Paris, le 12 mars 2011.



Comme ils savent si bien le faire, les hommes de l'Etat fêteront-ils dans quelques mois, le quarantième anniversaire de la disparition, le 15 août 1971, de l'organisation du système monétaire international que leurs prédécesseurs avaient mise au point en 1944 et dont nous vivons aujourd'hui un avatar qu'ils semblent vouloir renforcer en réactivant des artifices d'alors qui avaient pourtant démontré leur inefficacité ?

On aura l'occasion d'en venir à la réponse à la question dans des billets prochains.

Pour l'instant, étant donnée la désinformation actuelle sur le sujet, voici un certain nombre d'éléments précurseurs.
Ceux-ci schématisent l'état d'esprit tel qu'il était décrit par un oracle de l'époque - Raymond Aron , à l'occasion pourfendeur de Jacques Rueff -, aisément comparable aux oracles d'aujourd'hui qui n'hésitent pas, d'ailleurs, à reprendre ses propos comme on pourra le lire ci-dessous, en dépit des erreurs de raisonnement du modèle.

Tous les éléments sont présentés dans les sept textes qui suivent et qui portent sur la période février 1969-février 1970 :

           I. "Face au problème économique : le milieu monétaire 
               international", Le Figaro , 4 février 1969 ;

          II. "Diplomatie monétaire", Le Figaro , 30 septembre 1969 ;

         III. "La bataille des monnaies: la victoire du dollar" (1),
               Le Figaro
, 18 novembre 1969 ;

         IV. "La bataille des monnaies: les causes de la victoire" (2),
               Le Figaro , 19 novembre 1969 ;

          V. "Système de l'étalon-dollar", Le Figaro , 26 novembre
               1969 ;

         VI. "De l'étalon de change-or à l'étalon-dollar" (1),
               Le Figaro
, 5 février 1970 ;

       VII. "De l'étalon de change or à l'étalon dollar" (2),
               Le Figaro
, 6 février 1970.


I. Face au problème économique : le milieu monétaire international - 4 février 1969.

Le prochain gouvernement, nul ne l'ignore, se donnera pour objectif prioritaire le rétablissement des équilibres économiques, rétablissement qui exigera à la fois du temps et une stratégie complexe.

Avant de dégager les éléments principaux de la conjoncture française, il convient de situer celle-ci dans la conjoncture mondiale.
En effet, les responsables de notre économie devront prendre leurs décisions en partant de certaines hypothèses sur l'évolution probable en Europe et aux Etats-Unis.

1.A.  Faut-il escompter une réforme du système monétaire international ? un réalignement général des parités monétaires ?

M. Jacques Rueff, en France, M. Milton Gilbert, à Copenhague, ont, une fois de plus, plaidé ouvertement en faveur d'une augmentation du prix de l'or.

Sans analyser les avantages ou les inconvénients d'une telle mesure, je me bornerai à constater que, pour l'instant, rien n'annonce une conversion des autorités américaines.
Celles-ci continuent à refuser cette revalorisation du métal et, à moins d'une catastrophe qui remettrait tout en question, elles gardent le pouvoir, économique et politique, de convaincre ou de contraindre la plupart des ministres des Finances.

Au reste, les experts de la République fédérale allemande, de l'Italie ou des Pays-Bas semblent partager les conceptions américaines et redouter les conséquences inflationnistes d'une augmentation du prix de l'or.
La création de réserves par cette méthode leur paraît irrationnelle et anachronique.

I.B. Quelles conséquences visibles entraîne le double marché de l’or, c'est-à-dire la dissociation entre le prix du marché dit libre et le prix officiel de 35 dollars l'once ?

Tout d'abord, le stock d'or monétaire reste constant ou diminue. Si donc le déficit de la balance des comptes américaine ne fournit pas aux banques centrales des dollars supplémentaires, le total des réserves ou liquidités mondiales ne progresse plus ou risque même de baisser.
De ce fait, les uns, peu nombreux, concluent à la revalorisation nécessaire de l'or ; les autres, qui règnent à Washington comme à Bonn, concluent à l'activation des droits de tirage spéciaux, ces droits augmentant le volume des liquidités internationales.

Le prix de l'or, bien qu'il soit d'ordinaire discuté en même temps que l'ensemble du système de l'étalon de change-or, peut être envisagé en lui-même.

Le prix de 35 dollars l'once date de 1934.
A l'époque, il dépassait largement celui que les acheteurs auraient consenti à payer, abstraction faite de la fonction monétaire de l'or.

Trente-cinq ans ont passé, l'inflation due à la guerre et à l'après-guerre, la hausse de tous les prix laissent apparaître ce cours, fixé en 1934, comme artificiel, anormalement bas.
L'augmentation de la richesse générale et la stabilité du rapport dollar-or contribuent à favoriser les usages non monétaires du métal, donc à réduire en proportion la part: de la production nouvelle dont les banques centrales peuvent disposer.

En fait, la convertibilité du dollar devient de plus en plus fictive. Les autorités américaines ne la rejettent pas en théorie, mais les gouverneurs des banques centrales savent qu'ils ne peuvent pas user de ce droit à volonté. La convertibilité du dollar ne subsiste que marginalement.

I.C. Les gouverneurs à Bonn, à Rome ou à La Haye se résignent-ils à cette non-convertibilité avec amertume ?
Font-ils contre mauvaise fortune bon cœur ?
Ou jugent-ils que la revalorisation de l'or entraînerait plus d'inconvénients encore que la non convertibilité ?

Ne cherchons pas à psychanalyser les hommes qui se réunissent régulièrement, une fois par mois, à la Banque des règlements internationaux, à Bâle.

Disons que seul le gouvernement français passait pour ouvertement favorable à l'augmentation du prix de l'or et que les autres porte-parole de l'Europe (le représentant de la Suisse excepté) préfèrent officiellement le double marché de l'or et la convertibilité réduite du dollar à la solution recommandée par MM. Rueff et Milton Gilbert.

A l'incertitude sur la parité dollar-or qui, depuis quelques années, empêche, l'augmentation du stock d'or monétaire, s’ajoute depuis quelques mois, une incertitude sur d’autres parités.
Les possesseurs de capitaux envisagent tantôt la réévaluation du mark, tantôt la dévaluation du franc ou de la livre.

Le problème du prix de l'or est et demeurera posé aussi longtemps que la parité de 1934 sera maintenue et que l'or restera théoriquement la base du système monétaire international, même si le dollar, bien plus que l'or, constitue, en réalité, la base de ce système.

L'incertitude sur les autres parités résulte de causes multiples et transitoires.
Une augmentation des prix de 5 à 6 % par an, comme celle que connaissent les Etats-Unis à l'heure présente, témoigne d'une inflation incompatible avec le rôle mondial du dollar, largement supérieure à la norme américaine.
Or si toutes les économies occidentales paraissent vouées, pour des raisons sociales (plein emploi, hausse annuelle des salaires nominaux, etc.) à une certaine inflation, la disparité des pressions inflationnistes de pays à pays met inévitablement en cause les parités monétaires.

