A Paris, le 18 août 2012.



« La théorie suivant laquelle un concept désigne sa définition n'est pas améliorée lorsqu'on la combine avec l'idée suivant laquelle, dans un autre sens,  un concept désignerait son "extension". 
Deux erreurs ne font pas une vérité. 
Elles ne font que produire plus encore de chaos et de confusion. » (L. Peikoff, 1967)

Tel est le sort que connaît aujourd'hui ce qu'il est convenu de dénommer « monnaie », malgré les réalités: oui, chaos et confusion!

Expliquons-nous.


1. Ce qu'on dénomme "monnaie" aujourd'hui.

Ce qu'on dénomme "monnaie" aujourd'hui n'est plus le type de biens des siècles passés (jusqu'au XIXè inclus), même quand il était réglementé par la puissance publique.

Ce qu'on dénomme "monnaie" n'est plus un type de biens vendables sans difficulté (en quantités variables) et récurrents dans l'échange sous les formes récentes de pièces (d'alliage) de métal ou de coupures de billets en papier convertibles en or ou en argent, à taux fixe et à la demande – dénommées aussi « substituts de monnaie bancaires », pour ne pas parler des « comptes de dépôt » dans les banques – autres substituts de monnaie bancaires -.

Cette définition traditionnelle directe de la monnaie a véritablement disparu au XXè siècle, suite à de nouvelles réglementations nationales et, surtout, à maints accords internationaux contre le principe de quoi Jacques Rueff s'était élevé dès leur naissance et avait mis en garde au début de la décennie 1930, par exemple en ces termes :

"Un comité a prolongé l'oeuvre de la Conférence de Gènes, en lui donnant la base doctrinale dont était dépourvue. 
Il est connu sous le nom de Comité MacMillan, du nom de son président, et siégea à Londres en 1930 et 1931. 

On ne saurait exagérer l'importance du rapport MacMillan [cf. cette exégèse]. 
Il résume, avec une extraordinaire lucidité, toutes les tendances de notre époque. 
Il constituera, pour ceux qui l'étudieront, dans l'avenir, l'un de ces monuments les plus caractéristiques et, probablement, l'une des étapes essentielles sur la voie des catastrophes que nous sommes en train d'organiser [...]
Je retiendrai seulement l'affirmation de principe qui figure dans son introduction (p.4) :

"La caractéristique essentielle de notre époque, c'est le développement de la conscience que nous avons prise de nous mêmes.
Tant en ce qui concerne nos institutions financières que nos institutions politiques et sociales, nous pourrions bien avoir atteint le stade où un régime d'organisation consciente devrait succéder à l'ère des évolutions spontanées ...
Nous sommes à la croisée des chemins et le futur dépend de notre choix"

Je ne suis pas d'accord avec cette conclusion [...]
Le problème de l'économie organisée, c'est le problème des vagues de la mer. 
Nous connaissons les forces qui les déterminent, nous concevons les conditions auxquelles la solution du problème doit satisfaire, nous pouvons même la mettre en équation ; mais, quant à la résoudre, nous n'y saurions songer." (J. Rueff, 1932)

Soit dit en passant, Rueff a écrit cela après que, entre autres, Vilfredo Pareto se fut formalisé de la réglementation de la monnaie et eut écrit en 1896-97 que :
"La plupart des pays s'imaginent obtenir des bénéfices en réglant l'émission et la circulation de la monnaie, tandis qu'ils n'aboutissent de la sorte, qu'à détruire une somme considérable de richesses".

Pareto eut, à coup sûr, partagé le point de vue de Rueff s'il avait été encore en vie.

Par dénaturation réglementaire, ce qu'on peut dénommer la "monnaie historique" (jusqu'au XIXè siècle) a donc laissé place par la suite à des « substituts de rien bancaires », dénommés malgré tout « monnaies », qui ont ouvert la voie non pas à la "paix des monnaies" comme certains l'ont soutenu, mais à une « guerre des monnaies » sourde, du type "guerre de Troie", dont d'autres parlent aujourd'hui sans la dénommer et sans mettre le doigt sur la cause, faute de méthode et de concept, et qui, à les entendre, tiendrait davantage de la "guerre de cent ans" (l'Angleterre n'est pas un des pays de la "zone euro"...).
 

