Paris, le 8 octobre 2011.




Voici quatre articles que Raymond Aron a publiés dans le quotidien Le Figaro, les 5, 6, 7 et 8 octobre 1971, c'est-à-dire il y a exactement quarante ans.

Pourquoi les reproduire aujourd'hui ?

Pour plusieurs raisons.

1) Parce qu'ils nous situent près d'un mois après la décision du 15 août 1971 prise par le président des Etats-Unis, Richard Nixon, de "suspendre" la convertibilité extérieure du dollar en or (cf. ce billet).

2) Parce que Raymond Aron a eu le temps de réfléchir dans l'intervalle à tout ce qui lui avait échappé pour ne pas prédire une telle décision (cf. ce billet, celui-ci, celui-ci, celui-ci) et cela contrairement à ce qu'avaient fait d'autres qu'il n'avait eu de cesse de railler.

3) Parce que les articles évoquent un certain nombre de faits historiques à ne pas oublier à cause de leurs conséquences, connues ou non, et parmi eux, des événements vieux alors de seulement 25 ans.

4) Parce que Raymond Aron s'attache au dollar dans le dernier article de la série  - celui du 8 octobre - qu'il intitule en sous titre "diplomatie du dollar", après avoir intitulé les autres, en sous titres, respectivement "vers un nouvel ordre européen" et "l'histoire universelle se déplace vers l'Orient", le premier du 5 octobre n'a pas de sous-titre, mais le titre global de la série, à savoir "Après l'après guerre".

5) Parce que Raymond Aron est la référence de beaucoup aujourd'hui.

6) Parce que, sur la base de certains propos de ces articles, on peut mesurer la valeur à donner à la référence et aux propos de ceux qui la revendiquent et tentent de l'imposer.

7) Parce que, aujourd'hui, les hommes de l'Etat et leurs conseillers semblent avoir enfin compris qu'il y avait une crise monétaire, qu'ils préfèrent dénommer "crise bancaire", comparable à celle de 1971 si on ne reconnaît pas qu'elle en est la suite logique ou l'avatar en dépit de toutes les nouvelles réglementations introduites entre temps pour y mettre un terme.

8) Parce que, aujourd'hui, les hommes de l'Etat et leurs conseillers n'ont toujours pas compris qu'ils étaient la cause de la crise monétaire, en définitive permanente,  en ne refusant pas d'abolir les réglementations que leurs prédécesseurs avaient produites ou qu'eux-mêmes ont renforcées - par exemple, création de la banque centrale européenne - sur la base de considérations économiques absurdes.

J'évoquerai une dernière raison en conclusion.


1. Après l'après guerre (article du 5 octobre 1971).



"Tous les commentateurs s'accordent sur un point : le système international tel que nous l'avons connu depuis 1947, c'est-à-dire depuis la rupture de la grande alliance contre le IIIe Reich, dominé par les superpuissances, n'existe plus.

Le jeu diplomatique avec trois acteurs principaux se substitue à la confrontation des deux Grands, partout présents et toujours opposés, fût-ce en une implicite connivence.

L'accord des commentateurs ne dépasse pas ces propositions aussi évidentes que déjà banales.


a) Est-il possible d'aller au-delà et de discerner les lignes majeures du système qui s'élabore sous nos yeux ?

Union soviétique et Etats-Unis demeurent différents en nature de tous les autres Etats : seuls à posséder une panoplie complète, depuis les armes thermonucléaires jusqu'aux instruments de la guérilla, seuls capables d'intervention en toutes: lès: zones de la planète.

Le rôle des grands frères ennemis n'en a pas moins changé pour trois raisons principales :
- le rapport des forces militaires russo-américaines s'est modifié au profit de Moscou ;
- les Etats-Unis, par suite du fiasco vietnamien et de la crise intérieure de leur société, battent en retraite ;
- la Chine, en dépit de sa relative faiblesse matérielle, exerce dès maintenant une influence profonde sur l'ensemble des relations inter étatiques.

Reportons-nous à la publication de l'Institut international d'études stratégiques de Londres.
Les Soviétiques disposent de 1.500 fusées intercontinentales cependant que le nombre de ces fusées aux Etats-Unis est resté constant à 1.054.
Les Etats-Unis conservent la supériorité en fait d'engins lancés à partir de sous-marins à propulsion nucléaire (656 contre 440) mais le programme soviétique doit conduire à l'égalité vers 1974.
Comparaison grossière et, à certains égards, trompeuse : les fusées intercontinentales américaines, les Minuteman 111, comportent des ogives multiples, chacune braquée sur un objectif différent.
L'infériorité du nombre des engins n'entraîne donc pas nécessairement une infériorité authentique.