Immédiatement surgissent les querelles sur les responsabilités respectives des créditeurs et des débiteurs :

I.D. Le pays qui a montré le plus de modération ou de sagesse a-t-il le devoir d'éviter à ceux qui en ont manifesté le moins la peine et les sacrifices de la déflation ?

Les Allemands devraient-ils, demain, réévaluer le mark pour mettre fin aux excédents commerciaux que les prêts de capitaux à long terme compensent sur le plan comptable, mais qu'ils contribuent également, indirectement, à entretenir ?

Là encore, n'entrons pas dans des débats complexes, politiques et économiques à la fois.

Rappelons d'abord que la disparité des pressions inflationnistes, quel que soit le système monétaire international, suffit à provoquer des crises comme celle de novembre dernier ou de mai 69.

Quand la réévaluation d'une monnaie ou la dévaluation d'une autre paraissent probables, la spéculation tend à précipiter l'événement attendu afin d'en tirer profit. D'autres crises de cet ordre se produiront peut-être au cours des prochains mois.

Un réalignement général des parités monétaires n'est pas exclu, mais le gouvernement français ne peut pas miser sur un tel accord, volontaire ou imposé.

Au cours des prochains mois, toutes les parités — entre l'or et les monnaies d'une part, entre les principales monnaies d'autre part — sembleront incertaines et, selon les moments ou les péripéties, !es capitaux chercheront refuge contre la dévalorisation, ici ou là.

En l'absence d'une réforme du système monétaire international, que seule une catastrophe pourrait amener dans le proche avenir, le succès de la politique anti-inflationniste aux Etats-Unis contribuerait à faire tombé la fièvre.

Bien entendu, ce succès, s'il entraînait une récession, comporterait, lui aussi, un prix, et un prix élevé, mais le président Nixon doit accepter l'héritage de la gestion démocrate — la guerre du Vietnam et l'inflation — et liquider l'une comme l'autre.


II. Diplomatie monétaire - 30 septembre 1969

Depuis le départ du général de Gaulle, les deux mots « continuité et ouverture» servent de thème à d'innombrables variations.

II.A. Jusqu'à quel point la « continuité » s'accommode-t-elle de 1' « ouverture » ?

La fidélité exige-t-elle qu'à chaque instant les responsables se demandent quelle décision le Général aurait prise à leur place ?

Ou bien, tout au contraire, puisque le fondateur savait infléchir son action au gré des circonstances sans jamais perdre de vue ses objectifs, les successeurs doivent-ils interroger le monde et non un homme qui a choisi le silence, prévoir l'avenir et non se reporter à un passé proche mais déjà révolu?

M. Couve- de Murville, d'après les rapports de presse, aurait déclaré que la continuité importait surtout en fait de politique étrangère.
Propos d'inspiration impeccablement gaulliste en raison de la primauté que le général de Gaulle lui-même accordait à la politique étrangère. Mais, depuis 1968 — mai parisien, août tchécoslovaque — la situation de la France a changé.

Avant de quitter le pouvoir, le Générai lui-même avait reconnu les changements. Avec une monnaie forte et incontestée, la France avait peut-être de bonnes raisons de rejeter « les droits de tirage spéciaux ».

Dans la conjoncture présente, « l'activation » (ou mise en application) des D.T.S. (que les Anglo-Saxons appellent S.D.R., Special drawing rjghts), comporte au moins un avantage immédiat : elle accroît les réserves de change de tous les pays, donc de la France, et nous permet d'économiser notre stock d'or.

Un économiste américain, le professeur M. Friedman, de Chicago, dont les idées connaissent un regain de faveur, alors que celles de la « nouvelle économie » de W. Heller subissent, à leur tour, un certain discrédit, écrivait récemment (1) que les Etats-Unis vont remporter avec les D.T.S. une victoire diplomatique contraire à leur intérêt.
(1) Cf. Milton Friedman, Inflation et systèmes monétaires, Paris, Calmann-Lévy, 1969.

Le projet répondait à l'intérêt américain à l'époque où les dirigeants de Washington craignaient la menace qui pesait sur le dollar, par suite des achats d'or sur le marché libre.

Mais, en mars 1968, les banques centrales renoncèrent à maintenir le cours de l'or sur le marché libre au niveau du prix officiel.

Le système des deux marchés, qui prête aisément à la critique, n'en a pas moins fonctionné grâce à la puissance aussi bien politique qu'économique des Etats-Unis.

Les banques centrales de tous les pays, en tout cas des pays européens, n'achètent ni ne vendent de l'or sur le marché libre, et maintiennent, dans leurs relations, le prix de 35 dollars l'once.
Le stock d’or monétaire n'augmente plus ; le système n'implique pas encore la « démonétisation » de l'or, formule au reste équivoque, mais il tend à transformer le dollar en étalon international.
L'or n'en demeurera pas moins « nominalement la réserve en dernier ressort, car aucune banque centrale ne sera tentée de convertir en or des montants de dollars trop importants.
Elles préféreront, en effet, préserver une convertibilité, même potentielle, qui leur permette d'échapper aux accusations politiques que ne manquerait pas de susciter un rattachement avoué à une zone dollar.

En d'autres termes, au moment où M. Michel Debré, à Stockholm, refusait de signer le protocole relatif aux D.T.S., le gouvernement français s'en prenait au système monétaire dans son ensemble.
Aujourd'hui, le gouvernement doit tenir compte avant tout du sort de sa propre monnaie.

Même s'il continue de condamner le système ou la manière dont les autorités de Washington manipulent celui-ci, il agit en fonction de soucis à court terme.
La faiblesse du franc, le déficit des comptes extérieurs interdisent malheureusement à M. Giscard d'Estaing et à n'importe quel ministre des Finances de se poser en censeur ou en réformateur sur le plan international.

De plus, l'objet du débat s'est déplacé.
Il y a deux ou trois ans, les experts s'interrogeaient sur le volume — suffisant ou non — des liquidités internationales. C'est pour corriger l’insuffisance supposée des liquidités internationales que les conseillers des banques centrales ou du Fonds monétaire international conçurent les D.T.S.
Les liquidités ont pour fin, au moins en théorie, d'assurer un délai suffisant aux pays en déficit pour rétablir l'équilibre de leurs comptes extérieurs.

Mais grâce à des méthodes multiples, ingénieuses et précaires, la Grande-Bretagne a bénéficié de larges crédits et n'a pas été acculée à des mesures brutales. Bien plutôt s'est-elle endettée exagérément, grâce à l'aide généreusement accordée.

Quant au déficit américain, il présente un caractère particulier du fait que tes banques centrales, de bon ou de mauvais gré, accumulent des dollars et n'en demandent la conversion en or que dans de rares circonstances et pour des montants limités.

Dès lors, le problème posé à court terme ne concerne ni le système monétaire dans son ensemble, ni le dollar ; il porte sur le taux de change du mark et plus généralement, sur les mécanismes d'ajustement.
Or, aucun système monétaire, en tant que tel, n'élimine miraculeusement les crises qui résultent de changements de parité, prévus, à tort ou à raison, entre les principales monnaies.