2. L'obscurantisme monétaire du XXè siècle.

Le XXè siècle a connu, en effet, deux évolutions parallèles répréhensibles et trop méconnues pour ne pas les rappeler :

- d'un côté, celle des économistes qui coupaient l'économie politique de la science juridique et de l'action humaine coûteuse et l'attachaient à une mathématique de leur choix capricieux (par exemple, la mathématique utilisée par Wald dans la décennie 1930 et qui fait le bonheur des théoriciens de l'"équilibre économique général" est très différente de la mathématique montée en épingle dans le même domaine par Debreu et consorts à partir de la fin de la décennie 1950);

- de l'autre, celle des politiques qui réformaient la réglementation de la monnaie tant au niveau national qu'au niveau international (à partir de la "conférence de Gènes" en 1922).

Et telles l'aveugle et le paralytique, elles se sont données la main et ont cheminé sur la voie de la contrainte de vous et moi qui a fait passer l'Occident
- de monnaies nationales réglementées -or ou -argent ou de "substituts de monnaie bancaires" convertibles en or ou en argent à taux fixe, à la demande (en 1912),
- à des monnaies réglementées nationales ou régionale - l'euro, par exemple -, "substituts de rien bancaires" (en 2012).

Elles ont même parsemé le chemin d'institutions internationales, sans antécédent et, par conséquent, originalités du XXè siècle, du type "Banque des règlements internationaux" (fin décennie 1920), "Fonds monétaire international" (mi-décennie 1940) et, tout nouveau, "Mécanisme européen de stabilité" (2012), tous en conformité avec l'idéologie du Comité MacMillan.

Soit dit en passant, le dernier type n'a rien à envier à la transposition du principe des "sociétés de caution mutuelle"  sinon que sont en question des "dettes souveraines" et non pas des dettes privées, et du "long terme" et non pas du "court terme", comme pendant la guerre de 1914-18...


3. Des décisions.

Hormis la référence à des doctrines monétaires erronées ou bien à l'envahissement de la pensée économique par la pensée socialiste, rien ne justifie les décisions prises par les gouvernements des Etats des pays de l'Occident tout au long de la période du XXè siècle qui a suivi la guerre de 1914-18, en matière de monnaie.

Ces décisions peuvent se résumer à deux grandes interdictions et une fusion :

- dans la décennie 1930, interdiction de la convertibilité – dite « intérieure » - des « substituts de monnaie bancaires » en monnaie or qu'étaient alors les billets et les comptes de dépôts bancaires détenus par les nationaux et qui devenaient ainsi, pour eux, des « substituts de rien » ;

- au début de la décennie 1970, en 1971-73, interdiction de la convertibilité – dite « extérieure » - des « substituts de monnaie bancaires » en monnaie or détenus par les étrangers et qui devenaient ainsi, pour eux aussi, des « substituts de rien » ;

- à partir de la fin du XXè siècle, en 1999-2001, fusion de monnaies nationales réglementées de certains pays d'Europe en une monnaie régionale réglementée nouvelle dénommée « euro » : ainsi a disparu le franc français, (nom de la) monnaie nationale réglementée de la France ...

Soit dit en passant, il faut avoir à l'esprit que ces interdictions ont pu avoir des effets coercitifs souhaités par ceux qui les infligeaient car elles étaient adossées à l'obligation antérieure faite aux nationaux de ne pas refuser, mais d'accepter ou d'utiliser ce qui était dénommé « monnaie ».

Il est à remarquer qu'à la différence de la décision de fusion des monnaies qui a donné lieu à un échange de billet par les banques, les décisions d'interdiction n'ont donné lieu à aucun changement de billet ! Tout s'est donc passé comme si rien ne changeait ! A qui le crime profitait-il?

Il est aussi à remarquer qu'aucune des décisions n'a donné lieu à une réforme des comptabilités bancaires comme si, là encore, rien ne changeait et, surtout, comme si la comptabilité bancaire était un point de départ homogène et non pas un résultat des échanges de biens en propriété de vous et moi et des prix en monnaie convenus en conséquence.

Le fait est que les comptabilités bancaires, réglementées nationalement, varient d'un pays à un autre et il est vraisemblable que, sans réglementation, elles convergeraient.

Et certains de s'interroger aujourd'hui, en toute naïveté feinte ou involontaire, sur l'or qui est détenu par les banques et qui reste enregistré à l'actif de leur bilan.


