Paris, le 29 juillet 2011
(quatrième mise à jour du 19 juillet 2013 en relation avec Lewis Lehrman).




Le dernier article de Raymond Aron sur le sujet de la monnaie que j'ai rappelé dans un billet précédent était daté du 10 août 1971, cinq jours avant la décision du président des Etats-Unis d'Amérique, Richard Nixon, de suspendre la convertibilité extérieure en or du dollar, la convertibilité intérieure étant interdite depuis 1933. 

Dans cet article, il n'envisageait en aucune façon une telle décision ni que les circonstances qu'il décrivait y conduiraient.

Cet article et d'autres reproduits dans le billet faisaient suite à des articles de mai 1971 que j'ai rappelés dans ce billet, après en avoir rappelé six autres, de la période février 1969- février 1970, dans ce billet.  : dans aucun d'eux, l'idée d'un tel événement n'est effleurée.

Raymond Aron fera connaître ses premières impressions sur la décision prise dans un article intitulé "Comment dévaluer le dollar ?" qu'il publiera le 26 août dans le quotidien Le Figaro.

Cet article sera suivi de cinq autres en septembre, les 3,
6, 7, 8 et 17 septembre 1971.  Je les ai reproduits ci-dessous.

Pourquoi ce rappel ? Pour deux grandes raisons :

Parce que ces événements de 1971 ne sont pas sans relation avec ceux d'aujourd'hui, de 2011, ni avec ceux plus anciens de 1931.  Relativement à ces derniers, ils en sont même des causes intermédiaires.

La trame est la même.
Elle n'a rien à voir avec un quelconque sens de l'histoire.  Des hommes de l'Etat irresponsables institutionnellement prennent des décisions et des commentateurs plus ou moins stipendiés par iceux-ci et peu au fait de ce dont ils parlent s'en font l'écho.

Elle n'a rien à voir non plus avec une connaissance économique de la question de la monnaie qui déboucherait sur de telles décisions.

J'y reviendrai ci-dessous après les articles.

Seconde raison : parce que Jacques Rueff les avait très rationnellement prédits étant donnés sa connaissance de la science de la monnaie et son intérêt pour cette science, une science différente de la science officielle qui sévissait déjà à l'époque.


I. Raymond Aron.



- Les caractères en gras sont de mon crû. -



1. Comment dévaluer le dollar?
Le Figaro, 26 août 1971

Le président Nixon ne voulait pas, en 1969, être le premier président des Etats-Unis à perdre une guerre : le voici en train d'en perdre plusieurs.

Camouflant sous des coups de poker et un style agressif la retraite à laquelle le contraint l'opinion américaine, il liquide
- la politique asiatique des vingt dernières années,
- puis le système monétaire de Bretton-Woods,
- demain peut-être il liquidera la présence américaine sur le vieux continent.

Liquidation inévitable ?
Il fallait reprendre contact avec le gouvernement de la Chine populaire, à coup sûr.

Mais fallait-il mettre des alliés, en particulier le Japon, devant le fait accompli?
Le système monétaire international était condamné à mort moins par l'inconvertibilité de fait du dollar en or que par l'incertitude sur la valeur de la monnaie américaine par rapport aux autres monnaies.

Devait-on lui porter le coup de grâce par des décisions prises soudainement, dans le secret, sans même consentir à une discussion d'ensemble avec les partenaires-concurrents ?
La rhétorique nationaliste du président Nixon accompagne, d'un bruit de fond désagréable, la renonciation des Etats-Unis à leurs responsabilités d'économie dominante.

André François-Poncet aime à dire que les Français sont régulièrement surpris par les événements qu'ils prévoyaient.
La formule s'applique cette fois non pas aux seuls Français mais à tous les Européens, aux Japonais aussi, à tous ceux qui appartiennent à l'économie mondiale, capitaliste ou occidentale, comme on voudra dire.

Depuis des années, on savait que, en suprême recours, les Américains rompraient définitivement le lien entre le dollar et l'or, ou encore, ce qui revient au même, mettraient l'embargo sur leur stock d'or, déclareraient officiellement le dollar inconvertible et abandonneraient une parité fixe entre leur monnaie et les autres monnaies.

[Ma remarque - et il n'y en aura pas d'autre...- : Monsieur Aron est pour le moins "gonflé" d'écrire cela.
Il suffit de se reporter aux articles qu'il avait écrits sur le système monétaire international et que j'ai reproduits dans les trois billets de ce blog cités ci-dessus.
Loin de s'y attendre, il lançait des flèches à qui faisait de telles prédictions, comme, par exemple, Jacques Rueff, cf. ci-dessous].

Entre la fixation d'une nouvelle parité dollar or d'une part, l'embargo sur l'or avec un dollar flottant de l'autre, les Américains, s'ils devaient choisir, choisiraient le deuxième terme de l'alternative.

Il ne semble pas qu'en aucun pays les responsables aient étudié à l'avance les conséquences et les exigences de la conjoncture ainsi créée.


L'autre terme de l'alternative eût-il été préférable aux yeux des Européens et des Japonais ?
Le président Nixon aurait pu convoquer le Congrès et obtenir de lui une modification du prix de l'or — ce qui aurait consacré une dévaluation officielle du dollar.

On ne l'a pas fait (et tous ceux qui connaissent Washington savaient qu'il ne le ferait pas, au moins dans la première phase) pour diverses raisons parmi lesquelles figurent en bonne place des raisons de prestige, d'amour propre national.
Mais cette solution, modification du poids d'or du dollar, comportait aussi des difficultés.

Une dévaluation de l'ordre de 10 à 20 % n'aurait probablement pas suffi à ramener le prix de l'or sur le marché libre au niveau du prix officiel.

Tant qu'à changer le prix officiel, il aurait mieux valu prendre du champ comme en 1934.
Or un doublement du prix de l'or entraînait d'autres dangers (l'inflation) et favorisait Afrique du Sud et Union soviétique.

Enfin et surtout la dévaluation officielle du dollar par rapport à l'or ne déterminait pas automatiquement les nouvelles parités entre la monnaie américaine et les autres.
Les gouvernements de Paris, de Londres et de Tokyo auraient-ils accepté une dévaluation du dollar de 15 % sans contre-mesure ?

Nous en arrivons ainsi au problème crucial que personne ou presque ne semble avoir discuté au cours de ces dernières semaines :
le dollar, avant les décisions du président Nixon [photographie ci-dessous],

 

était-il oui ou non surévalué par rapport à l'ensemble des autres monnaies ?

La théorie de la surévaluation du dollar n'a rien d'original.
Le professeur Samuelson, prix Nobel d'Economie, l'avait exposée secrètement à J.-F. Kennedy en 1961.

Nombre d'experts français la défendent ouvertement et, en privé, certains des responsables français la tiennent pour évidente.

Dès lors, si le dollar est effectivement surévalué, la modification de la parité entre le dollar et les principales monnaies s'impose, d'une façon ou d'une autre.

Mais quand il s'agit d'une monnaie qui a servi d'étalon international pendant vingt cinq ans, la façon importe grandement et le problème prend un autre caractère.

Le déficit global de la balance américaine des paiements résulte de la compensation entre
- postes positifs (balance commerciale, revenus des investissements eu dehors) et
- postes négatifs (exportations de capitaux, dépenses d'ordre militaire ou politique).

Même quand la balance commerciale est globalement déficitaire (ce qui est le cas pour la première fois depuis trois mois), elle reste excédentaire à l'égard de certains pays ou groupes de pays, France, Communauté européenne.
Les différents pays du monde n'acceptent pas la dévaluation du dollar comme ils acceptent celle du franc ou même de la livre.

D'autre part, depuis des années, les entreprises américaines continuaient d'investir au-dehors au-delà des revenus des placements extérieurs, en dépit du déficit global des comptes.
Les gouvernements étrangers craignaient ou pouvaient craindre que la dévaluation du dollar par rapport aux autres monnaies servît non à rétablir l'équilibre des comptes mais à accumuler ces excédents commerciaux qui eux-mêmes permettraient de nouveaux placements au-dehors.

Enfin, la réévaluation des monnaies européennes par rapport au dollar laisserait intacte le rapport or-dollar, alors qu'une dévaluation officielle de la monnaie américaine relèverait le prix de l'or du pourcentage de la dévaluation elle-même.

