Paris, le 16 octobre  2011.




Il y a quarante ans, le problème économique sur quoi les hommes de l'Etat de l'Occident aimaient à attirer l'attention des bons peuples était celui des balances des paiements des pays - qu'en France, les services de la Banque de France avaient le privilège d'établir pour ce qui concernait la balance des paiements de la France -.

En particulier, le déficit de la balance des paiements courants des Etats-Unis et l'excédent de la balance commerciale du Japon déclenchaient les passions.

Et, par des réunions ou des conférences internationales, ils affirmaient qu'ils résoudraient les problèmes.

Les articles des 28, 29, 30 et 31 août 1972 de Raymond Aron publiés dans le quotidien Le Figaro, que je reproduis ci-dessous, ponctués de deux textes de Jacques Rueff sur les droits de tirage spéciaux (D.T.S.), illustrent le fait.

Aron a écrit les articles pour fêter le premier anniversaire du coup d'Etat monétaire du président des Etats-Unis, Richard Nixon, le 15 août 1971.

Entre temps, Aron n'avait écrit dans Le Figaro que trois articles sur le sujet, les 16 et 20 décembre 1971, et 28 janvier 1972, à l'occasion ou à l'issue de quelques réunions internationales (cf. textes des articles en annexe ci-dessous).

De fait, les décisions prises ont tenu et tiendront dans de nouvelles règles mais d'un esprit semblable à l'esprit antérieur et à celui qui allait conduire à l'actualité d'aujourd'hui : à savoir, on concocte des règles au niveau international  - c'est ce qu'on dénomme des "accords monétaires internationaux" -, on s'engage à les appliquer ou à les respecter et, au niveau national, on ne les respectera pas pour différentes raisons - dont le florilège n'est pas à faire tant il est sans intérêt et répétitif jusqu'à aujourd'hui inclu...-.

C'est ainsi que, par exemple, Aron a insisté dans l'article du 30 août sur le fait que :
"les statuts de Bretton Woods prévoyaient qu'un pays dont les comptes extérieurs sont déficitaires ne doit pas exporter de capitaux" et que la règle n'avait pas été respectée...

De la même façon, aujourd'hui, dans le cadre des accords de l'euro, les règles sur le déficit budgétaire et l'endettement d'un Etat dont on n'avait pourtant entendu beaucoup parler sous l'appellation "critères de Maastricht", n'ont pas été respectées...

Il reste que le monde occidental est passé de la situation d'hier à celle d'aujourd'hui car tous les accords monétaires internationaux, respectés ou non, ont eu comme conséquence essentielle - et cachée jusqu'à ces derniers temps - d'alimenter le faux problème des balances des paiements alors que, simultanément, ils ouvraient une perspective aux hommes de l'Etat, chacun chez soi : désormais, ils pourraient choisir d'avoir un déficit budgétaire pérenne et voir augmenter ainsi, sans frémir, leur endettement "souverain", cela malgré les privatisations de firmes publiques à quoi certains d'entre eux se résolvaient.

En vérité, les accords monétaires internationaux du XXème siècle, respectés ou non, cachaient la cause des prétendus problèmes de balance des paiements, à savoir les politiques économiques suivies, i.e. les actions des hommes de l'Etat.

Et ils allaient faire sauter certains verrous ou, si on préfère le mot, certaines règles de juste conduite qui, dans le passé, pouvaient entraver leurs actions, voire les conduire à déclencher des guerres armées.

Mais il en subsiste et en subsistera toujours et tout semble fait pour ne pas les évoquer.  J'aurais l'occasion d'en parler dans des billets prochains (j'en ai déjà parlé dans, entre autres, ce billet).


1. "Le règne du dollar découronné".

Article du 28 août 1972

"Un an s'est écoulé depuis que Richard Nixon a formellement rompu le lien entre le dollar et l'or — et le ciel ne s'est pas écroulé sur nos têtes.
La vague angoisse qu'une catastrophe économique suivrait nécessairement une crise monétaire s'est dissipée.
La reprise de l'économie américaine s'affirme.
L'économie française poursuit une expansion normale, l'économie allemande est sortie de la phase descendante du cycle.

Les décisions américaines du 15 août 1971 avaient provoqué un effondrement des cours, à la Bourse de Tokyo et à celle de Paris en particulier — effondrement que seules l'émotion ou l'erreur de diagnostic expliquaient.

D'aucuns voyaient les signes précurseurs d'une crise comparable à celle de 1929, dont le souvenir continue de hanter les esprits.

La flottaison de la livre, cette année, a laissé les opérateurs, même à la Bourse de Paris, indifférents.

a) Que s'est-il donc passé effectivement au cours de l'année 1971 ?

Les autorités américaines se sont finalement résignées (ou résolues),
- d'une part à rendre officielle l'inconvertibilité du dollar en or (ou même en tout autre actif),
- d'autre part à imposer aux Européens et aux Japonais une dévaluation du dollar, dévaluation obtenue par une combinaison de réévaluation de l'or et de réévaluation de certaines monnaies.

b) La dévaluation globale de la monnaie américaine par rapport aux monnaies de tous les pays développés marque-t-elle la fin de la souveraineté du dollar ?

Il se peut qu'avec le recul les historiens en jugent ainsi.

Dans l'immédiat, le dollar dévalorisé règne plus souverainement aujourd'hui qu'hier.

Hier, les autorités de Washington s'interdisaient les manipulations de la parité du dollar, elles restreignaient la convertibilité en or, mais elles toléraient la convertibilité en droits de tirage spéciaux (D.T.S.) et au Fonds monétaire international.

Depuis que le dollar a été théoriquement découronné, il constitue plus que jamais la seule monnaie transnationale,
- celle qu'utilisent les banques centrales pour opérer sur les marchés des changes,
- celle qui sert le plus souvent aux Européens eux-mêmes pour passer d'une monnaie d'un pays membre de la Communauté à une monnaie d'un autre pays membre.

c) Pourquoi une monnaie inconvertible, dont la parité est devenue objet de spéculation, joue-t-elle ce rôle ?

L'économie européo-américano-japonaise, le marché mondial capitaliste ne peuvent guère .se passer d'une monnaie transnationale : aucune autre monnaie nationale ne peut remplacer le dollar.

Le décrochage entre le dollar et l'or contribue plutôt à la démonétisation qu'à la restauration monétaire du métal.

Ces conséquences ne me paraissent à. aucun degré surprenantes : j'avais écrit maintes fois que la « victoire » remportée sur le dollar, au moins en une première phase, embarrasserait les vainqueurs plutôt que le vaincu.

En effet, les Européens, en particulier les Français, sont hostiles pour d'excellentes raisons au système actuel, au déficit de la balance des comptes des Etats-Unis ou, du moins, à ce que l'on appelle déficit, les Etats-Unis obtenant des banques centrales étrangères ou des particuliers détenteurs de dollars des crédits à court terme qui leur permettent de financer diplomatie et investissements des firmes multinationales.