4. Derniers faits en date.

Derniers faits en date tout autant injustifiables :

- les décisions qui ont été prises par les dirigeants de la Banque centrale européenne en matière d'achats de créances sous pression des gouvernements des pays membres de la zone euro quoique, par statuts, la Banque soit indépendante de ces derniers ;

- le nouveau traité qu'est le « mécanisme européen de stabilité » (M.E.S.), qui institutionnalise la « facilité européenne de stabilité financière » (F.E.S.F.) créée en 2011 et dont le but explicite est donné dans son article 3 en ces termes:

Le M.E.S. a pour but de mobiliser des ressources financières et de fournir, sous une stricte conditionnalité adaptée à l'instrument d'assistance financière choisi, un soutien à la stabilité à ses membres qui connaissent ou risquent de connaître de graves problèmes de financement, si cela est indispensable pour préserver la stabilité financière de la zone euro dans son ensemble et de ses États membres.
A cette fin, il est autorisé à lever des fonds en émettant des instruments financiers ou en concluant des accords ou des arrangements financiers ou d'autres accords ou arrangements avec ses membres, des institutions financières ou d'autres tiers.

Je doute qu'il y ait M.E.S. et pas M.E.S...S. (cf. ce billet de février 2012).

- les propos tenus, à diverses occasions, par le nouveau gouverneur de la Banque centrale européenne qui tendent à s'articuler sur sa conception de ce que doit être l'euro (cf. ce billet par exemple) et non pas sur les statuts de la Banque qui ont été, certes indirectement, votés par les peuples dans la décennie 1990, et sans que ceux-ci le sachent, en aient conscience ou les comprennent bien, et qui disposent ce que la Banque doit faire... (cf. par exemple ce texte).

Ainsi, malgré les apparences, l'euro d'aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec l'euro de 1999-2001.
Si les formes tangibles de ce qu'on dénomme la "monnaie euro" sont les mêmes (pièces, billets et comptes de dépôt bancaires), son organisation règlementaire a profondément changé dans un sens en grande partie ignoré par vous et moi (... et ne peut que l'être, cf. par exemple ce qui est dit concernant la situation financière hebdomadaire du système européen des banques centrales) et qui est en passe de l'être encore davantage.

Cette évolution monétaire n'est pas sans rappeler l'autre, celle du XXè siècle dont, en définitive, elle procède, mais qui s'est étalée sur près d'un siècle au lieu d'une dizaine d'années.


5. De l'échange présent.

Il reste que, quand ils n'en résultaient pas directement, tous ces faits et décisions ont contribué et contribuent à couper la monnaie de l'échange de vous et moi dans un contexte de droit, i.e. à couper la monnaie du coût de l'échange synallagmatique ou dépersonnalisé présent, raison d'être de la monnaie (cf. résumé ci-dessous) ;
                                                 
                                          Résumé

1) L’être humain échange avec ses semblables des choses en propriété.
L'acte d'échange de l'être humain n’est pas l'observation à quoi s’attachent les théories économiques non autrichiennes, qu’elles fassent intervenir le concept de marché ou refusent de le faire, même quand elles en arrivent à faire intervenir le coût de l'échange, qu'elles dénomment pour l'occasion, en France, par l'anglicisme « coût de transaction ».

Soit dit en passant, le coût de l’échange est généralement dénommé en français, en termes malheureux, « coût de transaction », expression anglicisme.
Le coût en question est une variable de la théorie non autrichienne qui fait abstraction de l'action humaine.
Pourtant, la transaction est en français une phase ou un moment de l’échange, celle du "débat" entre les opérateurs, du marchandage, c’est la bonne traduction de « bargaining » en anglais (cf. Cross, 1965).

L'échange est une action humaine coûteuse, à commencer par prendre du temps qu'on aurait pu consacré à faire autre chose.
Dans un monde de droit, l'échange est conclu après un déroulement en plusieurs phases : rencontre des échangistes, débat/transaction, accord sur prix en monnaie et quantité  de bien – sur quantité à donner ou à recevoir - par chaque échangiste, voire livraison/règlement.

Si pas d'accord des volontés, l'échange n'est pas conclu, il n'y apas de prix en monnaie....

Soit dit en passant, à l'accord des volontés, au "marché conclu", on peut faire correspondre une première égalité arithmétique : égalité des quantités offerte et demandée par les échangistes.
L'égalité procède alors du concept de marché.
On peut faire correspondre une seconde égalité arithmétique qui porte sur les valeurs données aux taux d'échange des quantités.
L'égalité porte sur la valeur donnée par l'un au taux d'échange du bien qu'il cède et la valeur donnée par l'autre au taux d'échange du bien qu'il reçoit : elle reçoit même un nom, celui de « prix ».

