A Paris, le 4 avril 2012.



Les hommes de l'Etat n'ont pas été les derniers, au XXè siècle, à ravager le domaine de l'économie qu'est la monnaie.  Ils l'ont fait en interdisant la convertibilité en monnaie or des substituts de monnaie bancaires que sont les billets et les dépôts du même nom.

Des économistes s'en sont aussi chargés : ils l'ont fait en perpétuant des visions malencontreuses de la monnaie (en termes de "fonctions" et ou de comptabilité bancaire réglementée) et en introduisant des magiques (comme, par exemple, celle de la monnaie "liquidité absolue").

Les uns et les autres se sont d'ailleurs retrouvés - pour autant qu'ils étaient séparés, ce qu'il est difficile de croire tant les uns conseillaient les autres...- et se sont épaulés pour construire, par exemple et en particulier, ce qu'on dénomme aujourd'hui "monnaie euro".

Dans le Journal des économistes, Joseph Garnier écrivait en 1864 :

"La notion de la monnaie est une des plus fondamentales en économie politique [...]
L'idée qu'on s'en est faite a conduit aux formidables erreurs du système mercantile et de l'exclusivisme commercial, aux altérations et spoliations de plusieurs siècles de générations, au papier monnaie qui a fait tant de ruines dans le passé et qui est encore une plaie de l'économie contemporaine" ( J. Garnier, 1864, p.253)

Les erreurs continuent, voire se sont accélérées depuis lors.
Peu de choses ont changé dans le bon sens en dépit de la longue série de changements tant techniques que scientifiques qui ont vu le jour, jusqu'à aujourd'hui inclus.

Il faut se rendre à l'évidence : l'idée de monnaie a été encore ravagée par la rhétorique et la réglementation que celle-ci propulse. Dans deux billets précédents (des 17 octobre et 20 novembre 2011), j'ai déjà eu l'occasion de le signaler, je n'y reviens pas.


1. La monnaie est mondiale.

La monnaie est, par principe, qu'on le veuille ou non, mondiale. 
Mais c'est méconnu.
 
Ce qu'on dénomme "monnaie" n'est en effet rien d'autre que ce qui contribue à diminuer le "coût d'opportunité de l'échange synallagmatique présent", autre considération mondiale.


Encore faut-il posséder dans sa boite à outils explicatifs ce concept de "coût" pour comprendre la définition de la monnaie donnée.
Ce qui n'est pas "monnaie courante"...
(cf. ce billet du 18 mars 2012).

En général, on n'a pas l'outil car on a mis de côté, au départ, par hypothèse implicite ou non, l'acte d'échange synallagmatique présent de l'être humain, à l'image de ce que font, directement ou non, beaucoup d'économistes qui préfèrent privilégier aux actes de l'être humain les résultats des actes - qu'ils font d'ailleurs transiter par les concepts d'offre et de demande -.
Ils croient à tort que, pour que leur science soit une science, il faut mettre de côté, au départ, les règles de droit (cf. ce billet du 23 février dernier).


2. La monnaie ne devrait pas être magique.

En tout état de causes, avec ces choix, on se trouve pour le moins handicapé pour définir et expliquer ce qu'il faut entendre par "monnaie".

Qu'à cela ne tienne, on n'hésite pas à faire un peu de magie pour s'affranchir du handicap.

Soit on donne des "fonctions" à la monnaie, des "fonctions" qu'on tire d'un chapeau, mais certes pas de celui de la science digne de ce nom.
Peu importe même qu'on les ait préalablement refusées aux êtres humains, en hypothèses, en ne prenant pas en considération leurs actions : s'ils n'ont pas d'action ou d'occupation, comment pourraient-ils avoir des fonctions ?

Soit on fait référence à la "comptabilité bancaire réglementée" du moment, sans se soucier des règlementations sur quoi celle-ci est établie, de leurs changements permanents.
Mais on ne devrait pas s'étonner alors, comme c'est le cas général, qu'on se heurte à un problème de définition de la quantité de monnaie (Mo, M1, M2 ou M3 ou ..., etc.).
A l'occasion, on ne devrait pas non plus parasiter ce qu'on dénomme "monnaie" par ce que peuvent cacher les considérations, d'abord comptables, de "liquidité" ou de "réserve".

Soit on investit les hommes de l'Etat de la responsabilité des tenants et des aboutissants de la monnaie...


Tout cela quand on ne la réfugie pas derrière le concept de "préférence pour la liquidité" introduit par J.M. Keynes dans la décennie 1930.

Il faut savoir que le concept est doublement pernicieux :
- il cache l'obligation qui est faite à vous et moi de pouvoir exprimer sa préférence pour la monnaie, puisqu'on est obligé d'employer la monnaie nationale (la monnaie régionale dans le cas de la "zone euro") (cf. ci-dessous),
- il cible l'attention sur une pseudo alternative entre monnaie et créances à long terme à revenu fixe en introduisant des attentes de variations des taux d'intérêt à long terme.

Soit dit en passant, cette dernière vision en termes de liquidité, plus ou moins infectée par la comptabilité bancaire réglementée, est elle-même consolidée par une vision en termes de "réserves", autre notion comptable. 
En d'autres termes, la comptabilité bancaire réglementée cannibalise ce qu'est la monnaie.
Il faut éviter de s'y perdre si on ne veut pas perdre de vue la monnaie.

Bref, la "préférence pour la liquidité" est une dénaturation de la réalité, c'est un anti concept qui fait intervenir, sans y insister, la finance dont les créances à long terme à revenu fixe sont un pâle reflet.