Tout se passe, ainsi que l'ont souvent écrit les économistes d'outre-Atlantique, comme si les États-Unis exerçaient une fonction bancaire,
- recevant des capitaux du dehors, placés en valeurs ou en obligations, et
- les transformant en actif par investissements directs ou achats d'entreprises étrangères.

Au cours des années des « déficits américains », la position nette des Etats-Unis à l'égard du monde extérieur n'a cessé de s'améliorer.

L'écart entre l'ensemble des créances des Etats-Unis (gouvernement, firmes, particuliers) à l'égard du monde extérieur et l'ensemble des créances du monde sur les Etats-Unis n'a cessé de s'élargir de quelques milliards de dollars chaque année.

Les Etats-Unis ne peuvent pas rembourser les quelque 50 milliards de balances dollars parce qu'ils ne veulent pas (d'accord avec leurs créanciers) liquider leurs actifs au dehors.

Le « découronnement » du dollar n'a nullement grippé le mécanisme. Celui-ci continue de fonctionner exactement de la même manière.

La dévaluation du dollar rend un peu plus coûteux (en dollars) les investissements dans les. pays dont la monnaie a été réévaluée.

Mais les firmes multinationales se sont rapidement adaptées aux circonstances et elles encaissent probablement plus de profits en jouant sur les fluctuations des taux de change qu'elles n'en perdent par la revalorisation du mark ou du yen.

A cette première raison — le dollar reste la monnaie transnationale parce qu'il n'y en a pas d'autre — s'en ajoute une deuxième.
La formule banale que nous employons comme tout le monde — inconvertibilité du dollar — évoque des idées fausses..

L'inconvertibilité, pour un Français, c'est l'interdiction de changer librement le franc en une autre monnaie.

Or, à cet égard, le dollar n'a pas cessé d'être la monnaie la plus convertible du monde.

Certes, la taxe d'égalisation des taux d'intérêt crée l'équivalent de parités de change multiples.

Les mesures de plafonnement des investissements à long terme constituaient la première restriction à la totale convertibilité du dollar en d'autres monnaies.

Malgré tout, dans l'ensemble, le possesseur de dollars garde la liberté de transférer son avoir, d'acheter le produit qu'il préfère dans le pays qu'il choisit plus que le possesseur de n'importe quelle autre monnaie.

Le caractère paradoxal de la fonction transnationale du dollar s'atténue dès que l'on se rappelle les deux sens de la convertibilité.

Du même coup, s'explique l'absence de conséquences dramatiques de « la crise du système monétaire international».

Avant août 1971, le système était aux trois quarts un système d'étalon-dollar, il restait encore certaines survivances de l'étalon de change-or.

Depuis l'accord de décembre dernier [cf. annexe ci-dessous], nous vivons sous un régime qui est à cent pour cent un régime d'étalon-dollar.

Les banques centrales ne veulent évidemment pas se dessaisir de leur or qui vaut officiellement 38 dollars l'once et près de 70 sur le marché libre. Par conséquent, l'or, sans être démonétisé, ne remplit plus guère de fonction monétaire.
Quant au dollar, les autorités de Washington laissent aux banques centrales étrangères la responsabilité d'en maintenir la parité à l'intérieur de la marge de fluctuation autorisée.

Plus encore qu'avant 1971 les Européens risquent donc d'être acculés à l'alternative suivante :
- ou bien accumuler des dollars,
- ou bien tolérer une dévaluation de la monnaie américaine.

La France a choisi un troisième terme, le double marché, qui se prête difficilement à la généralisation.

Dans l'ensemble, les partenaires des Etats-Unis préfèrent garder un surplus de dollars plutôt que subir les effets commerciaux d'une dévaluation de la monnaie américaine.

Ainsi les Etats-Unis conservent les privilèges et se libèrent des servitudes de la monnaie-étalon."


2. "En quête d'une stratégie".
Article du 29 août 1972

"Avant de faire choix d'une stratégie, le gouvernement français et les gouvernements européens doivent savoir ce qu'ils veulent, plus précisément encore, les objectifs qu'ils se proposent d'atteindre.
Que le dollar fasse fonction de monnaie transnationale ou ne soit pas une monnaie « comme les autres » n'implique pas encore la condamnation du système.
Il serait déraisonnable de trancher ces problèmes techniques en fonction de l'amour-propre national ou même en se référant à notre idée de l'organisation en soi la meilleure.

a) Quelles sont les implications du système actuel que le gouvernement français tient pour injustes et (ou) contraires à l'intérêt du pays ?

Le fait qu'une monnaie nationale, gérée essentiellement selon des considérations nationales, serve de monnaie transnationale entraîne des effets fâcheux.
Je doute personnellement que l'inflation européenne résulte de l'exportation de l'inflation américaine.

Le taux de hausse des prix a été, de 1960 à 1965, inférieur aux Etats-Unis à ce qu'il a été, à la même époque, dans la plupart des pays européens; il s'est élevé fortement, outre-Atlantique, de 1965 à 1969.
La reprise actuelle de l'économie américaine semble s'opérer avec un taux de hausse des prix inférieur au taux français ou britannique.

Les économies modernes contiennent en elles-mêmes, me semble-t-il, des causes d'inflation.
Il n'en reste pas moins que les autorités américaines prennent des mesures d'expansion ou de restriction monétaire en tenant compte de la conjoncture américaine et non des exigences de l'économie mondiale.


En deuxième lieu, tous les gouvernements et non pas seulement le gouvernement français, devraient s'opposer à un système qui permet des investissements à long terme au-dehors, en théorie illimités, ou, tout au moins, sans autre limite que les occasions de profits supérieurs au taux d'intérêt à court terme ou même à long terme.
Or, la communauté internationale ne peut limiter les investissements américains au-dehors qu'en restaurant un système qui empêche ou interdise que n'importe quel pays améliore, d'année en année, sa position créditrice à l'égard de l'étranger alors même qu'il ne possède pas des liquidités suffisantes pour payer ses dettes à court terme.


En troisième lieu, le gouvernement français se déclare favorable à des taux de changes fixes et, en particulier, à des taux de change fixes entre les pays membres de la Communauté européenne.

M. Pompidou, dès la Conférence de La Haye, a posé l'unité économique et monétaire en tant qu'étape prochaine de l'édification européenne.

Face aux décisions américaines du mois d'août 1971, les membres de la Communauté européenne ont agi en ordre dispersé, incapables d'adopter une attitude commune.

La tentative nouvelle d'unité monétaire s'est traduite par la réduction des marges de fluctuation entre les monnaies des Six.
La flottaison de la livre, avant même l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, illustre les obstacles auxquels se heurtera inévitablement l'entreprise.

La question qui se pose au gouvernement français pour le choix d'une stratégie se dégage, me semble-t-il, du rapprochement de ces trois objectifs :
- le gouvernement français a-t-il une chance d'éliminer les deux conséquences fâcheuses de l'étalon- dollar en prenant la tête de l'action européenne en vue de l'unification monétaire de la Communauté, en vue de la création d'une zone monétaire européenne ?
- Cette zone monétaire parviendrait- elle à l'autonomie face à la zone dollar?
- Serait-elle capable d'enlever aux Etats-Unis ce qui nous paraît un privilège exorbitant, à savoir le droit de remplir la fonction bancaire au niveau international ?

