Paris, le 30 mai 2011.




"Le XVIIème siècle a été le siècle des mathématiques,
le XVIIIème celui des sciences physiques,
et le XlXème celui de la biologie,
Notre XXème siècle est le siècle de la peur".

Ainsi s'exprimait Albert Camus dans "Ni victimes, ni bourreaux" en novembre 1946 (cf. Camus, A., Essais, La Pléiade, 1977, p. 351).

Et Camus (photographie ci-contre) avait jugé quelques pages auparavant que :

"[...] Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. [...]

Pour sortir de cette terreur, il faudrait pouvoir réfléchir et agir suivant sa réflexion" (Ibid, p. 322)


Que sera le XXIème siècle ?

Car ils n'ont pas disparu malgré ce qu'en disent ou veulent faire croire certains - pensez simplement, par exemple, à la "loi Gayssot" ou à l'interdiction de fumer dans des restaurants et ici ou là -, la peur, l'étouffement et la terreur vont-ils perdurer dans tous les domaines et, en particulier, dans celui de la monnaie avec, entre autres, les banques centrales et l'interdiction de la convertibilité des substituts de monnaie bancaires en monnaie or ?

Soit dit en passant, le passage des taux de change fixes aux taux de change variables ou prétendus tels - si cher à Milton Friedman - n'a rien changé.

Personne sain d'esprit ne le sait et ne peut donc répondre à la question.
Néanmoins, dans une tentative forcenée de l'éclairer, il faut s'appuyer sur des éléments certains.

Dans le domaine de la monnaie et quoiqu'il soit méconnu, un élément certain mérite attention, c'est le suivant:
depuis la décennie 1920, s'est déroulé un bouleversement à l'initiative des hommes de l'Etat des pays dits de l'Occident - j'y ai fait allusion dans mon billet précédent -, c'est l'interdiction de la convertibilité des substituts de monnaie bancaires en monnaie or (cf. le billet). 

Au lieu d'essayer de transformer du plomb en or comme s'y astreignaient les alchimistes d'autres disciplines, ils ont essayé et réussi à transformer des substituts de monnaie d'or bancaires en substituts de ... rien.
 
Comme l'a décrit Jacques Rueff (1896-1978) (photographie ci-contre) à plusieurs occasions, le bouleversement résulte du fait que les hommes de l'Etat des pays de l'Occident sont parvenus à s'entendre pour manipuler la monnaie, sous l'influence qu'ils étaient des idéologies de l'économie dirigée, de l’intervention, du plan, dernière invention alors et à la mode des hommes de l'Etat du début du XXème siècle.

Soit dit en passant, toute proportion gardée, une nouvelle mode comparable supplémentaire se développe aujourd'hui sous nos yeux avec la protection de l'environnement, de ce "gentil environnement" qu'il faut protéger contre les "méchants humains" et dont vont se charger les hommes de l'Etat des pays du monde entier., au moins certains l'espèrent-ils.

Ce qu'ils n'avaient pu réaliser jusqu'alors avec succès, durablement et séparément, à l'échelon national, les hommes de l'Etat le réalisèrent progressivement de 1922 à la décennie 1940 à l'échelon de l'Occident, ce qui leur permit, en retour, de le réaliser à l'échelon national.

Puis ils bouclèrent l'affaire, si l'on peut dire, après Yalta et 1944 : ils jugeaient avoir trouvé avec ce qui allait être vulgarisé sous la dénomination "étalon de change or", les moyens de toute nature pour verrouiller chaque niveau national par une banque centrale nationale étatique, un taux de change fixe de sa monnaie - avec seulement convertibilité extérieure - et une prétendue aide, le Fonds monétaire international (F.M.I.) créé pour l'occasion…

Ils prirent ainsi la décision d'abandonner progressivement la référence unique de leurs monnaies nationales respectives à quelque chose que ne produisaient pas les autorités monétaires (l'or en l'espèce).

Puis il convinrent de l'accord sur les "cours forcés", sur les "taux de change" ou les "prix des monnaies les unes par rapport aux autres", selon l'expression qu'on préfère.


Nous sommes aujourd'hui au début de la décennie 2010.
Après et malgré moult péripéties économiques prévisibles -et prévues, par exemple, par Ludwig von Mises ou Jacques Rueff- effets des manipulations étatiques de la monnaie, celles-ci perdurent en se renouvelant, ainsi que leurs effets néfastes : inflation mondiale hier, chômage européen aujourd'hui et crises de tous ordres à répétition désormais (cf. cette émission d'octobre 2007 par exemple).