Le système de Bretton-Woods, celui des changes fixes, ne fonctionne harmonieusement qu'à la condition que les économies soient soumises à des pressions inflationnistes plus ou moins équivalentes.

L'inégalité des pressions inflationnistes entraîne des déficits et des excédents, "donc'"des dévaluations probables et des réévaluations possibles.

A l'intérieur du Marché commun, qui ne comporte pas de système monétaire autonome distinct du système mondial, les crises avaient été évitées entre 1959 et 1969 : Italie et Hollande, en dépit d'une augmentation massive et soudaine des salaires, avaient réussi l'une et l'autre à rétablir l'équilibre intérieur et extérieur sans toucher au cours de leurs monnaies respectives.

En 1969. le franc a été dévalué et un des grands partis allemands s'est déclaré favorable à une réévaluation du mark. Dans ces conditions, la spéculation se déchaîne inévitablement.

La combinaison de taux de change fixes et de discussions publiques sur la réévaluation d'une monnaie constitue un mélange détonant.

A la suite des élections le gouvernement allemand a été contraint d'accepter, à titre provisoire, que la parité du mark s'établisse librement sur te marché.

Les arguments qu'avançait le gouvernement français contre l'actuel système monétaire n'ont pas nécessairement pour autant perdu leur pertinence.

Mais, dans la conjoncture présente, tant que l'écroulement catastrophique redouté par M. Jacques Rueff ne se produit pas, nul ne mettra à l'ordre du jour l'augmentation du prix de l'or.

Le débat se poursuit entre deux écoles : les partisans des taux de change fixes qui, simultanément, comptent sur les D.T.S. pour accroître les liquidités internationales, et les partisans de la flexibilité des taux de .changes. sous une forme plus ou moins radicale.

II.B. Le gouvernement de M. Chaban Delmas prendra-t-il part au débat ?
 
Je ne le pense pas.

S'il se ralliait à la deuxième école, il devrait accepter une révision fondamentale de la politique agricole commune — révision qui apparaîtra un jour ou l'autre indispensable, car cette politique représente elle aussi, pour la France, une victoire diplomatique coûteuse.

Provisoirement, les D.T.S conçus pour soulager le dollar et remplacer l'or, serviront surtout à la Grande-Bretagne et à la France et prendront probablement, dans les réserves, la place des dollars.
Expédient discutable, mais, à court terme, plus utile à ceux qui n'en voulaient pas naguère qu'à ceux qui l'ont imaginé.


III. La bataille des monnaies : la victoire du dollar (1) - 18 novembre 1969

Le calme semble revenu sur le marché des changes et dans les esprits. Les controverses sur le système monétaire international se sont apaisées.
Après la dévaluation du franc et la réévaluation du mark, aucune modification des parités monétaires ne s'annonce à l'horizon. Le gouvernement français a consenti à :la mise en application des droits de tirage spéciaux.

Personne ne prévoit plus, dans le proche avenir, pénurie des liquidités internationales ou réévaluation officielle de l'or.

III.A. La bataille des monnaies se termine-t-elle, faute de combattants?

Le gouvernement français s'est rallié au système des droits de tirage spéciaux, moins par conviction que par nécessité.
Ce ralliement, qui tranche avec la continuité de la diplomatie française dans les autres domaines, ne traduit pas une infidélité au gaullisme orthodoxe ou une conversion aux thèses américaines, il s'explique par les circonstances.

En matière monétaire, la diplomatie française, jusqu'au mois de mai 1968, s'opposait à l'étalon de change-or et au glissement progressif vers l'étalon-dollar.

Cette opposition s'inspirait, selon les personnes, de conceptions économiques ou d'arguments politiques.

Certains des conseillers du général de Gaulle jugeaient inévitable ou souhaitable la réévaluation de l'or, d'autres établissaient un lien entre l'utilisation du dollar comme monnaie de réserve et l'achat des entreprises européennes par les grandes firmes américaines.
La prééminence du dollar apparaissait tantôt comme un instrument de l'impérialisme économique des Etats-Unis, tantôt comme une cause de l'inflation mondiale.
Rien n'indique que les ministres de M. Pompidou pensent aujourd'hui autrement que ceux du général de Gaulle faisaient hier. Le contexte a changé plus que les opinions.

La France se trouvait seule, en effet, dans sa lutte contre le système de l'étalon de change-or.

Experts et gouvernants, à Bonn et à Rome, déploraient, sans indignation, le déficit de la balance américaine des comptes.
Ils ne jugeaient pas que ce déficit résultât du système lui-même, ils se déclaraient hostiles à l'augmentation du prix de l'or, ils se refusaient à l'usage de leur arme, en demandant, ou en menaçant de demander, la conversion en or des dollars qu'ils détenaient.

La diplomatie monétaire de la France n'aurait eu une chance sérieuse de succès qu'à la condition d'être soutenue par nos partenaires du Marché commun.
Elle conservait un sens, au moins moral, tant que le franc passait pour une monnaie forte.

Les événements de mai-juin 1968, et non pas le retrait du général de Gaulle, ont obligé le gouvernement à modifier sa tactique et son langage.
En attendant la restauration de l'équilibre extérieur, les liquidités supplémentaires, fournies par les droits de tirage spéciaux, peuvent rendre service.

De plus, les D. T. S. présentant, par rapport au dollar, un avantage : ils n'obéissent pas à la seule volonté des autorités de Washington, la Communauté internationale garde un certain droit de regard sur leur volume et leur emploi. Ils limitent plutôt qu'ils ne consacrent l'empire du dollar. Cet empire s'est établi progressivement au cours du dernier quart de siècle.

Les deux dates de mars 1968 et de novembre 1969 présentent une signification particulière, une valeur de symbole : double marché de l'or et réévaluation du mark expriment également la position spéciale du dollar.

En mars 1968, les autorités monétaires constatant que la demande d'or sur le marché entraînait une diminution du stock monétaire, prirent l'initiative de rompre le lien entre la valeur de l'or monétaire et la valeur de l'or sur le marché libre.
Ce système, dit des deux marchés, ne pouvait fonctionner que grâce à la coopération des banques centrales des principaux pays.
Ces banques s'engagèrent, en effet, à maintenir, dans leurs transactions, le cours dit officiel de 35 dollars l'once, quelles que soient les fluctuations du cours sur l'autre marché.
Afin d'empêcher la hausse des cours sur le marché libre, les autorités américaines, contre l'avis des juristes, interdisent au Fonds monétaire international d'acheter au taux officiel tout l'or que le gouvernement sud-africain souhaiterait convertir en dollars.
Celui-ci n'a pas accepté les conditions que les autorités américaines prétendaient lui imposer. Il se trouve donc obligé de vendre de l'or sur le marché libre, ce qui prévient l'élargissement de l'écart entre prix officiel et prix libre.

La séparation des deux prix tend à donner à la monnaie métallique un caractère nouveau.

Parce qu'elle se confondait avec un bien réel, désiré pour lui-même, la monnaie métallique passait pour authentique, différente en nature du billet de banque ou du crédit.

III.B. A partir du moment où le prix du métal diffère du prix de l'or monétaire, ce dernier ne devient-il pas paradoxalement une monnaie de compte ?