Je souhaiterais donner une réponse positive à ces interrogations.
Malheureusement, l'expérience de ces dernières années m'incline au scepticisme.

Je consens que les banques centrales européennes pourraient, si elles en avaient le ferme propos ne pas recourir, en toute occasion, au dollar et multiplier les communications directes entre monnaies européennes.
Mais il s'agit là, malgré tout, je le crains, de phénomènes marginaux.


b) Pourquoi le gouvernement français souhaite-t-il des parités fixes entre les monnaies européennes avec des marges de fluctuation réduites ?

Au-delà de la fidélité de principe à la théorie des parités fixes, c'est le fonctionnement de la politique agricole commune qui est en question.

De tous les gouvernements de la Communauté, c'est le gouvernement français qui attache le plus de prix à la politique agricole commune.
Tout gouvernement britannique, quel qu'il soit, tient et tiendra cette politique pour détestable en elle-même.
Il s'y est résigné : l'acceptation constituait l'équivalent de la cotisation à payer pour être admis dans un club dont les membres fondateurs ont fixé les statuts.

Que M. Heath ou son successeur, s'il est conservateur, respecte les engagements pris, certes, mais pas au point de compromettre les intérêts essentiels dont il assume la charge.

Or, parmi ces intérêts figure, aujourd'hui, en première ligne, le refus d'une politique restrictive à seule fin de préserver la parité de change d'une monnaie.

La polémique contre les taux de change flexibles semble, plus d'une fois, étrangère à la réalité, à la pratique effective des gouvernements, même officiellement attachés aux taux de change fixes.
Dans le marché mondial d'aujourd'hui, avec des économies nationales dont le développement s'accompagne d'inflation permanente, plus ou moins forte selon les pays, l'alternative des taux de change fixes ou flexibles se réduit à celle
- de dévaluations ou réévaluations fréquentes et de faible ampleur d'une part,
- de dévaluations ou réévaluations plus rares et de plus grande ampleur, d'autre part .

Les gouvernements français n'ont hésité à dévaluer ni en 1958 ni en 1969, ils ont accepté avec satisfaction les réévaluations du florin et du mark. Même eux considèrent désormais normale la manipulation des taux de change.

La bataille du gouvernement Wilson pour sauver la livre appartient au passé, elle ne sera pas livrée une deuxième fois d'ici longtemps.

Les parités de change entre les pays de la Communauté européenne, même s'ils sont décrétés fixes, ne résisteront pas à l'inégalité des pressions inflationnistes de pays à pays.
Les ministres allemands n'ont cessé de le dire et ils ont le bon sens pour eux : l'unité monétaire suppose l'unité économique.

Avec l'élargissement, les perspectives d'unité économique deviennent plus lointaines encore.
Il y aura donc, à l'intérieur de la Communauté, des modifications des parités de change plus ou moins fréquentes, je vois mal, dans ces conditions, comment s'affirmerait une zone monétaire autonome.

Les résultats que l'on peut escompter, à échéance de quelques mois ou même de quelques années, ne me paraissent donc pas tels qu'ils permettent d'atteindre les deux autres objectifs que Français et Européens devraient se proposer.

Si la restauration d'un système monétaire fondé essentiellement sur l'or se révèle impossible, j'en viens à croire que, pour mettre fin à l'étalon-dollar sans obligations ni sanctions, la stratégie d'unité européenne ne suffit pas.
Il faut enlever au dollar son monopole de monnaie à fonction transnationale, donc, si l'or ne remplit plus cette fonction,
- entrer dans le jeu des droits de tirage spéciaux,
- restreindre l'arbitraire des autorités américaines en prenant au mot leurs vagues propositions."


3. "Or ou droits de tirages spéciaux".
Article du 30 août 1972

" La conférence au sommet de la Communauté européenne, prévue pour octobre prochain reste en suspens.
Les visites de M. Maurice Schumann à Bonn et à Londres n'ont pas révélé un accord suffisant sur le sujet essentiel de l'unité économique et financière.

Il n'y a pas là motif de surprise ou d'irritation.
A moins de tout ignorer du monde, n'importe quel observateur pouvait prévoir que, dans les discussions entre Français et Allemands sur la question monétaire, la Grande-Bretagne se trouverait le plus souvent aux côtés de la République fédérale.
Le commerce britannique, de même que le commerce allemand, conserve une vocation atlantique ou planétaire.
Le marché américain a pour nos deux principaux partenaires de la Communauté une tout autre importance que pour notre pays : l'un et l'autre craignent de heurter de front le gouvernement américain.

Une fois de plus, semble-t- il, les gouvernants français recommandent l'élévation du prix de l'or, au moins partiellement et indirectement.

Pour le remboursement des crédits qui lui ont été consentis, l'Italie pourrait évaluer l'or au prix du marché libre.
Cet expédient est souhaité par les uns, rejeté par les autres en raison de sa signification symbolique.

a) Les banques centrales européennes ne pourraient-elles forcer la main aux Américains en décidant de revaloriser l'or pour leurs transactions ?

Il ne semble pas que le gouvernement français ait formellement proposé une telle mesure, que d'ailleurs Britanniques et Allemands refuseraient à coup sûr.
Sur ce point, « la stratégie européenne » de M. Pompidou n'a aucune chance de succès. Personnellement, aucun des arguments que les « experts » avancent contre la revalorisation de l'or ne me paraît convaincant.

L'or est une matière trop rare pour être soustrait à l'industrie et stocké dans les caves, disent les uns.
Avec le système actuel, des milliards d'or sont thésaurises.
Si la monnaie doit se confondre avec une marchandise, il faut que celle-ci soit rare.

En tout état de cause, la production d'or ne fournirait pas les liquidités internationales dont le commerce mondial, en expansion rapide, a besoin, disent d'autres.
C'est probable, en effet, encore que l'élévation du prix doive contribuer à l'accroissement de la production et décourager certains emplois.
Le jour où les dirigeants américains se convertiraient, les mêmes experts trouveraient de multiples raisons d'approuver une décision que je crois probable, un jour ou l'autre.

L'écart actuel entre le prix officiel et le prix du marché libre « gèle » les stocks d'or des banques.
- Ou bien les autorités américaines interviendront sur le marché, quitte à perdre une partie de leur stock, comme pour manifester leur indifférence au volume de leurs réserves métalliques ;
- ou bien elles se résigneront à porter le prix de l'once d'or à 70 dollars.

Ni l'argument de l'effet inflationniste
ni celui du cadeau fait à l'Afrique du Sud et à l'Union soviétique
ne les en dissuaderont à tout jamais.
Le premier argument ne vaut rien, étant donné l'importance des balances dollars, le second n'a qu'une médiocre portée.
Qu'importent les profits de l'Afrique du Sud et de l'Union soviétique si la communauté internationale y trouve son compte.

