Paris, le 1er mai 2011.



Il y a quarante ans, ce qu'il est convenu de dénommer « système monétaire international » - par ignorance - était « en crise », autre expression en vogue tant hier qu'aujourd'hui.

De fait, quarante ans plus tôt, c'était pareil, et ... quarante ans plus tard, c'est pareil.

Raymond Aron, philosophe en vogue, écrivait alors, périodiquement, dans le quotidien Le Figaro des articles sur le sujet (cf. par exemple les textes reproduits dans le billet intitulé «  Plus ça change, plus c'est pareil.  » ou dans le billet « « Le système monétaire international, cet inconnu. »)

Les articles, que certains prenaient pour des raisonnements économiques, avaient surtout pour fond une opposition feutrée à l'analyse économique du même sujet par Jacques Rueff qui, lui, était économiste et savait expliquer.

Le temps a passé et on a pu se rendre compte de qui entre les deux détenait la vérité.

Il reste que “la crise du système monétaire international” est permanente depuis la décennie 1930 - depuis l'interdiction de la convertibilité intérieure des monnaies en or - et que les concepts employés par R. Aron étaient et sont restés au coeur de beaucoup de développements en dépit de l'évolution de la théorie économique, de l'évolution de la réglementation du système monétaire et de l'inanité tant explicative que prédicative de beaucoup de ces concepts.

Les deux textes de la plume d'Aron qui suivent, l'un intitulé "le mark et le dollar", l'autre "face au dollar, en date des 10 et 11 mai 1971, sont là pour l'attester.

Le seul concept qui a disparu du discours et qui n'aurait pas dû connaître cette destinée car perdure la réalité qu'il désignait : c'est le concept d'”eurodollar”.

Soit dit en passant, pourquoi ce choix ? Je laisserai la réponse en suspens.

Dans ces conditions et tant il se moquait en définitive du présent et de l'avenir qu'à quelques mots près à changer, on peut voir dans les développements proposés une description de la réalité du système monétaire international actuel, les institutions créées entre temps, en particulier la banque centrale européenne, n'y ont rien changé.

Pour cette raison, je les donne en les ponctuant de remarques personnelles.


1. LE MARK ET LE DOLLAR
Le Figaro, 10 mai 1971

Chacune des crises qui ébranlent le système monétaire international ranime la controverse, inépuisée et inépuisable, sur le dollar et l'or, sur l'étalon de change-or et autres problèmes connexes.
Il me semble vain de saisir cette occasion de prolonger un débat, doctrinal ou politique : la fermeture des bureaux de change en Allemagne, en Suisse, en Hollande et en Belgique ne signifie pas que « ce qui doit arriver arrive » ou que l'économie occidentale va s'effondrer tout entière en une catastrophe de fin du monde.

[Remarque 1 : c'est ainsi qu'à fleurets certes très mouchetés, en reprenant des expressions de Jacques Rueff, Raymond Aron attaquait celui-ci. Mais si les paroles s'envolent, les écrits restent et leurs erreurs peuvent devenir un jour des semelles de plomb...].

L'épisode actuel a pour cause l'afflux de capitaux flottants en République fédérale allemande.

[Remarque 2 : bien évidemment, ce propos est nul et non avenue : le concept de capitaux flottants est absurde ; aujourd'hui, ce ne sont plus les capitaux flottants - notion d'historiens peu empreints de connaissances d'économie politique - qui sont dans leur ligne de mire, mais "les ou le marchés financiers" : ah les marchés financiers!].

Cet afflux, à son tour, peut être interprété de diverses manières et, selon l'interprétation, telle ou telle réplique paraîtra justifiée.

[Remarque 3: Et maintenant un peu de relativisme...].

Le système, tel qu'il existe depuis mars 1968 et la création d'un double marché de l'or, présente effectivement des facteurs d'instabilité.

[Remarque 4: le système n'est pas tombé du ciel, mais résulte de réglementations politiques, nécessairement aveugles...].

Le dollar, théoriquement convertible en or, ne l'est plus en fait.
En tant que monnaie nationale, il dépend des décisions prises par le gouvernement des Etats-Unis, qui en déterminent indirectement le pouvoir d'achat.

Unité de compte dans laquelle sont exprimés les prix agricoles du Marché commun, bon d'achat utilisé dans le monde entier, le dollar constitue l'équivalent d'une monnaie mondiale sans que pour autant aucune autorité monétaire, en dehors de Washington, puisse en contrôler effectivement la gestion.