Tant que l'or monétaire vaudra ce que vaut le dollar, il remplira fort mal la fonction, qui lui était couramment attribuée, de conservation de la valeur. Il se dévalorisera en même temps et à la même allure que le dollar lui-même.

Novembre 1969 a mis en lumière un des mécanismes possibles de cette dévalorisation.

Des disparités s'introduisent inévitablement entre les diverses économies en fonction de l'inégalité des pressions inflationnistes de pays à pays.

Si les prix montent plus vite en France qu'ailleurs, une dévaluation du franc devient inévitable et indispensable.

III.C. Mais si les prix montent moins vite en République fédérale allemande qu'aux Etats-Unis, que se passe-t-il ?

Entre la réévaluation du mark et la dévaluation du dollar, nous savons que le choix s'est porté sur le premier terme de l'alternative, comme si le dollar constituait le point fixe autour duquel tournent les autres monnaies satellites.

Certes, la préférence donnée à la réévaluation de la monnaie allemande ne s'explique pas exclusivement par la transformation du dollar en monnaie-étalon.

On peut plaider qu'à défaut d'une réévaluation du mark, de multiples pays auraient dû dévaluer leur monnaie.
Les énormes surplus commerciaux de la République fédérale révélaient ou confirmaient la nécessité d'un réajustement de la parité du mark par rapport à la plupart des monnaies, et non pas seulement par rapport au dollar.

Il n'en reste pas moins qu'en fixant un taux théoriquement immuable entre l'or et le dollar, le système des deux marchés va encore au-delà du système de l'étalon de change-or.

D'une certaine manière, la formule que répétaient les experts américains : « La valeur de l'or se fonde sur celle du dollar et non pas inversement » a été traduite dans la réalité. L'or monétaire vaut ce que vaut le dollar.

Mais du même coup, il risque de se dévaloriser en même temps que lui.
Il se dévalorise par rapport au mark quand celui-ci est réévalué. Il perd annuellement une fraction de son pouvoir d'achat quand les prix américains s'élèvent, en 1968, de 5 %. Tant que sévit une inflation à l'échelle mondiale, le système repose sur une monnaie fondante, or et dollar partageant le même sort.

Pourquoi le dollar l'a-t-il emporté aussi facilement ?


IV.  La batailles des monnaies : les causes de la victoire (2) - 19 novembre 1969.

Au cours des dernières années, quand le gouvernement français menait la bataille contre les privilèges du dollar, les conseillers du président américain usaient d'un argument qui laissait les experts sceptiques ou indignés : en cas de besoin, disaient-ils, plutôt que d'en élever le prix, nous entreprendrons de « démonétiser » l'or.

IV.A. Que signifiait exactement la formule de la « démonétisation» ?

Personne n'en donnait une définition précise. Les banques centrales les plus disposées à la; collaboration avec les autorités de Washington n'auraient .pas accepté que leur stock d'or — la Banque fédérale allemande, aussi bien que la Banque de Londres, conservent du métal — perdît soudain sa valeur.

En quoi consistait la démonétisation ?

Selon l'hypothèse courante, les dirigeants de Washington, inquiets de la diminution de leurs réserves métalliques, décréteraient quelque jour un embargo sur l'or et se désintéresseraient du taux de change entre le métal |et le dollar.
Du coup les monnaies (par exemple le franc) dont la valeur est fixée en un poids d'or, se trouveraient réévaluées par rapport au dollar (on supposait que le cours de l'or s'élèverait au-dessus du cours officiel).

Nombre des monnaies se regrouperaient autour du dollar, certaines banques centrales accepteraient que les soldes positifs ou négatifs des balances des comptes fussent financés sans recours à l'or.
Une zone dollar, qui existe déjà en fait, revêtirait un caractère légal.

Eventuellement une autre zone monétaire se constituerait.

L'or jouerait un rôle dans les relations entre les zones.

D'autres hypothèses pouvaient être envisagées, les unes plus radicales, les autres moins radicales.

Selon l'hypothèse la plus radicale, les Etats-Unis auraient déclaré caduc, par décision souveraine, le statut du Fonds monétaire international, refusé tout aussi bien la conversion du dollar en or que la conversion de l'or en dollar ; à la limite, ils auraient cessé d'acquérir de l'or, fétiche barbare.

Selon l'hypothèse la moins radicale, ils auraient seulement détaché le dollar de l'or, sans fixer un nouveau cours de ce dernier, et manifesté leur indifférence aux fluctuations du cours du métal pour faire la preuve que les responsables des économies nationales, dans le monde non communiste, se soucient du taux de change entre le dollar et les autres monnaies bien plus que des modalités de la conversion du dollar en or.

D'une manière ou d'une autre, les événements démontreraient que le système monétaire repose sur le dollar et non sur l'or.

La décision de mars 1968 — la création des deux marchés — représente une solution intermédiaire qui, après coup, réflexion faite, apparaît comme la moins mauvaise : elle évite les inconvénients des deux hypothèses précédentes.

L'or ne subit pas de démonétisatiou officielle : d'une certaine manière, la valeur minimum de l'or, exprimée en dollar, acquiert stabilité et garantie mais le métal cesse de jouer son rôle traditionnel, il perd une partie de ses fonctions.

En effet, dès lors que le cours de l'or au marché libre n'influe pas sur le cours officiel, celui des règlements entre banques centrales, tout se passe comme si le prix de l'or monétaire, fixé une fois pour toutes, devenait conventionnel.

Les six pays du Marché commun utilisent le dollar comme monnaie de compte pour fixer les prix agricoles, l'or participe de la nature, du destin de la monnaie américaine ou, si l'on préfère une autre formule équivalente, celle-ci participe de la nature, du destin de l'or.

IV.B. Pourquoi le système des deux marchés a-t-il jusqu'à présent fonctionné à la satisfaction des autorités américaines ?

La raison essentielle me paraît la coopération des banques centrales des principaux pays.
Si l'on demande pourquoi les gouverneurs des banques centrales ont favorisé cette expérience, je répondrai : en cas de refus de coopération, une crise, aux conséquences imprévisibles, devenait inévitable.

En mars 1968, la demande d'or sur le marché libre absorbait non plus seulement le produit de l'extraction annuelle mais commençait à entamer les réserves d'or' monétaire.
Il fallait choisir entre trois solutions : réévaluation de l'or, embargo de l'or proclamé par le président américain et suspension de la convertibilité du dollar en or, double marché. Les responsables accueillirent avec soulagement la troisième solution parce qu'elle écartait les deux premières.

Je savais, et je l'ai écrit maintes fois, que les autorités américaines refuseraient la première solution : le président américain et ses conseillers l'avaient proclamé.

Au reste, le président n'a pas le droit de modifier le prix de l'or : il aurait dû d'abord, comme l'avait fait Roosevelt, séparer la monnaie américaine de l'or et accepter une phase de fluctuation.
De plus, en une économie mondiale qui souffre d'inflation permanente, où les prix passent pour stables quand le niveau général ne monte pas de plus de 3 % par an, une réévaluation de l'or n'aurait mis fin à la spéculation qu'à la condition d'être massive.
Pour soustraire le prix de l'or à toute incertitude, il faut le fixer très au-dessus du niveau auquel il se fixerait si l'or devenait un métal comme les autres, sans fonction monétaire. Tel était le cas en 1934, quand le cours de 35 dollars l'once fut établi par Roosevelt.

