Paris, le 18 
août 2013.



La monnaie n'existe plus aujourd'hui.

A l'extrême, avant l'émergence prochaine des monnaies libres car "virtuelles" - ce qu'il faut espérer (cf. ce texte) -, existe pour l'instant encore la monnaie qui est "réglementée" par les autorités d'un pays ou d'une région et que la plupart des économistes mettent curieusement de côté dans l'explication de leur discipline.

Les dirigeants des pays ont réussi à faire jusqu'à présent que le monde soit truffé de "monnaies réglementées" tantôt échangeables internationalement (comme l'€uro ou le dollar), tantôt non échangeables internationalement (comme le yuan renminbi), sur quoi peu est analysé.

On laissera de côté la confusion qui consiste à parler de monnaie convertible pour des monnaies non échangeables internationalement (comme le yuan renminbi par exemple).

Reste que la réglementation a détruit la monnaie.  
Un autre mot serait nécessaire pour désigner ce qu'elle recouvre aujourd'hui.  
Comme il n'en existe pas, à défaut, on peut parler de "monnaie réglementée".


1. La "monnaie réglementée".

La "monnaie réglementée" a peu de choses à voir avec ce que le public dénommait hier, au début du XXè siècle, "monnaie", avant en particulier l'interdiction de la convertibilité des substituts de monnaie bancaires en monnaie or (cf. ce texte par exemple).

Pour leur part, les économistes en question ont de nombreuses approches de la "monnaie réglementée" qui n'insistent pas sur cette dernière caractéristique.


2. Fonctions et services.

A en croire certains, l'économie politique a pour domaine les choses, objets, ressources, richesses, etc. et les fonctions ou services.

Et ainsi, par extension, les économistes définissent la "monnaie réglementée" par ce qu'ils dénomment "fonctions" (moyen de paiement/échange, réserve de valeur, unité de compte) ou "services" (faciliter l'échange, rendement pécuniaire ou non).

L'histoire n'est pas nouvelle.
Dans le livre intitulé Money, Credit and Commerce, Alfred Marshall (1923) avait considéré p.49 que :

" 6. Currency differs from other things in that an increase in its quantity exerts no direct influence on the amount of the service it renders."

Ma traduction en français.

"6. La monnaie diffère des autres choses en ce qu'une augmentation de sa quantité n'exerce aucune influence directe sur le montant du service qu'elle rend."

Et il avait expliqué dans la foulée que :

"The exceptional character of this "Quantity" statement in regard to the value of currency has been described in many ways.
But the central fact in the account now submitted is that an increase in the amount of money in a country does not increase the total services which it performs.
This statement is not inconsistent with the fact that an increase in amount of gold in a country's currency increases her means of obtaining goods by exporting gold; and also gives her a power of converting some of her currency into articles of ornament.
It merely means that the purpose of a currency is firstly to facilitate business transactions; and for this purpose, it needs to be clearly defined and generally acceptable.

Next, it needs to command a stable purchasing power: such stability can be attained by an inconvertible paper currency, so long as the Government
(1) can prevent forged notes from getting into circulation, and
(2) can make the people absolutely certain that genuine noted will not be issued in excess.
Gold coins may indeed be regarded as currency based on the belief that Nature wilt not countenance a violent increase in the currency drawn from her stores.

If there were discovered (in spite of the opinion of geologists and mineralogists that no such thing is physically possible) a mine of gold ore with contents as large in volume as those of a vast coal mine, then gold coins would cease te serve any good purpose1.
1. The elaborate and careful printing of paper currencies, makes plausible imitations of them very expensive, and yet liable to prompt detection.
Forgery of Bank of England notes is well known to be prevented by exceptional arrangements and methods.

Of course the stability of value of a gold coinage owes something to the stability of the demand for gold for ornament and for some industrial uses: but the discovery - if it were possible - of a vast deposit of gold would make it difficult to find good uses for it.
We can conceive a planet, of different construction from ours, in which enough iron ore to make a good saw has a higher exchange value than a pound of gold 2.
2. This consideration can be extended. If diamonds became abundant, they would revolutionize and extend branches of industry in which hard steel is not hard enough: but they would need to be used with great caution for personal ornament. On the other band. if a falI in the price of wool, or almost any otber serviceable commodity, caused a greater quantity of it to be consumed at a less aggregate cost, there would be a nearly proportional increase in the real wealth of the world: the rich would gain only a little: but the poor would be more warmly clad.