Cela dit, une « résignation » américaine n'est pas pour demain.

Les pays, tel le Japon, qui n'ont pas accumulé d'or appuient l'attitude américaine.

La « stratégie européenne » de la France, visant à contraindre les Etats-Unis, se heurte.au refus de plusieurs de nos partenaires, à la crainte du chaos.

Aux deux prix du marché libre et des banques centrales s'ajouterait un troisième, celui des transactions entre banques centrales européennes.

La pluralité des prix créerait un obstacle supplémentaire sur la voie d'un accord d'ensemble.

Enfin — et, à mes yeux, telle est l'objection majeure — le relèvement du prix de l'or, par lui-même, ne modifierait pas le système monétaire international.
Il ne suffirait pas à mettre fin au règne du dollar dans celles de ses conséquences abusives.

Même si l'or valait 70 dollars l'once, les banques centrales garderaient une fraction importante de leurs réserves en dollars, utiliseraient la monnaie américaine comme monnaie transnationale.

Bien plus, une fois l'éventualité d'une dévaluation du dollar à l'égard de l'or écartée, le dollar inspirerait plus et non moins confiance.

Dira-t-on qu'il conviendrait de consolider les balances dollars en même temps que le prix de l'or serait relevé?

Soit : les dettes à court terme des Etats-Unis deviendraient des dettes à long terme.
Les Etats- Unis - banquiers payeraient des taux d'intérêt sur leurs dettes, inférieurs au taux de profit de leurs investissements au dehors, contrepartie des balances dollars (si l'on convient d'analyser la balance des comptes américaine comme s'il s'agissait du bilan d'un banquier).

Admettons que les autorités américaines acceptent et l'élévation du prix de l'or et la consolidation des balances dollars.
Il resterait encore à obtenir l'essentiel : un système qui n'autoriserait aucun Etat à encourir, d'année en année, des déficits, fût-ce le pseudo-déficit résultant de la transformation bancaire.

Après tout, les statuts de Bretton Woods prévoyaient qu'un pays dont les comptes extérieurs sont déficitaires ne doit pas exporter de capitaux.


En d'autres termes, même après la revalorisation de l'or et la consolidation des balances dollars, rien ne prouve que le dollar ne continuerait pas de remplir la fonction de monnaie transnationale, avec les inconvénients qui en résultent pour les autres :
- influence de la gestion monétaire des Etats-Unis sur les autres économies,
- investissements au dehors non limités par les recettes en devises.

Le retour apparent au règne de l'or aboutirait rapidement à un nouveau règne du dollar.

La substitution des droits de tirage spéciaux au dollar pourrait créer un véritable substitut au dollar, une autre monnaie transnationale, dont la gestion appartiendrait à un Fonds monétaire transformé, où les pouvoirs seraient moins inégalement répartis.
Aussi bien les autorités américaines ont-elles marqué leur mauvaise humeur lorsque le rapport du Fonds monétaire a esquissé une solution de ce type.

Je ne méconnais nullement les difficultés et les risques d'une monnaie transnationale créée par décision d'un collège représentatif de la communauté internationale.

La monnaie, pensent les sceptiques, est affaire trop sérieuse pour être confiée aux gouvernements.
L'or ou toute autre monnaie-marchandise a été inventé par le génie inconscient des peuples comme protection contre l'arbitraire des princes.

Il se peut, mais cette protection, toujours imparfaite, ne s'exerce plus du tout à l'intérieur des Etats.
La valeur de la monnaie dépend de la politique d'ensemble du crédit et du budget et l'inflation s'ensuit.
La disparition ou la quasi-disparition de la monnaie-marchandise, dans les relations internationales, favorise l'inflation.

b) Lequel des deux systèmes serait le plus inflationniste,
- celui du dollar ou
- celui des droits de tirages spéciaux ?

La réponse ne me paraît pas évidente.

Je crains malheureusement qu'il n'y en ait pas de troisième."


4. Les droits de tirages spéciaux (D.T.S.)

A défaut de souligner les erreurs d'analyse de Aron, donnons la parole à Jacques Rueff et rappelons l'opinion qu'il avait sur les droits de tirages spéciaux.

Dans « Le péché monétaire de l'Occident », il y voit  :

"Du néant habillé en monnaie.

Aux termes du communiqué de Londres, les droits de tirages spéciaux constitueront « une nouvelle facilité destinée à compléter, dans la mesure où le besoin s'en manifestera, les avoirs de réserve existants».

Or le détournement de la production d'or des réserves monétaires vers celles de la thésaurisation, ainsi que le désembrayage de la régulation des extractions par les variations du niveau général des prix feront à coup sûr naître la nécessité de « compléter les avoirs existants ».

Bien plus : les symptômes de ralentissement économique, qui sont apparus dans le monde depuis que nombre de pays n'acceptent plus qu'avec réticence l'augmentation de leurs balances-dollars, marquent que la nécessité de compléter les avoirs existants se manifeste actuellement sous nos yeux.

Les champions du maintien du prix de l'or à son niveau de 1934 auraient mauvaise grâce à s'attendrir sur les souffrances que provoquerait une éventuelle aggravation de la récession. Leurs jérémiades seraient pareilles à celles d'un parricide qui demanderait la pitié parce qu'il serait orphelin.

Si, contre tout bon sens, la situation présente se prolonge — je veux dire l'immobilisation du prix de l'or — la création de liquidités nouvelles deviendra sûrement nécessaire. Les Américains auraient même souhaité, laisse-t-on entendre, que le principe d'une création annuelle de 1 à 2 milliards de dollars supplémentaires fût dès maintenant accepté.
« Il n'y a pas, explique une haute personnalité américaine, d'instrument plus pratique, plus souple... qu'une unité de change abstraite. Il ne s'agit, ajoute la même voix, que de transposer sur le plan international le système en vigueur partout pour les transactions intérieures ».

Souple, elle le sera certainement. Craignons seulement qu'à l'image des monnaies inconvertibles — dont le monde a hélas ! une longue expérience — elle le soit trop. Y a-t-il des raisons de penser que le collège des hautes autorités du Fonds Monétaire International s'avère plus savant, plus raisonnable, plus indépendant et plus conscient que ne l'ont été si souvent dans le passé les autorités monétaires nationales.
Quant à l'assimilation des « droits de tirage spéciaux » aux monnaies nationales, elle est fallacieuse.
Sauf inflation caractérisée, les monnaies nationales ont pour contrepartie, dans les actifs de l'institution émettrice, de l'or, des effets de commerce, des warrants, des promesses de paiement émanant de débiteurs solvables ou des bons du Trésor représentatifs de recettes publiques ultérieures.

Les droits de tirage spéciaux ne seront, nonobstant une clause de remboursement très partielle, que du néant habillé en monnaie.
S'ils sont créés pour des montants importants, ils ne pourront pas ne pas conduire à une inconvertibilité monétaire totale. Ainsi prolongeant, sous une forme nouvelle, la politique maintenant usée des balances-dollar, ils ouvriront la porte à une inflation continue."