Nous vivons peut-être surtout la dernière grande manipulation en date, à savoir l'expérience de l'euro.
Cette expérience est une manipulation originale, "suprême".

Des hommes de l'Etat ont, en effet, eu la prétention de mettre en oeuvre dans plusieurs pays d'Europe, c'est-à-dire d'imposer à vous et moi, une "monnaie unique" qu'ils dénomment, depuis décembre 1995, "euro" et qui a supplanté leurs monnaies nationales historiques respectives, certes obligatoires...

Pourquoi "suprême" ?
Parce qu'ils ont avancé, explicitement ou non, que le changement sera "irréversible" !

Soit dit en passant, on ne peut que s'étonner de cette démarche d'hommes qui, par ailleurs, invoquent à tout bout de champ, l'"Histoire".
L'Histoire ne montre-t-elle pas que l'irréversibilité ne se décrète pas et ne témoigne-t-elle pas de la vanité des propos qui vont à l'encontre de celle-ci?
Mais ils ne sont pas à une incohérence près.

En d'autres termes, les règles de Droit et les lois économiques ne sont pas encore parvenues, par leur existence ou leur libre jeu, à imposer la raison aux hommes de l'Etat et à les faire renoncer aux malversations dans le domaine de la monnaie : leurs raisons priment toujours sur la raison.

De ce point de vue, rien n'a changé depuis les propos d'Albert Camus.


1. Les alchimistes de la monnaie.

Le fait est qu'ils ont pu lancer l'expérience suprême de l'euro car, aujourd'hui, conséquence des manipulations antérieures à quoi ils avaient procédé, la monnaie tient véritablement de l'alchimie pour le grand public.

En France, l'illusion est si parfaite que le grand public la dénomme le plus souvent "argent" bien qu'elle ne soit plus ni en ce métal, ni en relation avec ce métal, depuis le début du XXème siècle.

A ses yeux et à écouter ses propos, il semble, en effet, que la monnaie ne soit pas un bien échangeable comme un autre qu'il puisse demander ou offrir pour mener à bien ses actes d'échange, de paiement des échanges, à un coût toujours plus faible.

Elle est davantage, comme il le lui est répété inlassablement, à la fois un objectif et un moyen de la politique, le cas échéant de la politique monétaire, dont les hommes de l'Etat, et les experts qu'ils appointent ou soudoient, fixent les caractéristiques, à la lumière de l'omniscience dont ils revendiquent, tacitement ou non, être dotés et que la réalité révèle pourtant illusoire en permanence.


Ne peut être crédule sur tout cela quiconque a lu Le Péché monétaire de l'Occident (1971), livre où Jacques Rueff explique que le système monétaire international fondé sur les accords de la conférence de Gènes (1922) et la charte de Bretton Woods (1944) n'est jamais qu'une organisation consciemment dirigée qui est vouée à l'échec et voue l'Occident à l'enfer.

Voyons ce qui explique ses conclusions.


Au XXème siècle, les hommes de l'Etat des pays de l'Occident, sous tutelle des législateurs nationaux, ont donc édicté, chacun :
- une interdiction à l'émetteur de monnaie qu'ils avaient privilégié, à savoir la banque centrale : c'est l'interdiction de la convertibilité-or, à vue, à la demande, à un taux fixe, des substituts de monnaie bancaires que le système bancaire émet;
- une double obligation aux individus sur le territoire de leur autorité: c'est,
d'une part, l'obligation d'accepter en paiement « la monnaie ainsi émasculée », « substituts bancaires de rien » et
d'autre part, de l'utiliser pour effectuer des paiements.

Et ils ont fait tout cela sans se préoccuper des destructions qu'occasionnaient ces réglementations et dont on avait beaucoup parlé au XIXème siècle, par exemple, Vilfredo Pareto (photographie ci-dessous) :

"Une monographie encore à faire, qui serait fort intéressante, est celle de la spoliation depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.
Bastiat en a écrit un chapitre, mais n'a fait qu'effleurer une matière qui mérite d'être étudiée à fond.
La spoliation s'exerçant directement de citoyen à citoyen a dû toujours être fort restreinte. […]

Au contraire, la spoliation exercée à l'aide des pouvoirs publics a toujours fleuri parmi les hommes. [...]

L'altération des monnaies a été de tout temps en honneur auprès des gouvernements besogneux [...]

l'Etat éthique et moralisateur des socialistes de la chaire, a remplacé cet usage par celui du cours forcé des billets de rangée. [...]