Aujourd'hui l'utilisation de l'or dans l'industrie et la bijouterie suffirait peut-être à maintenir approximativement le cours officiel dans l'hypothèse où les banques centrales cesseraient d'user du métal comme monnaie.

Les gouverneurs des banques centrales européennes, en majorité, partageaient l'hostilité des dirigeants américains à l'égard d'un doublement du prix de l'or (ou plus généralement, d'une réévaluation importante).

Le veto américain à l'égard de la première solution réduisait le choix à l'alternative des solutions 2 et 3 : dans les deux cas, le prix de l'or était soumis aux lois du marché mais, dans le premier cas, le prix de l'or monétaire fluctuait, dans le deuxième il demeurait fixe. De toute évidence, les gouverneurs de banques centrales qui craignent les aventures ou les expériences imprévisibles, choisirent la troisième solution, celle des deux marchés.

Seul l'or non monétaire fluctuait librement : les banques centrales maintenaient le cours officiel.

Bien entendu, le gouvernement sud-africain manquait à l'appel : il ne renonçait pas à la réévaluation de l'or et il souhaitait en démontrer .l'impérieuse nécessité en favorisant la hausse des cours sur le marché libre.
Pour parer à cette offensive, les autorités internationales interdirent au Fonds monétaire international de fournir des dollars en contrepartie de l'or qu'offrirait le gouvernement d'Afrique du Sud.

Légal ou non, le refus américain risque d'obliger le gouvernement d'Afrique du Sud à vendre l'or extrait du sol sur le marché libre, à faire baisser le cours dit libre, donc à confirmer la thèse américaine de l'inutilité d'une réévaluation.
Les autorités américaines ont d'ailleurs proposé un compromis au gouvernement sud-africain ; quand le cours libre se rapprocherait du cours officiel, le Fonds monétaire accepterait d'acheter à 35 dollars l'once l'or sud- africain.

Implicitement, les dirigeants des Etats-Unis ont garanti leurs partenaires contre le risque d'une dévalorisation de l'or.
Le cours ne tombera pas au-dessous du cours officiel : garantie conforme à la notion du prix conventionnel, complémentaire de l'indifférence des banques centrales aux variations du cours libre au-dessus du cours officiel.

Cet expédient moins réfléchi qu'improvisé, assure-t-il la stabilité du système monétaire international ?


V.  Système de l'étalon-dollar - 26 novembre 1969

Le double marché de l'or, nous l'avons indiqué, équivaut à une démonétisation partielle de l'or, il consacre le rôle du dollar, il réduit encore la fonction que l'or a pu remplir jadis pour conserver la valeur à travers le temps, il soumet le métal aux vicissitudes de la monnaie américaine.

V.A. Que vaut le système international, fondé sur une monnaie nationale, celle de l'économie dominante?

Le système des deux marchés de l'or représente, à coup sûr, un artifice que deux pays au moins continuent de déplorer et de combattre, l'Union soviétique et l'Afrique du Sud.

Ces deux pays achèteront des dollars sur le marché libre de l’or aussi longtemps que les cours s'y établiront au-dessus du cours officiel. Mais, de ce fait même, ils maintiendront l'écart entre cours libre et cours officiel à l'intérieur de limites étroites.

V.B. Amateurs de bijoux, industriels et thésauriseurs ensemble vont-ils absorber plus d'un milliard de dollars d'or sans compter l'or soviétique ?

Il se peut mais il me paraît probable que les cours continueront de fluctuer entre 35 et 40 dollars l'once tant que les banques centrales des principaux pays accepteront les règles, posées ou imposées par les autorités américaines.

V.C. Le gouvernement français, le jour où l'équilibre extérieur aura été restauré, changera-t-il de camp et recommencera-t-il la bataille contre l'empire du dollar ?

Hypothèse possible mais, dans une première phase, improbable.
Les particuliers, en France, possèdent de considérables réserves d'or cependant que l'Etat a perdu au moins la moitié de son stock.

A quel montant s'élèvent ces réserves ?

Les évaluations oscillent entre trois et six milliards de dollars.
Le gouvernement qui souhaite mobiliser ce trésor, tentera d'offrir des garanties équivalentes à celles que les Français trouvent ou croient trouver dans la possession du métal.
Malheureusement, les Français s'imaginent que le métal leur donne plus de garanties qu'il ne leur en donne réellement : les ministres se battent contre des illusions.

L'emprunt Pinay, indexé sur le napoléon, vaut plus du double du prix d'émission mais il bénéficie d'avantages fiscaux exceptionnels.
De plus, le prix du napoléon s'établit bien au-dessus du prix libre du lingot.

Tant que dure le contrôle des changes, l'or offre une garantie "contre" la dévalorisation de la monnaie nationale, il devient l'équivalent du dollar mais, à la différence des valeurs mobilières ou des obligations libellées en monnaies étrangères, il ne rapporte pas d'intérêt.
Les Français qui acceptent d'acheter .des napoléon au cours actuel ne se recrutent pas, on doit le supposer, parmi les habitués de la Bourse et les spécialistes des affaires.

V.D. Dans la mesure où ils témoignent d'un attachement irrationnel à l'or, comment les soustraire à la fascination ?

Quelle que soit la réponse que M. Giscard d'Estaing donne à cette interrogation, il ne peut pas reprendre, fût-ce par suggestion discrète, la campagne en faveur d'une réévaluation de l'or sans compromettre la tentative prévisible pour mobiliser en faveur de l'Etat le métal entre les mains des particuliers.

La conclusion me paraît s'imposer d'elle-même. Au cours des prochaines années, le gouvernement français gardera une attitude de neutralité dans la bataille des monnaies.

Il s'en tiendra aux règles actuelles de jeu — prix officiel dans les transactions entre banques centrales, droits de tirage spéciaux.

Quant au gouvernement sud-africain, il maintiendra sa position mais il n'a pas la force, à lui seul, d'ébranler les colonnes de Wall Street.

V.E. Le système, fondé sur un cours conventionnel de change entre l'or et le dollar, peut-il durer ?

Je ne vois pas quels arguments justifieraient une réponse négative. En un sens, la création des deux marchés de l'or a mis fin à l'une des incertitudes qui affectaient le système monétaire international.

Avant mars 1968, l'achat d'or résultait pour une part de la conviction, assez largement répandue, que les Etats-Unis seraient contraints d'accepter une réévaluation de l'or, au moins sous la forme d'un embargo sur le stock de métal et d'une fluctuation des cours de ce dernier sur le marché.

On pouvait imaginer, à partir de cette hypothèse, qu'un jour ou l'autre, pour mettre fin au chaos, les autorités américaines se résigneraient à faire ce qu'elles avaient fait en 1934.
Or toute réévaluation officielle de l'or devait revêtir un caractère massif sous peine d'inefficacité.