Et dans un article antérieur intitulé "Ce qui doit arriver arrive" - sur quoi Aron a eu l'occasion de faire de l'humour... -, paru dans le quotidien Le Monde des 4, 5 et 6 juin 1969, réédité dans Le Péché..., Rueff avait écrit sur le même sujet des D.T.S.:

"Si l'on veut parer aux graves dangers qu'implique, pour la prospérité de l'Occident, la hausse exorbitante des taux d'intérêt, il n'est d'autre solution que de parer à la cause qui la provoque.

L'article précédent a montré que cette cause se trouvait tout entière dans la désaffection des détenteurs de capitaux à l'égard des investissements libellés en monnaie, tels que prêts à court, moyen et long terme, tels encore que prêts obligataires.

A ces formes d'investissements en monnaie, ils préfèrent l'acquisition de biens réels, or, terres, maisons, actions, tableaux ou oeuvres d'art, ayant, du fait de leur rareté et de la demande dont ils sont l'objet, une valeur intrinsèque.

La préférence donnée aux biens réels relativement aux avoirs définis en monnaie, procède du sentiment que la dépréciation des unités monétaires, rattachées toutes, en fait ou en droit, au dollar, est rendue probable, sinon certaine, par la dégradation progressive de la solvabilité des deux monnaies de réserve, le dollar et la livre sterling, ainsi que par l'inflation qui règne dans nombre de pays de la collectivité occidentale.

Si on veut écarter les sombres nuages qui bouchent notre horizon économique, il n'est d'autre solution que de rendre rapidement une solvabilité internationale non discutable à ces deux monnaies de réserve, et en outre d'éliminer les foyers d'inflation résultant de politiques de crédit trop libérales ou de circonstances particulières, telles celles qui ont régné en France après les événements de mai-juin 1968.
Rétablir la solvabilité internationale du dollar et de la livre sterling, c'est créer la certitude que les Etats-Unis et l'Angleterre pourront faire face sans limite à toute demande de remboursement de balances-dollar et sterling ou d'autres créances exigibles libellées en ces monnaies.

A cette fin, deux familles de méthodes ont été proposées :
- celles qui sont fondées sur la création ex nihilo de ressources monétaires nouvelles, et
- celles qui impliquent une hausse du prix de l'or.

Ce sont les solutions du premier type qui seront examinées dans le présent article.
Elles ont été formulées dans divers « plans », dont le plan Triffin est le plus ancien, mais dont le plan de droits de tirage spéciaux, actuellement soumis à la ratification des pays membres de la collectivité monétaire occidentale, est la forme la plus élaborée.

Ces projets ont un trait commun : ils prévoient la création. par des méthodes diverses, d'une monnaie internationale nouvelle, qui est définie en or mais qui n'est pas remboursable en or.

Cette monnaie sera émise dans des limites définies et pourra être utilisée par les débiteurs en paiement des déficits de leur balance des paiements.
Il y aura ainsi substitution d'un nouvel instrument monétaire, définitivement inconvertible en or, aux créances dont les titulaires demandaient la conversion.

a) Une monnaie qui n'est pas « gagnée ».

Les modalités de l'émission diffèrent d'un plan à l'autre. J'examinerai ici plus spécialement celles que prévoit le plan de droits de tirage spéciaux.

Aux termes de ce projet, chacun des Etats participants recevra chaque année une allocation de droits de tirage spéciaux.
A concurrence de cette allocation, il pourra demander au Fonds Monétaire International la délivrance des monnaies dont il aura besoin pour le règlement de ses déficits de balance des paiements ou des monnaies propres à les procurer.

L'Etat qui aura demandé au Fonds Monétaire International des monnaies de règlement verra réduire, à due concurrence, le montant des droits de tirage inscrits à son crédit dans cette institution.
Inversement, l'Etat qui aura fourni les contingents de monnaie ainsi utilisés bénéficiera d'une augmentation, à due concurrence, de sa provision de droits de tirage spéciaux au Fonds Monétaire International.

Du fait de cette transaction, il y aura réduction de la réserve de moyens de paiement internationaux du débiteur et augmentation de celle du créancier. En apparence, tout se passera comme si le règlement avait été accompli par transfert d'or. Les droits de tirage spéciaux sembleront véritablement de 1' « or-papier ».

Mais il n'y a là que pure apparence.
En réalité, les différences sont profondes entre le paiement en or et le paiement en droits de tirage spéciaux.

— L'or est produit par extraction du sol ou obtenu par excédent de la balance des paiements. Dans les deux cas, il est la contre-valeur d'un effort de production de la collectivité qui en bénéficie.

Au contraire, les droits de tirage spéciaux sont créés de toutes pièces par une décision discrétionnaire du Fonds Monétaire International.

— On dira que cette distribution ne sera pas inéquitable, car elle profitera également à tous les Etats bénéficiaires, au prorata de leur quote-part au Fonds Monétaire International.

Mais l'égalité ici ne sera que formelle.
La faculté d'utiliser des droits de tirage spéciaux à des achats à l'étranger sera réservée aux Etats dont la balance des paiements sera en déficit. Pour les autres, tant qu'ils n'auront pas atteint le bienheureux état de pays déficitaire, les droits de tirage spéciaux seront sans objet, même si leurs détenteurs prétendaient acheter de l'or destiné à leurs industries ou modifier la composition de leurs réserves.

Ainsi se révèle la principale différence entre l'or et les droits de tirage spéciaux. Le premier est un pouvoir d'achat inconditionnel, soumis à la seule souveraineté de son détenteur. Le second est une faculté conditionnelle d'achat à l'étranger, soumise à l'appréciation discrétionnaire, donc politique, de l'organisation émettrice.

Selon le plan en cours de ratification, le montant des droits de tirage spéciaux créés annuellement doit être fixé en une seule fois, pour une période de cinq ans, chaque Etat recevant une allocation proportionnelle au montant de sa quote-part au Fonds Monétaire International.

Ainsi, l'or est « gagné », alors que les droits de tirage spéciaux sont « alloués ».

On mesure la portée de cette différence en observant les conséquences qu'elle entraîne pour un pays dont la réserve d'or et de devises est tombée au niveau au-dessous duquel il estime impossible de la laisser descendre.

En régime d'étalon-or, il est devant une alternative simple :
- cesser ses paiements à l'étranger ou
- acquérir les moyens de paiements internationaux qui lui font défaut.
S'il choisit cette dernière solution, il lui faut ou produire de l'or ou mettre en excédent sa balance des paiements.

Dans les deux cas, c'est contre des biens réels, c'est-à-dire par renonciation à la consommation interne de vraies richesses, qu'il obtient les moyens de paiement étrangers qui lui font défaut.

Le « pouvoir d'achat étranger » qu'il obtient est strictement limité au montant du sacrifice de consommation interne qu'il consent. Aucune habileté, aucune pression politique ne permettent de dépasser ce montant.