C'est surtout aux impôts indirects que l'Etat moderne demande les ressources dont il a besoin.
Ce genre d'impôt n'était pas inconnu dans l'antiquité, mais jamais il n'y eut le développement qu'il a reçu de nos jours.
Si les citoyens connaissaient exactement ce que leur coûte la machine gouvernementale, il est fort probable qu'ils se refuseraient à soutenir plus longtemps des dépenses aussi considérables et aussi peu productives pour leur bien-être ;
il faut donc les tromper, et prendre leur argent sans qu'ils s'en aperçoivent" (Pareto, 1890, pp. 50-51)


Cela étant, au XXème siècle, les gouvernements nationaux se sont vus prendre ou recevoir de leur législateur préféré différents rôles, soit directement, soit indirectement, selon leurs institutions (le système de Réserve Fédérale des Etats Unis d'Amérique n'est créé qu'en 1913, faut-il le rappeler).

Les rôles sont
- tantôt bien connus et hérités du passé (comme la perception du seigneuriage (1)),
1) Le seigneuriage :
Le producteur de monnaie, fût-il public, est d'abord monopole. De tous temps, il a pu tirer sans s'en faire des bénéfices, visibles ou non, de la production de monnaie.

- tantôt nouveaux.

Parmi les nouveaux rôles, deux ont suscité des critiques dès leur annonce (2).
2) Nous laissons de côté les rôles techniques tout autant discutables comme
- l'économie sur l'or
L'or immobilisé chez le banquier serait mal rentabilisé, il faudrait y remédier.
On remarquera seulement et sans l'oublier que selon Pareto:
"[...] c'est la seule initiative privée [...] qui est parvenue [...] à économiser en grande partie la monnaie métallique" (Pareto, 1896, §277):
- la production d'or
L'augmentation de la production serait insuffisante et le serait de plus en plus. Il faut y remédier car elle est un frein aux échanges, etc.
- la protection des titulaires des dépôts dans les banques.
Les déposants ne sont pas protégés contre les errements du banquier.  Il faut les protéger.

Il s'agit de la coopération monétaire internationale et de l'interventionnisme dans le domaine de la monnaie à l'échelon national.

Disons en un mot.


2. La coopération monétaire internationale.

La grande originalité du XXème siècle est que les législateurs nationaux de l'Occident ont accepté, chacun, que le gouvernement national qu'ils encadraient, chacun, s'entende avec ses homologues tant bien que mal au travers de la coopération monétaire internationale qu'ils mettraient en place (conférence de Gènes de 1922, multiples conférences de la décennie 1930 et conférence de Brettons-Woods en 1944).

Après que l'idée eut germé, Rueff avait eu l'occasion d'écrire ce qu'il en pensait :

"Un comité a prolongé l'oeuvre de la Conférence de Gènes, en lui donnant la base doctrinale dont elle était dépourvue.
Il est connu sous le nom de Comité Mac Millan, du nom de son président, et siégea à Londres en 1930 et 1931. On ne saurait exagérer l'importance du rapport MacMillan.

Il résume, avec une extraordinaire lucidité, toutes les tendances de notre époque.
Il constituera, pour ceux qui l'étudieront, dans l'avenir, l'un de ce ses monuments les plus caractéristiques et, probablement, l'une des étapes essentielles sur la voie des catastrophes que nous sommes en train d'organiser [...]

Je retiendrai seulement l'affirmation de principe qui figure dans son introduction (p.4):
'La caractéristique essentielle de notre époque, c'est le développement de la conscience qui nous avons prise de nous-mêmes.
Tant en ce qui concerne nos institutions financières que nos institutions politiques et sociales, nous pourrions bien avoir atteint le stade où un régime d'organisation consciente devrait succéder à l'ère des évolutions spontanées ...
Nous sommes à la croisée des chemins et le futur dépend de notre choix."(Rueff, 1932, pp.105-127)

Réflexion de Rueff sur ces propos du rapport MacMillan :

"Je ne suis pas d'accord avec cette conclusion [...]

Le problème de l'économie organisée, c'est le problème des vagues de la mer.
Nous connaissons les forces qui les déterminent, nous concevons les conditions auxquelles la solution du problème doit satisfaire, nous pouvons même la mettre en équation ; mais, quant à la résoudre, nous n'y saurions songer.

Bien plus même, en astronomie, le problème des trois corps est à peine résolu.
Pour des astres plus nombreux, nous ne pouvons que recourir à des formules d'approximation, dont la solution imparfaite exige des calculs extrêmement pénibles.
Et pourtant chaque soir, dans le ciel, toutes les planètes, tous les soleils, toutes les étoiles trouvent sans hésitation le chemin qui leur est assigné et résolvent, en se jouant l'équation aux milles inconnues, dont notre esprit jamais ne pourra approcher"
(ibid.)