Autant la monnaie est ce qui contribue à diminuer le coût de l'échange synallagmatique présent, autant la finance est ce qui contribue à diminuer le coût de l'échange synallagmatique intertemporel (cf. par exemple ce texte de février 2006).


3. Ce qu'on dénomme "monnaie" est monopolisé régionalement.

Le fait est que, progressivement depuis la nuit des temps, les hommes de l'Etat ont donc régionalisé la monnaie en la monopolisant, chacun dans son territoire d'autorité, et en la rendant obligatoire sur ce territoire... 
Et cela a alimenté la perte de vue du principe de la monnaie à défaut de favoriser sa découverte.

Au XXè siècle, ils sont même parvenus à détruire le "modus vivendi" qui avait émergé bon gré mal gré au XIXè siècle et qu'était l'étalon-or, tant à l'échelon national - à partir de la décennie 1930 - qu'à l'échelon mondial - à partir des années 1971-73 - (cf. par exemple, ce billet du 8 février 2011).

Curieusement, la destruction du "modus vivendi" n'a pas donné lieu jusqu'à présent à l'échelon mondial à un phénomène du type de celui qui s'était produit dans le passé quand des décisions voisines avaient été prises à l'échelon national, par exemple, en France dans la décennie 1790 (avec les "assignats" et autres "mandats") ou dans d'autres pays au début de la décennie 1920 (hyperinflation).


4. Ne pas confondre "monnaie" et "finance".

La destruction a contribué néanmoins à faire confondre "monnaie" et "finance" en pratique et même en théorie - via la "préférence pour la liquidité" -, voire à jeter le discrédit sur ce qui les chapeaute ou les enveloppe, à savoir les "banques". 
Tout cela est venu en complément du parasitage signalé précédemment de la monnaie par la liquidité et les réserves et a ainsi constitué, à sa façon, une autre grande destruction, celle de la connaissance.



Aujourd'hui, au XXIè siècle, du fait de cette dernière tendance, existent des règles édictées en matière monétaire qui télescopent les règles édictées en matière financière et la confusion regrettable entre monnaie et finance s'avère renforcée, pour ne pas dire totale : elle transparaît dans le capharnaüm où le monde se trouve (cf., par exemple, ce billet du 6 septembre 2011).

C'est ainsi qu'en particulier, dans la zone des pays de la monnaie dénommée "euro", sont en jeu, d'un côté, ce qu'on dénomme "monnaie euro" et, de l'autre, les "finances publiques" des Etats des pays de la zone euro, voire de ceux de l'Union européenne, des finances publiques en capilotade conséquence des choix politiques depuis la décennie 1970.


Il reste que, par construction juridique approuvée à la majorité par les peuples dans la décennie 1990, les autorités monétaires de la "zone euro" sont indépendantes des "responsables" des finances publiques, i.e. des hommes de l'Etat des pays membres.

Mais, depuis quelques années, ces derniers ont essayé, par divers moyens, d'assujettir de facto - et non pas de jure - les autorités de la monnaie euro ... sans en dire quoi que ce soit à leur peuple, sans lui demander son avis via, par exemple, un vote par referendum. 

Et ils font cela, toute honte bue, après qu'ils lui ont vanté dans la décennie 1990 les mérites de l'organisation monétaire juridique qu'ils mettaient en place et, en particulier, ceux de l'indépendance de la Banque centrale européenne.

Ces derniers temps, ils semblent redoubler d'efforts dans le sens de l'assujettissement comme s'il existait une relation entre les finances publiques et la "monnaie euro" (cf. par exemple, ce billet du 10 avril 2011).

Soit dit en passant, peu importe que les formes et les quantités de monnaie soient aujourd'hui très différentes de ce qu'elles ont été dans le passé, aussi loin qu'on remonte, peu importe aussi la confusion entre "monnaie" et "finance", car le bon sens populaire s'y retrouve, le mot "monnaie" perdure d'ailleurs, certes parfois avec quelques entorses synonymiques comme "argent"' en France.
Le jour où il sera perdu, c'en sera fini de l'organisation...



5. Vous avez dit "test" ?

"Rien de plus dangereux qu'une idée générale dans des cerveaux étroits et vides ;
comme ils sont vides,
elle n'y rencontre aucun savoir qui lui fasse obstacle,
comme ils sont étroits,
elle ne tarde pas à les occuper tout entiers " (H. Taine, 1875)

Il en est ainsi de l'idée générale de "monnaie".
Les hommes de l'Etat ont ravagé la monnaie comme l'avait fait avec la France leurs prédécesseurs dont parlait Hippolyte Taine dans la citation précédente tirée de Les origines de la France contemporaine - La conquête jacobine -, à savoir les dits "révolutionnaires".

Ce n'est pas aux banques qu'il faut faire passer des "stress tests". 
Il faudrait faire passer aux hommes de l'Etat qui confondent monnaie et finance, qui réglementent l'une et l'autre en grande ignorance ou qui prennent des décisions à propos de la quantité de monnaie, des "monetary economics tests", i.e. des certificats d'études en économie politique non marxiste, non microéconomique, non macroéconomique, mais tout simplement monétaire.

Même magiques, monnaie et finance font deux. 
Rien ne justifie d'assujettir la monnaie à la finance sauf si on veut faire des mauvais coups et si on a la capacité de les faire, impunément.
Mais cela n'a qu'un temps...





Retour au sommaire.