Ces brèves indications tendent seulement à suggérer un fait sur lequel il n'y a guère de contestation entre les experts : l'Union soviétique atteint pour la première fois à une véritable égalité avec les Etats-Unis et ceux-ci s'en accommodent sans la moindre velléité d'un effort en vue de reconstituer une supériorité temporaire.

La même égalisation s'observe en d'autres secteurs d'armement : l'Union soviétique pousse ses constructions navales et modernise sa flotte afin de réduire, voire de combler entièrement son retard.
A son tour, elle fait flotter le pavillon à la faucille et au marteau sur tous les océans, selon la pratique et l'ambition traditionnelles des grandes puissances.

Plus que le rapport des forces pèse aujourd'hui dans la balance le rapport des volontés ou des résolutions.
Manifestement, le président Nixon est engagé dans une révision fondamentale de la diplomatie de son pays. Révision à laquelle le contraint l'opinion publique mais qui exprime aussi sa propre vision du monde.

Pour en résumer l'idée directrice en une phrase, il s'agit de favoriser, en Asie comme en Europe, des équilibres ou des quasi-équilibres régionaux, les Etats-Unis réduisant le plus possible leur présence militaire et leur action directe afin de se réserver le rôle de garant nucléaire, de suprême recours.

L'Union soviétique, en revanche, semble plus que jamais résolue à tenir pleinement son rôle de grande puissance et à remplir les vides qu'ouvrirait éventuellement le retrait américain.

Washington et Moscou, pour progresser ou pour se retirer, doivent également tenir compte de la Chine populaire.
Le président Nixon ne peut pas ignorer qu'un règlement asiatique, au nord comme au sud, exige une participation, voire un consentement chinois.
Les dirigeants de l'Union soviétique, grande puissance asiatique, voient dans la Chine populaire à la fois un rival idéologique, peut-être temporaire, et un voisin permanent.

Qu'ils aient ou non renoncé à l'espoir d'une réconciliation, ils la regardent désormais comme l'ennemi numéro un.
Non pas seulement parce que les querelles entre ceux qui se réclament de la même foi sont inexpiables mais parce qu'à la longue l'empire russe d'Asie a plus à redouter des masses chinoises, « innombrables et misérables » que de la république américaine, instable et déchirée.

Il a donc suffi que la Chine populaire sorte de la révolution culturelle et reprenne des relations avec tous les Etats qui y consentent pour qu'elle devienne visiblement, en quelques mois, un acteur principal.

Depuis les incidents militaires sur l'Oussouri, en 1969, l'Union soviétique a massé une trentaine de, divisions à la frontière sino-soviétique.
Que Mao Tsé Toung redoute ou non une agression préventive des « révisionnistes » de Moscou, il a pris des mesures destinées à prévenir une telle éventualité.

La visite du président Nixon figure au nombre de ces mesures.
Nul n'aperçoit clairement quels accords précis le président Nixon pourrait conclure à Pékin, mais la simple reprise de contact, le fait même du dialogue créent une conjoncture nouvelle et soustraient la Chine populaire à l'isolement ou, pis encore, au tête-à-tête avec l'Union soviétique.

De plus, une fois admis que les Etats-Unis manoeuvrent en retraite et que les coups de boutoir au Cambodge, au Sud-Laos ou au Nord-Vietnam ne visent qu'à couvrir le dégagement, la Chine populaire, en tant que grande puissance, sinon en tant qu'Etat idéocratique, a moins de motifs de craindre la république américaine.
Le président Nixon n'a plus guère de cartes au Vietnam dans la mesure même où l'opinion le contraint à l'évacuation et ne lui permet donc pas de la monnayer ou d'obtenir des contreparties.

Mais il détient encore un argument de poids : l'alliance japonaise.

La propagande chinoise se déchaîne actuellement contre « l'impérialisme nippon», contre le renouveau du «  militarisme japonais ».
A n'en pas douter, dans le dialogue entre Nixon et Tchou En-Lai se glisse un troisième homme, le Japon, géant économique et nain militaire.


b) Dans la stabilisation d'un nouvel ordre asiatique, quelle place les Etats-Unis réservent-ils à leur ennemi de la dernière guerre et allié de l'après-guerre ?

Par le traité de non prolifération, les Etats-Unis se sont efforcés, en accord avec l'Union soviétique, de fermer le club atomique.