[ Remarque 5: les prix sont aujourd'hui en euro...].

Même au Fonds monétaire international, le Trésor américain exerce une influence décisive, sinon discrétionnaire.

Les droits de tirage spéciaux (D. T. S.), justifiés par le manque de liquidités internationales dans l'hypothèse d'un équilibre de la balance des comptes américaine, offre un exemple de plus de la toute-puissance de Washington : il n'y a pas d'équilibre de comptes américains et pourtant le F. M. I. continue à mettre en œuvre les D.T.S.

[ Remarque 6: malgré ce qu'il en disait, il n'y avait pas à l'époque de manque de liquidités internationales, mais "trop" comme l'expliquait, lui, J. Rueff qui en arrivait à parler de "plan d'irrigation pendant le déluge" pour cadrer la question des D.T.S.
Certains voudraient réactiver aujourd'hui les D.T.S.].

En cette conjoncture, quel que soit l'adjectif que l'on emploie pour la qualifier, n'importe quel gouvernement d'Europe doit considérer la gestion américaine de l'économie comme une contrainte à laquelle il faut s'adapter (jusqu'au jour où les Européens s'uniront pour mettre un terme à ce pouvoir arbitraire).

Dès lors, la question du partage des responsabilités entre Allemands et Américains se pose dans les termes suivants : le système étant ce qu'il est, comment les autorités de Bonn ont-elles réagi aux contraintes ?

[ Remarque 7: à entendre certains, aujourd'hui ce serait entre habitants des pays de la zone euro et Américains].

Pour relancer l'économie, le président Nixon provoqua une baisse des taux d'intérêt, supprima la régulation qui empêchait les banques de recueillir certains fonds en payant un loyer de l'argent plus élevé.
Le taux de l'argent à court terme baissa, les banques américaines remboursèrent quelque treize milliards de dollars qu'elles avaient empruntés à leurs filiales européennes.

[ Remarque 8: idem aujourd'hui en apparences ; ce qui ne doit pas cacher une abondance de "liquidités" ].

Les capitaux flottants affluèrent en République fédérale allemande parce que les taux d'intérêt y dépassaient ceux des Etats-Unis et des eurodollars.

[ Remarque 9: idem aujourd'hui. en apparences..].

D'autre part, le gouvernement de Bonn ne voulait pas réduire les taux d'intérêt parce que prix et salaires avaient monté en 1970 à une allure supérieure à la moyenne allemande.

D'octobre 1969 à octobre 1970, les prix des biens d'équipement ont progressé de 8,3 %, ceux, des biens de consommation de 5,2 % et enfin les prix à la consommation, pour l'ensemble des biens et des services, de 4 %.

[Remarque 10: "tout cela est dans les tuyaux" aujourd'hui...].

On peut plaider que pour lutter contre l'inflation, l'arme du crédit était la meilleure mais, dans le contexte international créé par la politique américaine d'argent facile, le maintien de taux d'intérêt élevés devait provoquer les conséquences qu'il a effectivement provoquées : les capitaux qui se seraient portes sur le marché des eurodollars se sont changés en marks.

[ Remarque 11: q uoique personne n'en parle, on ne peut exclure que le même phénomène se développe aujourd'hui en s'articulant à l'euro et non plus au mark allemand].

De plus, les entreprises allemandes empruntaient, plus, sur le marché des eurodollars, ce qui enlevait toute efficacité à l'action anti-inflationniste et multipliait les dollars disponibles.

a) D'où viennent les eurodollars, c'est-à-dire les dollars qui se trouvent en Europe ?

Pour une part, ils ont pour origine les déficits de la balance des comptes des Etats-Unis, mais les filiales des grandes sociétés américaines détiennent des encaisses susceptibles de passer d'un marché à un autre au fia des fluctuations des taux d'intérêt ;
les Allemands peuvent également, en changeant leurs marks, librement convertibles, créer des eurodollars ; ceux-ci, à leur tour, transférés, peuvent venir se placer en Allemagne et gonfler la vague des capitaux migrateurs.
En replaçant les marks, résultant de l'entrée de dollars, sur le marché des eurodollars, les Allemands contribuaient à élargir l'écart entre les taux qui, à l'origine, portaient la responsabilité de ces mouvements de capitaux.