La surévaluation de la monnaie étalon, le lien inévitable entre le cours du dollar et l'ensemble du système monétaire international créent une situation à ce point complexe que les gouvernements ont tous cédé à la tentation de la facilité : adopter une tactique et laisser aux événements le soin de dessiner pour eux les lignes de stratégie possible.

En dehors de toutes les complexités techniques, de quoi s'agit-il?

I1 s'agit d'abord de mettre fin à la surévaluation du dollar ou, si l'on veut, d'amener le dollar à trouver par rapport aux autres monnaies une parité réaliste.

Si déplorable que soit 1a manière du président Nixon, la prétention des Japonais de conserver tous les avantages dont ils ont bénéficié au cours de ces dernières années sans offrir de contrepartie devait provoquer une réaction aux Etats-Unis, et peut-être ailleurs.

La dévaluation du dollar doit s'accompagner d'une révision du rôle de la monnaie américaine.
Celle-ci ne peut ni ne doit remplir seule la fonction de mesure de tous les prix et de moyen d'échange valable à travers le monde entier.
Le président Nixon a rendu cette révision nécessaire en donnant l'impression que la relance intérieure de l'économie lui importait plus que la fonction internationale du dollar.

Révision nécessaire mais non pas inévitable : tant que les Européens ne parleront pas d'une seule voix, les Etats-Unis n'auront pas en face d'eux d'interlocuteurs valables.


2. La crise monétaire – Chacun sa vérité.
Le Figaro, 3 septembre 1971

Comment interpréter les événements monétaires déclenchés par les mesures du président Nixon ?

A lire la presse française et étrangère, le commentateur a le sentiment que trois interprétations s'offrent à lui.
La première aurait pour titre ou pour thèse "Je vous l'avais bien dit"; la deuxième :  "Cynisme et bonne conscience à Washington" ; la troisième : "Enfin ou Une lumière à l'horizon".
 
Essayons de résumer les arguments principaux des unes et des autres.


2.A. « Je vous l'avais bien dit » (en anglais : I told you so).

Cette interprétation est la plus populaire en France dans les milieux officiels, parmi les hommes politiques, les fonctionnaires, les disciples de Jacques Rueff, les gaullistes qui n'ont pas oublié certaine conférence de presse.

Le système fondé sur. l'étalon-dollar portait en lui une contradiction qui le condamnait à mort.
Les Etats-Unis avaient transformé leur propre monnaie en monnaie transnationale.
Ils se désintéressaient du déficit de leur balance des comptes et obligeaient les banques centrales des principaux pays à conserver des quantités croissantes de dollars, en fait inconvertibles.

Un jour ou l'autre, ces banques centrales devaient refuser de jouer aux billes selon les règles absurdes de l'étalon de change-or, autrement dit de placer outre-Atlantique leurs créances en dollars, résultant du déficit américain.
Selon le mot de Jacques Rueff :
«  Ce qui doit arriver arrive ». ou encore, aujourd'hui :
«  Ce qui devait arriver est arrivé », ou encore :
"Le roi est nu, le dollar est nu".


2.B. "Cynisme et bonne conscience à Washington".

A coup sûr, le dollar a rompu les amarres qui le rattachaient à l'or, il n'est pas encore officiellement dévalué par rapport au métal, mais il se déprécie par rapport aux principales monnaies.

Perte de face ? Humiliation ?
Aux yeux des profanes ou du grand public, peut-être.

Mais, en fait, c'est le gouvernement américain qui a rejeté les anciennes règles du jeu et qui cherche à en imposer de nouvelles, c'est lui qui a mis à exécution une menace implicite depuis des années, à savoir l'embargo sur le stock d'or et la fluctuation du dollar.
Les partenaires des Etats-Unis craignaient la mise à exécution de cette menace parce que, toute question de prestige mise à part, elle compromet leur prospérité beaucoup plus que celle de l'économie américaine.

La suppression officielle de la convertibilité du dollar en or entraîne, au moins dans l'immédiat, une dépréciation de celui-ci par rapport aux monnaies des grands pays industriels, c'est-à-dire l'appréciation du mark, du yen ou du florin par rapport au dollar. Je dis : dépréciation et appréciation parce que la dévaluation ne serait consacrée que le jour où une nouvelle parité-or aurait été fixée.
Provisoirement, un gouvernement au moins, celui de Paris, refuse d'accepter la dépréciation du dollar sur les marchés libres comme l'équivalent d'une dévaluation (qui, elle, exigerait la détermination d'un nouveau poids d'or du dollar).

Qu'importe, répondent les tenants de la deuxième thèse, l'attitude d'un gouvernement.
Le président Nixon voulait libérer la politique économique des Etats-Unis de la contrainte qu'imposait la relation-dollar et, en même temps, il voulait contraindre Allemands et Japonais (subsidiairernent les autres Européens) à subir l'appréciation de leur monnaie par rapport au dollar.

Or cette appréciation favorise les exportations américaines, défavorise les exportations des concurrents.
Là où la première école voit l'effondrement du dollar, la fin d'une hégémonie monétaire, la deuxième voit une victoire nouvelle, une autre forme de la domination.

La flottaison du yen devient une défaite japonaise.
Le langage militaire revient sous la plume des journalistes : les gouvernants défendent la parité des monnaies comme jadis les tranchées.
Alors que d'ordinaire la dépréciation passe pour un aveu de défaite, cette fois, c'est l'inverse : l'appréciation d'une monnaie par rapport au dollar fait figure tantôt de recul stratégique et tantôt de capitulation.

Les responsables de Washington abusent doublement de leur force.
Si le dollar est surévalué, pourquoi n'acceptent-ils pas d'adopter la méthode courante et normale : modifier le poids or de leur unité monétaire ?
Les autres pays garderaient le choix , ou bien de maintenir eux, la parité ancienne, et, en cette hypothèse, d'apprécier leur monnaie par rapport au dollar ; ou bien de modifier la parité ancienne, mais éventuellement d'un pourcentage inférieur à celui que les Américains eux-mêmes auraient fixé.

Ensuite et surtout, en admettant que le dollar soit surévalué, le déficit des comptes des Etats-Unis, au long des années, a été dû aux exportations de capitaux et non à l'excès des importations sur les exportations — excédent qui ne date que de quelques mois.
Les revenus des capitaux américains placés au dehors permettraient d'équilibrer les comptes extérieurs, même avec un déficit faible et temporaire des échanges commerciaux.

Mais le président Nixon veut que le flux des investissements au dehors ne se ralentisse pas et, à cette fin, il se donne un double moyen de pression : l'appréciation des autres monnaies et la taxe de 10 %.

L'opinion américaine applaudit sans scrupule de conscience cette politique du big stick économique. Pour relancer l'économie américaine, il risque de provoquer une dépression au Japon ou en Europe, voire de déclencher la guerre commerciale ou les < dévaluations compétitives >, de funeste mémoire.


2.C. « Enfin, ou Une lumière à l'horizon ».

Un hebdomadaire célèbre a salué les décisions du président Nixon avec un enthousiasme lyrique, The Economist.

Pourquoi ?

D'abord et avant tout à cause de la rupture avec le principe des parités fixes.

Alors que la plupart des fonctionnaires et des hommes politiques tiennent pour sacro-saint le principe des parités fixes, posé à Bretton Woods et abandonné le 15 août, l'hebdomadaire londonien ne cesse de rompre des lances en faveur de la fluctuation des monnaies.

L'expérience du gouvernement travailliste, paralysant la croissance de l'économie afin de sauvegarder, contre vents et marées, un taux de change irréaliste, explique, au moins pour une part, la passion de notre confrère pour les taux de change flexibles, tenus pour l'expression des mécanismes du marché.

Du coup, les journalistes de l'Economist se livrent à un de leurs exercices préférés : la dénonciation du gouvernement français, de sa stupidité, de son obstination aveugle.

La nouvelle politique économique du président Nixon présente, à leurs yeux, des avantages supplémentaires :
elle accentue les désaccords allemands,
elle va modifier le rapport des forces à l'intérieur de la Communauté en faveur de la République fédérale ;
elle risque
de rendre impossible le fonctionnement de la politique agricole commune,
de condamner à l'avance le projet d'union monétaire ou le plan Werner.

La lumière à l'horizon ?