Mais comment se retirer si l'une des trois grandes puissances d'Asie, le Japon, ne dispose pas des armes suprêmes que possèdent Union soviétique et Chine populaire ?

Des questions analogues se posent à propos de l'Europe.

A supposer — ce qui paraît probable — que les troupes américaines quittent l'Europe, au cours des prochaines années, quels dangers, quelles chances, quelles perspectives se présentent pour les Européens de l'Ouest?

Le système international de demain ne sera pas moins planétaire que celui d'hier.

L'ubiquité de la puissance soviétique et de la puissance américaine s'y manifestera également.

Mais le troisième grand ou quasi-grand s'interposera toujours, sans même qu'il agisse, entre Moscou et Washington. Jeu traditionnel à certains égards encore qu'aucun des deux grands ne puisse authentiquement s'allier à la Chine contre l'autre.
Il demeure vrai que l'ennemi de mon ennemi ne devient pas pour autant mon ami. Ennemi de l'Union soviétique, la Chine reste aussi l'ennemi des Etats-Unis.
Mais, à chaque moment, il peut y avoir une hiérarchie de l'hostilité : l'ennemi principal change.

La diplomatie, au sens classique du terme, va donc reprendre ses droits.
La Chine en donne l'exemple qui soutient sans mauvaise conscience le maréchal Yahya Khan contre les Bengalis (le président Nixon, non sans embarras, fait de même).

Les Européens de l'Ouest qui se plaignaient de la « double hégémonie » pourront ou plutôt devront se montrer capables de vivre sans protecteur."


2. Après l'après guerre : vers un nouvel ordre européen

Article du 6 octobre 1971.

"Depuis près de vingt-cinq ans, paix et sécurité, en Europe, sont fondées sur le partage ou, si l'on préfère, sur l'existence de deux blocs, de deux camps ou d'une « double hégémonie ».
Cette dernière expression, chère au général de Gaulle, ne va pas sans quelque injustice pour les Etats-Unis si du moins la pensée se reporte aux années de l'immédiate après-guerre, 1947, 1948 ou 1949.

Les régimes communistes ont été imposés aux peuples d'Europe orientale contre leur volonté : nul commentateur de bonne foi n'affirmerait que Polonais, Roumains ou Tchèques, abandonnés à eux-mêmes, auraient choisi pour modèle les institutions d'Union soviétique et pour maîtres les dirigeants du parti communiste, certains d'entre eux revenus avec l'armée rouge.

En revanche, les régimes libéraux de l'Ouest répondaient aux aspirations de la majorité des populations.

De même, ce ne sont pas les Etats-Unis qui ont imposé, en 1949, le pacte de l'Atlantique ni, en 1950, l'organisation militaire (O.T.A.N.) : les Européens eux-mêmes voulaient être « défendus et non libérés », ils craignaient le retrait et non la présence des troupes américaines.

On n'en saurait dire autant de la présence des troupes soviétiques en Allemagne orientale, Hongrie ou Tchécoslovaquie.

Un quart de siècle s'est écoulé ; les régimes de l'Europe orientale ont pris racine dans le sol national, ils ont acquis une certaine sorte de légitimité.
L'intervention de l'armée soviétique en 1956 (Hongrie) et 1968 (Tchécoslovaquie) a dissipé les illusions et contraint les peuples à percevoir et accepter les limites de leur autonomie.

Des deux côtés de la ligne de démarcation, la reconstruction économique a progressé, encore qu'à des allures différentes.

L'accord des Quatre sur Berlin, la quasi-reconnaissance de la République démocratique allemande par la République fédérale marquent l'achèvement d'une lente évolution.

Après avoir, pendant vingt ans, toléré le partage.de l'Europe ou de l'Allemagne sans l'admettre explicitement, les Occidentaux .et, à leur tête, les Allemands accordent aux Soviétiques ce que ceux-ci réclamaient : la consécration, juridique et morale, du statut territorial et politique sorti de la deuxième guerre mondiale.

A mesure que le temps passait, il n'en pouvait guère aller autrement.
La D.D.R. (Deutsche Demokratische Republik) existait, comme la République fédérale. Il ne suffisait pas de la nier pour l'éliminer.

Le chancelier Brandt, à la faveur d'une majorité parlementaire socialiste-libérale, prit l'initiative de l'ouverture à l'Est, préparée par le gouvernement Kiesinger de grande coalition.
Les Français pouvaient moins encore que les autres Occidentaux lui en tenir rigueur : ne prenait-il pas à son compte la formule gaulliste « détente, entente, coopération »?

