A Paris, le 9 mars 2013.




1. Le privilège de monopole de l'émission de monnaie.

En 1896-97, Vilfredo Pareto rappelait le privilège de monopole de l'émission de la monnaie donné
depuis longtemps par le législateur, ou par d'autres considérations, aux gouvernements, dans le §379 de son ouvrage sur l'économie politique, en ces termes:

« Les gouvernements se sont en général réservé ce privilège.

En Grèce, les monnaies étaient frappées au nom du peuple, dans les républiques, et au nom du roi, dans les monarchies.

Le roi de Perse se réservait la fabrication des pièces d'or, et permettait, dans certaines satrapies, le monnayage local des autres métaux.

Sous la République romaine, les villes reconnues libres, autonomes et alliées, et les pays confédérés sous le patronage romain, avaient droit au monnayage de l'argent; celui de l'or était interdit.

Sous l'Empire, le monnayage de l'argent et de l'or appartint à l'empereur, celui du cuivre au Sénat, jusqu'à Aurélien.

Au moment de la suppression de l'empire d'Occident, Zénon rendit ce droit au Sénat, qui le garda sous les Ostrogoths.

Sous l'Empire, beaucoup de municipes eurent l'autorisation de monnayer du cuivre.
Les altérations honteuses des monnaies d'argent impériales eurent pour effet que, vers le IIIe siècle, la monnaie de cuivre était recherchée comme celle qui seule conservait quelque valeur intrinsèque.

Au Moyen-âge, les rois et les seigneurs furent très jaloux de leur privilège de battre monnaie, et ils en tiraient de bons revenus.

A notre époque [donc en 1896-97], dans tous les pays civilisés, le monnayage est réservé aux gouvernements.
Un très petit nombre de ceux-ci use de ce droit seulement pour garantir l'intégrité de la circulation monétaire.
Le plus grand nombre abuse du droit de monnayage pour émettre du papier-monnaie, et inflige, par là, de grands maux aux populations. »


2. Les destructions économiques.

Ce privilège de monopole de l'émission de monnaie est devenu progressivement "banquier central" par la suite (selon les pays et à partir du XVIIè siècle) et, surtout, il va contribuer à ce qu'il est convenu - sans réflexion... - de dénommer "politique monétaire" à partir du XXè siècle.

Mais il cache des destructions économiques, en grande partie ignorées, que Pareto n'hésitait pas à développer... en partie.
Ainsi dans le § 381, il écrivait :

« Il faut faire ici une observation que nous aurons lieu de répéter maintes fois, et c'est que les mesures prises pour obtenir un bénéfice en altérant l'équilibre économique ont deux sortes d'effets.

Les premiers de ces effets sont ceux qu'on a directement en vue; ils consistent dans le transfert de la richesse de certaines personnes à certaines autres.

Les seconds, qui accompagnent nécessairement les premiers, consistent en une perte sèche de richesse, dans une destruction de biens économiques.

C'est ce qui explique comment il peut convenir aux gens favorisés par ces mesures, et aux gens qui en souffrent, de conclure un accord moyennant lequel les seconds, en payant une certaine somme, obtiennent que les premiers renoncent à cette source de gain.

Les maux infligés ainsi aux populations rendent parfaitement compréhensible la proposition faite par Mr G. de Molinari et par Herbert Spencer de laisser à la libre concurrence le soin du monnayage. »


3. La "loi de Bitur-Camember".

Malheureusement, Pareto s'arrêtait à ce point de la destruction causée par les réglementations du monopole du monnayage – qu'on peut développer en long et en large, cf. la « loi de Bitur-Camember » – tout en précisant :

« Nous ne traiterons pas ce sujet, car c'est là une de ces questions pratiques que nous nous sommes interdit de discuter ici.

Pour résoudre un tel problème, il y a lieu de considérer toutes les conditions économiques et autres; et la solution peut être différente suivant les différents pays,
Par exemple, le système actuel en Angleterre ne donnant lieu qu'à fort peu d'inconvénients, il n'y a pas de raisons pour le changer,

Mais nous devons observer, car ceci appartient aux théories économiques, que l'on se trompe quand on croit qu'il suffit de citer la loi de Gresham pour réfuter les arguments de Mr G, de Molinari et de Herbert Spencer.

Ni l'un ni l'autre de ces auteurs n'ignoraient certes cette loi, mais ils savaient aussi qu'elle agit surtout quand la valeur de la monnaie est imposée par le gouvernement.