On sait la suite...
Jusqu'à aujourd'hui inclus, la coopération monétaire internationale a été ponctuée de moments remarquables où les hommes de l'Etat passèrent entre eux des accords monétaires internationaux précis : par exemple,
- maintenir fixe le prix en dollars de l'or (à 35 dollars l'once),
- maintenir fixe le prix en leur monnaie nationale de l'or ou du dollar,
- créer des organisations comme la Banque des règlements internationaux (B.R.I.), le F.M.I., la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (B.I.R.D. dénommée aujourd'hui "banque mondiale"), le G5, le G8, le G20..., etc.
- créer la Banque centrale européenne et l'euro.

A d'autres moments, ils dénoncèrent les accords passés comme, par exemple, en 1971 où les monnaies encore convertibles extérieurement en or furent déclarées non convertibles, pour ne pas parler des règles non respectées du pacte de stabilité et de croissance convenues dans le cadre de l'euro, sitôt l'euro créé.


3. L'interventionnisme monétaire à l'échelon national.

Grâce à leur législateur respectif et aux accords internationaux, les hommes de l'Etat obtinrent ainsi, dans chaque pays, toute latitude pour faire en sorte que les autorités monétaires fassent fonctionner la "planche à billets" (pour financer le déficit du budget de l'Etat ou dans un autre objectif).

Ce qui avait été très sporadique depuis le XVIIIème siècle, pouvait devenir, au XXème siècle, la règle d’action des gouvernements au fait de la "théorie de l'équilibre économique général" :

"C'est sur le fondement de la doctrine quantitative que reposent les théories contemporaines relatives au 'contrôle de la circulation et du crédit', à la 'monnaie dirigée'. [...]

Léon Walras et Stanley Jevons en avaient jeté les bases dès le troisième quart du siècle dernier.
M. Keynes n'a fait que les rajeunir." (Bonnet, G.E., Les expériences monétaires contemporaines, 1929, p.15)


Jusqu'au XIXème siècle, la politique monétaire pouvait être résumée à l’altération des monnaies nationales (pour reprendre le mot de Pareto ci-dessus).

Depuis lors, la politique monétaire est devenue une action possible des hommes de l’Etat dans le domaine de la monnaie tant au niveau national qu'au niveau mondial.
Elle sera jugée bénéfique par certains observateurs : à les en croire, elle a des effets nets favorables sur la croissance et l'emploi, sur la conjoncture.

Son principe situe loin, très loin de Pareto qui remarquait à la fin du XIXème siècle que :

"La plupart des pays s'imaginent obtenir des bénéfices en réglant l'émission et la circulation de la monnaie, tandis qu'ils n'aboutissent, de la sorte, qu'à détruire une somme considérable de richesses (Pareto, 1896-97, §510).

Selon Pareto, la théorie de la quantité de monnaie ne s'applique pas directement à la vraie monnaie - "vraie" est celle qui existe quand les prix sont libres -, parce que l'on ne peut pas faire varier arbitrairement la quantité de cette monnaie.

A cet interventionnisme multiforme et pernicieux avait répondu Ludwig von Mises (à gauche sur la photographie ci-dessous, en compagnie de Jacques Rueff), dans un livre écrit en allemand en 1940, mais il ne l'avait pas publié alors. 
Il a été publié sous le titre Interventionism — An Economic Analysis en anglais en 1998 (traduction de T.F. McManus et H. Bund).
Il a été traduit en français par Hervé de Quengo.

En voici un extrait qui porte sur les politiques d'inflation et de crédit.

1. L'inflation

La politique d'inflation, qui consiste à accroître la quantité de monnaie ou de crédit, cherche à faire monter les prix et les salaires nominaux (exprimés dans l'unité de monnaie) ou
cherche à contrebalancer la baisse des prix et des salaires nominaux qui se dessine et qui résulte de l'augmentation de l'offre de biens de consommation.

Afin de comprendre l'importance économique de la politique d'inflation, nous devons revenir à la loi fondamentale de la théorie monétaire.

Cette loi dit : le service que rend la monnaie à la communauté économique est indépendant de la quantité de monnaie.

Que le niveau absolu de la quantité de monnaie d'une économie fermée soit petit ou grand n'a pas d'importance.

A long terme, le pouvoir d'achat de l'unité de monnaie s'établira de lui-même au niveau où la demande de monnaie sera en équilibre avec la quantité de monnaie.


Le fait que chaque individu voudrait posséder une plus grande quantité de monnaie ne doit pas nous tromper.