Tous les Européens de l'Ouest sont engagés dans cette voie et la diplomatie américaine ne peut ni ne veut les en détourner.
Selon toute probabilité, au cours des prochaines années, la plus grande partie des troupes américaines quittera l'Europe.

Le moment est venu de repenser la sécurité européenne dans cette conjoncture nouvelle.

Le général de Gaulle était, hostile au partage de l'Europe parce que celui-ci impliquait l'influence dominante de l'Union soviétique d'un côté, des Etats-Unis de l'autre.

Mais le partage comportait aussi un avantage, non méprisable à coup sûr, il assurait le maximum de sécurité.
La confrontation directe des Américains et des Russes, à l'époque de la guerre froide, réduisait au minimum, le risque d'hostilités, tant les deux Grands avaient le même intérêt à éviter le choc, mortel pour l'un comme pour l'autre.
I1 s'agit d'acquérir les avantages, moraux ou politiques, de la détente sans accroître en contrepartie l'insécurité.

Les propos éloquents de M. Maurice Schumann contre les superpuissances ou les blocs sont plus satisfaisants pour le coeur que pour l'esprit.

Ce qui caractérise, en effet, l'Europe de l'après après- guerre, c'est qu'un des blocs existe de moins en moins mais que l'autre demeure intact.
Les envolées lyriques des ministres n'y changeront rien.

La diplomatie soviétique continue de viser les mêmes objectifs aujourd'hui qu'hier :
- maintenir la discipline à travers sa zone d'influence ou de domination,
- réduire la présence américaine sur le vieux continent,
- traiter avec chacun des pays de l'Ouest séparément,
* non en vue d'une agression militaire
* mais afin de s'assurer sur l'Europe de l'Ouest une sorte de droit de regard ou de veto.
Le terme de «  finlandisation » exprime confusément l'objectif extrême de Moscou.

Les Européens de l'Ouest, même après le retrait, des troupes américaines, ne sont pas condamnés à ce destin de neutralisation passive ou de demi-protectorat.
Leur sort dépend d'eux, de leur volonté, de leur entente.

A moins qu'ils ne soient définitivement paralysés et ne se désintéressent du monde extérieur, y compris des régions pour eux vitales, les Etats-Unis resteront en réserve de l'Occident, suprême recours, en cas de crise extrême, force de dissuasion à l'égard de la force nucléaire de l'Union soviétique.

Ce que les Européens de l'Ouest peuvent et doivent accomplir pour que « l'entente et la coopération » ne dégénèrent pas en protectorat du Grand sur les Petits ne dépasse pas leurs moyens matériels.

Ils n'ont pas besoin d'atteindre à l'équilibre des forces classiques mais ils ne sauraient se passer de forces suffisantes pour contraindre un agresseur éventuel à une concentration massive.
Cette organisation défensive, les Européens auront peu à peu, au fur et à mesure du retrait américain, à en prendre l'initiative et la responsabilité.

Il est trop tôt pour prévoir dans le détail la forme que prendra le retrait américain et, par suite, la combinaison de forces classiques et nucléaires qui se substituera à l'organisation créée dans le cadre de l'alliance atlantique.

L'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun facilitera une révision qui ne sera pas nécessairement « déchirante ».

La politique française a souhaité la désagrégation des blocs, elle a malheureusement mieux réussi à l'Ouest qu'à l'Est.

Il ne s'agit pas de reconstituer un bloc à l'Ouest mais d'atténuer l'inégalité aux dépens de l'Ouest, qui s'est progressivement formée, et qui, comme tous les déséquilibres, compromet l'essentiel, c'est-à-dire la sécurité, l'entente et la coopération.

Tous les pays se sont ralliés aujourd'hui à l'idée de la conférence européenne et le chancelier Brandt s'en est fait un propagandiste curieusement actif.
J'avoue mieux voir le mal qui en peut-découler que le bien. La dissymétrie demeure toujours là même.

Dans l'idée du général de Gaulle et probablement aussi du chancelier allemand, l'entente a pour objectif et aurait pour résultat probable d'accroître l'autonomie, intérieure et extérieure, des Etats d'Europe orientale.
C'est dans cet espoir que ces derniers semblent souhaiter .passionnément une telle conférence.

Mais pourquoi celle-ci modifierait-elle les conséquences de la nouvelle diplomatie en Europe ?

