Paris, le 20 novembre 2011.




1. La rhétorique.

On voudrait que les socialismes - la démocratie sociale que nous connaissons en est un type - soient des formes atténuées des communismes, voire n'aient rien à voir avec ces derniers.

En vérité, ils sont pires comme s'y attendaient qu'ils le seraient, par exemple, Adolphe Thiers, 1848 ou Vilfredo Pareto dans la décennie 1890,

Ils sont pires, en particulier,
car ils n'appellent pas "chat" un chat, mais "chien" ... Les communistes font certes de même, mais c'est plus pataud, moins insidieux.

C'est ainsi qu'ils sont pires car ils dénomment en effet "incivilités" des violences éhontées faites aux personnes, "justice sociale" l'injustice, "dépenses fiscales" des vols légaux d'un montant moindre que le montant attendu, pour ne pas parler des "techniciens de surface" ou des "agents d'ambiance" pour quoi aucune "traduction" de bon aloi en "non socialisme" n'est disponible.

Et tout cela est destiné à faire imaginer, rêver ou cauchemarder selon les sensibilités, les uns et les autres pour mieux les conditionner.


En d'autres termes, les destructions qu'occasionnent les socialismes commencent par celle du sens des mots, par la rhétorique au mauvais sens du mot, et s'y articulent.

Aussi faut-il en finir avec cette rhétorique ... au mauvais sens du mot.


2. La rhétorique de la monnaie.

La rhétorique au mauvais sens du mot dans le domaine de la monnaie est particulièrement développée et destructrice comme nous pouvons le constater aujourd'hui, et comme chacun devrait s'en rendre compte étant donnée la réalité à quoi elle a finalement contribué à conduire.

Malgré cette réalité, certains continuent à soutenir, explicitement ou non, par exemple, qu'une banque centrale - la banque centrale européenne par exemple - est un "facteur de stabilité économique" (cf. Selgin, 2012) et que, sans banque centrale, tout irait à vau-l'eau, ce serait pis...

Dans le meilleur des cas, ils taisent dans leur prétendu raisonnement pour parvenir à ce jugement, que la banque centrale est un monopole étatique obligatoire, donc violent.
Et ils n'hésitent pas à dire que, dans les autres domaines économiques sur quoi ils s'apesantissent, les monopoles sont déstabilisants, des facteurs d'instabilité.
Et ils ne se rendent pas compte du chaos intellectuel où les propos qu'ils tiennent les situent.

Dans le pire ? N'en parlons pas trop. 
Disons qu'ils font des arabesques sur le thème de "la monnaie, un bien pas comme les autres" ... dont les hommes de l'Etat doivent être maîtres.


3. Qu'est-ce que la monnaie ?

Dans le Journal des économistes, Joseph Garnier écrivait en 1864 :

"La notion de la monnaie est une des plus fondamentales en économie politique [...]
L'idée qu'on s'en est faite a conduit aux formidables erreurs du système mercantile et de l'exclusivisme commercial, aux altérations et spoliations de plusieurs siècles de générations, au papier monnaie qui a fait tant de ruines dans le passé et qui est encore une plaie de l'économie contemporaine" ( J. Garnier, 1864, p.253)

Peu de choses ont changé dans le bon sens depuis lors en dépit de la longue série de changements tant techniques que scientifiques qui ont vu le jour, jusqu'à aujourd'hui inclus.

Il faut se rendre à l'évidence : l'idée de la monnaie est fondamentalement ravagée par la rhétorique et la réglementation que celle-ci propulse. 
Dans un billet précédent du 17 octobre 2011, j'ai déjà eu l'occasion de le signaler.

Mais la réglementation est multiforme et il convient de cibler son plus gros vecteur, à savoir la comptabilité bancaire.


4. Il y a comptabilité et comptabilité. 

La comptabilité bancaire actuelle est une comptabilité réglementaire dont les manipulateurs n'ont tiré les conséquences
ni de l'interdiction de la convertibilité intérieure en monnaie or des billets et dépôts à vue bancaires - i.e. des "substituts de monnaie bancaires" (S.M.B.) comme les dénommait avec perspicacité Ludwig von Mises -, dans la décennie 1930,
ni de l'abandon de la convertibilité extérieure depuis 1971-73.