Tout le monde veut être plus riche, avoir plus de biens, et l'exprime en disant qu'il veut plus de monnaie.

Mais s'il en avait plus, il la dépenserait en augmentant sa consommation ou ses investissements : à long terme, il n'augmenterait pas du tout la quantité de monnaie qu'il conserve, et ne l'augmenterait pas non plus de manière significative par rapport à l'augmentation de son offre de biens.

De plus, la satisfaction qu'il retire de la monnaie supplémentaire dépendra de ce qu'il recevra une part plus grande que les autres de cette nouvelle monnaie, ou de ce qu'il la recevra plus tôt.
Un habitant de Berlin, qui aurait jubilé en 1914 s'il avait hérité de manière inattendue 1 000 marks, n'aurait pas trouvé digne d'attention un montant de 1 000 000 000 marks au cours de l'automne 1923.

Si nous mettons de côté le rôle de la monnaie comme étalon pour les paiements différés, c'est-à-dire pour les obligations et les titres exprimés en montants fixes de monnaie et devant être touchés dans le futur, nous comprenons facilement qu'il est sans importance dans une économie fermée que la quantité de monnaie soit de "x" millions ou de 100 "x" millions d'unités de monnaie.
Dans le deuxième cas, prix et salaires s'exprimeront simplement dans des quantités d'unités de monnaie plus grandes.

Ce que souhaitent les avocats de l'inflation et ce à quoi s'opposent les partisans d'une monnaie saine, ce n'est pas le résultat ultime de l'inflation, à savoir l'augmentation de la quantité de monnaie elle-même, mais plutôt les effets du processus par quoi la monnaie supplémentaire entre dans le système économique et modifie petit à petit les prix et les salaires.

Les conséquences de l'inflation sont doubles :
(1) le sens des paiements différés est altéré à l'avantage des débiteurs et au détriment des créanciers, et
(2) les changements de prix ne se produisent pas simultanément ni dans la même mesure pour tous les biens et tous les services.

Par conséquent, tant que l'inflation n'a pas fini d'exercer ses effets sur les prix et sur les salaires, il y aura des groupes de la communauté qui en profiteront, d'autres qui y perdront.

Gagnent ceux qui sont en position de vendre à des prix élevés les biens et les services qu'ils proposent alors qu'ils continuent de payer aux anciens prix, moins élevés, les biens et les services qu'ils achètent.

Perdent, d'un autre côté, ceux qui doivent payer des prix élevés alors qu'ils vendent encore leurs propres produits et services aux anciens prix.

Si, par exemple, le gouvernement augmente la quantité de monnaie afin de payer des armes, les entrepreneurs et les salariés des industries d'armement seront les premiers à réaliser des gains d'inflation.
D'autres groupes souffriront de la hausse des prix jusqu'à ce que les prix de leurs produits ou de leurs services augmentent eux aussi.

C'est sur ce décalage temporel entre les changements de prix des divers biens et services que repose l'effet favorisant les exportations et décourageant les importations, effet qui résulte de la baisse du pouvoir d'achat de la devise nationale.

Comme les effets recherchés par les partisans de l'inflation sont de nature temporaire, il n'y aurait jamais assez d'inflation à leurs yeux.

Une fois que la quantité de monnaie cesse de croître, les groupes qui retiraient des bénéfices de l'inflation perdent leur position privilégiée.
Ils peuvent conserver les gains réalisés pendant la période d'inflation mais ne peuvent en réaliser d'autres.
La montée graduelle du prix des biens, qu'ils achetaient auparavant à des prix relativement bas, porte atteinte à leur situation parce qu'ils ne peuvent plus espérer continuer d'augmenter leurs prix en tant que vendeurs.
La demande d'inflation persistera donc.

D'un autre côté, l'inflation ne peut continuer indéfiniment.
Dès que le public comprendra que le gouvernement ne cherche pas à arrêter l'inflation, que la quantité de monnaie continue sa croissance sans qu'on puisse en voir la fin, et que les prix monétaires de tous les biens et de tous les services continueront donc à monter sans qu'on puisse les arrêter, tout le monde cherchera à vendre autant que possible et à conserver aussi peu de monnaie que nécessaire.

Conserver de la monnaie dans ces conditions ne comporte pas seulement les coûts traditionnellement associés à l'intérêt, mais également des pertes considérables dues à la baisse du pouvoir d'achat de la monnaie.

Les avantages de la monnaie doivent être payés par des sacrifices qui semblent si élevés que les gens renoncent de plus en plus à en conserver.