La hausse permanente des prix, expression de l'économie contemporaine, vouée à l'inflation, tend à dévaloriser n'importe quel bien dont la valeur en monnaie (quelle que soit cette monnaie) demeure constante.

A condition que les spéculateurs croient au succès et à la durée du système des deux marchés, les perspectives de profit s'amenuisent singulièrement.

Certes, le prix-plancher, 35 dollars l'once, protège les spéculateurs contre un effondrement des cours.
Mais ce prix officiel ne permet guère d'espérer une réévaluation importante.

Les fluctuations sur le marché libre offrent aux spéculateurs des occasions de profit ou des risques de perte.

Elles ne donnent pas la certitude de ne pas perdre et la chance de gagner beaucoup ce qui était le cas tant que l'on achetait le lingot au prix officiel.

Le système monétaire, bien entendu, comporte la même précarité aujourd'hui qu'hier : il suffit que les pressions inflationnistes, de pays à pays, présentent une intensité inégale pour que les parités de change soient mises en question.

De plus, le lien établi entre la valeur de l'or et celle d'une monnaie nationale fait., apparaître évident, aux yeux de tous, le fait que l'or ne constitue nullement une protection efficace contre la dévalorisation de la monnaie.

Aux Etats-Unis, celui qui aurait acheté de l'or en 1945 aurait perdu aujourd'hui la moitié de son 'pouvoir d'achat alors que le détenteur de valeurs mobilières l'aurait multiplié par trois.
La séparation des deux marchés ne crée pas une véritable nouveauté, elle tend malgré tout, en cas d'inflation aux Etats-Unis, à gonfler le volume des capitaux qui partent, en quête de profit, vers un autre pays.

La réévaluation du mark comporte, à cet égard, un enseignement : on fuit à la fois l'or et la monnaie-étalon et l'on achète, au cours officiel, la monnaie du pays capable de tenir ses prix mieux que les autres.[cf. ci-dessous addendum]

Dans le système monétaire actuel, nul mécanisme n'assure automatiquement le rétablissement de l'équilibre, nulle monnaie, métallique pu non, ne conserve sa valeur intacte à travers la durée.
Selon les moments, telle monnaie ou tel bien fait figure de suprême refuge. En bref, le système monétaire international ressemble désormais aux économies nationales.

Tout dépend de la sagesse des hommes et, en particulier, des dirigeants américains responsables de la monnaie étalon.

L'expérience de l'inflation qui a sévi outre-Atlantique depuis 1965, ne témoigne pas en faveur de cette sagesse, indispensable et incertaine.


VI.  De l'étalon de change-or à l'étalon-dollar (1) - 5 février 1970.

Les discussions sur l'étalon de change-or qui se sont poursuivies, avec des alternances de passion et d'indifférence, entre 1958 et 1968, partaient toutes d'une proposition tenue pour évidente : seul l'or constituait une monnaie proprement supranationale, différente en nature des monnaies nationales. L'étalon de change-or apparaissait comme un système improvisé ou arbitraire qui conférait à certaines monnaies nationales, avant tout au dollar, en fait sinon en droit, un statut comparable à celui de l'or.

Quand les statistiques mirent en lumière le déficit de la balance américaine des payements, les autorités de Washington se donnèrent pour objectif officiel le rétablissement de l'équilibre et elles prirent un certain nombre de mesures,
- taxe sur les emprunts étrangers,
- réduction des dépenses des troupes stationnées au-dehors,
- limitation des investissements directs des grandes sociétés dans les pays étrangers.

L'effort, apparent ou sincère, en vue de rétablir l'équilibre se révéla vain.
Quand une fissure était bouchée, une autre s'ouvrait.

L'analyse classique suggérait que la gestion intérieure — fiscalité et crédit — portait la responsabilité du déficit et que celui-ci persisterait à moins d'une révision radicale de la politique économique d'autre part, dans la mesure où le déficit accroissait les montants de dollars détenus par les banques centrales étrangères, celles-ci avaient le droit théorique d'en demander la conversion en or.
Les réserves du Fort Knox diminuaient d'année en année et les spéculateurs pouvaient considérer qu'un jour ou l'autre les autorités américaines se résigneraient à changer le rapport, établi en 1934, entre l'or et le dollar.
La hausse du niveau général des prix, intervenue entre-temps, avait réduit de moitié la valeur réelle du métal.

Les événements ont suivi un autre cours et la controverse porterait aujourd'hui sur la cause majeure des événements :

VI.A. les Etats-Unis, grâce à leur puissance, ont-ils imposé à tous un système d'étalon dollar?
Ou bien ce système existait-il depuis longtemps, dissimulé sous des apparences trompeuses ?

Personnellement, je n'ai jamais mis en doute un fait que l'on appellera indifféremment politique ou psychologique : la résolution des responsables américains, à moins d'accident (grande dépression), de maintenir sans modification le taux de change entre l'or et le dollar.
Je jugeais également que cette résolution s'imposerait aux directeurs des banques centrales ou ministres des finances du monde.

VI.B. Ces directeurs ou ministres, ceux de Bonn en particulier, auraient - ils raisonné autrement si la sécurité de la République fédérale n'avait pas dépendu de la présence militaire des Etats-Unis en Europe?

Il se peut, encore que personne ne puisse prouver ou réfuter une telle hypothèse.
En fait, les experts européens, en dehors de toute considération diplomatique, ne souhaitaient pas tous le relèvement du prix de l'or, qui aurait enrichi l'Afrique du Sud et l'Union soviétique et qui, massif, aurait entraîné des risques d'inflation.

De plus, les Européens savaient qu'en suprême recours les autorités américaines demeuraient libres de suspendre officiellement la convertibilité du dollar en or.
Une fois le dollar séparé de l'or, le cours de celui-ci fluctuerait sur le marché libre et les monnaies, définies par un poids d'or, se trouveraient automatiquement réévaluées par rapport au dollar au cas où ce dernier serait dévalué par rapport au métal.

Cette éventualité apparaissait aux responsables d'une économie marchande comme lourde de menaces, grosse d'imprévisibles catastrophes.

Au bord du gouffre, le jour où la pratique de l'étalon de change-or avec le prix fixe de l'or en dollar devenait impossible, tous les responsables devaient chercher et trouver une autre issue.

Le système des deux marchés revenait à suspendre la convertibilité effective du dollar sans en modifier le prix en or.
Les gouverneurs des principales banques centrales s'engagèrent à ne pas acheter d'or sur le marché libre.

Le cours de l'or commença par monter, il atteignit 42 dollars l'once mais, au bout de vingt mois environ, il est revenu au niveau du cours officiel et le gouvernement d'Afrique du Sud a dû se plier à l'impératif américain.

Dès lors que le Fonds monétaire n'était pas tenu d'acheter l'or que lui offrait le gouvernement de Pretoria, celui-ci devait, quand sa balance des comptes l'exigeait, vendre l'or extrait des mines sur le marché libre.
Du coup, il faisait baisser le cours et il persuadait de leur échec ceux qui avaient acquis du métal, au cours des dernières années, dans l'espoir d'une réévaluation ; l'attente serait longue, à supposer même qu'elle ne fût pas vaine.