[ Remarque 12: il conviendrait de parler aujourd'hui de "euroeuro" ou de "euro puissance deux" ; depuis lors, il y a eu, entre autres, cette étude de Balbach et Resler (1980) sur l'eurodollar et l'offre de monnaie américaine].

Il suffisait de quelques propos imprudents pour déclencher la panique.

Ces mouvements, au-delà des fausses manœuvres, révélaient-ils la nécessité d'une nouvelle modification des parités monétaires ?
D'une réévaluation du mark ou de l'ensemble des monnaies européennes par rapport an dollar ?

Personne ne pouvait, ou du moins n'aurait dû, croire à la possibilité de convaincre le gouvernement français de réévaluer le franc par rapport au dollar.
Non que l'argument, employé dans la presse :
« C'est aux Américains à dévaluer leur monnaie et non aux Européens à réévaluer les leurs »
ait une autre valeur que polémique.

L'état de la balance des comptes française, le rapport des pouvoirs d'achat du franc et du dollar — dans la mesure où les calculs permettent une évaluation approximative de ce rapport — ne justifient pas une modification des parités monétaires.

[ Remarque 13: ce qu'on pouvait voir hier, on ne peut plus le voir aujourd'hui, la situation est pourtant la même : cf. ce billet « l'euro, jusqu'à quand ? »].

b) En va-t-il autrement dans le cas du mark ?

La réévaluation du mark peut être considérée
ou bien comme une mesure conjoncturelle de lutte contre l'inflation
ou bien comme la correction d'une disparité fondamentale.
L'expérience de 1969 n'incline pas à faire confiance à la réévaluation pour réduire la pression inflationniste.

[Remarque 14: propos ou absence d'argument vraiment dérisoire].

Peut-être la hausse du prix de la vie aurait-elle été supérieure à 4 % en 1970 en l'absence de la réévaluation.
Les prix à la consommation, au cours du premier trimestre de 1971, ont progressé au taux annuel de 6 % qui dépasse les habitudes allemandes et ranime de vieilles angoisses.

D'une efficacité douteuse pour ralentir la hausse des prix, la réévaluation, en dépit des excédents de la balance commerciale, ne s'impose pas davantage en fonction du rapport entre prix allemands et prix étrangers.
Certes, les entreprises allemandes continuent à exporter en dépit de la réévaluation de 1969, mais elles ont souvent conservé leurs débouchés en refusant d'élever leurs prix.

D'autre part, nombre d'entre elles ont publié des bilans qui témoignent de la contraction des marges bénéficiaires entre des coûts croissants et une productivité stagnante ou en faible progression.

Les cours de la Bourse n'offrent pas non plus un indicateur rigoureux de l'état de l'économie : la hausse de Wall Street et la baisse des bourses allemandes n'en suggèrent pas moins que l'expansion américaine d'aujourd'hui se compare favorablement à celle de la République fédérale.
La pression inflationniste se renforce en Allemagne et s'atténue aux Etats-Unis.

[Remarque 15: bien évidemment, cher lecteur, vous avez remplacé "mark" par "euro"...].

c) Est-ce le moment de prendre le risque d'une réévaluation ?

Le faible avantage d'une réévaluation conjoncturelle, en tant que mesure anti-inflationniste, compense-t-il les inconvénients?

Il semble donc que M.. Schiller ait adopté la formule d'un mark flottant en vue de lutter contre la spéculation.

[ Remarque 16: à côté des "capitaux flottants", il y a donc le "mark flottant" et, ah!, la fameuse spéculation...].

Quelle que soit l'intention du ministre allemand, la prolongation d'une pareille discordance entre les politiques des Six mettrait en péril le projet d'union monétaire et même le Marché commun. »


2. FACE AU DOLLAR
Le Figaro, 11 mai 1971

Rien n'autorise à penser que les six gouvernements de la Communauté européenne n'étaient pas sincères lorsqu'ils affirmaient dimanche leur volonté d'union économique et monétaire.

[ Remarque 17 : grande différence avec hier : il y a une union économique et monétaire réalisée aujourd'hui, mais pour combien de temps encore?].

La crise, dont j'ai résumé, hier (1), les causes immédiates, n'en a pas moins dévoilé une contradiction qui risque de paralyser le Marché commun et même les négociations avec la Grande-Bretagne.