L'Union soviétique ne relâche en rien son emprise sur les autres Etats socialistes, les Etats de l'Ouest agissent en ordre dispersé.

Qu'il s'agisse de l'Allemagne ou de l'Europe, des buts visés, de part et d'autre, continuent de s'opposer : les Soviétiques veulent séparer la D.D.R. de la République fédérale, celle-ci veut au contraire nouer des liens moraux et politiques en temps qu'économiques.

Les Européens de l'Ouest veulent que leurs, idées pénètrent de l'autre côté de la ligne de démarcation, les Soviétiques veulent, à partir de leurs bases orientales, neutraliser le reste du Vieux Continent.
Qu'elle s'appelle guerre froide ou détente, l'épreuve de volonté historique se prolonge et l'enjeu n'en sera pas moins vital demain qu'hier."


3. Après l'après guerre : l'histoire universelle se déplace vers l'Orient.

Article du 7 octobre 1971.

"La zone critique de la politique mondiale se déplace de l'Europe vers l'Asie.
Les Européens, avec plus ou moins de répugnance ou de résignation, s'installent dans le statut territorial que le mouvement des armées et les accords des diplomates avaient établi il y a vingt-cinq ans.
En Extrême-Orient, on chercherait en vain l'équivalent de la ligne de démarcation, du protectorat soviétique sur une moitié de vieux continent, ou de la confrontation directe des Russes et des Américains.

Quand M. Pompidou, s'adressant au ministre chinois Pai Hsiang-Kuo, vitupère le partage du monde en deux blocs, je crains que son interlocuteur ne juge cette passion inutile.

Là-bas, depuis plus de dix ans, trois acteurs principaux s'opposent deux à deux : Union soviétique et Chine populaire mènent une bataille de propagande ou d'idéologie, publique depuis 1963, c'est-à-dire depuis le traité de Moscou (suspension partielle des expériences nucléaires).

En Corée du Nord comme au Vietnam du Nord, dans le parti communiste du Japon, les deux Grands du communisme ont leurs partisans respectifs et s'efforcent d'imposer leur influence.

Chinois et Russes apportent, les uns et les autres, leur concours à Hanoï sans se réconcilier pour autant contre « l'impérialisme américain ».

Dans le sous-continent asiatique, les sympathies de la Chine vont au Pakistan, celles de l'Union soviétique à l'Inde.

Peut-être vaudrait-il mieux dire que les calculs d'intérêt national inclinent Pékin vers le Pakistan et Moscou vers l'Inde, tant la notion même de sympathie ou d'antipathie, les considérations d'affinité idéologique paraissent déplacées en ce jeu d'échecs.

La multiplicité des acteurs, des conflits et des enjeux n'explique pas entièrement le déplacement de la politique mondiale.
Les Etats européens, ceux de l'Ouest comme ceux de l'Est, avec des frontières acceptées et un développement prévisible, ne réservent pas de surprise au cours des prochaines années.

Sauf accident, toujours possible, ils seront demain, pour l'essentiel, semblables à ce qu'ils sont aujourd'hui.
Nul n'aurait imaginé, en 1945, le Japon de 1971 ni, en 1949, la Chine sortie de la révolution culturelle.

[Et Aron n'imagine pas que l'U.R.S.S. disparaîtra à la fin de la décennie 1980]

La rapidité de la croissance économique ici, les bouleversements sociaux là risquent de modifier le rapport des forces et la nature même des Etats sans que personne se risque à prédire, les péripéties ou même l'évolution à moyen terme.


Bornons- nous à mettre en lumière les causes majeures d'incertitude.

Dans l'immédiat, c'est la guerre du Vietnam qui demeure, pour les Etats-Unis, le "souci" prédominant.
Que le président Nixon doive retirer le corps expéditionnaire américain, bon gré mal gré, ne prête pas au doute ; mais comment s'opérera la dernière phase de l'évacuation ?

Une force résiduelle, navale et aérienne, prêtera-t-elle appui au gouvernement de Saïgon afin d'en prévenir l'effondrement ?

Les dirigeants de Hanoï faciliteront-ils le retrait américain et, par un accord temporaire ou par une passivité de fait, sauveront- ils « la face » des Américains ?

Quelle que soit la réponse que les événements donneront à ces questions, il ne semble pas que la liquidation, même désastreuse pour les Etats-Unis, de la guerre du Vietnam, déclenche des ondes de choc à travers la région et tende à vérifier la théorie des «  dominos ».
Depuis 1965, les Etats de l'Asie du sud-est se sont plutôt consolidés.
C'est le sort de deux petits Etats de la péninsule indochinoise, Laos et Cambodge, qui semble le plus menacé, Chine et Union soviétique parlant le même langage sans mener la même action.