Durant les grandes inflations de la Première Guerre Mondiale, on appelait cela "une fuite vers les valeurs réelles" et la "hausse de panique [crack-up boom]".
Le système monétaire est alors au bord de l'effondrement : une panique s'ensuit, et tout finit par une dévaluation complète de la monnaie.

On a recours au troc ou à un nouveau type de monnaie.

On peut trouver des illustrations de ce schéma avec la devise continentale de 1781, les assignats français de 1796 et le mark allemand de 1923.

On a offert de nombreux arguments erronés pour défendre la politique de l'inflation.
La moins dangereuse consiste à dire qu'une faible inflation ne fait pas beaucoup de mal. Il faut bien l'admettre. Une faible de dose de poison est moins dangereuse qu'une forte dose. Mais cela ne justifie pas l'administration de poison.

On affirme que dans des périodes d'urgence grave, il serait justifié d'utiliser des moyens qui ne seraient pas normalement envisagés.

Mais qui décide que la situation est suffisamment urgente pour autoriser l'usage de mesures dangereuses ?

Tout gouvernement ou tout parti politique au pouvoir est enclin à considérer les difficultés auxquelles il a affaire comme plutôt exceptionnelles et à en conclure que tous les moyens de les combattre sont justifiés.

Le drogué qui dit qu'il va s'arrêter demain ne surmontera jamais sa mauvaise habitude. C'est aujourd'hui que nous devons adopter une politique saine, pas demain.

On prétend souvent qu'une inflation est impossible tant qu'il y a du chômage et des machines non utilisées. Cela aussi est une dangereuse erreur.

Si, au cours d'une inflation, les salaires nominaux restent inchangés et si donc les salaires réels diminuent, il sera possible d'employer plus de travailleurs dans les mêmes conditions. Mais cela ne modifie pas les autres effets de l'inflation.

Que les usines non utilisées reprennent ou non dépend du fait que les prix des biens qu'elles peuvent produire figurent ou non parmi ceux qui sont affectés en premier par la montée des prix due à l'inflation.

Si tel n'est pas le cas, l'inflation ne conduira pas à leur réouverture.

On commet une erreur pire encore quand on affirme que l'on ne peut pas parler d'inflation quand la quantité accrue de monnaie correspond à un accroissement de la production et des capacités productives.

Les raisons pour lesquelles la monnaie supplémentaire est dépensée n'a aucune importance tant que l'on ne se préoccupe que des changements des prix et des salaires consécutifs à l'inflation.

Quelle que soit la manière dont on se procure les moyens pour dépenser, les intérêts de la communauté et de ses citoyens sont toujours mieux servis quand on construit des rues, des maisons et des usines qu'en les détruisant.

Mais cela n'a rien à voir avec le problème de l'inflation.
Ses effets sur les prix et sur la production se font sentir même si on l'utilise pour financer des projets utiles.
L'inflation, l'impression de papier-monnaie supplémentaire et l'expansion du crédit sont toujours intentionnelles : elles ne sont pas des actes de Dieu qui nous tombent dessus, à l'image d'un tremblement de terre.

Quelque important ou pressant que puisse être un besoin, il ne peut être satisfait que grâce aux biens disponibles, à l'aide de biens produits grâce à la réduction d'une autre consommation.

L'inflation ne produit pas de biens supplémentaires, elle ne fait que déterminer combien chaque citoyen devra sacrifier.
Comme l'impôt ou l'emprunt d'État, elle est un moyen de financement, pas un moyen de satisfaire la demande.

On prétend que l'inflation serait inévitable en temps de guerre. C'est aussi une erreur. Un accroissement de la quantité de monnaie ne crée pas le matériel de guerre — ni directement ni indirectement.

On devrait plutôt dire, quand un gouvernement n'ose pas révéler au public la facture des dépenses de guerre et n'ose pas imposer les restrictions à la consommation qu'il ne peut éviter, qu'il préfèrera l'inflation aux deux autres méthodes de financement, à savoir les impôts et l'emprunt.

De toute façon, il faut payer la guerre et le surcroît d'armes et les gens devront donc diminuer leur consommation d'autres biens.

Mais il est politiquement opportun — même si c'est fondamentalement antidémocratique — de dire aux gens que la guerre et l'accroissement du nombre d'armes créeront les conditions d'un boom économique et augmenteront la richesse. En tous cas, l'inflation constitue une politique à courte vue.


De nombreux groupes voient l'inflation d'un bon oeil parce qu'elle fait du tort au créancier et vient en aide au débiteur.