La liberté que les fonctionnaires nationaux ou internationaux, ainsi que !es hommes politiques voulaient exclure du marché des changes et que les événements restaurent en sa fonction légitime.
Au lieu des parités fixes, modifiées de temps à autre d'un pourcentage important, les monnaies trouveront leur valeur les unes par rapport aux autres non par le décret des bureaucrates, mais par l'arbitrage du marché.
C'est le marché qui sanctionne la gestion des Etats, les performances des économies.


Faut-il choisir entre ces trois interprétations ?
Chacune ne contient-elle pas une part de vérité?

Le dollar perdra certaines des fonctions qui symbolisaient la monnaie-étalon. Le président Nixon manie le big stick à l'égard de ses alliés (mais non de l'ex-ennemi chinois).

La fluctuation des monnaies, redoutée par tant d'administrateurs, ne me semble ni un remède miracle ni une catastrophe ; l'expérience enseignera si le commerce international parvient à s'adapter aux changes flottants.

Ces trois théories, toutes trois partielles, comportent en tout cas une leçon : le problème monétaire met en question tant d'intérêts politiques et de doctrines économiques que le futur système monétaire ne sortira tout armé ni du cerveau des experts ni d'une conférence internationale : il apparaîtra peu à peu, au terme d'une longue période transitoire dont nous vivons les premiers jours.


3. La crise monétaire : le prix de l'or.
Le Figaro, 6 septembre 1971

La crise du système monétaire international, pour employer l'expression courante, présente une extraordinaire complexité, nous l'avons indiqué en un précédent article (1), parce que les oppositions entre gouvernements ont une double origine : intérêts divergents et doctrines incompatibles.

Les commentateurs supposent d'ordinaire que les incompatibilités de doctrines traduisent les divergences d'intérêt.
Hypothèse plausible, souvent vraie, mais trop simple : ministres et experts ressemblent aux hommes ordinaires, ils veulent avoir (ou avoir eu) raison.

J'examinerai brièvement d'abord deux controverses de doctrine : l'or et les taux de change fixes.

La dépréciation du dollar a déclenché, en France, un réflexe conditionné : le couplet poético-économique sur l'or, arbitre objectif des valeurs, inaltérable, immuable, objet depuis des millénaires d'un attachement devenu naturel, seul étalon monétaire soustrait aux manipulations des spéculateurs ou des Etats.

Rappelons d'abord que l'or est, au même titre que toute autre monnaie, une valeur fiduciaire. Ce qui mérite l'adjectif inaltérable ou immuable, c'est le métal, non la monnaie. De tous les placements possibles, en 1950, c'est l'or qui, de beaucoup, s'est révélé le plus mauvais.

L'écart entre le prix du lingot et le prix du napoléon, en France, traduit la force de préjugés que les discours à la mode tendent à rafraîchir et à renforcer.

Quel que soit le prix de l'or fixé par les gouvernements, le métal se déprécie d'année en année tant que les économies fonctionnent en régime de croissance inflationniste.

La parité fixe entre l'or et une monnaie assure aux détenteurs du métal la conservation d'une valeur nominale, non de la valeur réelle des sommes investies.
La dépréciation du métal, par le fait du maintien de la parité 35 dollars l'once, fixée en 1934, a été le résultat inévitable du mouvement des prix pendant et depuis la guerre.

Ceux qui proposent de relever le prix de l'or envisagent, selon les cas, l'une ou l'autre des deux solutions suivantes :
- ou bien une dévaluation du dollar, comparable à celle de n'importe quelle monnaie, c'est-à-dire une diminution du poids de l'or de l'unité monétaire (de 10 à 15 %), les autres gouvernements gardent la liberté de diminuer la définition or de leur monnaie d'un pourcentage égal ou inférieur ;
- ou bien une augmentation massive du prix de l'or, au moins un doublement, afin que la valeur nouvelle .dépasse de loin celle du métal - marchandise.

A l'heure présente, la dépréciation du métal a pour conséquence une demande non monétaire de l'or qui se rapproche de la production annuelle.


Jusqu'à présent, le gouvernement français s'est prononcé officiellement en faveur de la première solution et non pas de la seconde.

Peut-être est-il en faveur de la seconde solution aussi, mais, en ce cas, s'il y pense toujours, il n'en parle jamais, au moins à voix haute.

Il est normal que les Français défendent la première solution.
Pourquoi ajouter à la dépréciation de l'or résultant de la hausse des prix, celle que provoque la dépréciation du dollar par rapport aux autres monnaies ?

La convertibilité du dollar en or avait pour fonction, dans les accords de Bretton Woods, de fonder la stabilité générale des parités de change ;
le gouvernement américain a utilisé le système, depuis quinze ans, pour transformer sa propre monnaie en monnaie internationale, pour se donner le moyen d'investir au dehors, quel que soit l'état de la balance des comptes ;
 il l'utilise maintenant pour contraindre les autres gouvernements à modifier les parités de change en fonction d'une politique américaine, déterminée surtout par l'état intérieur de l'économie.

Pourquoi, à supposer que la monnaie américaine soit surévaluée, ne serait-elle pas officiellement dévaluée, comme toute autre monnaie?

Le professeur Samuelson qui, il y a onze ans, avait déclaré au président Kennedy que l'équilibre des comptes américains ne serait pas rétabli aux taux de change officiel, a écrit récemment, non sans quelque prudence, qu'après tout une dévaluation du dollar par rapport à l'or de 10 à 15 % deviendrait éventuellement nécessaire.
Violant un « tabou », il suggérait qu'une telle mesure n'avait pas d'autre importance que celle que les gouvernements voulaient bien lui attribuer.

Le gouvernement français souhaite la dévaluation officielle du dollar pour diverses raisons parmi lesquelles le profit comptable de la revalorisation du stock d'or de la Banque de France ne tient probablement qu'une place subordonnée.
Le refus américain de dévaluer le dollar par rapport à l'or symbolise la réduction du rôle monétaire du métal, la substitution du dollar à l'or en tant qu'étalon, voire la pratique des monnaies flottantes substituée au principe des parités fixes.
L'insistance française a pour origine le refus de la valeur symbolique du refus américain.

La portée matérielle de la dévaluation est médiocre, la signification en est grande.
Or, chacun sait, pour reprendre un mot fameux de Hitler, qu'il est plus facile de trouver un compromis entre des intérêts qu'entre des conceptions du monde.

L'or — relique barbare ou instrument irremplaçable, inventé par la sagesse inconsciente de l'humanité — met en cause les conceptions du monde économique.

Le gouvernement américain consentira-t-il un jour à cette dévaluation ou sera-t-il contraint d'y consentir ?
Ce n'est pas impossible.
En tout cas, le gouvernement français, sur ce point, soutient une thèse assez solide et raisonnable pour la maintenir en tout état de cause, même s'il est amené à un changement de tactique, c'est-à-dire à l'abandon de la parité actuelle pour le dollar commercial.

Il n'en reste pas moins que le système monétaire ne changerait pas de face si l'once d'or fin valait 41 dollars au lieu de 35.
Il n'en résulterait pas d'augmentation substantielle de l'extraction du métal, thésaurisation de l'or, spéculation à la hausse du prix ne cesseraient pas pour autant.

Quant à la démonétisation, cette notion équivoque n'a pas de sens précis dans le contexte actuel.
En mettant fin à la convertibilité du dollar, le gouvernement américain a voulu aussi conserver les dix milliards de dollars d'or de Fort Knox : les fournisseurs étrangers pourraient e n certaines circonstances exiger un payement en or et refuser un payement en dollars.

En ce sens, l'inconvertibilité du dollar n'équivaut nullement à la démonétisation du métal.
Mais, en un autre sens, elle en réduit le rôle monétaire puisqu'elle accentue le caractère conventionnel, arbitraire du prix de l'or qui devrait demeurer stable en dépit de toutes les fluctuations des parités de change.

L'autre Solution, une augmentation du prix de l'or comparable à celle de 1934, n'a guère de partisans dans le monde en dehors du milieu français des professeurs d'économie politique.
Même si ces professeurs ont raison — ce qui me paraît pour le moins douteux, ils n'ont aucune chance de convaincre les responsables, à Washington ou à Bonn.
Seuls des événements, comparables à ceux de 1929 -1933, pourraient y parvenir.
Il me paraît donc inutile d'analyser avantages et inconvénients d'un doublement éventuel du prix de l'or, risque évident d'inflation d'un côté, accroissement de l'extraction et réduction de la thésaurisation de l'autre. (Ajoutons que la France semble le seul des pays industrialisés dans lequel la thésaurisation a une ampleur significative.)