La crise du sous-continent asiatique — rivalité indo-pakistanaise, déchirement du Pakistan entre deux provinces qui n'ont rien en commun sinon la religion — ne comporte pas non plus, à court terme, de solution.
Les dirigeants du Pakistan occidental ne consentiront pas à la sécession de la province orientale.
Les Bengalis, après les événements tragiques de ces derniers mois, se résigneront malaisément au régime imposé par Islamabad.
L'intervention des Grands, en faveur de l'un ou de l'autre camp, tend à cristalliser la conjoncture, à supposer qu'elle parvienne à empêcher une nouvelle guerre entre Inde et Pakistan.

Le partage de l'Inde en deux Etats, hérité de l'indépendance et du retrait britannique, va peser lourdement sur le destin de ces masses humaines, accablés par la misère, que les circonstances condamnent aux manoeuvres coûteuses de la grande politique.


Vient enfin l'incertitude majeure : l'avenir du Japon.

Si la diplomatie américaine, après la victoire de 1945 et l'entrée des communistes dans la Cité interdite, avait pour but de reconstruire le Japon et d'en faire un allié solide, elle a, en vérité, atteint pleinement son objectif.

On est tenté de dire qu'elle a trop bien réussi. Le jeu diplomatique, par nature, ne s'arrête jamais. Le succès d'hier crée le problème du lendemain.
La réussite, par rapport au passé, apparaît échec par rapport à l'avenir.
Un Japon dont le produit national progresse de 10 à 15 % par an et qui exporte un pourcentage constant de son produit national, devient une menace pour ses partenaires, accoutumés à une autre allure de développement.

Si, de plus, ce même Japon exploite la libération des autres et défend son marché intérieur par tous les moyens, y compris des moyens qui lui sont propres, le protecteur – concurrent doit, un jour ou l'autre, se révolter.

Politiquement l'allié le plus complaisant, économiquement le partenaire le plus astucieux et le moins servile des Etats-Unis, le Japon a été frappé d'étonnement et soulevé d'indignation par les deux coups de poker de Nixon, visite à Pékin et. décisions économiques du 15 août.
L'été de 1971 marque, à n'en pas douter, une rupture dans les relations nippo-américaines.
Mais il serait pour le moins prématuré d'en conclure à une révision déchirante, à Tokyo ou à Washington.


Le président Nixon cherche à nouer avec Pékin des relations normales, non amicales.
Il ne se fait pas d'illusion sur l'hostilité persistante de la Chine populaire, même si les dirigeants de celle-ci trouvent an avantage temporaire à recevoir le chef de « l'impérialisme » dont la visite même consacre la défaite américaine et la reconnaissance solennelle du régime maoïste.

Il ne s'agit donc pas d'un renversement des alliances mais d'un effort pour retrouver quelque liberté d'action en mettant fin au blocage, datant de la guerre de Corée et du maintien à l'O.N.U. du régime nationaliste.
Le Japon va répliquer à la flexibilité de la diplomatie américaine par une flexibilité comparable.

Les dirigeants de Washington se prêtent à tous les dialogues, les dirigeants nippons vont faire de même.


Jusqu'où iront les uns et les autres ?

Deux questions majeures dominent l'avenir, l'une économique, l'autre militaire.

Dans la querelle économique entre Washington et Tokyo, les torts sont pour le moins partagés.
Le style texan, adopté par le président Nixon à la suite de son ministre des Finances, offre une image peu plaisante ou, pour le moins, peu subtile de 1a diplomatie américaine.

Mais le Japon a usé et abusé d'une monnaie sous-évaluée et d'une libération des échanges à sens unique.


A-t-elle, en cas de besoin, le recours d'une autre orientation?

Ni la Sibérie soviétique ni la Chine ne lui offrent l'équivalent du marché américain ou des marchés de l'Asie du Sud-Est ou de l'Europe.
Bien entendu, les industriels japonais vont multiplier les efforts pour accroître les échanges et avec l'Union soviétique et avec la Chine populaire.

Ni l'un ni l'autre des Grands du communisme ne possède encore des moyens de paiement à l'échelle des capacités d'exportations de l'économie nippone.

Il y aura un infléchissement, non un renversement, de la diplomatie économique de Tokyo.


