique de Walras.

Menger a peut-être démoli Ricardo et le système ricardien comme l’a affirmé Schumpeter, repris par Hoppe, mais il a été muet, en grande partie, sur les auteurs autres de la théorie, en particulier ceux qui séparaient les prix (qualifiés d’une façon ou d’une autre) et la théorie de la valeur comme si celle-ci était homogène et n’incluait pas la notion de prix (au nombre de qui se classe ... Hoppe).

Le fait est qu’aujourd’hui, au XXIème siècle, l’opinion publique entend parler de « taxe à la valeur ajoutée » décidée par les hommes de l’état et qu’elle est bien incapable de comprendre ses relations avec la « valeur ajoutée » et la « valeur ».

Pire peut-être, elle est incapable de prendre position contre les débats à n'en plus finir qui opposent les hommes de l’état, entre eux, sur la question et qui démontrent qu'ils ne comprennent rien à ce qu'ils font...


1. Les choses, des valeurs

N'oublions jamais que le point de départ de l'économie politique a été, à partir du XVIIIème siècle, la « théorie de la valeur » et que, par "valeur", il a fallu entendre rapidement au moins dix types différents de théorie (cf. ce billet de mai 2017 ), à savoir:

1. les choses (animées ou inanimées);
2. les objets et services (au nombre des services, 
    le travail);
3. l'utilité donnée à la valeur (Say),
4. les marchandises et les intermédiaires de celles-ci ,
5. les produits et facteurs de production de l'époque (au
    nombre de quoi, le travail, le capital,
    les matières premières, les ressources
    naturelles , etc. ...) ,

  6. les quantités de tel ou tel des éléments précédents;
  7. les prix relatifs des éléments (ou, si on préfère,
    les taux/rapports d’échange ou
    les quantités unitaires convenus) ;
  8. l'intermédiaire des marchandises qu'était alors la
     "monnaie";
  9. la quantité de monnaie ;

10. les prix en monnaie observés des éléments
      précédents
    (ou, si on préfère, les quantités unitaires de monnaie
     ou les taux/rapports d’échange convenu s observés), 
    les taux d'intérêt et les taux de change.


On peut ainsi dire rétrospectivement qu'au départ, la "théorie de la valeur" a consisté ainsi à prendre pour "valeurs" des choses de nature différente.

Mais aujourd'hui, ce ne sont plus que des bribes qui sont prises pour des "valeurs" et encore.

Dans ce billet de mars 2017, j'ai eu l'occasion de faire apparaître que
Frédéric Bastiat (1801-1850) avait fait le point sur le " principe de la valeur " en économie politique dans le livre intitulé Harmonies économiques.

D'après lui, la "valeur", c'était alors:
- pour Adam Smith (1723-1790), ce qui était dans
   la matérialité et la durée,
- pour Henri Storch (1766-1835), le jugement,
- pour Jean Baptiste Say (1767-1832), l'utilité,
- pour David Ricardo (1772-1823), le travail,
- pour Nassau Senior (1790-1864), la rareté.

En d'autres termes, Ricardo n'avait pas été original.
Dans la droite ligne de Smith, de la matérialité et de la durée données par le savant à la chose, il avait privilégié élément non matériel, un "objet" non matériel, un "service", à savoir le "travail".

En mettant l’accent sur un des "facteurs de production", pris pour des valeurs en général, il cachait le privilège donné par le savant économiste, à la production sur l'échange comme si la production était plus importante que l'échange, comme si l'action humaine était d'abord action de production avant d'être action d'échange...

Pour sa part, Storch avait mis l’accent sur le jugement de valeur de la personne sur la chose.

Senior n'avait pas été non plus original.
Il avait mis l'accent sur un aspect de la matérialité et de la durée de Smith qu'il avait dénommé "rareté".
La "rareté" cachait, à la fois, la quantité d’objet matériel à l'instant "t" et une norme ignorée, à savoir celle que ceux qui en parlaient dénommaient ainsi.


2. Le cas de l'"utilité" prise pour "valeur".

A sa façon, J.B. Say a été original en ciblant la notion d'objet et en introduisant l'« utilité » comme valeur donnée à la chose (cf. un de ses livres https://archive.org/details/coursdconomiepo02saygoog).

« Valeur » n'est plus un objet, mais une qualité donnée à l'objet cerné par l’intelligence de la personne ... (cf. Say, 1815 et ce texte de novembre 2015) :

"Comment donne-t-on de la valeur à un objet ?

En lui donnant une utilité qu’il n’avait pas." (Say, op.cit., p. 10)

Plus encore que la "valeur" - si on peut dire... -, l'utilité donnée à un objet est nécessairement subjective.