[ Remarque 18 : il est difficile de considérer que Aron a parlé des "causes" comme il l'écrit ; quant à l'Angleterre - l'ennemie amie... ou l'amie ennemie de toujours de la France, selon certains -, elle ne fait pas partie aujourd'hui des pays de la zone euro et, en 1971, elle ne faisait pas partie du "Marché Commun", elle y entrera en 1973, il faut le rappeler].

Il ne suffit pas que les Six veuillent s'entendre, il faut encore qu'ils y parviennent.
Or, la condition indispensable de cette entente est et demeure une attitude commune à l'égard des Etats-Unis.
Qu'il s'agisse de politique, de défense ou de monnaie, la même contradiction apparaît : Allemands, Italiens, Hollandais, Belges et Français ne conçoivent pas de la même manière « l'Europe européenne », pour reprendre l'expression du général de Gaulle.

En matière de défense, la France se trouvait le plus souvent seule en face de ses partenaires.
Il en allait de même quand elle plaidait contre l'étalon de change-or et pour une revalorisation importante de l'or.
Elle aurait pu obtenir l'appui de certains de nos partenaires, à l'époque du plan Fouchet, dont le refus résulta, pour une part, de fausses manoeuvres et de malentendus.
Samedi dernier, à Bruxelles, France et Italie adoptaient la même position.
Belgique et Hollande ont suivi la République fédérale par nécessité plutôt que par conviction.

[ Remarque 19: aujourd'hui, ce n'est plus à six, mais à vingt sept].

Les six ministres des finances s'accordaient, semble-t-il, sur un point : il n'y avait pas lieu de modifier les taux de change entre les monnaies européennes.

[Remarque 20 : avec l'euro, le cas est verrouillé pour 17 pays sur 27 au total].

Peut-être M. Schiller juge-t-il, comme certains économistes américains, que le dollar est aujourd'hui surévalué et que, faute d'une dévaluation à laquelle se refusent les autorités de Washington et que le statut du Fonds monétaire international rend malaisée, une réévaluation de l'ensemble des monnaies, par rapport au dollar, offrirait la meilleure solution.

Mais que l'on admette ou non la thèse de la surévaluation du dollar, la suppression de la parité fixe entre la seule monnaie allemande et la monnaie des Etats-Unis ne corrige pas ce déséquilibre possible.

[Remarque 21: aujourd'hui, il n'y pas de parité fixe entre l'euro et le dollar].

Je doute, pour mon compte, que la réévaluation de toutes les monnaies européennes rétablisse l'équilibre de la balance des comptes des Etats-Unis, au sens conventionnel de cette expression.

[ Remarque 22: c'est le cas de figure actuel de l'euro].

Même cet équilibre ne ferait pas disparaître les milliards de dollars ou d'eurodollars dont les déplacements provoquent les crises.
Il s'agissait donc, à Bruxelles, en - premier lieu, d'une discussion technique :
par quelle méthode lutter contre les mouvements erratiques de capitaux flottants ?

Il y a, en effet, deux techniques possibles :
- ou bien un contrôle administratif s'étendant aux transferts de capitaux, aux eurodollars,
- ou bien un marché libre des changes qui devrait dissuader les spéculateurs en créant pour eux un risque de perte.

[Remarque 23: le dirigisme n'est pas une méthode, sauf à considérer qu'est méthode la destruction de l'être humain, l'anéantissement de celui-ci quoi qu'il soit en vie observable].

Si le Marché commun n'existait pas, la controverse entre les partisans du dirigisme monétaire et ceux des mécanismes du marché aurait revêtu un caractère doctrinal.

[ Remarque 24: avec cette alternative apparaît l'inculture économique de R. Aron].

Entre partenaires de la, Communauté, cette même controverse devenait politique puisque le mark flottant ébranle la solidarité entre les Six.

[ Remarque 25: ah la solidarité ! Et le "mark flottant" l'ébranle ? N'est-ce pas merveilleux ! Aujourd'hui, étant donné le non respect par les gouvernements des pays de l'euro des règles budgétaires dont ils étaient convenus et qu'ils s'étaient engagés à respecter, c'est le non sauvetage de ces gouvernements qui ébranlerait la solidarité !].

Comment assurer le fonctionnement de la politique agricole commune, fondée sur des prix exprimés en dollars, dès lors que le taux de change entre certaines monnaies européennes et la monnaie américaine cesse d'être fixe ?

[Remarque 26: la politique agricole commune n'est rien d'autres qu'un ensemble de réglementations... censé protéger, alors qu'il détruit ceux qu'il dit protéger].