Reste le dernier point d'interrogation ; le Japon va-t-il maintenir sa décision de rester la seule grande puissance économique sans armements proportionnés ?

La Chine populaire semble craindre sincèrement un regain de militarisme nippon.

Le président Nixon garde provisoirement un certain droit de regard sur l'ampleur du réarmement japonais et, du même coup, une carte dans les négociations avec Pékin ?

En tout cas, le Japon, à partir de l'été 1971, a une fois pour toutes cessé de suivre les directives diplomatiques de Washington.

Le président Nixon veut avoir les mains libres.
Il a libéré du même coup les mains de ses alliés et, en premier lieu, du Japon.

Il est temps que nos hommes d'Etat changent de disque et renoncent à la croisade contre les blocs alors qu'en Extrême-Orient comme dans le monde, se multiplient les acteurs dont chacun joue son jeu."


4. Après l'après guerre : diplomatie du dollar ?

Il y a quarante ans exactement, Raymond Aron publiait donc l'article qui suit dans le quotidien Le Figaro - 8 octobre 1971-.

"La crise du système monétaire international, comme la rentrée de la Chine dans le système international, comme l'effort de dégagement du président Nixon, marque la fin d'une phase historique, celle de l'étalon dollar et de la suprématie indiscutée de l'économie américaine.

Mais si l'échec au Vietnam a forcé la diplomatie américaine au retrait, c'est la réussite de la politique menée au lendemain de la guerre qui provoque la révision déchirante d'aujourd'hui.

Les dirigeants américains ont, en effet, à partir de 1947 ou de 1948, souhaité la reconstruction économique, des pays ex-ennemis en même temps que des pays alliés.
Ils ont à coup sûr contribué aux « miracles » japonais et allemand.

Rien n'échoue comme le succès.
En aidant les vaincus, ils ont favorisé des concurrents dont ils dénoncent aujourd'hui les privilèges.

Voués aux arts de la paix, Japon et Allemagne devaient renoncer aux ambitions de conquête et s'attacher aux institutions démocratiques.

Objectif atteint !


Faut-il le regretter ?

Notre intention n'est pas de reprendre l'analyse, inépuisable et inépuisée, des diverses dimensions de la crise monétaire.

Une seule question nous retiendra dans ce contexte :
jusqu'à quel point la diplomatie économique du président Nixon risque-t-elle de modifier le système des alliances et des rivalités ?

Le propre d'une économie internationale, quelle qu'elle soit, capitaliste ou socialiste, est de créer entre les partenaires - adversaires un mélange d'intérêts communs et d'intérêts opposés.

Les pays du Comecon ne s'accordent spontanément
- ni sur les termes de l'échange (rapports entre prix des importations et prix des exportations)
- ni sur la répartition des investissements.

La Roumanie s'est dressée contre toute tentative de subordonner son plan d'industrialisation à la rationalité prétendue d'un plan valable pour l'ensemble de la zone.

De même, chacun des Etats d'Europe orientale préférerait éventuellement acheter à l'Ouest certaines des marchandises dont elle a besoin.

En un système d'échanges libres, la compétition apparaît à la fois plus visible et plus intense.
Concurrents, les Etats sont aussi solidaires.
La France craint une dépression en République fédérale qui est son meilleur client.
Tous les pays d'Europe souffriraient d'une crise américaine.

Aussi pourrait-on dire, en simplifiant, que les Etats capitalistes ont
- le même intérêt en gros (prospérité commune et expansion des échanges) et
- des intérêts contradictoires en détail (les entreprises rivalisent pour obtenir des commandes dont le montant global demeure malgré tout limité).....


La crise actuelle découvre un autre aspect de l'opposition des intérêts nationaux.

Tant que l'économie mondiale et les échanges internationaux se développaient, fût-ce en climat d'inflation, la « micro compétition » pesait moins lourd que la « macro solidarité ».
Tout change à partir du moment où se répand la peur de la récession et où les taux de change semblent déterminer le volume de la production nationale.


Après les décisions du président Nixon, la France avait le choix entre la réplique allemande et le double marché (maintien du taux de change par rapport au dollar).
La décision française a été présentée comme un refus de céder à l'ultimatum, au « big stick » de Washington.

En fait, le choix français équivaut à préférer la dévaluation du franc par rapport au mark à l'appréciation par rapport au dollar.
Or la plus grande partie de notre commerce extérieur se fait avec nos partenaires européens ;
le gouvernement français ajoute donc une mini-dévaluation à la dévaluation de 1969, conscient d'accroître la pression inflationniste mais avec l'espoir de maintenir le taux d'expansion.