Un effet contraire a lieu dans le grand commerce international.
On y règle les affaires en traites sur la place qui a la meilleure monnaie, c'est-à-dire sur Londres, et non sur une des places qui ont la plus mauvaise monnaie. Le grand commerce international a pour monnaie l'or. C'est donc la meilleure monnaie qui a chassé les mauvaises.

Mr Martello dit que l'émission de la monnaie n'est pas un droit, mais bien un devoir du gouvernement. Et de la manière dont il l'entend, c'est-à-dire que l'Etat doit se borner à certifier le poids et le titre des monnaies, cela est acceptable. » (ibid.)

Certes, à d'autres moments de l'ouvrage, il a proposé des tentatives d'explication, mais insuffisantes (cf. par exemple ce billet de août 2009).


4. Le conflit méthodologique.

Poussait Pareto à raccourcir la logique de sa pensée, sa méthode économique qui voulait que la science économique s'occupât des phénomènes économiques qui résultaient des actions de vous et moi et, non pas, commençaient par ces actions, à savoir praxéologie et catallaxie.

En cela, la méthode parétienne est en opposition totale à la méthode postérieure de Ludwig von Mises – par exemple, dans son maître ouvrage Human Action - pour qui :

« The scope of economic science : to investigate the market phenomena, the determination of the mutual exchange ratios of the goods and services negociated on the markets, their origin in human action and their effect upon latter action. » (Mises, op. cit. p.232).

A l'opposé de Pareto, Mises avait raison, la théorie de l'équilibre économique général à quoi s'appliquait Vilfredo n'expliquait rien et ouvrait à des absurdités - par exemple, "optimum de Pareto de cas I ou de cas II" dont beaucoup parlent aujourd'hui et à quoi lui-même se serait vraisemblablement opposé -.


5. Application des premiers effets.

Les premiers effets évoqués par Pareto - "ceux qu'on a directement en vue; ils consistent dans le transfert de la richesse de certaines personnes à certaines autres" -, sont largement développés de nos jours.

Ci-dessous, David Howden nous en offre un exemple dans un article intitulé « Who Benefits From the Fed? » Mises Daily, jeudi 7 mars 2013
David Howden est "Chair of the Department of Business and Economics" et "associate professor of economics" à la St. Louis University, dans le Madrid Campus.

Voici le texte :

«  Nous avons récemment étudié les résultats de la Réserve fédérale de 2012.
En particulier, nous avons souligné certains développements positifs et négatifs.
Sur une note positive, la Fed a réussi à rétrécir la taille de son bilan d'environ un tiers d'un pour cent. (C'est un début.)
Sur une note plus négative, cette baisse s'est produite parce que les banques ont modifié leurs avoirs de réserves en espèces, ce qui a obligé la Fed à vendre certains de ses actifs.

J'ai expliqué qu'il s'agissait d'un résultat potentiellement négatif, car le changement en monnaie apportait avec lui la pression inflationniste sur les prix.

Dans cet article, je tiens à souligner qui a bénéficié des opérations de la Fed au cours de la dernière année.

Il y a eu beaucoup de discussions à propos de la forte augmentation des réserves, des réserves excédentaires en particulier, détenue par le système bancaire.

Principalement, cette discussion a été formulée en termes d'augmentation de la masse monétaire.

Si l'augmentation des réserves en excès, soit moins de $2 milliards en août 2008 à près de $1,5 trillions à la fin de 2012, représente une augmentation de la masse monétaire, certains changements de règles sur la crise ont également signifié qu'ils font partie d'un plan de sauvetage.

Un aspect de la réponse à la crise de la Fed devait commencer à payer des intérêts sur les soldes de réserves obligatoires et excédentaires.
(La réserve requise est la quantité de monnaie que doivent détenir les banques pour répondre à l'exigence de réserves obligatoires sur les dépôts et les réserves excédentaires sont tout montant au-delà de ce minimum.)

L'intérêt sur les réserves est fixé à 0,25%, et est payé par les recettes d'exploitation de la Fed à ses banques membres.

Comme on peut le voir dans la figure 1 ci-dessous, la Fed a payé le système bancaire de près de $4 milliards, chaque année, pour les deux dernières années pour qu'elles détiennent leurs réserves.

                                                 Figure 1

                                   Intérêt payé aux réserves
                                       (annuel, $ milliards)


Source: Federal Reserve Bank of St. Louis


Une façon de penser à ce paiement est d'y voir comme une sorte de plan de sauvetage.
Comme les paiements des réserves sont payés par les recettes d'exploitation de la Fed, cela réduit ses profits à la fin de l'année dans la même proportion.

