Paris, le 26 mars 2013.




On pensait que l'€uro avait mis fin aux réglementations de monnaie de toute nature: même dans ce cas, il n'en est rien.

Avec Chypre, les dirigeants de l'€uro ouvrent la voie au retour de la vraie dévaluation, celle qui détruit - au sens premier du mot - de la monnaie du pays.


1. Dévaluation d'une monnaie.

En taux de change fixes, la dévaluation d'une monnaie décidée réglementairement par un gouvernement attestait pour les détenteurs de la monnaie en question:
- primo, pas de variation des prix des biens dans la monnaie,
- secundo, pas de variation des quantités de monnaie unitaires,
- tertio, pas de variation de la quantité totale de la monnaie.

Pour les détenteurs des monnaies étrangères, il était question
- primo, d'une diminution des prix des biens dans la monnaie en question,
- secundo, d'une diminution des quantités de monnaie unitaires en question,
- tertio, d'une diminution de la quantité totale de la monnaie.

Pour les banques, organismes jumeaux de la monnaie, la décision de la dévaluation de la quantité de monnaie totale pouvait se faire de deux grandes façons comptables :
- soit on augmente l'actif des actifs étrangers au bilan des banques, en termes de prix de la monnaie, c'est la "dévaluation augmentation ou prix" (cf. Delaisi, 1932, p.137n dans Delaisi, F. (1933), La bataille de l’or, 1ère édition 1932, Payot, Paris),
- soit on diminue l'actif et le passif nationaux du bilan des banques, en termes de quantité de la monnaie, c'est la "dévaluation diminution ou quantité".
C'était l'un ou l'autre, ce n'était pas l'un et l'autre.

L'augmentation des actifs étrangers - la "dévaluation augmentation ou prix" - était directe et bien connue avant que fût instaurée l'interdiction de convertibilité des substituts de monnaie bancaires en monnaie or (depuis la décennie 1930 pour les particuliers et les entreprises et, depuis 1971-73, pour les agents dits officiels).

La diminution de l'actif et du passif des titres nationaux - la "dévaluation diminution ou quantité" - était variée.
Elle faisait intervenir des clés de diminution; Par exemple:
- soit il y avait un taux uniforme, égal, de diminution pour tous les détenteurs,
- soit il y avait des taux inégaux.


Soit dit en passant, en taux de change variables, les éléments se faisaient au fur et à mesure dans les sens indiqués sans que personne ne s'en formulât.


2. L'illusion monétaire.

A sa façon, la diminution de la quantité totale de la monnaie à quoi donnait lieu la dévaluation, quelle qu'en soit sa définition, tendait à ramener la quantité en question à ce qu'elle aurait dû être, malgré ou à cause du gouvernement, et qui aurait évité l'augmentation des prix des biens en monnaie.

Mais pour le peuple soumis à la "dévaluation augmentation ou prix", il n'y avait pas diminution observable de la quantité de monnaie car celle-ci ne variait pas, même si les monnaies étrangères donnaient l'impression d'avoir augmenté en termes de prix.

Pour le peuple soumis à la "dévaluation diminution ou quantité", il en était différemment.


3. Valeur de la monnaie.

Prix des biens en monnaie, quantités de monnaie unitaires et quantité de monnaie totale vont donc de pair de ce point de vue de la valeur de la monnaie, notion économique mal comprise aujourd'hui.

En effet, la dévaluation d'une monnaie procède de sa "valeur".

Jusqu'à récemment, la valeur d'une monnaie - en anglais, "currency" - n'était rien d'autre que la quantité du bien matériel qu'elle cachait.

Avec les innovations monétaires, il avait donné lieu en Angleterre à un débat entre "currency school" et "banking school", qui ne semble pas avoir eu d'influence en France.

Avec l'interdiction ultérieure de la convertibilité en monnaie or des substituts de monnaie bancaires - billets ou dépôts bancaires -, ce qu'on dénomme "valeur de la monnaie" est devenu pour le moins compliqué à comprendre.


4. Valeur objective ou valeur subjective.

Le fait est que l'approche mathématique d'Irving Fisher (1911) visant à établir une équation linéaire à une inconnue entre quantité totale de monnaie, prix des échanges de biens en monnaie et échanges de biens en volume n'a pas aidé à la réponse à la question.

L'introduction de l'inconnue "vitesse de circulation de la monnaie" - "circulation" pour "échange" au XIXè siècle  - y a même contribué.

Y ont aussi contribué, un demi siècle plus tard, Milton Friedman et ses amis "monétaristes" qui ont préféré à la référence aux "échanges" la référence aux "revenus/dépenses des biens finaux".

Tout cela pour ne pas parler du développement qu'a proposé, dans la foulée de Fisher, Gustav Cassel et qui tient dans l'égalisation des niveaux des prix au moyen de l'élément économique dénommé "taux de change d'une monnaie dans une autre".

Il est habituel de dénommer "parité des pouvoirs d'achat des taux de change" cette expression étant donné la définition du pouvoir d'achat de la monnaie envisagé comme inversion du niveau des prix.