Décision juste ?

Il est trop tôt pour le dire, mais nos partenaires du Marché commun n'accepteront pas indéfiniment la tactique française.

Si, comme la majorité des économistes le pensent, le rapport entre la valeur du dollar et celle des principales monnaies fixé en 1949, alors que seule l'économie américaine produisait à plein, ne répond plus à la conjoncture présente, il faudra bien, d'une manière ou d'une autre, parvenir à dévaluer le dollar, par rapport à l'or autant que possible, par rapport aux autres monnaies en tout cas.

Mais la dévaluation d'une monnaie étalon ne ressemble pas à celle d'une monnaie ordinaire.

Nul ne sait comment calculer les taux de change « réalistes ».
Chaque pays craint de faire les frais de l'opération sous forme d'exportations réduites et de chômage accru.

Comme le déficit des comptes américains résultait hier, sinon aujourd'hui, des mouvements de capitaux et des dépenses au-dehors d'ordre politique et non du déficit commercial, les partenaires concurrents des Etats-Unis se demandent pourquoi le rétablissement de l'équilibre devrait être obtenu avant tout par une amélioration de la balance commerciale.

En bref, la crise actuelle crée entre les économies nationales des « macro-oppositions » d'intérêt et non pas seulement, comme durant les périodes d'expansion, des «  micro-oppositions ».


Faut-il en conclure qu'une grande dépression, comparable à celle des années 30, va frapper demain le monde occidental ?

Je tiens ce genre de propos pour injustifié et funeste.

Les mêmes ministres français qui, au-dehors, annoncent des catastrophes en raison de la politique Nixon, prévoient pour l'année prochaine le maintien d'un taux de croissance élevé.

Il y a quelque paradoxe à combiner un sombre pessimisme pour l'ensemble avec l'optimisme pour soi-même.

Une phase de taux de change fluctuants n'annonce pas encore la fin du monde.

Les fervents du contrôle pourraient donner aux importateurs et aux exportateurs la possibilité de se couvrir.

Il faut espérer malgré tout, que, de tous les côtés, l'intransigeance ne sera pas poussée au point d'empêcher les compromis et de déclencher la guerre des « dévaluations compétitives » qui ne comporte finalement que des vaincus.


Pays d'Europe et pays du Pacifique ont-ils une solution de rechange, en dehors de l'économie mondiale centrée sur les Etats-Unis ?

Il faut répondre, sans hésitation et sans réserve : non, ils n'ont pas de solution de rechange.

A moins d'une réorganisation radicale de leur économie ni les Japonais ni les Européens ne peuvent trouver, dans les pays socialistes, un débouché pour leurs produits.

Le Japon peut participer à la mise en valeur de la Sibérie, accroître ses échanges avec la Chine mais le marché chinois, illimité peut-être en ses besoins, est étrangement limité en ses moyens de payement.

Il en va de même pour les pays socialistes d'Europe. Ceux-ci offrent des débouchés de complément, non de remplacement.

Le système monétaire qui se dégagera progressivement du choc des volontés et de la dynamique des événements
- devrait réduire le rôle du dollar (encore n'est-ce pas sûr),
- consolider celui des droits de tirage,
- autrement dit, substituer à la création de liquidités par le déficit des comptes américains la création de liquidités par décision de la communauté internationale.

Mais il y aurait quelque illusion, de la part des Européens, à conclure des velléités américaines de repli militaire à une attitude analogue dans l'ordre économique.

Au contraire, à en juger d'après les précédents, le renoncement américain aux armes entraîne normalement un regain de la diplomatie du dollar.
Par la suspension de la convertibilité et par sa dépréciation, le dollar a été « humilié ».

Est-il pour l'avenir affaibli ou renforcé ?

La réponse à la question demeure encore incertaine."



Nous avons aujourd'hui, quarante ans plus tard, des éléments de réponse à la question que posait Aron:
"Le dollar est".

Et les autorités monétaires ou politiques américaines se préoccupent en tout et pour tout à son propos de convenir du taux de change en dollar du yuan renminbi, monnaie de la Chine communiste, non échangeable internationalement, avec les autorités chinoises.

Quoique nécessairement provisoire, la réponse s'avère se situer hors des rets qu'avait filés Raymond Aron et qui tendaient à acclimater l'idée d'une "création de liquidités par décision de la communauté internationale".

Cela est la seule certitude.




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