A condition que les fluctuations ne dépassent pas une certaine limite et ne se prolongent pas trop longtemps, on doit espérer que le Marché commun résistera à l'épreuve, mais celle-ci n'en révèle pas moins la difficulté de la tâche qu'ont entreprise les Six.

Pour parvenir à l'unité européenne, ils doivent concevoir et appliquer une seule et même politique à l'égard du monde extérieur et particulièrement à l'égard des Etats-Unis.

Une fois de plus, leur effort n'a pas abouti.
Echec d'autant plus grave qu'il semble, cette fois, déterminé moins par des oppositions d'intérêts que par des divergences théoriques.
Les dirigeants de la République fédérale refusent les mesures de contrôle par principe soit qu'ils les jugent inefficaces , soit qu'elles leur rappellent de mauvais souvenirs (il n'y a pourtant pas de lien nécessaire entre le contrôle des mouvements de«capitaux et le national-socialisme).
Or, seule la méthode dirigiste sauvegardait dans l'immédiat la solidarité des Six et les parités de change fixes.

[Remarque 27: la méthode dirigiste ? pour ne pas parler de planification ?].

Entre la politique agricole commune (prix unique en dollars des produits agricoles à travers toute la Communauté et des taux de change fluctuants, il y a évidemment incompatibilité.

Peut-être de manière plus profonde y -a-t-il, ou risque-t-il d'y avoir, incompatibilité entre la réduction des marges de fluctuation entre les monnaies des Six et l'insertion du Marché, commun dans un système monétaire que l'abondance des dollars et des .eurodollars, rend à chaque instant vulnérable.

[Remarque 28: un petit coup ... de « risque »..., concept aujourd'hui très à la mode quoique les théories l'excluent ou le déforment].

Les décisions prises à Bruxelles ne règlent rien, elles inaugurent une phase transitoire dominée par une expérience et une recherche, expérience renouvelée de monnaie flottante ou, si l'on préfère cette expression, d'un élargissement de la marge de fluctuation.

L'afflux des capitaux sera-t-il arrêté ?
Les capitaux reflueront-ils vers d'autres pays?
Les autorités allemandes prendront – elles des mesures pour en neutraliser les effets à l'intérieur?
Comment agiront-elles sur le marché des changes ?

[Remarque 29: il ne faudrait pas confondre économie politique et « meccano » ou « playmobil »].

Pendant le même temps, les ministres des finances et les gouverneurs des banques centrales devront procéder à une étude moins du système monétaire dans son ensemble (étude qui n'aboutirait à aucune conclusion) que des problèmes précis des mouvements de capitaux.

[Remarque 30 : ah les "mouvements de capitaux" ! ; Aujourd'hui, on préfère parler du ou des "marchés financiers"].

Personne ne peut empêcher ces mouvements dès lors que les opérateurs perçoivent une disparité fondamentale, autrement dit une sous-évaluation ou une sur-évaluation d'une monnaie importante.
En revanche, il est absurde et intolérable que des écarts entre taux d'intérêts, des paroles imprudentes ou des erreurs de gestion suffisent à provoquer des déplacements massifs de capitaux et contraignent à des modifications de taux de change que ne justifie pas le rapport des pouvoirs d'achat des monnaies.

[Remarque 31: ce qui est absurde et intolérable, c'est l'inculture et le maquillage économiques].

Si les Allemands envisagent effectivement, conformément au communiqué de Bruxelles, le retour à la fixité des taux de change, il leur faudra bien accepter certaines des mesures que recommandait la Commission européenne.

[Remarque 32: ah les vilains allemands … de République fédérale allemande..].

L'inégalité des pressions inflationnistes de pays, à pays suspend en permanence une menace sur un système monétaire de taux de change fixe ; le volume des capitaux flottants exclut la totale liberté des mouvements.
Puisqu'on ne peut éliminer cette masse migrante, il faut en contrôler les migrations. »

[Dernière remarque : sacré diagnostic à propos d'une maladie non cernée...
Malgré les lignes précédentes, certains n'hésitent pas à colporter l'idée que Raymond Aron était économiste libéral quand ils ne colportent pas celle que les années 1946-76 ont été “les Trente glorieuses” années de la France.
De qui peuvent-ils bien se moquer ?
Le crime doit vraisemblablement leur profiter directement ou indirectement pour que le colportage ait perduré jusqu'à aujourd'hui inclus et qu'il soit présenté comme un succès de l'intelligence de la réalité !
Une chose est certaine, les lignes précédentes en témoignent : R. Aron était loin de mettre le doigt sur ce qui allait se produire.
Il rejoignait ainsi, au moins sur ce plan, les idées de son camarade de Normale Sup., Jean Paul Sartre, qu'il avait quitté pour ses idées dans d'autres domaines.]