Un demi-siècle plus tard, Carl Menger (1840-1921) a développé le sujet dans son ouvrage intitulé Principles of Economics en des termes analogues sans citer Say :

… "La valeur n'est rien d'inhérent aux biens [...] [n'est] pas une propriété de ceux-ci, ni une chose indépendante existant en elle-même.
C'est un jugement que les individus font de l'importance des biens [...]
la valeur n'existe pas en dehors de la conscience des individus" (Menger, 1871, pp.120-21)


 a. Service et utilité du service.

On peut regretter que Say soit flou sur le "service", l'autre valeur alors possible de la chose, mais diamétralement opposée à l'"objet" (incorporelle et non pas corporelle, immatérielle et non pas matérielle).

Comme l'objet, le service a été cerné par l’intelligence de la personne dès lors que celle-là en recevait une, de sa part.

Peu a été écrit sur le sujet de l'utilité d'un service, peut-être Est-ce parce qu'il est difficile de donner tacitement une quantité à un service... (nous aurons l'occasion de revenir sur ce point dans un prochain billet).

b. Le travail, un service.

Au nombre des services dénommés, il y a donc le "travail" … et la fameuse "valeur travail" chers à certains économistes...

En relation avec le "travail", des économistes se sont moqués de tout cela, vraisemblablement faute de connaissance, à l'exemple de Debreu qui n'a pas hésité à écrire dans son ouvrage de 1959 sur la Théorie de la valeur que:

"Le premier exemple d'un service économique sera le travail humain.
Sa description est celle de la tâche accomplie [...]" (Debreu, 1959)

Pour Debreu, le travail humain était donc un service, résultat de la tâche accomplie et, par conséquent, envisagée ex post.
Implicitement, ce résultat représentait une valeur, la "valeur travail", mais n'était pas évoquée.

c. objet et service.

Reste qu'objet et service ne sont pas a priori indépendant l'un de l'autre.
Il y a une relation d'identité entre objet et service que coiffe toute chose.
Seule l'ignorance cache l'un ou l'autre.

Tout objet se voit obtenir des services que produisent et leur donnent les gens et tout service cache les objets que possèdent les gens.
 

On ne peut que regretter que la valeur perçue des buts de l'action, à l'occasion de celle-ci, à savoir la "valeur subjective à la marge", la "valeur marginale", n'ait pas été cernée par Say.

Mais, comme Frédéric Bastiat a eu l'occasion de l'écrire:

             "Dissertation, ennui.
             - Dissertation sur la Valeur, ennui sur ennui." 
             (Bastiat,1850, p.140).

3. L'intervention de Pareto.

A la question de l'état de la « théorie de la valeur" proposé par Bastiat,  Vilfredo Pareto (1848-1923) a ajouté, pour sa part, quelques temps plus tard, dans son  Cours d'économie politique (1896-97), les propos de :
- Karl Marx (1818-83) qui faisait référence explicitement à la "marchandise" et au "travail" et dont lui-même n'a pas hésité à démontrer les erreurs (cf. par exemple §18),
- Gustave de Molinari (1819-1912) qui expliquait la valeur par l'"intensité comparée des besoins" (cf. §81) et
- W. Stanley Jevons (1835-82) qui, selon Pareto, aurait introduit en économie politique le concept de "taux d'échange" d’une marchandise en une autre (cf. §74) et qu'il a préféré dénommer "prix d'une chose en une autre chose", ne mettant pas ainsi, malheureusement, l’accent sur l’accord convenu entre les parties et le rapport des quantités.

Il n'a pas évoqué Carl Menger.

Et puis plus rien de fondamental depuis lors, à ma connaissance, sinon l’utilité transformée par telle ou telle mathématique, en une fonction continue dérivable ou seulement continue ...

Pourtant la (quantité de) monnaie est une valeur et elle va intriguer les savants à partir du début du XXème siècle au fur et à mesure que les hommes de l’état la détruisaient.


4. Les valeurs sont nécessairement subjectives.

La démarche tend à faire oublier que les valeurs sont données par les gens aux choses, elle amène à un faux débat entre valeur ... subjective et valeur objective.

Même Ludwig von Mises a eu l'occasion d'intervenir dans ce débat en parlant de "valeur objective de la monnaie"...


5. Le "coût" de quoi que ce soit est une valeur.

La démarche a fait aussi oublier, en grande partie, jusqu'à la décennie 1960 que le "coût" de quoi que ce soit était toujours une "valeur" donnée par une personne (cf. Buchanan, 1969).