On peut aussi faire correspondre un équilibre plutôt qu'une égalité arithmétique.
Entre en jeu le concept de "forces du marché d'un bien". 
Il s'agit d'un équilibre transposé de la mécanique et faisant intervenir deux forces de sens opposées : équilibre de la demande du marché du bien - qui diminue avec le prix en monnaie, loi de demande du marché - et de l'offre - qui augmente avec le prix en monnaie, loi d'offre du marché -.

Il reste que l’échange de choses en propriété n’est pas l'action à quoi s’attachent les économistes non autrichiens, qu’ils fassent intervenir le concept de marché ou le négligent.
Il n’est pas non plus comparables aux activités que ces doctrinaires, en définitive dans l’impasse, commencent à prendre en considération : activités productives, appropriatrices ou destructives.

L'échange se fait en général entre deux personnes juridiques – physiques ou morales - qui appliquent et respectent les règles du contrat, ce qui amène à parler d'échange synallagmatique si échange en tête à tête et échange dépersonnalisé sinon (cf. Douglas North)
Curieusement, des économistes parlent d'échange bilatéral mais jamais d'échange synallagmatique comme s’ils voulaient s’affranchir, une bonne fois pour toutes, de la science juridique.

La caractéristique de la propriété des choses est rarement évoquée avec insistance hors la théorie économique autrichienne.
Au mieux, les conséquences évidentes n’en sont pas tirées immédiatement, mais parfois longtemps après….
Pourtant, sans propriété, il n’y aurait pas échange… (malgré ce qu’en disent certains économistes par exemple Skaperdas, 1992 « Coopération, conflit et absence de droit de propriété »)

L'échange est un des effets de l’application et du respect de la règle de la propriété, sinon le premier (sur ce point, Rueff reprend Fisher, en 1927 ; Demsetz insiste sur le point en 1967).

Pris tous ensemble, les actes d'échange définissent la catallaxie (Mises ou Hayek).
La catallaxie recouvre autant des échanges de gré à gré, synallagmatiques, que des échanges dépersonnalisés sur des marchés organisés ou sur des marchés théoriques.

Comme toute activité humaine, l’échange de choses en propriété est évalué coûteux par les parties.  Le coût de l’échange est un coût d’opportunité. C’est le revenu qu’on abandonne à employer toutes les ressources qu’on emploie pour échanger et qui pourraient être transformées dans une autre activité et rapporter le revenu en question - en n’échangeant pas, mais en produisant …
Au minimum, l’échange prend du temps, facteur praxéologique ou ressource... par excellence de chacun, sur le stock de temps dont dispose chaque échangiste, un temps qu'il aurait pu  employer à faire autre chose.

Soit la transaction débouche sur un accord, soit elle ne débouche pas.
Si elle ne débouche pas, c'est que le coût de l'échange est trop élevé pour au moins une des parties, il n’y a pas accord et, en conséquence, il n’y a pas de prix en monnaie..
Si elle débouche, il y a accord sur les quantités des choses et, par conséquent, sur le prix en monnaie.
En tous les cas, le coût de la transaction n’est qu’un aspect du coût de l’échange qui y contribue.

Soit dit en passant, le coût de transaction des non autrichiens est un concept qui, selon certains d'entre eux, soulève des difficultés (cf. par exemple Allen 1999).
Il en est ainsi, en particulier, pour la double raison que l’action humaine n’est pas prise en considération en tant que telle par les théories non autrichiennes et que les effets des règles de droit sur l’action d’échange ne le sont pas plus a fortiori.
Pour résoudre les difficultés créées par ces hypothèses insanes, il a été introduit des « imperfections » du droit de propriété ou du contrat comme si des règles ou leur « gestion » pouvaient être envisagées de cette façon…

2. Une évidence oubliée.
Si l'un ou l'autre des propriétaires estiment le coût de l’échange de son bien trop élevé, ils n’échangent pas, il n’y a pas d’échange.

On dira alternativement - en rhétorique, faute du concept de coût de l'échange - que :
a) – chaque propriétaire n’a pas la capacité ... d’échanger, d’offrir ou de demander, de vendre ou d’acheter ou, si on préfère,
- n’a pas le droit d’échanger,..
- n’a pas la faculté d’échanger...
- n’a pas la puissance d’échanger...
- n’a pas le pouvoir d’échanger...

b) – le propriétaire n’est pas capable, on est incapable d’échanger, de vendre ou d’acheter,
- une des choses au moins n’est pas échangeable,en anglais d'aujourd'hui "not tradable",
- il n’y a pas échangeabilité des propriétés,
- il n’y a pas de prix d’échange imaginable.

c) - il y a des obstacles, des barrières, des frictions à l’échange.
d) - l’échange n’est pas possible, est impossible.