Curieusement, les "substituts désormais ... de rien", au lendemain des interdictions, sont restés inscrits, comme si de rien n'était, au passif du bilan des banques,
au passif du bilan des  banques centrales en ce qui concerne les billets dont celles-ci ont, chacune, reçu le privilège de monopole d'émission,
et en ce qui concerne les dépôts à vue, au passif du bilan des banques de second rang .

Et certains ont cru se tirer de ces mauvais pas en y voyant des dettes des banques, des créances de ceux qui en sont titulaires sur ces dernières.
Jacques Rueff avait mis le doigt sur le point à l'occasion de la perspective, à la fin de la décennie 1960, de l'allocation des droits de tirages spéciaux (D.T.S.) par le Fonds monétaire international en dénommant « néant habillé en monnaie » ceux-ci.

Hier, parler de monnaie, de crédit et de liquidité situaient du côté "actif" du bilan, parler des "substituts de monnaie bancaires" situaient du côté "passif"...
Aujourd'hui, liquidité et crédit situent du côté "actif" et "substituts de rien bancaires" - "billets" et "dépôts" bancaires - du côté "passif".


Ce qu’on dénomme « monnaie » aujourd’hui n’est donc pas comparable à ce qu’on dénommait ainsi il y a un siècle.
La monnaie au sens d’hier n'existe plus car elle a été détruite entretemps.

De fait, ils se situent d'abord "hors droit"... et, sans se soucier des contradictions qui leur échappent, ils font allusion à des notions juridiques (créances - actifs - pour les uns et dettes pour les autres autres) qui ont perdu toute signification.


Aujourd’hui, "monnaie" est le nom donné à l’ensemble des billets et des dépôts bancaires.
Celui-ci a toujours une contrepartie comptable bancaire mais cette contrepartie ne saurait avoir la signification de "couverture" qu'elle avait antérieurement …

Il y a un siècle, « monnaie » désignait la monnaie or ou argent et les billets émis, voire les dépôts bancaires, i.e. les « substituts de monnaie bancaires » convertibles en or ou en argent.
Et les S.M.B. étaient couverts comptablement dans une certaine proportion par la monnaie or ou argent.


La réglementation qu'est l'interdiction de la convertibilité des S.M.B. ne doit pas cacher le fait que les règles de la comptabilité bancaire n'ont pas été modifiées en conséquence et créer des illusions ou fait entrer dans la magie.

La monnaie ne procède plus du droit, mais de la comptabilité réglementaire et d'une fixation a priori sans raison de la structure de l'actif comptable.


En toute rigueur, on ne devrait plus parler de "monnaie".
C'est une hérésie comptable qui y dispose.
C’est un abus de langage qui atteste de l’abus de droit ou du coup d’Etat qu'a été l’interdiction de convertibilité.

La modification de la réglementation bancaire en matières de convertibilité et de couverture comptable, appuyée sur une constance des règles de la comptabilité bancaire, contre toute attente, a contribué en effet au
déplacement du sens du mot « monnaie » au XXème siècle .

Comment peut-on voir dans les billets et les dépôts bancaires, des créances des agents économiques sur les banques, des dettes de celles-ci ?
Le prétexte qu'ils sont restés inscrits au passif du bilan des banques est un leurre qui dure depuis l'interdiction de convertibilité.



La comptabilité bancaire cache aujourd’hui une réglementation qui fait qu'elle est différente de la comptabilité du passé quoique son apparence n'ait pas été modifiée.
Elle donne lieu à soi seule à une rhétorique au mauvais sens du terme qui se répercute sur la compréhension que chacun peut avoir de la monnaie.
 

En définitive, nous vivons aujourd'hui les effets à long terme des interdictions de la convertibilité et de la cuisine inadmissible à quoi celles-ci ont donné lieu et dont est issu ce qu'on dénomme l'euro.


5. L'échange synallagmatique.

Il faut réhabiliter l'échange synallagmatique comme concept d'analyse économique central et ne pas le laisser caché par le concept de "marché" tant perverti ou ceux, fondamentalement comptables, d'"exportations" ou d'"importations".