6. Des relations mathématiques.

La "théorie de la valeur" a aussi consisté à relier entre elles des valeurs, d'une certaine façon.

a. La géométrie de Cournot.

Géométriquement, Antoine Augustin Cournot (1838) (cf. ce billet d'octobre 2016) propose une relation hypothétique entre la valeur qu'est la quantité de marchandise et son prix en monnaie, autre valeur, qu'il sépare en deux :
- l'une est l'offre de marchandises, monotone croissante et
- l'autre la demande de marchandises, monotone décroissante.

La démarche a fait florès avec Walras et ses disciples, puis avec Marshall et ses disciples.

Arrow ou Debreu ont tendu à y mettre un terme avec la mathématique nouvelle qu'ils ont introduite.

b. La boite géométrique.

Autre démarche à signaler, imputée à Edgeworth et Bowley alors qu'elle devrait l'être à Pareto (cf. le texte d'octobre 2016), c'est la "boite géométrique"
- schématisant les deux relations de quantités de marchandises entre deux personnes et
- caractérisant les "courbes d'indifférence" de chacune.

Elle a aussi fait florès (cf. Lemennicier, Le marché du mariage et de la famille, 1988).


7. La macroéconomie

 Dans la foulée de Marshall, survient alors John Maynard Keynes, au XXème siècle; dans La théorie de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936) qui, comme il l'indique lui-même, s'étonne que :

" ... l'Ecole classique a adopté deux théories du taux de l'intérêt foncièrement distinctes,
l'une dans le volume 1, la théorie de la valeur, et
l'autre dans le volume 2, la théorie de la monnaie." (Keynes, 1936, p.197)

Et Keynes de poursuivre quelques pages plus loin:


"Tant que les économistes s'occupent de ce qu'on appelle la théorie de la valeur, ils ont coutume d'enseigner que les prix sont régis par les conditions de l'offre et de la demande [...]

Mais lorsque, le plus souvent dans un ouvrage séparé, ces économistes abordent la théorie de la monnaie et des prix, on n'entend plus parler de ces notions simples sans doute, mais faciles à comprendre." ( ibid . p.308)


Et Keynes de combiner "théorie de la valeur" et "théorie de la monnaie", de laisser de côté l'échange entre les gens,
de s'aligner sur la philosophie de Hume et
de "raisonner" en termes d'égalité (ou d'équilibre) sur les revenus et les dépenses à partir de deux relations mathématiques entre revenu global et taux d'intérêt (Hicks, 1937 ou Hansen, 1956))

.  Le maelström.

En est résulté un maelström sans précédent.

On y voit développer qu'une "préférence pour la liquidité" des gens, aspect de la demande de monnaie, est en balance avec la fiscalité et les dépenses des hommes de l'état, tout cela dans un contexte d'analyse où
- soit il n'y a pas de prix (malgré l'existence du taux de l'intérêt...),
- soit les salaires réels résultent de la technologie des entrepreneurs.

 Le maelström a conforté les difficultés de la "théorie de la valeur".
 
Ainsi au XIXème siècle, comme si de rien n'était, il a été question de la "théorie de l'équilibre économique général",
puis au XXème siècle, de la "théorie de la monnaie", de la "théorie des prix", de la "théorie de l'emploi de l'intérêt et de la monnaie", de la "théorie macroéconomique", etc.


8. Les rescapés.

"Valeur ajoutée" et "taxe à la valeur ajoutée" ne sont que deux rescapés du maelström terminologique qui a conduit l'économie politique loin de son point de départ du XVIIIème siècle, ... dans les steppes des monstruosités marxistes.

Cela explique que peu de gens comprennent le lien entre ces notions et l'économie politique d'aujourd'hui.

a. "Valeur ajoutée"

"Valeur ajoutée" est une expression des comptabilités et, donc, des échanges passés de marchandises par les gens.

La "somme des valeurs ajoutées" est dénommée "produit intérieur brut" par la comptabilité nationale.

Bien évidemment, "valeur ajoutée" et "profit" (ou "perte") font deux pour l'expert comptable et devraient le faire pour qui que ce soit, ce qui n'est pas le cas.


La "valeur ajoutée" d'une marchandise exclut et, donc, cache une partie des échanges qui ont contribué à des échanges antérieurs de la marchandise et qui semblent concrétiser le "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme".

b. "Taxe à la valeur ajoutée"

La "taxe à la valeur ajoutée" est une expression des fiscalistes.
Elle n'est jamais qu'un des impôts que les hommes de l'état prennent aux citoyens obligés.





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