3. La « fuite des capitaux», les "capitaux flottants" et le “contrôle des changes”.

Sur ce dernier point du faux concept des “capitaux flottants” et des tromperies avec quoi il coexiste, je ne saurais trop vous renvoyer à la lecture des lignes qui suivent et qu'avait écrites et non publiées Ludwig von Mises en 1940, soit trente ans plus tôt, à propos de la relation entre la “fuite des capitaux”, les “capitaux flottants” et le “contrôle des changes” à quoi semble adhérer Aron.
Merci à Hervé de Quengo de les avoir traduites et mises en ligne.


"La « fuite des capitaux» et le problème des "capitaux flottants".

On affirme parfois que le "contrôle des changes" serait nécessaire pour empêcher la "fuite des capitaux".

Quand un capitaliste craint la confiscation partielle ou totale de ses biens par l'État, il cherche à sauver ce qu'il peut.
Il est toutefois impossible de retirer le capital investi dans des entreprises pour le transférer dans un autre pays sans subir de lourdes pertes.
S'il existe une crainte générale de confiscation étatique, le prix payé pour s'engager dans les affaires baisse au niveau reflétant la probabilité d'une telle confiscation.
En octobre 1917, on ne donnait en Russie que quelques sous pour des entreprises qui représentaient des investissements de millions de roubles-or.
Par la suite elles devinrent totalement invendables.

Le terme de "fuite des capitaux" est trompeur.

Le capital investi dans les entreprises, les bâtiments et l'immobilier ne peut pas fuir : il ne peut que changer de main.
L'État qui souhaite confisquer n'y perd rien.
C'est le nouveau propriétaire qui sera la victime de la confiscation à la place de l'ancien.

Seul l'entrepreneur qui a compris à temps le danger de la confiscation est capable d'éviter la perte qui menace autrement qu'en vendant toutes ses affaires.
Il peut s'abstenir de renouveler les équipements totalement usés et transférer les montants ainsi économisés vers d'autres pays.
Il peut laisser à l'étranger les fonds obtenus lors d'exportations.

S'il utilise la première méthode, son usine cessera tôt ou tard d'être productive ou au moins d'être concurrentielle.
S'il choisit la seconde, il devra restreindre ou arrêter sa production par manque de capital, à moins de pouvoir emprunter des fonds supplémentaires.

Hormis cette exception, un État cherchant à confisquer partiellement ou totalement les entreprises situées sur son territoire ne court pas le risque de perdre une partie de son butin par la fuite des capitaux.

Les propriétaires de monnaie, de billets à ordre, de dépôts et d'autres titres se trouvent dans une meilleure situation que les propriétaires d'entreprises et de propriétés concrètes.
Ils ne sont toutefois pas menacés par la seule confiscation : l'inflation peut aussi les priver de tout ou partie de leur propriété.
Mais ils peuvent acheter des devises étrangères et transférer leur capital à l'étranger, parce que leur capital ne consiste qu'en liquidités.
Les gouvernements ne veulent pas l'admettre.
Ils croient qu'il est du devoir de chaque citoyen d'accepter tranquillement les mesures confiscatoires ; et ceci même dans le cas où — comme avec l'inflation — les mesures ne bénéficient pas à l'État mais uniquement à certains citoyens.
L'un des rôles assignés au contrôle des changes est d'empêcher une telle fuite du capital.

Examinons un exemple historique.
Au cours des premières années qui ont suivi l'armistice de 1918, il était possible de vendre à l'étranger des billets de banques, des obligations et des titres allemands, autrichiens et hongrois, remboursables dans la monnaie de ces pays.
Les gouvernements empêchèrent alors directement ou indirectement de telles ventes en forçant leurs sujets à leur donner les devises étrangères reçues au cours de ces transactions.
Les économies allemande, autrichienne ou hongroise devinrent-elles plus riches ou plus pauvres du fait de cette intervention ?