Le prix libre aurait pu tomber au-dessous du prix officiel si Américains et Africains du Sud n'avaient pas conclu un compromis, si les banques centrales, qui, toutes, possèdent des quantités importantes d'or n'avaient pas redouté une dévalorisation, même temporaire et apparente, de leur stock.

Pour les institutions officielles, le prix-plancher — 35 dollars l'once — demeure garanti ; pour les particuliers, il ne l'est pas mais le danger d'une baisse sensible et durable au-dessous de ce prix-plancher apparaît faible.

En France, le prix du lingot varie aussi en fonction de la confiance ou défiance à l'égard de la monnaie.

Quant au prix du napoléon en France, il échappe à toute rationalité.

VI.C. Faut-il conclure que la thèse, chère aux économistes américains - a valeur de l'or se fonde sur celle du dollar et non inversement -, a été démontrée par les faits ?

En vérité, la thèse ne présente pas de signification rigoureuse, elle sert de justification à une politique.

La valeur de l'or dépend de deux sortes hétérogènes d'utilité,: l'utilité du métal, dans les emplois industriels et la joaillerie, l'utilité du métal en tant que monnaie, et seule monnaie à cours universel.

Si l'on supprime ou restreint l'emploi monétaire de l'or — en décrétant, par exemple, que le taux de change avec les monnaies nationales ne changera pas, même après trente cinq ans de hausse des prix — la demande d'or en vue de la thésaurisation diminuera inévitablement.

La stabilité du rapport or dollar en période d'inflation permanente compromet la fonction de conservation des valeurs, remplie par la monnaie à cours universel.

Cette fonction, le dollar ne la remplit qu'imparfaitement puisque l'inflation le dévalorise chaque année. La recherche d'une monnaie non fondante amplifie les migrations de capitaux.

Malgré tout, l'attraction que l'or exerce sur des millions d'hommes, de la France à l'Inde en passant par le Moyen Orient, n'a pas disparu d'un coup et miraculeusement.

La valeur de l'or se fonderait sur celle du dollar si le gouvernement des Etats-Unis avait l'autorité de décréter, du jour au lendemain, la démonétisation de l'or.
Les statuts du F.M.I. et les banques centrales européennes limitent cette toute puissance.

Pour l'instant, donc, la démonstration se ramène à la proposition suivante : la demande de l'or par les particuliers — industriels ou spéculateurs — ne suffit pas à maintenir un. prix supérieur au prix officiel du moment où l'Afrique du Sud ne peut pas céder le métal nouvellement extrait au Fonds monétaire et où le gouvernement américain a fait accepter sa doctrine, impératifs et interdits, aux autres gouvernements.

Il reste à savoir ce que vaut la doctrine.


VII. De l'étalon de change-or à l'étalon dollar(2) - 6 février 1970.


1. Le passage de l'étalon, de change-or à l’étalon-dollar, que nous avons analysé hier, s'explique-t-il en termes économiques ou politiques ?

Les États-Unis ont-ils imposé leur doctrine parce que la République fédérale allemande avait besoin de la protection américaine ou parce que la monnaie américaine est devenue, par un procès irrésistible, monnaie mondiale?

De toute manière, la résolution du gouvernement américain de maintenir le prix officiel de l'or, le consentement des gouvernements britannique, allemand, italien, hollandais, belge à suivre la politique décidée à Washington, permettaient de prévoir la phase présente. Mais des économistes, américains et européens, avaient analysé les causes qui transformaient les Etats-Unis en banquier du monde.

En langage non technique, ces raisons apparaissent clairement.

Les gouverneurs de banques centrales, durant de longues années, avaient intérêt à garder des dollars plutôt que de l'or : les dollars constituaient de l’or qui rapporte de l'intérêt. Il suffisait de parier sur le maintien de la parité officielle de l'or pour que l'opération devînt payante.

La puissance de l'économie américaine fit de la monnaie américaine l'étalon des valeurs et l'intermédiaire des échanges.

Même dans l'univers soviétique, les prix mondiaux furent exprimés spontanément en dollars comme ils l'étaient au siècle dernier en livres.

Enfin, les dimensions du: marché financier tendaient à' confier aux Etats-Unis un rôle singulier, comme le professeur Kindleberger ou le professeur Kolm le mirent en lumière, dans les analyses distinctes, toutes deux trop complexes pour se prêter à une présentation détaillée.

En gros, l'idée maîtresse me paraît la suivante : de même qu'un banquier emprunte à court terme et prête à plus long terme, les Etats-Unis reçoivent de l'argent de tous les coins du monde et le convertissent en investissements.

La Grande-Bretagne n'a pas fait autrement au siècle dernier ; elle a tenté de le faire encore depuis la guerre mais les dimensions de l'économie et du marché n'offraient plus un cadre suffisant.
Les balances sterling amplifiaient les conséquences des déficits de la balance des comptes et les mesures restrictives freinaient la croissance.

Rien de pareil outre-Atlantique.
Grâce au volume des fonds disponibles et à la péréquation des risques, les conditions d'emprunt s'avéraient d'ordinaire plus favorables aux Etats-Unis que sur le vieux continent.
Durant les dix années 1959-1969, toutes les mesures prises pour éliminer le déficit de la balance américaine des comptes laissaient intact le mécanisme par lequel banques centrales ou particuliers augmentaient leurs créances à court terme en dollars, cependant que les sociétés américaines augmentaient la valeur de leurs investissements directs au-dehors.

A la supériorité due à la dimension du marché financier, s'ajoutait la supériorité de gestion.
En prenant la responsabilité d'une entreprise européenne en difficulté, les gestionnaires américains en amélioraient la rentabilité.
Ces investissements inspiraient des sentiments mêlés parce qu'ils présentaient à la fois avantages et inconvénients.

Faute d'une politique commune, aucun des pays du Marché commun ne pouvait s'opposer à l'installation des sociétés américaines : les refus du gouvernement français n'ont eu d'autre résultat, à maintes reprises, que de rejeter de l'autre côté de la frontière une usine qui aurait pu être édifiée sur le sol national.

VII.B. Faut-il conclure que l'étalon dollar s'est établi non par la volonté des autorités responsables de Washington mais, comme l'empire britannique selon une formule fameuse, par simple distraction ?

Cette conclusion me paraît aussi excessive que l'autre interprétation selon laquelle les dirigeants de Washington auraient déterminé et connu à l'avance leur objectif.

Il y a une douzaine d'années, quand ils prirent conscience en lisant les statistiques, de ce que l'on est convenu d'appeler le déficit de la balance des comptes, le président des Etats-Unis et ses conseillers admirent tout d'abord la nécessité d'un redressement.

Une équipe d'économistes, choisie par le président Kennedy, rédigea un programme.
Celui-ci, de même que les programmes postérieurs, n'envisageaient jamais ni la modification du prix de l'or ni la dévaluation du dollar par rapport aux autres monnaies ni la subordination de la gestion intérieure (fiscalité et crédit) aux exigences de l'équilibre extérieur.
La taxe sur les emprunts étrangers limita la possibilité des Européens d'emprunter sur le marché de New York bien avant que les autorités se résignent à fixer un plafond aux investissements directs des sociétés américaines au-dehors.