Étant donné que ces bénéfices sont normalement versés au Trésor public, la politique de verser des intérêts sur les réserves a été, en effet, une politique budgétaire impliquant un transfert du Trésor vers le secteur bancaire.

L'intérêt sur les réserves redirige la monnaie des contribuables vers le système bancaire, plus de $ 4 milliards en 2012.
Ce transfert de la Fed dans le système bancaire est plus grand que tout transfert de la seule année du Fed au Trésor avant 2009.

Le Fed estime qu'il remettra au Trésor $ 88.9 milliards de ses opérations 2012, une année record.

Comme on peut le voir sur la figure 2, il y a eu une augmentation constante des quantités d'envois de fonds au Trésor au cours de la dernière décennie, et surtout depuis 2009.

                                             Figure 2

                Envois de fonds annuels de la Réserve fédérale
                                    au Trésor américain
                                           ($ milliards)


La forte augmentation après 2008 a été le résultat de la politique d'assouplissement quantitatif.
En augmentant la quantité de monnaie, la Fed a dû acheter des actifs du système bancaire.
Certains de ces actifs étaient des bons du Trésor américain, d'autres des titres hypothécaires plus risqués, et d'autres encore de la dette de l'agence fédérale garantie.

Tous ces actifs nouvellement acquis payait un taux d'intérêt, ce qui a contribué à l'augmentation des produits d'exploitation et les profits de la Fed, alors qu'ils augmentaient la quantité de monnaie.
Le revenu net de $ 91milliards est revenu presque entièrement des intérêts perçus sur les titres de la Fed ($ 80.5 milliards).
Le Trésor des États-Unis émit des obligations qui sont achetées par la Réserve fédérale.
(Il est à noter que la Fed ne peut pas acheter ces obligations directement au Trésor, mais seulement sur ​​le marché secondaire auprès des revendeurs les plus défavorisées.)

L'intérêt versé sur ces obligations s'accumule à la Fed comme un revenu, et à la fin de l'année, la Fed le distribue en retour au Trésor, déduction faite de ses frais d'exploitation.
Depuis que la Fed a tenu, plus ou moins, environ $1,6 milliards de titres du Trésor américain sur 2012, le gouvernement était essentiellement en mesure d'obtenir un repas gratuit - tout intérêt versé sur ces titres était une fiction comptable, comme cela s'est avéré à la fin de l'année (moins les frais).

Normalement, la Fed ne fonctionne que sur la partie courte de la courbe des taux.
Cela signifie que, en règle générale, la Fed achète seulement à court terme de la dette du Trésor américain.
Depuis que la dette à court terme est également le plus faible rendement, certains pourraient dire que la Fed n'est pas vraiment une grande partie de la fourniture d'un repas gratuit.

La grande nouvelle de 2012 pour les observateurs de la Fed a été l'expansion de son «Opération Twist».
Avec un accent accru sur la partie longue de la courbe des taux, la Fed a commencé à acheter des obligations d'échéance plus longue pour maintenir bas les coûts d'emprunt à long terme.
Ce fut un geste avisé qui aide à protéger le Trésor des effets de certaines politiques propres de la Fed.
La Fed a le potentiel d'accroître les pressions inflationnistes sur les prix grâce à son expansion monétaire.

Puisque cette inflation n'a pas lieu maintenant, mais presque certainement à une date ultérieure, seuls les titres à plus longue échéance verront leurs rendements augmenter pour tenir compte de leur pouvoir d'achat perdu.

Ce sera un désastre pour un Trésor qui se finance en partie par des titres à plus longue échéance.
En s'engageant à acheter des obligations à plus long terme, la Fed va réduire artificiellement les rendements et ainsi masquer la prime d'inflation de leurs rendements.

                                                Table 1

    Répartition des échéances des titres du Trésor américain par la Fed
                                             ($ millions)

                             Jan. 1, 2012     Jan. 1, 2013        Change

Within 15 days          17 847                 0                 - 17 847
16 to 90 days           25 506                  5                 - 25 501
91 days to 1 year      87 285                16                - 87 269
1 to 5 years             650 378            378 474          - 271 904
5 to 10 years           660 486            862 403            201 917


Alors que la Fed a légèrement diminué le montant total des bons du Trésor détenus, l' "Opération Twist" a augmenté la durée de vie moyenne de ces avoirs.