On pense que c'est là une mesure en faveur des pauvres et contre les riches. Il est surprenant de voir à quel point ces concepts traditionnels persistent même dans des conditions radicalement différentes.

Il fut un temps où les riches étaient les créanciers, les pauvres étant pour la plupart des débiteurs.
Mais à notre époque, avec les titres, les obligations, les caisses d'épargne, les assurances et la sécurité sociale, les choses ont bien changé.

Les riches ont investi dans des usines, dans des magasins, dans l'immobilier et dans les actions ordinaires. Par conséquent ils sont plus souvent débiteurs que créanciers.

Au même moment, les pauvres — à l'exception des agriculteurs — sont plus souvent créanciers que débiteurs.
En poursuivant une politique défavorable au créanciers, on fait du tort à l'épargne des masses.
On nuit particulièrement aux classes moyennes, aux professions libérales, aux fondations et aux universités.
Même les bénéficiaires de la sécurité sociale sont victimes d'une politique s'attaquant aux créanciers.

Il n'est pas nécessaire de parler en détail du contraire de l'inflation, à savoir de la déflation.
Cette dernière n'est pas populaire pour la simple raison qu'elle favorise les intérêts des créanciers aux dépens des débiteurs.

Aucun parti politique et aucun gouvernement n'a jamais essayé de faire une tentative volontairement déflationniste.
L'impopularité de la déflation est clairement montrée par le fait que les inflationnistes parlent tout le temps des maux de la déflation afin de donner à leurs demandes d'inflation et d'accroissement du crédit des apparences de justification.


2. L'accroissement du crédit

Il existe un fait fondamental de l'action humaine : les gens préfèrent des biens de consommation immédiatement disponibles à des biens futurs.
Une pomme que l'on peut manger tout de suite a une plus grande valeur qu'une pomme qui ne sera disponible que l'année prochaine. Et une pomme disponible l'année prochaine aura a son tour une plus grande valeur qu'une pomme disponible dans cinq ans.

La différence des valeurs qu'on leur attribue se manifeste dans une économie de marché sous la forme de l'escompte auquel sont soumis les biens futurs quand on les compare aux biens actuels. Lors de échanges monétaires, on appelle intérêt cet escompte.

L'intérêt ne peut donc pas être aboli.
Afin de l'éliminer, il faudrait empêcher les gens de préférer une maison habitable aujourd'hui à une maison disponible dans dix ans.

L'intérêt n'est pas particulier au seul système capitaliste.
Dans une communauté socialiste aussi, il faudra prendre en compte le fait qu'une miche de pain non disponible pendant un an ne pourra pas combler une faim actuelle.

L'intérêt ne trouve pas son origine dans l'équilibre de l'offre et de la demande de monnaie sur le marché du capital.
C'est plutôt le rôle des marchés des fonds prétables, que l'on appelle dans le métier « marché de la monnaie » (pour les crédits à court terme) et « marché des capitaux » (pour les crédits à long terme), que d'ajuster les taux d'intérêts des prêts exprimés en monnaie à la différence d'évaluation entre biens présents et biens futurs.

Cette différence d'évaluation est la véritable source de l'intérêt.


Un accroissement de la quantité de monnaie, aussi importante soit-elle, ne peut pas influencer le taux d'intérêt à long terme.

Aucune autre loi économique n'est plus impopulaire que celle qui dit que les taux d'intérêt sont, à long terme, indépendants de la quantité de monnaie.

L'opinion publique ne veut pas reconnaître l'intérêt comme un phénomène du marché.
On pense que l'intérêt est un mal, un obstacle au bien-être humain et on demande donc de l'éliminer ou au moins de le réduire considérablement.

L'accroissement du crédit est considéré par ailleurs comme le moyen approprié pour nous apporter de "l'argent facile".

Il n'y a pas de doute que l'accroissement du crédit conduise à une réduction du taux d'intérêt à court terme.
Au début, la quantité additionnelle de crédit oblige le taux d'intérêt des prêts monétaires à se situer à un niveau inférieur à ce qu'il aurait été sur un marché non manipulé.
Mais il est tout aussi clair que même le plus important accroissement du crédit ne peut pas modifier la différence d'évaluation entre biens actuels et biens futurs.
Le taux d'intérêt doit en fin de compte revenir au niveau qui correspond à cette différence d'évaluation.

La description de ce processus d'ajustement est du ressort de cette branche de l'économie que l'on appelle la théorie des cycles.

[Théorie des cycles]

Pour chaque ensemble de prix, de salaires et de taux d'intérêts, il se trouve des projets qui ne seront pas entrepris parce qu'un calcul de rentabilité montre qu'ils n'offrent aucune chance de succès.