Au contraire, en régime de droits de tirage spéciaux, la restauration de la faculté d'achat à l'étranger n'est due qu'à un cadeau gratuit résultant, sans sacrifice d'aucune sorte de la part du pays qui le reçoit, d'une décision discrétionnaire de la collectivité qui contrôle la création des droits de tirage spéciaux, c'est-à-dire, suivant le projet discuté, du Fonds Monétaire International.
Le critère qui fait dépendre l'ouverture du droit à attribution de la constatation d'un déficit des paiements extérieurs apparaît comme particulièrement dangereux lorsque sont observées la difficulté et l'incertitude de la détermination du solde d'une balance des paiements, qui varie dans de larges proportions, ainsi que le montrent les statistiques officielles des Etats-Unis, avec la méthode choisie pour le calculer.

— Pour le pays créditeur, la différence entre or et droits de tirage spéciaux n'est pas moindre.

Lorsqu'il reçoit de l'or, il opère un échange entre les biens qu'il a cédés au pays créancier et l'or remis par celui-ci.

Lorsqu'il reçoit des droits de tirage spéciaux, il remet de la monnaie nationale, c'est-à-dire des moyens d'acheter à l'intérieur de ses propres frontières, en échange d'un actif créé de toutes pièces, qui ne lui vaudra pouvoir d'achat que lorsque sa balance des paiements sera devenue déficitaire.
Autrement dit, il donne à l'Etat débiteur faculté d'opérer un prélèvement sur sa production nationale en échange d'un simple espoir de pouvoir un jour, si le Fonds Monétaire International le lui permet et s'il a su se mettre en déficit, acheter des biens à l'étranger.

La monnaie créée en faveur du débiteur viendra majorer de son montant la circulation monétaire du pays créancier et pourra, un jour, lui imposer l'aventure néfaste de mesures de restriction monétaire ou même d'un « plan de stabilisation ».

b) Le privilège des Etats-Unis.

L'observation qui précède prend tout son sens si l'on observe que le projet de traité prévoit qu'un Etat « pourra utiliser des droits de tirage spéciaux pour éviter une variation de ses réserves brutes ».

Cette phrase sibylline a un sens très précis. Elle signifie que les Etats-Unis auront la possibilité d'utiliser leurs droits de tirage spéciaux pour faire face à une demande de conversion de balances- dollar, même si leur balance des paiements, au sens usuel du mot, n'est pas en déficit.

En acceptant cette clause, les pays créditeurs ont pris à leur charge le remboursement en leur propre monnaie des balances-dollar quand ce remboursement sera demandé.

Lorsque l'on sait les précautions qui interviennent dans chaque pays pour le contrôle, notamment par voie parlementaire, des engagements de paiement, on demeure confondu de la légèreté avec laquelle ce transfert de charge réelle du débiteur au créancier a été consenti.

L'attribution de droits de tirage spéciaux ne se fera évidemment, chaque année, que dans le cadre du maximum autorisé par les autorités du Fonds Monétaire International. Ce montant doit être fixé pour une période de cinq ans.

En 1967, le gouvernement des Etats-Unis estimait qu'il faudrait créer l'équivalent de 5 à 10 milliards de dollars en cinq ans. […] "

Soit dit en passant, l'"euro" est du "néant habillé en monnaie"...


5. "La monnaie et le commerce".

Retour à Raymond Aron : article du 31 août 1972

"En août 1971, le président Nixon avait imposé une taxe de 10 % sur les importations à l'entrée des Etats-Unis, mais il la supprima une fois obtenue la dévaluation du dollar par rapport à l'ensemble des monnaies étrangères [cf. annexe ci-dessous].

Cette taxe pouvait donc passer pour un simple moyen de contraindre Japonais, Allemands et Français à se résigner à la réévaluation de leur monnaie par rapport au dollar.
 
Elle annonçait, cependant, l'attitude actuelle des autorités américaines :
- la mise en relation de la monnaie et du commerce,
- l'exigence de concessions commerciales
avant un retour à la convertibilité du dollar et à la restauration d'un système autre que celui d'aujourd'hui, à savoir celui que j'appelle « l'étalon-dollar sans obligation ni sanction ».

Les discussions entre Américains et Européens, on peut le prévoir sans risque d'erreur, ne manqueront- pas d'âpreté et elles risqueront bien souvent de conduire à une guerre commerciale.

Les autorités de Washington nourrissent à l'égard de la communauté européenne trois griefs principaux :
- la politique agricole commune,
- les accords avec les anciens membres de la petite zone de libre-échange avec les pays méditerranéens et les pays africains, francophones et, demain, anglophones,
- enfin, les restrictions aux exportations japonaises, qui, de ce fait, inondent le marché américain.

A quoi les porte-parole de la Communauté répondent que les Etats-Unis ont, en permanence, une balance commerciale excédentaire avec l'Europe, qu'ils y ont accru leurs ventes de produits agricoles depuis la formation du Marché commun.

Les accords préférentiels avec les pays méditerranéens ou africains n'ont que des effets dérisoires sur les ventes américaines.
L'absorption des anciens membres de la zone de libre échange dans la nouvelle zone qui entourera le Marché commun répond à une nécessité évidente et, là encore, les Etats-Unis n'ont guère le droit de réclamer de compensations, tant que les « détournements d'échanges » restent à démontrer.

Enfin, si les Européens se protègent contre les marchandises made in Japan, les Etats-Unis le font aussi, les représentants des industries ou des ministères japonais acceptant des limitations « volontaires ».

Je ne juge ni convenable ni utile de porter un jugement catégorique sur les arguments des uns et des autres : il faudrait des études détaillées dont les résultats, de toute manière, prêteraient à des contestations indéfinies.

Que la politique agricole commune diminue les débouchés de certains produits américains dans les pays tiers, il se peut, puisque les excédents agricoles du Marché commun sont exportés grâce à des subventions financées par le prélèvement « variable » aux frontières.

Que les autorités américaines n'aiment ni la politique agricole commune ni les accords préférentiels, chacun le comprend.
Les dirigeants américains, moins sensibles aux avantages politiques de l'unité européenne, deviennent d'autant plus sensibles aux inconvénients économiques.

Encore ont-ils une tendance fâcheuse à oublier que l'expansion économique, favorisée, sinon provoquée, par la disparition des frontières entre les Six ou les Dix, offre à leurs marchandises et à leurs capitaux des chances nouvelles, qu'ils ont d'ailleurs saisies.

Ce qui est vrai, c'est que deux questions sérieuses se posent, l'une de fait, l'autre de principe.

Les exportations japonaises sont ressenties comme une menace aussi bien par les Américains que par les Européens, d'autant plus que le marché japonais ne s'ouvre que lentement aux capitaux étrangers et que de multiples pratiques, souvent spontanées et non commandées par l'Etat, élèvent des obstacles plus difficiles à surmonter que les droits de douane ou même les contingents aux marchandises étrangères.
S'il s'agit de réduire le déficit commercial des Etats-Unis à l'égard du Japon (quelque 3 milliards de dollars), la mise en accusation des Européens ne facilitera pas une discussion déjà complexe, en dehors de toute passion.