Pour sa part, la quantité de monnaie totale a conduit J.M. Keynes (1936) et ses amis (neo) keynésiens à supposer, dans leur cadre d'analyse théorique, qu'il y avait une partie de la quantité d'équilibre comptable qu'il dénommait "préférence pour la liquidité" et qui était expliquée par "le" taux de l'intérêt.
L'explication se trouvait dans le "motif de spéculation" des gens en question.

Compte tenu de l'hypothèse de l'offre de monnaie aux mains de l'autorité monétaire, de l'hypothèse d'activité ordinaire et de l'hypothèse qu'il n'y avait pas de variation des prix des biens en monnaie, l'équilibre du marché de la monnaie était réduit à un équilibre du marché de la liquidité expliqué par revenus/dépenses et taux d'intérêt.

Le taux d'intérêt allait remplacer dans l'esprit de certains économistes les prix d'échange ou de revenus/dépenses des biens ou bien le niveau des prix.

Quant à la monnaie, elle tendait à laisser la place à la chose non définie dénommée "liquidité" (cf. par exemple, Hicks, 1962, sur la liquidité).


Malgré toutes ces insuffisances pour ne pas dire erreurs - et il y en a bien d'autres qu'on pourrait faire intervenir -, ces éléments ont amené les politiques du moment à soutenir la création de l'€uro.


5. L'€uro.

L'€uro est ainsi, aujourd'hui, d'abord une monnaie.

Mais, à l'origine (1999-2002), c'est le nom donné au résultat de la réduction réglementaire d'un certain nombre de monnaies nationales en une nouvelle monnaie, régionale, dénommé pour l'occasion "€uro".

L'€uro a eu pour conséquence réglementaire que les taux d'échange des monnaies, les "taux de change", ont été fixés une fois pour toutes.


Avant sa réduction en €uro, chaque monnaie avait une quantité ... de monnaie, des prix des biens en monnaie, des quantités de monnaie unitaires qui pouvaient s'échanger contre d'autres monnaies et ne laissaient pas indifférents.

Etant donné les taux de change fixés réglementairement, chaque quantité de monnaie a été transformée en une quantité de monnaie €uro et l'ensemble des quantités des monnaies est devenu ainsi la quantité de monnaie €uro.

Pour leur part, les prix en monnaie des biens devenus en monnaie €uro ont continué à être échangés, apparemment de façon voisine...


L'€uro, c'est donc des taux de change de monnaies nationales fixés définitivement - dont les officiels ne parleront plus... -, avant d'être une quantité de monnaie totale.

Reste que, dans le cadre de l'€uro, rétrospectivement, rien ne justifie de ne pas s'inquiéter des taux de change de chacune des monnaies d'hier et de leurs conséquences.

Il faut savoir que le principe de fixation des taux de change échappe jusqu'à présent à la connaissance de l'économie politique... (même si Jacques Rueff a pu écrire, il y a près d'un siècle (1922), un article intitulé Le change, phénomène naturel qui a été présenté par Emile Borel à l'Académie des sciences et qui a laissé entendre qu'aucune réglementation d'aucune sorte ne saurait s'opposer à la Nature).


6. La valeur de l'€uro.

La valeur de l'€uro, c'est donc
- primo, des prix des biens en monnaie,
- secundo, des quantités de monnaie unitaires,
- tertio, une quantité totale de monnaie et
- quarto, des taux de change avec les autres monnaies échangeables internationalement qui ont survécu.

L'€uro a contribué à donner naissance à des prix des biens en monnaie €uro et des quantités de monnaie €uro unitaires.

Les prix des biens en monnaie cachent un niveau des prix ou un pouvoir d'achat selon certains (cf. I. Fisher 1911) alors que les taux de change ne cachent rien de ce type.

Les taux de change de la monnaie €uro avec les autres monnaies échangeables mondialement varie à chaque instant.
Ces taux de change n'ont pas d'étalon, il s'ensuit que l'€uro est compliqué entre autres pour cette raison.

Quant à la quantité de monnaie €uro, le problème est encore plus sérieux.


7. Le cas de Chypre.

 


Source : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/chypre/

Etant donné ce qui précède, force est de reconnaître qu'avec ce qui vient d'être convenu pour le cas de Chypre qui n'a plus de monnaie propre - Chypre est un pays de la zone €uro -, c'est la "dévaluation diminution ou quantité" qui a été adoptée.

Peu importent les réglementations y afférant.

Une chose est certaine : les taux de quantité de monnaie €uro avancés sont inégaux pour les détenteurs.


8. Un dernier mot

Les dirigeants de la zone €uro lèvent ainsi le voile : tout pays de la zone €uro jugé en difficulté par leurs soins est susceptible de se voir embarqué dans une dévaluation de ce type.

Il conviendrait qu'ils précisent désormais ce qu'ils entendent par "pays jugé en difficulté", vieille expression qui a été le tremplin de la création du Fonds monétaire international en 1944 avec le succès que l'on sait (cf. par exemple ce billet de mars 2009) et que n'évoque aucun traité européen.





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