La "valeur économique" résulte de l'échange synallagmatique et de rien d'autre.
En particulier, elle ne résulte pas de "consommations obligatoires", ni de "productions subventionnées" par l'Etat.

Quand les prix en monnaie des biens résultent d'échanges libres (cf. Pareto, 1896/97), ils sont des indicateurs de la "valeur économique" des biens, ils informent sur celle-ci et permettent à chacun d'en tirer des conséquences.

Il ne faut pas tomber dans le piège rhétorique qu'il y aurait des biens échangeables ou "marchands" et des biens qui ne le sont pas et qui sont donc "non marchands".
Il faut s'opposer à ce que les hommes de l'Etat ou des entreprises qu'ils privilégient disent qu'ils produisent des "biens non marchands" et qu'ils imposent leurs consommations.

Il faut seulement reconnaître que l'échange est une action humaine comme une autre - comme le sont la production, la consommation, etc. -, "qu'on ne fait rien sans rien", que l'échange fait intervenir des ressources - à commencer par du temps - dont dispose chacun et qu'à ce titre, l'échange est coûteux, comme toute action économique d'ailleurs.

Alors ce qu'on dénomme "monnaie" aujourd'hui n'est plus magique, mais retrouve sa raison d'être. 
La "monnaie" a en effet contribué, sans que personne ne le voulût d'une façon centrale et délibérée, à diminuer le coût de l'échange. 
Et ce n'est pas fini car le coût résiduel atteint n'est pas  nul.

Seulement, à cause de la pluie de réglementations nécessairement aveugles qui s'est abattue au XXème siècle sur la "monnaie", ce coût est largement supérieur à ce qu'il devrait être.
Et que de "beaux esprits" aient pris le soin de ne plus parler de "monnaie", mais de "liquidités" n'y a rien changé.


6. Ne pas les écouter.

A l'opposé, les économistes socialistes, à commencer par Léon Walras au XIXème siècle, mettent à l'écart sinon le concept d'acte d'échange, au moins celui de "coût d'échange" ou, à défaut,  le supposent "nul", pour résoudre plus aisément leurs systèmes d'équations linéaires en quoi ils décomposent l'économie.
Certes, aujourd'hui, beaucoup d'entre eux ont abandonné la théorie mathématique des systèmes en question et préfère faire confiance à la topologie, mais cela ne change rien : soit le coût d'échange est mis de côté, soit il est supposé nul.

Vilfredo Pareto, successeur de Walras à l'université de Lausanne, avait remis en jeu l'échange dans toute sa réalité dans son cours (1896-97), mais sa pensée a été déformée par le "Pareto revival" aux Etats-Unis, à partir de la décennie 1930, à l'instigation d'économistes émigrés d'Europe (cf. cet excellent texte de Cot et Lallement, 2007).

Irving Fisher avait aussi affirmé son rôle avec son "équation des échanges" (1911), mais celle-ci a été mise en pièces par les macroéconomistes à partir de la même décennie 1930.

Ne parlons pas de John Maynard Keynes qui n'a pas hésité, dans sa prétendue Théorie générale... (1936) à laisser de côté le concept et à parler de "liquidité" plutôt que de monnaie, à confondre "liquidité" et monnaie !
Sa confusion a été renforcée depuis lors et est, aujourd'hui, d'une actualité brûlante : il y aurait un manque de liquidité !

Ne parlons pas non plus de Milton Friedman (1956) et des monétaristes qui ont eu l'audace de remplacer dans l'équation fisherienne les "échanges en volume" par le "revenu réel", indicateur de la production !

Ne parlons pas enfin  des économistes néo classiques français qui, loin de prendre en considération toute la mesure de l'acte d'échange dans l'économie, affublent, certes comme leurs collègues étrangers, les droits de propriété ou le droit des contrats qui l'encadrent, d'"imperfections" - quand ils n'observent pas dans l'organisation économique depuis Hicks (1935) des "frictions" -.
Seulement, ils donnent, en sus, pour dénomination générique aux unes et aux autres la dénomination "coût de transaction" qui est un merveilleux anglicisme. 
Ils oublient qu'en français, la transaction n'est qu'un moment déterminant de l'échange, celui qui suit le contact des deux parties, mais précède l'accord et le prix et le règlement/livraison, si tant est qu'il y aura accord.





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