A l’opposé de l'hypothèse précédente, si les propriétaires n’estiment pas le coût de l’échange trop élevé, si le coût d'opportunité de l’échange n’est pas estimé trop élevé, il peut y avoir échange.

Même rhétorique :
a - il y a capacité d’échanger, d’offrir ou de demander, de vendre ou d’acheter,
- faculté d’échanger, etc.

b - « on » est capable, on n’est pas incapable d’échanger, de vendre ou d’acheter,
- les deux choses sont échangeables, tradable goods
- il y a échangeabilité,
- il y a des prix d’échange imaginables.

c - il y a des obstacles, des barrières à l’échange, des frictions jugés surmontables,
d - l’échange est possible, n’est pas impossible,


6. Monnaie et liquidité.

Les faits et décisions rappelés ont aussi contribué et contribuent à faire confondre monnaie et liquidité, via la notion d'« épargne nouvelle » et les taux d'intérêt attendus avec incertitude.
Tout s'est passé comme s'il fallait polariser l'attention sur un mot nouveau, le mot "convertibilité" n'ayant plus droit de cité, et ce fut "liquidité" l'élu. 
Et il faut en constater les dégâts aujourd'hui.

Avec la notion de « liquidité » qu'il a introduite dans la Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie - et sur quoi s'interroge John Hicks, en particulier, en 1962 -, J.M. Keynes a contribué à couper l'un des fils du lien entre la monnaie et l'échange présent.

A partir de sa stupidité, répétée à l'envie jusqu'à aujourd'hui inclus, selon quoi "la monnaie est un lien entre le présent et le futur", il s'est efforcé de créer à la place un lien entre la notion d'« épargne nouvelle », les « taux d'intérêt » et la monnaie qu'il dénomme pour l'occasion « liquidité » et dans quoi il voit, à l'occasion, la "liquidité absolue". 

Le « marché de la monnaie » de la théorie de Keynes dont John Hicks a proposé en 1937 une représentation géométrique des équilibres indéterminés (la fameuse « courbe LM » qui a fait florès dans les manuels de macroéconomie jusqu'à aujourd'hui inclus en France comme ailleurs), n'est en fait, étant données les autres hypothèses, qu'un « marché de la liquidité » aux mains de l'offre de monnaie, supposée exogène, et non pas le marché de la monnaie que veulent bien dire les macroéconomistes (monétaristes inclus)...


Dans la foulée, a aussi fleuri la notion de "réserves" pour désigner
- soit les dépôts des banques de second rang à la banque centrale qui les met en tutelle,
- soit les dépôts des personnes juridiques d'un pays auprès des banques d'autres pays, voire d'institutions internationales (à cet égard, on parlera des "réserves officielles" ou ...internationales"- "réserves publiques de change" dans le vocabulaire français d'il y a quelques décennies...- quand les personnes juridiques en question sont des Etats, voire des institutions internationales).
En d'autres termes, au lieu de "substituts de rien bancaires", on parlera de "réserves".

Le comble a été atteint à partir de la décennie 1970 quand il a été question de "liquidités internationales" et quand ces dernières ont englobé les "réserves" du même tabac...

Reste que le mot "solvabilité", de même nature que le mot "liquidité", voire que le mot "réserve", est resté jusqu'à présent préservé des manipulations voyantes même s'il a donné lieu, entre autres, à une expérience regrettable ces dernières années, à savoir celle des "subprimes"...


7. Monnaie et finance.

Les faits et décisions rappelés ont enfin contribué et contribuent à faire confondre monnaie et crédit/finance, via les taux d'intérêt et les comptabilités bancaires réglementées (cf. ce billet d'avril 2012),

Soit dit en passant, quand on met de côté l' « épargne nouvelle »... pour simplifier le discours keynésien, on peut dire que Keynes a forcé la relation entre la monnaie et la finance en liant liquidité et taux d'intérêt pour autant que l'on voit dans le taux d'intérêt (supposé unique, là encore pour simplifier...) le « sommet de l'iceberg » de la finance...

On laissera de côté l'aberration qui consiste à identifier la monnaie à la quantité de monnaie - à la "masse monétaire" comme la dénomme une certaine tradition française...- et qui résulte en partie de ce qui vient d'être évoqué.