Politiquement, la controverse actuelle sur l'or porte sur ce que j'ai appelé la première solution (dévaluation du dollar par rapport à l'or) et, implicitement, sur le rôle respectif de l'or et du dollar dans le système monétaire en même temps que sur le choix entre parités fixes et parités flexibles.


4. La crise monétaire : fin des parités fixes
Le Figaro, 7 septembre 1971

Le principe des parités fixes soulève autant de passions, que le prix de l'or (1) mais des passions différentes, moins métaphysiques, plus proches des expériences de la vie quotidienne.

Alors que les partisans d'un doublement du prix de l'or ne représentent, parmi les économistes, experts et fonctionnaires, qu'une faible minorité, les tenants des parités fixes demeurent une solide majorité.

Jusqu'à une date récente, on ne rencontrait de tenants de la thèse opposée que parmi des journalistes ou des économistes (qui passaient pour doctrinaires). L'influence de l'école dite monétariste aux Etats-Unis, les crises de ces dernières années ont quelque peu modifié le rapport de force entre les deux écoles.

Les fonctionnaires français me paraissent presque unanimement hostiles aux parités flexibles : les fonctionnaires du Fonds monétaire ou de Bruxelles également ; la majorité des dirigeant: d'entreprise aussi.
Ils invoquent les arguments classiques, bien connus : le système des parités fixes a permis, sinon provoqué, une croissance sans précédent du comme ce international ; il ne porte pas la responsabilité des crises puisque celles-ci résultent du déficit américain.

L'incertitude sur les parités de change crée pour les exportateurs et importateurs des risques permanents.
Les marges bénéficiaires à l'exportation sont parfois extrêmement faibles : les calculs deviendront impossibles si les fluctuations des taux de change doivent être prises en compte.

Argumentation à laquelle les porte-parole de l'autre école répondent, eux aussi, sans trop de peine.
La fluctuation du dollar canadien n'a nullement paralyse les échanges. Exportateurs et importateurs peuvent se couvrir par des opérations à terme.

Ils l'ont fait en d'autres temps, ils apprendront de nouveau à le faire s'ils l'ont oublié.
Le système d'hier comportait lui aussi des inconvénients, même en l'absence des crises provoquées par l'afflux de dollars ou par la surévaluation de la monnaie américaine.
La lutte du gouvernement travailliste pour maintenir la parité de la livre a duré des années, avec des conséquences déplorables.

En 1968-1969, il n'est pas démontré que le système des parités fixes ait été le plus conforme à l'intérêt français.

Les adversaires des parités flexibles craignent avant tout, me semble-t-il, une spéculation permanente sur les marchés des changes et !a suppression du dernier obstacle à une politique de facilité à l'intérieur, des pays.

L'argument de la défense de la monnaie aide les gouvernants à résister aux revendications excessives, à freiner l'inflation.
Si cette barrière saute, si la dépréciation monétaire offre ou semble offrir un remède inodore, il faut redouter le pire.

Les doctrinaires de l'école opposée, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en République fédérale, retournent cet argument.
La modification des parités de change fonctionnera à la fois comme un "clignotant" et comme un instrument de contrôle effectif.

Je me garderai de trancher entre ces thèses contradictoires.
Peut-être les différents pays ont-ils une capacité inégale de tirer parti des fluctuations des parités monétaires.

Les Français, fonctionnaires et même hommes d'affaires, n'ont jamais eu beaucoup de goût pour les mécanismes du marché.
Les marchés de change ne seront d'ailleurs jamais d'authentiques marchés libres : les banques centrales les contrôleront toujours d'une manière ou d'une autre.
La suppression des parités fixes n'en marque pas moins la fin d'un tabou : la valeur d'une monnaie, comme celle des marchandises, peut varier sur le marché, en dehors ou en dépit des décisions des pouvoirs publics.

Quelles que soient les préférences des gouvernants et des fonctionnaires français, même si la parité du franc commercial par rapport au dollar est maintenue, il me paraît prudent de prévoir une période prolongée de fluctuations monétaires.
En cette éventualité, le succès de la tactique française des deux marchés témoignerait à la fois de l'efficacité de l'administration et de la place modeste que tient l'économie française dans le monde.
Les Etats-Unis n'auront pas contraint la France à l'appréciation du franc commercial, la France n'aura pu empêcher nos partenaires d'entrer dans le jeu américain.

Entre-temps, le Marché commun, sous sa forme actuelle, aura reçu un rude coup.
Les gouvernants des Etats-Unis, il y a vingt ans, ont tenu le Marché commun sur les fonts baptismaux.
Il y a dix ans, le président Kennedy avait rêvé d'un accord atlantique entre te Nouveau Monde et une Communauté européenne élargie par l'entrée de la Grande-Bretagne.

Aujourd'hui, les responsables de l'économie, à Washington, se réjouiraient de la disparition de la politique agricole commune et ils ne verseraient guère de larmes si tout le mécanisme administratif de Bruxelles était définitivement paralysé, mais n'ont pas encore dit quelles sont les entraves non-tarifaires aux exportations américaines dont ils réclament la suppression.

Visiblement, ils veulent continuer les exportations de capitaux et améliorer leur balance commerciale.
Exigences exorbitantes ?
Bien sûr.
H ne s'agit malheureusement pas du juste et de l'injuste, mais du souhaitable et du possible, du rapport des forces.
Français et Américains interprètent tout autrement le passé récent : les Américains ont le sentiment qu'ils ont garanti la sécurité des Européens, aidé à la reconstruction des économies et qu'ils sont payés en retour par l'ingratitude.

Les Français ont le sentiment que les Américains se mettent en dehors de la loi commune, considèrent leur monnaie comme l'équivalent d'une monnaie internationale, investissent au-dehors lors même que leurs comptes sont déficitaires et qu'ils veulent faire payer aux Européens, sous forme d'importations accrues et d'exportations réduites, le coût de leur inflation intérieure et de la guerre du Vietnam.
En tout-état de cause, la stratégie économique de Nixon ne ressemble que superficiellement à sa stratégie politique : peut-être les troupes américaines se retireront- elles. d'Europe, les entreprises .y resteront (heureusement d'ailleurs).

Les gouvernants français avaient à choisir entre adopter la tactique de la République fédérale et faire cavalier seul.
Le premier terme de l'alternative comportait une solidarité accrue, éventuellement une marge de fluctuation réduite, entre les monnaies des Six avec une fluctuation commune à l'égard du dollar.
Le gouvernement français a refusé cette solution parce que l'économie française lui paraît trop faible, comparée à celle de l'Allemagne.
Une unité monétaire de l'Europe signifierait une zone mark, ont dit des porte-parole officiels-.

Il se peut mais, en dehors de cette solution, y aura-t-il autre chose qu'une zone dollar ?
Le roi nu — le dollar — ne sera-t-il pas une fois de plus demain, faute de rival, le roi régnant ?
Ou bien faut-il espérer qu'Allemands et Japonais se révoltent au risque que la lutte de tous contre fous mette en péril la prospérité commune ?


5. La crise monétaire : éviter l'ascension des extrêmes
Le Figaro, 8 septembre 1971

Tous les conflits, économiques aussi bien que militaires, ont, à notre époque, un trait commun ; ils obéissent ou devraient obéir à une règle suprême, celle d'éviter l'ascension aux extrêmes.
Symbolise les extrêmes la menace des armes nucléaires dans un cas, la menace de dépression générale dans l'autre.

Les Européens ne prennent pas de mesures de rétorsion contre la taxe de 10%, non parce qu'ils en reconnaissent la légalité (le président Nixon lui-même n'oserait pas plaider sérieusement qu'elle est conforme aux règlements du G.A.T.T.) mais parce qu'ils ne veulent pas s'engager dans une "escalade" avec, au sommet, la catastrophe commune.

Ils attendent de savoir si la taxe de 10 % doit disparaître une fois la réévaluation du yen et des monnaies européennes obtenue ou si les responsables, à Washington, entendent bénéficier simultanément d'une protection commerciale et d'une prime de change (1).