If an inconvertible currency is controlled by a strong Government, its amount can be so regulated that the.value of a unit of it is maintained at a fixed level.
That level may be such that
(1) the average level of prices, as evidenced by a trustworthy index number, remains unchanged: or
(2) that this average level adjusts itself to general changes of prices, in countries whose currencies are firmly based on the precious metals: or
(3) that the Government of the country in question sets up a carefully framed list of general prices within its territory; and so adjusts the amount of her currency, that (say) a thousand units of it command, on the average, uniform amounts of commodities in general, on some plan of the kind suggested in Chapter III above.

"Convertible" notes - that is, notes for which gold (or other standard metallic) currency will certainly be given in exchange on demand - exert nearly the same influence on national price levels, as would be exerted by standard coins of equal nominal value.

 Of course, if even a small doubt arises as to their full convertibility into standard coins, men wiII be shy in regard to them: and if they cease to be fully convertible, they will fall in value below the amounts of gold (and of silver) which they profess to represent."


Ma traduction en français.

" Le caractère exceptionnel de l'état de cette "Quantité" en ce qui concerne la valeur de la monnaie a été décrit de nombreuses façons.
Mais le fait central du compte maintenant soumis, est qu'une augmentation de la quantité de monnaie dans un pays n'augmente pas les services totaux qu'elle fournit.
Cette déclaration n'est pas incompatible avec le fait qu'une augmentation du montant d'or dans la monnaie d'un pays augmente ses moyens d'obtenir des biens en exportant de l'or, et lui donne aussi un pouvoir de convertir une partie de sa monnaie en articles de décoration.
Elle signifie seulement que le but d'une monnaie est d'abord de faciliter les échanges commerciaux, et à cette fin,elle a besoin d'être clairement définie et acceptable en général.

Ensuite,elle a besoin de commander un pouvoir d'achat stable: une telle stabilité peut être atteinte par une monnaie papier inconvertible, aussi longtemps que le gouvernement
(1) peut empêcher les billets contrefaits de pénétrer dans la circulation, et
(2) peut rendre les gens absolument certains que les billets authentiques ne seront pas émis en excès.
Les pièces d'or peuvent en effet être considérées comme de la monnaie fondée sur la croyance que la Nature n'encouragera pas une augmentation violente de la monnaie tirée de ses réserves.

Si (en dépit de l'avis des géologues et minéralogistes qu'une telle chose n'est pas physiquement possible) on découvrait une mine d'or avec des teneurs aussi grandes en volume que celles d'une vaste mine de charbon, alors les pièces d'or cesseraient de servir un bon but 1.
1. L'émission raffinée et minutieuse des monnaies de papier rend les plausibles imitations de celles-ci très chères et encore responsables de détection rapide.
La falsification des billets de la Banque d'Angleterre est bien connue pour être empêché par des dispositifs et des méthodes exceptionnelles.

Bien sûr, la stabilité de la valeur d'un monnayage d'or doit quelque chose à la stabilité de la demande d'or pour l'ornement et pour certains usages industriels mais la découverte - si cela était possible - d'un vaste gisement d'or la rendrait difficile à trouver de bons usages pour cela.
Nous pouvons concevoir une planète, de construction différente de la nôtre, dans laquelle assez de minerai de fer pour faire une bonne scie a une valeur d'échange supérieur à une livre d'or 2.
2. Cette considération peut être prolongé.
Si les diamants devenaient abondants, ils révolutionneraient et étendraient les branches de l'industrie où l'acier dur n'est pas assez dur: mais ils auraient besoin d'être utilisés avec une grande prudence pour l'ornement personnel.
D'autre part. si une chute du prix de la laine, ou de presque toute autre marchandise à service, provoquait une plus grande quantité de celui-ci à être consommés à un coût moins global, il y aurait une augmentation à peu près proportionnelle de la richesse réelle du monde: les riches gagneraient seulement un peu plus: mais le pauvre serait plus chaudement vêtus.