Supposons qu'en 1920 des Autrichiens aient réussi à vendre à des étrangers des titres sur des hypothèques autrichiennes au prix de 10 dollars pour chaque unité ayant une valeur de 1000 couronnes.
Le créancier autrichien aurait donc sauvé environ 5 % de la valeur nominale de son titre.
Le débiteur autrichien n'aurait pas été affecté en quoi que ce soit.
Cependant, lorsque le débiteur autrichien dut rembourser sa dette à la valeur nominale de 1000 couronnes, ce qui correspondait environ à 200 dollars en 1914, les 1000 couronnes remboursées en 1922 ne valaient plus qu'à peu près 1,4 cent.
La perte d'environ 9,98 dollars aurait été subie par le propriétaire étranger, pas par un Autrichien.

Peut-on dire, dès lors, qu'une politique empêchant de telles transactions était justifiée par les intérêts des Autrichiens ?

Les propriétaires de liquidités essaient autant que possible d'éviter les risques de dévaluation qui menacent de nos jours tous les pays.
Ils conservent de gros comptes en banque dans les pays les moins susceptibles de dévaluer dans un avenir immédiat.
Si les conditions évoluent et qu'ils craignent pour leurs fonds, ils transfèrent leurs comptes vers d'autres pays qui offrent pour le moment une plus grande sécurité.

Ces comptes toujours prêts à fuir — appelés "capitaux flottants"

[Remarque : "hot money" en anglais ; donc "monnaie" pour les uns, "capitaux" pour les autres, "chaud" pour les uns, "flottant" pour les autres, dialogue de sourds ou de maquilleurs... ].

— ont exercé une influence considérable sur les données et le fonctionnement du marché international de la monnaie.
Ils représentent actuellement

[Remarque : rappelons que le texte a été écrit en 1940 ].

un sérieux problème pour le bon fonctionnement du système bancaire moderne.

Au cours des cent dernières années, tous les pays avaient adopté un système de réserve unique.
Afin de faciliter la poursuite par la Banque centrale d'une politique d'accroissement du crédit national, les autres banques ont été incitées à déposer la majorité de leurs réserves à la Banque centrale.
Les banques ont alors réduit leurs réserves de liquidités au montant indispensable pour le cours normal des affaires de tous les jours.
Elles n'ont plus considéré comme nécessaire de coordonner les titres payables et encaissables arrivant à terme, de façon à pouvoir remplir pleinement et rapidement leurs obligations à tout instant.
Afin de pouvoir faire face aux demandes de paiements des déposants pour les titres arrivant quotidiennement à terme, elles estimèrent suffisant de posséder des avoirs que la Banque centrale considérait comme une base satisfaisante pour lui accorder des crédits.

Quand l'afflux de "capitaux flottants" commença, les banques ne virent aucun danger dans l'accroissement de la demande de dépôts à court terme.
En comptant sur la Banque centrale, elles acceptèrent les dépôts et les utilisèrent comme base pour augmenter leurs prêts.
Elles ne prirent pas conscience du danger qu'elles attisaient.
Elles ne pensèrent pas un instant aux moyens dont elles auraient un jour besoin pour rembourser ces dépôts qui étaient à l'évidence sans cesse prêts à partir.

On dit que l'existence de tels "capitaux flottants" nécessite un contrôle des changes.

Étudions la situation aux États-Unis.
Si, le 5 juin 1933, les États-Unis n'avaient pas interdit la possession d'or par les particuliers, les banques auraient été capables de poursuivre une activité spécifique de dépôts d'or, en séparant cette branche de leurs autres transactions commerciales.
Ils auraient acheté de l'or pour ce secteur d'activité, or qu'ils auraient pu conserver eux-mêmes ou déposer, estampillé, en sécurité dans les banques de la Réserve fédérale.
Ainsi, cet or aurait été isolé de la devise américaine et du système bancaire.
Ce n'est que parce que le gouvernement est intervenu en interdisant aux particuliers de posséder de l'or que le problème des "capitaux flottants" est survenu.
Le fait que les effets malencontreux d'une intervention rende d'autres interventions nécessaires ne justifie pas l'interventionnisme.

Bien entendu, ce problème n'est plus d'actualité aujourd'hui.

[Remarque : nous sommes en 1940, rappelons-le une dernière fois].

La fuite des capitaux a atteint son dernier havre, les États-Unis. Il n'y a plus d'autre endroit sûr où ils pourraient partir si ce refuge se révélait illusoire."





Retour au sommaire.