Le problème de principe, c'est la clause de la nation la plus favorisée.
A cette clause tant d'exceptions ont été admises par les uns et par les autres qu'elle ne constitue peut-être plus le fondement de la législation effective.
La négociation d'autres règlements prendrait des années, la négociation dans le cadre des règlements officiels laisse une large part à l'arbitraire ou, si l'on préfère, à l'interprétation politique.

Quelle que soit la validité que l'on reconnaisse à telle ou telle des revendications américaines, sur deux points les Européens possèdent un bon dossier.

La création d'une entité économique européenne suppose une différenciation entre les membres et les non-membres, donc des droits de douane aux frontières de la Communauté.

Le niveau moyen de ces droits est faible et, la Communauté a montré son libéralisme en négociant le Kennedy Round, c'est-à-dire en réduisant le tarif extérieur commun.
L'élargissement de la Communauté, à moins qu'il ne déchaîne une guerre commerciale, n'empêchera nullement, bien au contraire, l'expansion du commerce international.

Plus important encore me paraît le deuxième point.
Les autorités américaines revendiquent le droit à une balance commerciale excédentaire afin de financer le transfert de capitaux au dehors et leur politique étrangère.
Or, les investissements américains au dehors rapportent, à l'heure présente, 11 à 12 milliards de dollars.
En tenant compte des intérêts sur les dettes, le bilan net des revenus des capitaux demeure créditeur de plusieurs milliards de dollars (5 milliards environ).

Quand la Grande-Bretagne et la France jouaient les banquiers du monde, elles avaient toutes deux, à la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, un déficit commercial.

Le déficit commercial des Etats-Unis, le premier depuis le début du siècle, frappe l'opinion.

Les dirigeants ne pourraient-ils expliquer que ce déficit n'a rien d'anormal ?
Pourquoi un pays créancier du monde devrait-il vendre au dehors plus qu'il n'achète ?
De qui les Etats-Unis ont-ils reçu le droit d'investir indéfiniment des capitaux à l'étranger ?

S'il s'agit d'aider au développement des pays pauvres, il suffira d'accorder à ceux-ci, chaque année, une fraction des droits de tirage spéciaux.

En bref, la confusion entre l'équilibre des comptes extérieurs des Etats-Unis et l'excédent commercial, les négociateurs européens doivent la dissiper, afin d'éviter un malentendu fondamental sur le but à atteindre/.




Trois annexes de Raymond Aron.

a) Annexe 1 : "Expédient provisoire".
Article du 16 décembre 1971

Connally avait proposé, à Rome, une dévaluation du dollar.
Il avait même embarrassé ses interlocuteurs européens en suggérant un taux de 10%.
En annonçant, aux Açores, une dévaluation prochaine de la monnaie américaine, M. Nixon a donné un caractère officiel à une offre ou à une décision universellement connue.
Les journalistes qui se répandent en propos lyriques sur la « victoire de la diplomatie française et sur la chute de Sa Majesté Dollar témoignent d'une naïveté nationaliste et affligeante.

Les gouvernants français insistaient depuis le début de la crise sur la nécessité de cette dévaluation : en quoi ils avaient raison, mais ils ne se faisaient aucune illusion sur la portée de cette mesure.

Pour l'essentiel, pour les échanges commerciaux en particulier, dévaluation du dollar ou réévaluation du franc entraîne exactement les mêmes conséquences.

Depuis le mois d'août dernier la monnaie française (au moins le franc commercial) était liée au dollar de telle manière que seule non appréciée par rapport au cours officiel de la monnaie américaine, elle se trouvait dépréciée par rapport aux monnaies de nos partenaires européens.
Cette politique systématique de dévaluation, que j'ai maintes fois mentionnée, il se peut que M. Pompidou en ait reconnu les inconvénients et qu'il ait finalement souhaité la dévaluation du dollar afin de limiter la dévaluation du franc par rapport au mark.

Ce dernier sera cependant réévalué par rapport au dollar, au-delà de la dévaluation du dollar, ce qui laissera finalement le franc commercial français quelque peu dévalué par rapport au yen et au mark. Cet arrangement, dont j'avais dessiné les grandes lignes dès avant la rencontre de Rome, ne mérite pas que l'on illumine à Washington ou à Paris.

En contrepartie d'une dévaluation qu'ils appelaient de leurs voeux (en tant qu'hommes d'affaires, les négociateurs américains se soucient davantage des parités de change que de la méthode, dévaluation ou réévaluation, suivie pour les obtenir), les Américains ont reçu la promesse d'une ouverture de négociations commerciales avec le Marché commun.

M. Pompidou a retiré le veto maintenu par M. Schumann la semaine dernière. De plus, rien ne semble avoir été décidé en ce qui concerne les deux points essentiels du débat, taxe de 10 % sur les importations aux frontières des Etats-Unis, convertibilité du dollar.
A fortiori, rien ne figure dans le communiqué sur le sujet dés milliards de dollars à l'extérieur des Etats-Unis. Tout se passe comme si l'on faisait le pari que l'élargissement des marges de fluctuation permettra d'assurer la fixité des nouvelles parités, sans crise, sans absorption de dollars excédentaires par les banques centrales.

Je ne critique nullement l'accord conclu. M. Pompidou a raison de limiter la dévaluation du franc par rapport au mark, il a raison d'accepter l'ouverture de négociations commerciales ayant que les Américains aient accepté les concessions essentielles.
Qu'on le veuille ou non, la menace de dépression pèse plus lourdement sur l'Europe que sur les Etats-Unis et la majorité des gouvernants ou des hommes d'affaires, de ce côté de l'Atlantique, voient dans les désordres monétaires la cause majeure du péril commun.

La conjoncture imposait à M. Pompidou qui, selon l'expression consacrée, avait pris « les positions les plus dures », d'apporter lui aussi sa contribution à ce que les commentateurs appellent un accord partiel.

II a, en effet, consenti à traiter isolément la question des parités et à reporter à des temps meilleurs la question de la convertibilité et de la taxe de 10 %, ce qui répond exactement aux thèses américaines (à moins, encore une fois, que des engagements secrets n'aient été pris).
En contrepartie, le président français a obtenu un succès de prestige qui comble d'aise certains journalistes officiels : c'est au président français que le président américain a réservé la communication publique d'une dévaluation dont personne ne doutait plus depuis des semaines.

Le président Nixon n'a pas eu tort de penser que l'opinion française serait plus s e n s i b l e aux apparences qu'aux réalités, en particulier sur le sujet ésotérîque du système monétaire. Jusqu'à présent, les négociateurs français disaient non aux négociations commerciales " le couteau sur la gorge ".
Aux Açores, ils ont dit oui, et, à s'en tenir au communiqué, les Américains n'ont eu d'autre prix à payer que la révélation d'un secret de Polichinelle.