La Fed ne détient actuellement presque pas de bons du Trésor dont l'échéance est de moins de 1 an et a augmenté sa participation en date de plus de 5 ans de plus de $ 200 milliards.
Même si le montant total de la dette du Trésor détenus a diminué, la distribution totale du Trésor a augmenté en raison de ce changement de maturité.

En détenant des obligations à taux d'intérêt plus long à échéances plus longues, la Fed gagne plus d'intérêt, ce qui donne plus de profit à verser au Trésor en fin d'année.

Comme nous passons en revue les opérations de la Fed en 2012, nous voyons les résultats habituels.
Le secteur bancaire a bénéficié de ses activités (inhabituellement ainsi, merci à l'intérêt constant sur ​​la politique de la réserve) et
le gouvernement a reçu un repas gratuit en ayant un acheteur prêt pour sa dette sans cesse croissante, surtout la dette à long terme, ce qui pourrait être autrement sensibles aux pressions inflationnistes en augmentant le rendement d'intérêt.

Attendons de voir quelles surprises la Fed a en réserve pour nous, pour 2013. »

Tous ces éléments de la politique monétaire de la Fed se transposent en grande partie à l'identique pour expliquer l'augmentation de la quantité de monnaie de la Banque centrale européenne (cf. par exemple, ce billet de février 2013) et évitent ainsi d'effectuer le même travail...


6. Ignorance des seconds effets.

A ces premiers effets, on peut juxtaposer « les seconds [effets], qui accompagnent nécessairement les premiers, [qui] consistent en une perte sèche de richesse, dans une destruction de biens économiques » dont personne ne parle … et qui donneront lieu, par exemple, à l'inflation mondiale.

Pareto expliquait au §730 que

"En d'autres termes, on peut transférer la richesse de certains individus à certains autres, en changeant les conditions données par la libre concurrence,
soit pour les coefficients de fabrication,
soit pour les transformations de l'épargne en capitaux.

Ce transfert est nécessairement accompagné d'une destruction de richesse.
Ce n'est là qu'une autre forme des propositions déjà énoncées (723-724).
Ce théorème joue, en économie politique, un rôle analogue à celui du second principe, en thermodynamique.

Il a comme corollaire que tout monopole donne lieu à une destruction de richesse.
En effet, le monopole change les conditions qui seraient établies par la libre concurrence."

Ce sont pourtant tous ces effets dont personne ne veut parler jusqu'à présent en dépit du privilège de monopole de fausse monnaie qui saute aux yeux et que savourent les banques centrales, chacune dans son cadre territorial.

Ces effets sont essentiels pour une autre raison que laissait entendre Pareto de la façon suivante:

"En général, on peut dire que, dans la plupart des cas, les mesures ayant pour but d'enlever à certaines personnes des biens économiques pour les donner à certaines autres, enlèvent aux personnes qui en souffrent une quantité de richesses supérieure, et souvent énormément supérieure à celle qu'elles procurent aux personnes qui en jouissent" (Pareto, op. cit. §1043, p.381)

Tels sont les cas des prétendues politiques monétaires.

Et il s'agit de ne pas oublier l'avertissement de l'auteur :

"Ce qui limite la spoliation, c'est rarement la résistance des spoliés;
c'est plutôt les pertes qu'elle inflige à tout le pays et qui retombent en partie sur les spoliateurs."
Alors ils s'en abstiennent s'ils sont assez intelligents pour se rendre compte des conséquences qu'elle aurait.

Mais si ce bon sens leur manque, le pays marche de plus en plus à sa ruine, comme cela s'est observé pour certaines républiques de l'Amérique du Sud, le Portugal, la Grèce moderne, etc." (ibid., §1049).

Le Portugal, la Grèce moderne ..., toujours les mêmes quoique désormais dans le cadre du monopole monétaire sur quoi se vautre la Banque centrale européenne?

Nous aurons l'occasion de revenir sur tout cela dans d'autres billets.


Addendum.

A l'opposé des destructions économiques causées par les gouvernements, certains diront de nos jours, ce qui revient au même en grande partie, qu'"il n'y a rien d'équivalent à un repas gratuit".

C'est l'esprit de la vidéo - ci-dessous - donnée par Milton Friedman au CATO Institute en 1993, il y a donc vingt ans.


http://www.youtube.com/watch?v=77fdRWpV_-4&utm_source=buffer&buffer_share=f0e4a



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