Au reste, le marché des Eurodollars constitua une sorte de réplique aux mesures de Washington.

Les sociétés américaines empruntèrent des capitaux européens, en dehors des transactions officielles, et les banques centrales européennes laissèrent aux banques commerciales les surplus de dollars, le rendement sur le marché des Euro-dollars étant de loin supérieur à celui des obligations dans lesquelles les dollars, contrepartie des déficits américains, étaient auparavant restitués aux Etats-Unis.

Le dollar ne pouvait pas ne pas jouer le rôle de la monnaie dominante, intermédiaire des échanges et mesure des valeurs commerciales.

Le reste vint par surcroît, par l'effet conjugué d'une volonté politique (le refus de modifier le prix dé l'or) et d'un mécanisme économique (les avantages qu'un marché financier et bancaire tire de ses dimensions).

VII.C. Le système monétaire international que l'on appelle provisoirement système de l’étalon-dollar, doit-il être tenu pour définitif ?

Evidemment non.
De toute évidence, il comporte des dangers intrinsèques.

Si le dollar se dévalorise plus vite que d'autres monnaies, la règle du jeu impose que la réévaluation des monnaies sages se substitue à la dévaluation des monnaies folles.

VII.D. Combien de temps une telle règle sera-t-elle respectée ?

Si, comme le prétend le professeur Samuelson, le dollar est, depuis vingt ans, surévalué par rapport à l'ensemble des monnaies, le monde finira, un jour ou l'autre, par s'en apercevoir et par chercher une issue.

VII.E. Quelles relations les droits de tirage spéciaux entretiendront-ils avec le dollar ?

Les non-Américains acceptent, sans trop de mauvaise volonté, d'accumuler des dollars, au-delà de leurs achats aux Etats-Unis de biens et de services, parce que les dollars se placent à des taux d'intérêt élevés, fl n'en ira pas de même des droits de tirage.

En tout état de cause, le système comporte une inégalité fondamentale.
Seuls les Etats-Unis gèrent leur économie sans se soucier de leurs comptes extérieurs.
En cas de déficit des payements, tous les Etats, sauf les Etats-Unis, doivent recourir à des mesures restrictives.

Iniquité que le général de Gaulle et ses porte-parole ne se lassaient pas de dénoncer.

Comme dans le roman de George Orwell, un pays se trouve un peu plus égal que les autres. Analyse incontestable mais conclusion vaine.

Pourquoi l'économie internationale respecterait-elle l'égalité, théorique ou formelle, des souverainetés nationales ?


Addendum n°1.

A propos des rapports du franc français et du Deutsche mark dans la période en question, on pourra se reporter à ce texte intitulé "La double inconstance".

Addendum n°2.

Je ne saurais trop mettre en garde contre les développements des historiens sur ce thème du système monétaire, qu'il soit national ou international.

Dans l'article qui suit, Mme Margaret Carritsen de Vries, historienne du Fonds monétaire international, est sensée faire la synthèse des événements de la décennie écoulée. (Bulletin du F.M.I. - 14 janvier 1980 -)

Je donne ci-dessous les premières lignes du texte qui témoignent de la méconnaissance de la question par l'auteur.
J'aurai l'occasion de revenir sur l'ensemble du texte.

Les événements des années 70 ont profondément transformé l’ordre économique international

[Introduction du F.M.I.]

Les événements qui ont secoué l'économie mondiale au cours des années 70 ont posé des problèmes qui dépassent en ampleur et en complexité tous ceux auxquels le monde avait dû faire face depuis la deuxième guerre mondiale.

En fait, nombre d'observateurs ont comparé la situation de l'économie mondiale durant les années 70 à celle de la grave crise des années 30.

Les répercussions de ces événements ont été profondes pour le Fonds. Le système monétaire international dont le Fonds était censé être le gardien s'est effondré, et cet effondrement a été suivi d'une période de désordre monétaire, qui a été marquée par l'apparition graduelle d'une multiplicité de dispositions monétaires internationales alors que l'économie mondiale traversait une période troublée.
Ce qu'il y a de plus préoccupant encore, c'est que la plupart des problèmes qui ont caractérisé les années 70 sont loin d'être résolus.

Ces problèmes risquent de se perpétuer au cours des années 80.

Dans l'article qui suit, Mmc Margaret Carritsen de Vries, historienne du Fonds, fait la synthèse des événements de la décennie écoulée.

"La plupart des événements, qui ont ébranlé les bases de l'économie mondiale durant les années 70, étaient imprévisibles en début de décennie.
Les autorités gouvernementales et les économistes admettaient, évidemment, que des problèmes économiques commençaient à compromettre le maintien des taux de croissance très élevés et de la stabilité relative des prix qui caractérisaient l'économie des grands pays industrialisés depuis 1955.

Ces derniers pays subissaient les effets de la crise économique qui s'était amorcée en 1969 et des pressions inflationnistes plus intenses commençaient à s'y manifester.
Les Etats-Unis, notamment, où les prix étaient restés stables, commençaient à enregistrer une accélération de l'inflation et la balance américaine des paiements, déficitaire depuis plusieurs années, alors que beaucoup de pays d'Europe et le Japon enregistraient des excédents considérables, restait déficitaire malgré les nombreuses mesures prises successivement durant les années 60 par les Présidents Kennedy, Johnson et Nixon.

De leur côté, les pays en développement, dont la croissance économique était fortement subordonnée aux résultats à l'exportation, avaient beaucoup de peine à augmenter leurs exportations vers les pays industrialisés où la conjoncture était déprimée
.
Cependant, on considérait, somme toute, ces problèmes comme temporaires.
Chose plus importante, on croyait qu'ils pouvaient être résolus par des mesures adéquates prises par les gouvernements. La plupart des économistes et des autorités gouvernementales ne doutaient pas qu'une régulation plus adéquate de la demande, grâce à un meilleur dosage des mesures budgétaires et monétaires et la recherche de la stabilité des prix de préférence au plein emploi, parviendrait à améliorer les résultats économiques dans les pays industrialisés.

Ils ne doutaient pas non plus qu'une utilisation plus judicieuse des instruments de politique intérieure pourrait contribuer dans une large mesure à éliminer le déséquilibre chronique qui existait entre les balances des paiements des pays industrialisés.

A cet égard, on s'attendait que, grâce au réalignement des taux de change des principales monnaies, dont la dévaluation du dollar E.U. qui était de plus en plus préconisée en 1970, le processus d'ajustement des balances des paiements pourrait à nouveau fonctionner de façon adéquate.

En ce qui concerne les pays en développement, les autorités des pays et les économistes estimaient que le retour à des taux de croissance économique élevés et la diminution du déséquilibre qui existait entre les balances des paiements des pays industrialisés leur procureraient des débouchés à l'exportation et des entrées de capitaux adéquats, ce qui leur permettrait de maintenir, voire d'augmenter, leur taux de croissance économique.[...]"



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