La modération des actes n'exclut pas la violence des propos et le divorce des opinions publiques.

Les décisions du 15 août ont reçu un accueil favorable aux États- Unis puisque les dirigeants syndicaux ont dû se rallier au sentiment commun après une protestation initiale.

Les critiques ont porté sur les économies budgétaires apparemment contradictoires avec lés diminutions d'impôt et la finalité générale des décisions, à savoir la relance de l'économie.
Aucune voix, semble-t-il, ne s'est élevée pour expliquer et justifier à l'avance les protestations des Européens et des Japonais.

Admettons (ce qui me paraît vrai) que le dollar était depuis des années une monnaie surévaluée.
La prétention des Américains de déterminer souverainement les règles du jeu, de refuser la dévaluation de leur monnaie par rapport à l'or et d'imposer une appréciation des autres monnaies par rapport au dollar, de retrouver un excédent commercial en phase d'expansion, grâce à des mesures protectionnistes, en bref la subordination des responsabilités internationales des Etats-Unis à la nécessité d'une relance intérieure, elle-même en relation avec les élections de 1972, une telle politique, vue de l'étranger, ne ressemble guère à l'image que s'en fait le public américain lui-même.

Celui-ci voyait avant tout la lutte contre l'inflation et le chômage ; le reste du monde voyait ou bien les Etats-Unis uniquement préoccupés d'eux-mêmes ou restaurant leur domination par d'autres moyens.
Il y aura beaucoup à faire, des deux côtés de l'Atlantique, pour éviter non pas seulement l'ascension aux extrêmes mais une rupture morale entre Européens et Américains.

Depuis plusieurs mois, le gouvernement français a le choix entre deux orientations :
- ou bien utiliser la crise pour renforcer l'union européenne, réduire les marges de variation entre les monnaies des Six et, en contrepartie, élargir la marge de fluctuation à l'égard du dollar,
- ou bien recourir à l'un ou l'autre des systèmes de contrôle (à l'heure présente, le double marché).

Le choix du deuxième terme de l'alternative ne surprendra personne : presque tous les fonctionnaires français, même ceux qui se croient des libéraux, reviennent toujours, en période de crise, aux méthodes administratives.

Quant aux hommes politiques, ils avaient un motif supplémentaire, probablement décisif à leurs yeux, pour ne pas suivre la République fédérale : la disproportion des forces. M. Giscard d'Estaing l'a confessé publiquement, dans l'interview donnée au "Spiegel".

La valeur des exportations allemandes est à peu près le double de celle des exportations françaises.
M. Schiller n'a pas peur de jouer au poker avec M. Nixon. La République fédérale investit au dehors, avec ses surplus commerciaux, comme les Etats-Unis le font, fût-ce avec leur déficit.
Or, dans la phase actuelle de l'économie mondiale, l'expansion transnationale des entreprises n'a pas moins de portée, à terme, que les échanges de marchandises.

L'argument de la différence de poids entre France et République fédérale ne me convainc pas : cette différence de poids subsiste, que la France adopte la stratégie de M. Schiller ou non.
Il s'agirait de savoir dans quelles conditions notre pays a le plus de chances de combler en partie son retard au cours des années à venir.

Quels objectifs vise le gouvernement français ?

Il veut tout d'abord mettre fin au régime dans lequel toutes les monnaies tournent autour du dollar ou se définissent par rapport à lui.
Les événements vont d'eux-mêmes dans ce sens. Les décisions du 15 août ne seront pas oubliées rapidement.

Il faudra bien trouver un étalon international des valeurs qui ne se confonde pas avec la monnaie américaine dont la parité fixe avec l'or s'accommode malaisément des relations changeantes avec les autres monnaies.

Cet objectif n'a en lui-même qu'une importance limitée.

Ce que le gouvernement français veut par-dessus tout empêcher, c'est que, le dollar faisant fonction de monnaie de réserve, les Etats-Unis puissent en fait régler leurs dépenses au-dehors avec leur propre monnaie.
Or ce deuxième objectif est autrement difficile à atteindre que le premier parce qu'il ne fait l'unanimité ni en Europe ni même dans le Marché commun.
Après tout, les investissements américains ont contribué à la prospérité générale.

Ce que les Européens n'acceptent pas, c'est que les dirigeants des Etats-Unis veuillent à la fois la liberté d'investissements illimités au-dehors et des mesures protectionnistes.

De même, ils n'acceptent pas le double avantage, commercial et monétaire : ou bien l'appréciation des monnaies européennes ou bien la taxe de 10 p. cent.

Le président Nixon ne saurait user simultanément de ces deux armes sans provoquer des réactions même de ceux qui interprètent avec indulgence les motifs du président : celui-ci ferait des concessions au protectionnisme afin de freiner le mouvement vers l'isolationnisme.

L'opposition commune aux excès de la politique américaine ne conduit pas d'elle-même à un système monétaire conforme aux préférences françaises ou à la rationalité.


Les Américains ont suspendu la convertibilité du dollar non pas seulement en or mais en tout autre actif de réserve ("other reserve assets") c'est-à-dire droits de tirage ordinaires ou spéciaux,

II est à craindre que, faute d'un accord entre les principaux pays industriels, d'Europe et d'Asie, les Etats-Unis parviennent à conserver le privilège de régler leur déficit extérieur avec leur propre monnaie, privilège que les gouvernants français jugent à bon droit exorbitant, dangereux pour les Etats-Unis eux-mêmes en même temps que pour l'ensemble de l'économie mondiale.

En d'autres termes, au-delà des mesures conservatoires prises dans l'immédiat, la France a un intérêt vital, pour atteindre les fins qu'elle s'assigne, à trouver un accord avec ses partenaires, faute d'un tel accord, la réforme, sinon la liquidation du Marché commun sous sa forme présente deviendra inéluctable. Et le règne du dollar flottant fera peut-être regretter celui du dollar fixe.

À supposer qu'un tel accord exige des concessions, nos gouvernants pourront se consoler en citant une formule célèbre : il n'est pire folie que de vouloir être sage tout seul .

 
6. La crise monétaire internationale sera longue
Le Figaro,17 septembre 1971

Ministres, chefs d'entreprises, experts, fonctionnaires nationaux et internationaux réclament, presque unanimement, le retour à des parités fixes.

Qu'ils aient tort ou raison, ils devraient, moins que jamais, confondre le souhaitable avec le probable : tout annonce que la crise monétaire va se prolonger. Exportateurs et importateurs prendront désormais en compte les aléas de change, condamnés à se couvrir, à parier ou à spéculer.

6.A. Pourquoi une solution de la crise, me paraît-elle, à court terme, improbable ?

Les responsables de la politique américaine refusent pour l'instant de préciser à quelles conditions ils supprimeraient la taxe de 10% sur les importations.
Les Japonais réduisent au minimum l'appréciation du yen pour conserver cette carte en vue des futures négociations.
La France fait de même avec le double marché et la défense de la parité ancienne du dollar pour des transactions commerciales. Peut-être les Européens unis entre eux et avec les Japonais parviendraient- ils à contraindre les Américains à des concessions.

Or la crise, jusqu'à présent, a provoqué le réflexe ancestral : chacun pour soi.
Un des conseillers du président Nixon, M. Milton Friedmann, le théoricien du monétarisme, affirme que la décision américaine est irréversible et le retour aux parités fixes exclu.

6.B. Sans souscrire à cette prédiction, pour le moyen ou le long terme, comment la mettre en doute sur le court terme ?

A l'intérieur, le président Nixon a décrété un blocage des prix et des salaires pour 90 jours.
Au terme de ces trois mois, il installera des organismes de contrôle, avec des règles souples auxquelles les conventions collectives auront à se conformer.

De plus, les mesures prises pour accélérer la reprise de l'économie, les avantages fiscaux accordés aux investissements (à condition de ne pas user de produits importés) ne développeront leurs conséquences qu'après un certain délai.

Il faut un robuste optimisme pour imaginer que le président Nixon acceptera la détermination d'une parité de change avant de connaître les résultats de sa nouvelle politique économique, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur (taux de croissance et balance commerciale).

Les marchés de change, tels qu'ils fonctionnent actuellement, n'ont qu'un lointain rapport avec les marchés libres et ne révéleront évidemment pas des parités correctes.