L'homme d'affaires n'a pas le courage de se lancer dans l'aventure parce que ses calculs l'ont convaincu qu'il ne gagnera rien mais au contraire perdra de l'argent.

Le manque d'attrait du projet n'est pas une conséquence des conditions monétaires ou du crédit ; il est dû à la rareté des biens économiques et du travail et au fait qu'ils doivent être consacrés à des usages plus pressants et donc plus attractifs.

Quand les taux d'intérêt sont artificiellement baissés par un accroissement du crédit, on crée la fausse impression que des entreprises considérées auparavant comme non rentables le deviennent.

La monnaie facile conduit les entrepreneurs à se lancer dans des affaires qu'ils n'auraient pas entreprises à des taux d'intérêt élevés.
Grâce à la monnaie empruntée, ils entrent sur le marché, augmentent la demande et font monter les salaires et les prix des moyens de production.

Ce boom économique se serait évidemment arrêté immédiatement en l'absence de nouveaux crédits supplémentaires, parce que les hausses de prix auraient fait réapparaître l'absence de rentabilité des nouvelles entreprises.

Mais si les banques continuent d'accroître le crédit, ce frein ne fonctionne pas. Le boom continue.

Ce boom ne peut pas continuer indéfiniment.
Il n'y a qu'une alternative.
Soit les banques continuent d'accroître le crédit sans restriction, et causent ainsi une montée constante des prix et une orgie spéculative de plus en plus forte, ce qui se terminera comme dans tous les cas d'inflation illimitée par une hausse de panique et un effondrement du système monétaire et du système de crédit.
Soit les banques s'arrêtent avant d'atteindre cette limite et renoncent volontairement à tout nouvel accroissement du crédit, causant ainsi une crise.
Dans les deux cas, il s'ensuit une dépression [...]."


4. Le coût de l'échange.

Toute cette alchimie monétaire a eu une grande conséquence méconnue car le concept, alternatif, qui permet d'en parler et de la comprendre est laissé de côté.

Ce concept, c'est la "diminution du coût de l'échange" à quoi avait contribué la monnaie depuis la nuit des temps et jusqu'au début du XXème siècle ou bien, si on préfère, la "diminution du coût résiduel de l’échange".

Et la conséquence en question est que la diminution a vu son rythme en grande partie freinée.

Ce phénomène s'ajoute aux destructions synthétisées par Pareto et évoquées ci-dessus.

Certes, beaucoup de commentateurs ne prennent pas en compte le phénomène : "pourquoi s'en soucier ?" diront certains puisque même les statistiques n'en rendent pas compte.

Mais l'économiste de l'école de pensée dite "autrichienne", prend en considération le phénomène - peu importe les statistiques -, et sur cette base, il ne peut que prédire avec certitude des désastres, sans dater le jour de leur survenance.

A cet égard, il convient de ne pas imputer le coût résiduel de l'échange à la monnaie comme le font, de façon rhétorique, de plus en plus d'économistes aujourd'hui en évoquant les "frictions" et ce qu'ils dénomment le "coût de transaction".
Le cas échéant, ils ont cette démarche après avoir parachuté et imputé un concept de leur crû, à savoir le "coût de transaction", aux imperfections du droit de propriété ou du contrat - on est toujours dans la rhétorique, dans la magie et non pas dans la réalité -.

Le coût qu'on peut imputer à la monnaie n'est jamais qu'un des éléments du coût résiduel de l’échange.

On peut aussi imputer au coût de la monnaie, par exemple, l'inflation, le chômage ou la "crise".
Mais peu importe que inflation, chômage ou crise soient ou non éléments du coût de la monnaie, celui-ci, enrichi ou non ainsi, est dérisoire comparé à la diminution du coût de l'échange depuis la nuit des temps à quoi avait contribué le processus de la monnaie.

Reste que cette évolution favorable, qu'est la diminution du coût de l'échange, a donc été entravée par le bouleversement inauguré dans la décennie 1920, même si des progrès non négligeables ont été effectués malgré tout ces dernières décennies avec la « monnaie électronique » - les cartes de paiement "à puce" et autres téléphones portables qui se sont plus que juxtaposés aux autres formes de monnaie (virements, chèques, billets et autres pièces métalliques) -.

Que l'interdiction de la convertibilité des substituts de monnaie bancaires soit abrogée et la route de la diminution du coût résiduel de l'échange sera retrouvée. 
Ce sera, pour chacun, un gain incalculable qui défiera la peur, l'étouffement et la terreur, et empêchera la débacle.



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