M. Nixon a toujours passé pour un bon joueur de poker.


b) Annexe 2: "Fin du premier acte".
Article du 20 décembre 1971

"La monnaie américaine n'est pas une monnaie comme les autres : pour employer une expression célèbre de George Orwell, elle est plus égale que les autres.
Non pas nécessairement par la volonté des hommes, mais par la nature des choses.
Au mois d'août dernier, il y avait eu surabondance d'offre de dollars sur les marchés au taux officiel et insuffisance de demandes.

Pour maintenir la parité, il aurait fallu que les banques centrales étrangères fussent disposées à accumuler indéfiniment des dollars.

Depuis le mois de mai, la Banque centrale de la République fédérale s'y refusait, il ne restait d'autre recours que la dévaluation du dollar.

Mais on ne dévalue pas le dollar comme on dévalue le franc ou même la livre. Dans le système monétaire d'hier et peut-être de demain, le dollar, en tant que monnaie de l'économie la plus puissante du monde, tient une place hors du commun.

Toutes les parités monétaires étaient remises en question le jour où la valeur du dollar devenait objet de spéculation (aux deux sens de ce mot). Les dirigeants des pays industriels se plaignaient à juste titre des déficits de la balance des comptes des Etats-Unis ; ils envisageaient aussi avec inquiétude les conséquences d'une modification des parités monétaires.

Si la revalorisation d'une monnaie réduit le coût des importations, elle accroît celui des exportations, elle risque donc de freiner ces dernières et, en période de récession, d'accroître le chômage.

Du jour où les Américains se résignaient à dévaluer leur monnaie par rapport aux autres, les positions se renversaient

Ils avaient un intérêt apparent à un taux élevé et les Japonais ou les Européens à un taux aussi faible que possible.

De plus, les pourcentages d'appréciation des diverses monnaies par rapport au dollar ne pouvaient pas être les mêmes.

Les discussions portaient donc sur deux questions :
- la dévaluation du dollar serait elle obtenue par une modification de la définition en or du dollar ou par une revalorisation des autres monnaies ?
- Quelles parités nouvelles s'établiraient entre les diverses monnaies ?

A Rome, puis aux Açores, les Américains avaient accédé à la demande française et européenne d'une dévaluation du dollar par rapport à l'or.
Il s'agissait donc, pour les Français et les Européens, non d'obtenir cette dévaluation mais de la limiter, puisque M. Connally avait proposé 10 %, taux que M. Giscard d'Estaing et son collègue italien ne voulaient pas accepter.

D'un autre côté, la revalorisation du mark flottant par rapport au franc commercial dépassait 10 %, ce qui excédait le pourcentage tolérable.
Le compromis de Washington donne aux négociateurs américains à peu de chose près ce qu'ils souhaitaient en fait de parité monétaire.
Il n'en résulte pas que les Européens aient subi une défaite, pas plus qu'aux Açores il n'y avait eu victoire française et défaite américaine.

Si l'on admet que les parités des monnaies européennes et japonaise avaient été mal calculées en 1949, ou qu'elles étaient devenues irréalistes — ce qui paraît peu contestable — les Américains n'avaient pas tort de réclamer les modifications des parités monétaires.
La surcharge de 10 % leur donnait un moyen de pression utile sinon indispensable.

Le réalignement de décembre 1971 semble donc bien une des conditions nécessaires à une réorganisation du système monétaire international."


c) Annexe 3 : "D'un extrême à l'autre".
Article du 28 janvier 1972

"Pendant des années, les économistes d'outre-Atlantique, les conseillers du président nous répétaient infatigablement : « Le dollar est aussi bon que l'or ! »

Les uns arguaient que la valeur de l'or se fondait sur celle du dollar, les autres que la puissance industrielle des Etats-Unis garantissait la valeur du dollar mieux que la superstition séculaire — celle de la relique barbare.

Ces propos tendaient à justifier le refus de modifier le prix de l'or ou la parité du dollar par rapport à l'or, comme on voudra dire.

Depuis août 1971, tout est changé et, avec l'étrange mobilité, caractéristique de l'opinion américaine (experts inclus), la dévaluation de la monnaie américaine, naguère inconcevable, est devenue une mesure technique, conforme à la décence et aux bonnes moeurs, qui ne touche ni à la respectabilité ni au prestige de la République américaine.

Pourquoi cette conversion ?

Avant tout à cause du déficit de la balance commerciale qui paraît d'autant plus scandaleux que l'excédent des ventes au-dehors sur les achats passait pour acquis une fois pour toutes, constant depuis le début du siècle.
Dès lors que les Etats-Unis importent plus qu'ils n'exportent, il faut bien qu'il y ait « quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark » :
- surévaluation de la monnaie américaine et
- pratiques illégitimes des autres pays.

Le rétablissement de l'excédent commercial étant promu au rang d'objectif prioritaire, les taux de change perdent toute signification autre qu'économique.

La dévaluation du dollar par rapport au mark ou au franc français n'entraîne aucune humiliation, elle n'équivaut pas à une défaite, elle ne témoigne plus d'un affaiblissement relatif : elle contribue à rétablir un ordre perturbé.

Bien plus, c'est moins le dollar qui est dévalué que les autres monnaies qui sont réévaluées et qui abandonnent les avantages exorbitants d'un taux de change irréaliste.

Avec répugnance, on finit par consentir à une dévaluation du dollar par rapport à l'or.
Mais cette répugnance tient moins au refus de prononcer le mot de dévaluation qu'à l'hostilité persistante à l'égard du métal précieux.

L'accord de Washington est essentiellement précaire:
- il laisse en suspens le problème de la convertibilité du dollar au Fonds monétaire ;
- il ne garantit pas que la prétendue parité de la monnaie américaine sera en cas de besoin défendue par les autorités de Washington.

Il consacre donc à mon sens pour la phase prochaine plutôt la flexibilité que la fixité des taux de change.

Les marges acceptées de fluctuation indiquent déjà une distance par rapport à la conception de Bretton-Woods.
La façon de penser des Américains et la sagesse conventionnelle ont changé du tout au tout.

Peut-être le but lui-même n'a-t-il pas changé.

Au cours des quinze dernières années, les Etats-Unis continuaient à exporter des capitaux à long terme, en dépit du déficit de leur balance des paiements, les banques centrales étrangères accumulant des créances en dollars à court terme.
Les banques centrales ont finalement refusé une accumulation supplémentaire.

Du coup, les dirigeants américains, consciemment ou non, ont cherché un autre moyen : pour continuer à investir au-dehors, il faut un excédent commercial.
D'où les calculs fantaisistes, sous leur rigueur apparente, de la dévaluation nécessaire pour provoquer un renversement de onze milliards de dollars dans le solde des mouvements de marchandises.

Si la dévaluation actuelle ne suffit pas, qu'on ne s'y trompe pas. il pourrait y en avoir d'autres : il n'y a que le premier pas qui coûte ! "



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