La « flottation » du yen est plus apparente que réelle ; le système français, avec toutes ses complications, ne donne ni indication sur la valeur du franc ni garantie aux exportateurs et importateurs : nul ne sait combien de temps les autorités parviendront à maintenir l'écart entre "dollar commercial" et "dollar financier" à l'intérieur d'une marge tolérable.

En tout état de cause, la découverte des "parités correctes" par le marché n'exigerait pas seulement la neutralité ou l'abstention des banques centrales mais la suppression de la taxe de 10% aux Etats-Unis et "l'arrimage" des milliards de dollars, accumulés par les banques centrales par suite des déficits des comptes américains.

En d'autres termes, il ne me semble pas que les Etats-Unis soient disposés à une négociation pour l'instant et je me demande si les Européens, incapables de s'accorder sur une tactique, s'accorderaient davantage sur un plan de réforme.

Prenons pour exemple celui de M. Denizet :
- augmentation du prix de l'or monétaire,
- utilisation du bénéfice comptable de cette réévaluation pour consolider les balances dollars transférés au fonds monétaire international,
- émission d'une monnaie internationale, basée sur l'or afin de créer les moyens de payement nécessaires au commerce international, dont l'augmentation régulière a été, depuis vingt ans, le moteur de la croissance économique.

Les objectifs visés me paraissent raisonnables : l'utilisation d'une monnaie nationale comme moyen international de paiement présente des inconvénients et des dangers que peut-être les Américains eux-mêmes (certains d'entre eux au moins) finiront par reconnaître.

Mais chacune des mesures envisagées dans ce plan se heurterait à l'opposition des autorités de Washington et nos partenaires européens hésiteraient probablement à les adopter par crainte de la réaction américaine ou par scepticisme sur les conséquences.


Certains lecteurs m'ont reproché de ne pas soutenir la thèse de la réévaluation de l'or (réévaluation massive en pourcentage de la hausse du niveau général des prix depuis 1934 ou 1945).
Sans reprendre une controverse inépuisable, j'admettrai sans peine qu'il est peu rationnel de provoquer une dépréciation de l'or par le jeu de la parité or-dollar tout en conservant au métal un certain rôle monétaire.
La réévaluation de l'or pourrait s'insérer dans une réorganisation d'ensemble du système monétaire.

Mais l'essentiel est d'aboutir à une réorganisation d'ensemble.

Il s'agit de mettre fin au système dans lequel les Etats-Unis règlent leur déficit avec leur propre monnaie et obligent éventuellement les banques centrales à accumuler des dollars.
Il s'agit donc également de réduire ou de supprimer les déficits des comptes américains.

Les dirigeants de Washington répondent qu'ils ne peuvent équilibrer leurs comptes que par la diminution des excédents de leurs "partenaires - adversaires".

Proposition incontestable mais équivoque : les Etats-Unis veulent parvenir à l'équilibre en important moins et en exportant plus.
Européens et Japonais répliquent que d'autres postes — par exemple, les investissements au dehors — ne devraient pas être considérés comme intouchables.

Même s'ils acceptent une certaine réévaluation de leurs monnaies, les "partenaires – adversaires" des Etats-Unis n'ont aucun motif de se plier à la méthode, pour eux la plus coûteuse, à savoir les rétablissements d'un excédent commercial substantiel aux Etats-Unis.
A l'époque où la Grande-Bretagne encaissait des revenus considérables de ses placements au dehors, elle avait une balance commerciale déficitaire.

L'accord, réalisé à Bruxelles entre les Six du Marché commun, si heureux soit-il en lui-même, ne me paraît pas modifier les perspectives prochaines.
Il n'envisage que les modifications des parités de change et laissera le président Nixon indifférent ou hostile.



Quoi ajouter à ces articles ?

Je l'ai écrit en introduction : ces événements de 1971 ne sont pas sans relation avec ceux d'aujourd'hui, de 2011, que nous vivons, ni avec ceux de 1931 que beaucoup ignorent.  J'y vois même des causes intermédiaires.
La trame est la même:
elle n'a rien à voir avec un quelconque sens de l'histoire.
elle n'a rien à voir non plus avec une quelconque connaissance économique de la science de la monnaie qui déboucherait sur de telles décisions.


II. Jacques Rueff.

J'en veux surtout pour preuve la pensée de Jacques Rueff sur le sujet.

Etant donnés les coups de pattes dont il a été l'objet de la part de notre auteur, je ne saurais trop rappeler d'abord les principaux textes que Rueff avait écrits sur le sujet.

En relation avec les événements de 1931, - il était alors "attaché financier à l'ambassade de France à Londres" - c'est-à-dire la suspension de la convertibilité de la monnaie anglaise "livre", redevenue convertible en 1925 alors que le franc français ne le redeviendra qu'en 1928 et pour neuf ans, voici des titres de texte qu'il a publiés et dont l'actualité ne vous échappera pas, j'en suis sûr, pourtant à quatre vingt ans d'intervalle :

 - « Le marché financier devant les problèmes internationaux du crédit », dans C. Farmier et alii, Les Problèmes Actuels du Crédit, Alcan, Paris, 1930, pp. 179-220.

- « Face à la crise. La défense de l'étalon-or », Revue des Deux Mondes, 102, 15 avril 1932, pp. 883-903.

- « L'étalon-or et monnaie dirigée », X Informations, 12, 25 avril 1932, pp. 252-253.

- « Défense et illustration de l'étalon-or », dans F. Piétri et alii, Les doctrines monétaires à l'épreuve des faits, Alcan, Paris, 1932, pp. 177-224.
1. La première conférence de Gênes sur la réforme du système monétaire international : 1445 - 1447
2. Le fonctionnement de l'étalon-or
3. La fin de l'étalon-or
4. La seconde conférence de Gênes sur la réforme du système monétaire international : 1922
5. Les inconvénients de l'étalon de change-or
6. La crise de 1929
7. Les problèmes d'une économie dirigée


Et des textes non publiés :
- « Sur les causes et les enseignements de la crise financière anglaise », 1er octobre 1931, 31 p.
- « Sur quelques réformes financières qui paraissent souhaitables », juin 1932, 7 p.,
- « Gold Reparations and the Crisis », 20 avril 1932, 27 p.


1. Trente cinq ans plus tard :

A la suite des conseils qu'il avait donnés au général de Gaulle et qui avaient amené celui-ci à déclarer à l'occasion d'une conférence de presse en 1965 :






Jacques Rueff a écrit en particulier  :

- « Is the Strongest Economy in the World Going "Bankrupt" ?», U.S. News and World Report, 17 octobre 1966, pp. 60-63

- Préface de F. Von Hayek, « L'étalon-or, son évolution », Revue d'Economie Politique, 76, novembre-décembre 1966, pp. 1091-1092.

- « Avant qu'il ne soit trop tard », Revue de Paris, 74, mars 1967, pp. 81-86.

- « Nathanaël ou l'or-papier », Le Monde, 19 septembre 1967 - dont les trois parties sont intitulées :
1. Une décision très insolite
2. Du néant habillé en monnaie
3. Aventure ou expansion ? 


- « L'or et le dollar : la suppression ou l'atténuation de la couverture légale constituera un nouveau pas important dans la voie qui conduit les Etats-Unis à l'inconvertibilité monétaire », L'Information, 19 septembre 1967.

- "Les problèmes monétaires internationaux après la dévaluation de la livre », Cote Desfossés, 9, 10 décembre 1967.

- « Un système monétaire dérisoire qui se disloque sous nos yeux...", Le Figaro, 15 mars 1968.

- « Ce qui doit arriver, arrive », Le Monde, 4, 5 et 6 juin 1969 - dont les trois articles sont intitulés respectivement :
1. Les derniers soubresauts
- Pérennité du déficit de la balance des paiements des Etats-Unis
- Inflation dans les pays créanciers
- Dislocation du système
- La soif de biens réels 

2. Les droits de tirage spéciaux
- Une monnaie qui n'est pas « gagnée »
- Le privilège des Etats-Unis

3. L'or
- La seule solution
- Pour une convention internationale -.


- « La dévaluation était une condition nécessaire mais non suffisante de l'assainissement financier », Le Figaro, 19 août 1969.