Les faits et décisions précédents ont tendu à faire assimiler
- soit la monnaie à la finance (c'est la monnaie actif financier, cf. des économistes aussi différents que Gurley, Shaw, Tobin, Patinkin, Friedman, etc.)
- soit la finance à la monnaie (ce sont surtout les finances publiques qui sont en question, et la monnaie tend à cacher toute la finance)

Il est à remarquer en effet qu'à défaut de voir dans les billets et les comptes bancaires des « substituts de rien », une fois la convertibilité interdite, certains économistes y ont vu des actifs pour leurs détenteurs et ont gardé le silence à propos de ce qu'ils sont pour leurs émetteurs, sauf à ce qu'ils se situent « à la limite » et y voient des dettes perpétuelles ne portant pas intérêt - ils rétablissent ainsi une symétrie actif-dette - !

D'autres (tel Schumpeter) ont fait intervenir une notion qui leur tenait à coeur, en dépit de ses méfaits analytiques, c'est la notion de "droit à...". 
Ils ont vu dans les billets et dépôts bancaires des "droits à", ce qui leur permettait de ne pas se trouver confrontés à la question de la symétrie "actif/dette" précédente: le droit à se suffit à lui-même.

En 1953, Ludwig von Mises a pris le temps de critiquer la démarche en annexe d'une réédition de son livre Théorie de la monnaie et du crédit en langue anglaise.  Rappelons en passant que ce livre n'a jamais été traduit en langue française.

Soit dit en passant, depuis quelques décennies, des économistes dotent la finance de propriétés en matière de gestion de risques de perte alors que l'assurance est ignorée ou mise à l'écart de leur théorie économique préférée…
En d'autres termes, en plus de "cannibaliser" la monnaie, la finance se voit cannibaliser l'assurance...

En définitive, les faits et décisions rappelés ont contribué et contribuent à (faire) parler de liquidité, plutôt que de monnaie ou de finance, et à renvoyer ainsi dos à dos ces deux considérations!

Et tout cela alimente le chaos et la confusion.


8. Coût de la monnaie.

Pendant longtemps, des économistes non autrichiens ont supposé, soi disant toujours pour simplifier... selon leur dire, que la monnaie n'avait pas de coût ou bien qu'elle en avait un, mais nul.

Quand il était pris en considération, le coût en ligne de mire n'était pas le coût d'opportunité de l'action d'échange de vous et moi, mais un coût imputé à la monnaie... du type coût de sa production (cf. ce billet de mars 2012). Une certaine indétermination s'est ainsi créée sur le coût de l'échange.

Il est à souligner, en passant, que, quand l'économiste suppose que le coût de la monnaie est nul, il se situe en fait dans un monde où des actions qu'il ne connaît pas, sont menées par chacun – elles font que le coût est nul – et ne peuvent pas l'être, et où, au total, davantage d'échanges se font en théorie qu'en réalité.

Dans la foulée, des macro économistes qui adoptent l'hypothèse du coût nul de la monnaie et qui font abstraction de l'hypothèse de l'action humaine coûteuse, expliquent que « la monnaie n'importe pas », qu'elle est « neutre », voire « super neutre ».
Mais, implicitement, ils supposent aussi que les actions humaines, les actions de vous et moi, celles d'eux-mêmes n'importent pas en tant que telles pour ne prendre en considération que les offres et les demandes de biens.


9. Un dernier mot (provisoire...)

La situation monétaire actuelle de l'Occident est le résultat logique des obscurantismes appliqués du XXè siècle et canalisés, mais seulement pour une faible part, par l'innovation dans le domaine (du type "monnaie électronique", cf. ce texte de 1999).

Péripétie à l'échelle de l'histoire, cette situation a vraisemblablement une porte de sortie qui ne relèvera pas de la logique, mais de l'intuition (cf. ce billet de juillet 2012).

A chacun d'"intuiter"... et les règles de droit s'imposeront aux réglementations qui tendent à les détruire.

Il faut se rendre compte que nous vivons aujourd'hui les effets à long terme désastreux des interdictions de la convertibilité, intérieure ou extérieure, des substituts de monnaie bancaires en monnaie or (ou argent).





N.B.

A propos de La guerre de Troie n'aura pas lieu, on pourra se reporter à ce mémoire si on manque de temps. 

Sinon, en voici une video très bien faite et le livret ci-contre.








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