- « Yet Another Expédient : Spécial Drawing Rights » The Banker, 119, septembre 1969, pp. 854-863.

« L'hégémonie du dollar », Les Informations, 29 décembre 1969 - 5 janvier 1970, pp. 21-25.

« Et maintenant : la précaire hégémonie du dollar », Le Monde, 13, 14 et 15 février 1970 dont les trois articles sont intitulés respectivement :
1. La grande mutation du 17 mars 1968
- Une question de civilisation
- L'explosion de mars 1968
- Les décisions du 17 mars 1968
- Attention, on te voit
- La convertibilité — dollar

2. Une convertibilité précaire
- Convertible, tant qu'on n'en demandera pas la conversion
- Seront-ils toujours des moutons ?

3. Les voies du retour à une convertibilité durable


- « La prolongation de la crise monétaire internationale : le seul remède reste l'augmentation de l'or », Le Monde Diplomatique, 16 juillet 1970.

- « La convertibilité monétaire », dans G. Franco (Ed.), Studi sulle Politiche Monetarie e Creditizie per lo Suiluppo Economico, Edizioni CEDAM, Padoue, 1970, pp. 65-78.

- « Au sujet d'un factum sur " le meilleur système monétaire international et les lancinantes thèses de M. Rueff ". Réponse », Analyse et Prévision, 10, décembre 1970, pp. 737-740.


2. Le Péché monétaire de l'Occident.

Mais le texte le plus important de cette période "pré-15 août 1971" est celui qui sortira de l'imprimerie le 17 mars 1971 et sera offert à l'attention du public dans la foulée, soit cinq mois avant l'événement mais aussi trois ans après la création du "double marché de l'or", ce marché dont le fonctionnement sied à Aron.

Jacques Rueff publie en effet le livre intitulé Le Péché Monétaire de l'Occident, Plon, Paris, 1971, 285 p.

dont l'épigramme est :

"Le monde est tragique parce que les hommes inventent de toutes pièces des tragédies superflues, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas sérieux", Henry de Montherlant, La Rose de Sable, p. XIII

En voici la table des matières :

Prologue

Première partie . — Introduction de l'étalon de change or

Chapitre Premier . Le diagnostic de juin 1961
Un danger pour l'Occident : le gold-exchange standard
  I. — Le mal
 II. — Deux pyramides de crédit sur le stock d'or des Etats-Unis
III. — Comment sortir du système ?

Annexe au chapitre Premier . Précisions sur l'étalon de change-or

Chapitre II. Le système monétaire de l'Occident peut-il durer ')
 I. — L'étalon de change-or et la politique monétaire
II. — L'étalon de change-or et le courant de l'histoire


Deuxième partie. — Essais de persuasion

Chapitre III. Prudence et discrétion

Chapitre IV. La conférence de Presse du général de Gaulle

Chapitre V. Mon interview à 1' « Economist »
Le rôle et la règle de l'or

Chapitre VI : Le Temps de l'action
  I. — Les actes indispensables
 II. — Une vague durable de prospérité
III. — Exorciser le problème de l'or

Chapitre VII. Triffin et moi


Troisième partie . — L'entrée en scène des experts.

Chapitre VIII. L'environnement

Chapitre IX. Une médication purement symptomatique

Chapitre X. L'erreur de diagnostic décisive : l'insuffisance des liquidités internationales

Chapitre XI. Des plans d'irrigation pendant le déluge 

Chapitre XII. La mise en oeuvre des directives de Washington.

Chapitre XIII. Nathanaël ou l'or-papier

Chapitre XIV. Une hérésie économique : le projet de « recyclage» des capitaux exportés


Quatrième partie . — « On aura les conséquences »

Chapitre XV. Une évolution irréversible
Lettre à des amis Américains 

Chapitre XVI. Ce qui doit arriver arrive
  I. — Les derniers soubresauts
 II. — Les droits de tirage spéciaux
III. — L'or

Chapitre XVII. Et maintenant : la précaire hégémonie du dollar
  I. — La grande mutation du 17 mars 1968
 II. — Une convertibilité précaire
III. — Les voies du retour a une convertibilité durable

Epilogue

- dont je reproduis ci-dessous le texte - :

"Ce livre est terminé, mais nullement l'aventure dont il décrit les premières étapes.
Au point où elle est arrivée, un résultat est acquis : l'Occident, non en droit mais en fait, est livré à un régime de monnaie inconvertible.
La presse à billets a des formes nouvelles, qui s'appellent « droits de tirage spéciaux », « accords de Swaps », « augmentation des quotas du Fonds monétaire international », mais à l'abri de l'inconvertibilité monétaire, elle peut répondre, presque sans limite, à toutes les sollicitations du marché.

Certes, l'étalon de change-or n'est pas la seule source possible d'inflation. Même en régime de convertibilité métallique, tout pays peut pratiquer une politique fiscale ou monétaire génératrice d'un excès de la demande globale sur la valeur globale des offres et, par là, mettre sa balance des paiements en déficit.
De ce fait, la perversion issue du régime de monétisation de certaines devises étrangères n'est pas la condition nécessaire du déséquilibre économique, mais elle suffit à le provoquer.

Inversement, par une politique de crédit adéquate, les autorités monétaires des pays à monnaie de réserve — en l'espèce les Etats-Unis — pourraient, théoriquement, résorber les surplus de disponibilités issus du retour dans leur pays d'origine des versements accomplis à l'étranger.

Mais l'expérience oblige à constater que pareille éventualité est purement théorique.
Dans un régime qui ne serait pas entièrement totalitaire, il est inconcevable que les autorités monétaires d'un pays à monnaie de réserve puissent créer, par résorption de pouvoir d'achat, une contraction monétaire équivalente à celle qu'eût entraînée, en régime d'étalon or, un même déficit de balance des paiements.

Si l'on avait des doutes à cet égard, l'expérience des Etats-Unis suffirait à les écarter.
Voilà un pays puissant, doté des institutions bancaires les plus savantes et les plus efficaces, qui s'assigne ostensiblement, aux yeux de l'univers, la tâche de rétablir l'équilibre de sa balance des paiements, mais en excluant les méthodes, tenues pour barbares et périmées, de la régulation monétaire. Son ministre des Finances, l'éminent Secrétaire au Trésor Fowler, annonce solennellement, en juillet 1965, un programme de redressement assorti d'un calendrier :
« le déficit sera réduit de moitié à la fin de 1965 dit-il, et entièrement éliminé à la fin de 1966. »
Le Secrétaire au Trésor avait même une telle certitude de l'efficacité de sa politique qu'il tenait pour indispensable
« la création délibérée d'un instrument de réserve nouveau (les droits de tirage spéciaux) propre à remplacer les suppléments de liquidités issus du déficit de la balance des paiements des Etats-Unis, déficit sur lequel il ne fallait plus compter. »

On sait ce qu'il en advint par la suite. L'entreprise de lutte contre le déficit extérieur sans utilisation de l'instrument monétaire fut poussée jusqu'à ses limites extrêmes par le grandiose programme de San Antonio, du 1" janvier 1968 1 .
1. Voir ci-dessus, pages 208 et 209.

Le président Johnson tentait de rétablir, par voie de manipulation , administrative dans les domaines les plus divers, l'équilibre des engagements extérieurs. Le résultat fut insignifiant.
L'insolente indifférence de la balance des paiements des Etats-Unis aux prévisions du chef tout-puissant de la Trésorerie américaine et aux sollicitations du président des Etats-Unis, mais son humble et constante soumission aux influences perverses de l'étalon de change or devraient ouvrir les yeux des aveugles, en leur montrant la dominance de l'influence monétaire sur celle de toutes les autres interventions, si puissantes fussent-elles.

Cet enseignement négatif est confirmé, a contrario, par les événements qui ont affecté la balance des paiements de la France pendant l'année 1968.
Devant les sorties massives de capitaux l'institut d'émission s'interdit de réagir, renonçant même à relever son taux d'escompte, qui resta imperturbablement fixé à 3,5 % jusqu'au 3 juillet 1968.
Du 2 mai au 21 novembre 1968, 17,7 milliards de francs sortirent de France, cependant que la banque d'émission, bien loin de tenter de les retenir par raréfaction du crédit, créa 23,3 milliards de francs de crédits supplémentaires.
Indifférence d'une balance des paiements — celle des Etats-Unis — à des mesures qui ne touchent pas le crédit, soumission rigoureuse d'une autre — celle de la France — à des procédures monétaires, tel est le diptyque qui met en pleine lumière à la fois la futilité de toute action non monétaire sur l'équilibre des engagements internationaux, et, a contrario, l'efficacité des procédures fondées sur le contrôle du volume global du crédit.

Au vu de pareils enseignements, qui peut penser que le Fonds monétaire international, le Comité des Dix ou d'autres autorités plurinationales seront en mesure de réaliser, par décisions autoritaires, les variations de demande globale que des transferts d'or, si on les avait laissés se produire, eussent suscitées ?
Qui peut imaginer qu'il soit au pouvoir de pareilles autorités de contracter le crédit jusqu'au moment où l'équilibre rompu aura été rétabli ?
Qui peut croire que l'opinion et les gouvernements accepteront les dangers de récession que pareilles mesures risquent d'entraîner ?

Il y a une immense différence entre l'effet lent et progressif, exercé au jour le jour, donc insensiblement, par les variations de pouvoir d'achat résultant des règlements internationaux et les conséquences soudaines, massives et généralement dramatiques des contractions décidées par des autorités monétaires.

On a dit que l'opinion n'accepterait plus la tutelle aveugle de la monnaie.
Mais faute de l'accepter, elle a eu l'inflation généralisée, la renaissance de l'isolationnisme américain, l'abandon de la libéralisation des échanges, les premières mesures de restriction aux transactions financières internationales et, par-dessus tout, des taux d'intérêt exclusifs de tout développement économique durable.

Désormais, du fait de l'inconvertibilité qui marque le système monétaire international, l'équilibre mondial ne dépend plus que de la science, de la sagesse et de l'indépendance des autorités monétaires.

La connaissance des résultats auxquels ces qualités, poussées cependant à l'extrême, ont conduit au cours de la dernière décennie, fait mal augurer des effets qu'elles produiront à l'avenir.

Tant que n'aura pas été rétabli un régime de monnaies convertibles, corrigé de la perversion que l'étalon de change-or a infligée au système construit à Bretton Woods, le monde restera voué au déséquilibre des balances des paiements, à l'insécurité monétaire, aux migrations erratiques de capitaux, à l'instabilité des cours de change et à tous les désordres qu'entraînent l'ignorance des hommes et la faiblesse des institutions.
On croirait, en observant l'évolution du système monétaire international, que l'Occident s'applique à mettre en oeuvre le conseil de Lénine, suivant lequel :
« Pour détruire le régime bourgeois, il suffit de corrompre sa monnaie.1 »
1. Rapporté par Joseph Schumpeter dans 'Capitalisme, Socialisme et Démocratie', p. 351, Payot, 1951.

Comment admettre que pareille faute soit commise principalement par le pays qui a voué tant d'efforts et tant de soins à préserver, pour lui et pour les autres, le régime de la libre entreprise et qui a consacré tant de sang à sauvegarder dans le monde la liberté.

Puissions-nous, avant qu'il soit trop tard, rendre aux mécanismes monétaires les tâches que les faibles mains et l'esprit vacillant des hommes ne sont pas, dans l'état actuel des choses, en mesure d'assumer."


A la suite immédiate de l'événement du 15 août 1971, Jacques Rueff publia:

« Je crains fort que nous ne flottions au fil de l'eau vers de nouveaux accidents », L'Européen, n° 115, 1971, pp. 6-7.

« La réévaluation des monnaies, faux problème », Le Monde, 10 septembre 1971.

« Ils m'appelaient Cassandre », Le Figaro, 18-19 septembre 1971.
1. Le problème à résoudre
2. Refus et la disparition du remède

« Bundles for Uncle », Barron's, 20 septembre 1971.


Et par tous ces articles, il répond indirectement à l'acrimonie des articles de Raymond Aron donnés en début de billet.


Mais oui, nous flottons toujours en 2011 "au fil de l'eau" et les accidents se succèdent.

J'aurai l'occasion de revenir sur tout cela dans des billets futurs.



III. Addendum (en date du 14 août 2011).

Selon Kathleen Packard du Lehrman Institute - ma traduction - :

"Le jeudi 12 août 1971, John Connally, secrétaire d'Etat au Trésor, téléphonait à H.R. Haldeman, chef de la Maison Blanche.
Connally lui annonçait qu'il revenait en avion à Washington - de ses vacances au Texas - car une poussée sur le marché de l'or avait provoqué une demande de remboursement en or du gouvernement britannique pour un montant de 3 milliards de dollars. La France avait déjà été remboursée en or pour un montant de 191 millions de dollars.

Haldeman a écrit dans son journal ce soir-là que Connally :
“est revenu pour rencontrer le P[résident] à 05h30 aujourd'hui, après quoi P. m'a téléphoné alors que je dînais dehors pour dire qu'ils avaient décidé de précéder tout le mouvement le lundi et que nous allions emballer les personnes clés, y compris Arthur Burns, le Trésor clé et le groupe économique,
est allé à Camp David le lendemain après-midi,
y a passé le week-end et obtenu que ça marche, et d'en faire l'annonce, lundi."

Haldeman prévoyait "une opération tout à fait époustouflante," mais peut-être pas aussi déstabilisatrice que celle que proposait Connally.

La première réunion du groupe économique a inclus
Arthur Burns, président de la Réserve fédérale,
George Shultz, directeur de l’Office of Management and Budget ,
Paul McCracken, Président du Council of Economic Advisors (CEA),
Herbert Stein, membre du CEA,
Paul Volcker, directeur du Trésor, John Ehrlichman, conseiller spécial et
Peter Peterson,  assistant du Président pour les Affaires économiques internationales.
Ils se sont réunis à Aspen Lodge pendant quatre heures le vendredi après-midi dans les conditions du secret le plus strict imposé par le président Nixon. John Connally était assis. à droite de Nixon.

Une fois que l'assemblée s'est tournée vers Connally, le secrétaire d'Etat au Trésor a fait valoir:
"il est clair que nous devons bouger dans le domaine international, fermer la fenêtre de l'or, ne pas changer le prix de l'or, encourager le dollar à flotter.
Si nous fermons la fenêtre de l'or, nous aurons besoin d'une taxe à l'importation de 10/15 pour cent".

Connally a ensuite proposé une série de mesures économiques, chacune étant destinée à atténuer les conséquences délétères de la précédente.
Mais toutes les propositions étaient fondées sur le fait, selon Connally, que «la situation internationale de l'or» était "le principal problème."

Apparemment sans aucun sens de l'ironie d'un programme complet et révolutionnaire conçu en un seul week-end, Connally a conclu:
“Un tel programme laissera une nette impression que tout ceci a été analysé en profondeur et n'est pas qu'une réaction à la pression.
Ce sera un acte d'une grande responsabilité, digne des grands hommes d'Etat et d’un grand courage, et il doit être présenté au peuple de cette façon. "

L'ironie redoubla plus tard dans l’après-midi quand Connally recommanda
“que nous parlions comme si nous avions d'autres possibilités, mais nous n'avons pas d'autres possibilités, nous devons reconnaître le problème et y faire face."

Burns, le chef du Fed, a plaidé contre "la fermeture de la fenêtre de l'or" sur à la fois le plan de la politique internationale et le plan économique national.

Il a reçu du soutien de Paul Volcker, du Trésor, mais Connally est resté inflexible sur le fait que l'action doit être menée immédiatement et unilatéralement.

Même après que la réunion a été terminée, Burns a continué à faire pression sur le président Nixon « contre le flottement du dollar", mais Nixon était réticent à contrer Connally, qu'il admirait tellement qu'il voulait que Connally lui succédât.

Samedi, en début de matinée, le président Nixon avait dicté les notes pour son discours à la nation.
En fin d'après-midi, la décision de "fermer la fenêtre de l'or" était définitivement prise.
Le dimanche soir, 15 août, elle serait annoncée à la télévision."


A propos du "Lehrman Institute", en voici le responsable : Lewis Lehrman.


IV. Deux compléments audios sur "Lumière 101":

- Le péché monétaire de l'Occident, le 14 août 2011.
- Le coup d'Etat monétaire mondial du 15 août 1971, le 15 août 2011.




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