Si une monnaie inconvertible est contrôlée par un gouvernement fort, son montant peut être réglé de telle façon que la valeur d'une unité de celui-ci soit maintenu à un niveau fixe.

Ce niveau peut être tel que
(1) le niveau moyen des prix, confirmé par un indice de confiance, reste inchangé: ou
(2) que ce niveau moyen s'ajuste aux variations générales des prix, dans les pays dont les monnaies sont fermement fondées sur les métaux précieux: ou
(3) que le gouvernement du pays en question établisse une liste soigneusement encadrée de prix généraux dans le territoire, et ainsi ajuste le montant de la monnaie, que (par exemple) un millier d'unités de celle-ci commande, en moyenne, des montants uniformes de marchandises en général, du genre proposé dans le chapitre III ci-dessus.

Les billets «convertibles» - c'est-à-dire les billets pour qui la monnaie d'or (ou d'autres objets métalliques standard) sera certainement donnée en échange sur demande - exercent presque la même influence sur les niveaux de prix nationaux, comme il le serait par des pièces de monnaie étalon de valeur nominale égale.

Bien sûr, même si un petit doute se pose quant à leur pleine convertibilité en pièces standards, les hommes seront timides à leur égard:
et si elles cessent d'être pleinement convertibles, ils perdront en valeur en bas des montants d'or (et d'argent ) qu'ils prétendent représenter."

Bref, pour Marshall, la (quantité de) monnaie rendait service et elle était à distinguer du montant du service de la (quantité de) monnaie rendu, il n'y avait pas de relation entre les deux.
Mais il ne précisait pas outre mesure ce qu'était le service ou son montant et en quoi il fallait le distinguer de la quantité de monnaie.

Il n'aura pas le temps de le faire avant les réglementations qui vont meurtrir le XXè siècle puisqu'il mourra en 1924.

Reste que les choses, les objets ne rendent pas des services, ils n'ont pas des fonctions, seul l'être humain les fait tels par son action.

Parler des services ou des fonctions des choses, fussent-elles dénommées "monnaie", est une imposture - on est dans la rhétorique au mauvais sens du mot - sauf à préciser qu'il s'agit d'une façon de s'exprimer qui sera jugée utile par certains ou que, par exemple, le service en question est le département de telle ou telle firme.

En d'autres termes, seul l'être humain est source de services ou de fonctions, soit directement, soit indirectement, et il n'y a pas de fonction ou de service autonome, ou qui tombe du ciel, à commencer par la (quantité de) monnaie que la plupart des économistes ignorent, à commencer par les "monétaristes", et qui les amène à parler de monnaie alors qu'un autre mot eût été nécessaire.


3. Motifs psychologiques de la population.

Il en est différemment des économistes d'une deuxième approche.
S'intéresser à des motifs psychologiques de la population (motif d'échange, motif de précaution, motif de spéculation), est en effet pour eux une autre grande façon, plus récente, qu'ils ont choisie pour procéder à l'étude de la "monnaie... réglementée".

L'approche est tellement tarabiscotée qu'elle ouvre la voie à une troisième, plus ou moins dépendante, qui met l'accent sur des considérations de la comptabilité réglementée (au travers des notions comptables de "liquidité", de "réserves officielles" et de "solvabilité").


4. "Monnaie réglementée" et actif liquide.

Pire que les réglementations de la monnaie à quoi l'étude de celle-ci devrait inciter, il y a l'accent mis sur la "préférence pour la liquidité", ancre du motif de spéculation keynésien pris pour référence générale de la demande de monnaie.

Dans cette approche, la "monnaie réglementée" cannibalise la notion de comptabilité réglementée qu'est la liquidité et devient la "liquidité absolue", à quoi les économistes comparent les autres actifs de patrimoine, plus ou moins liquides, les autres réserves de valeur.

Et aujourd'hui, la liste des actifs plus ou moins liquides est longue...

Et les banques centrales semblent s'être données pour règle de dire lesquelles sont liquides - et qu'elles sont prêtes à acheter ou à prendre en pension - et celles qui ne le sont pas.
D'un jour à l'autre ou presque, d'ailleurs tout peut changer.

En d'autres termes, avec cette voie de la comptabilité réglementaire inspirée d'une approche répréhensible de ce qu'on dénommait "monnaie" hier, la "monnaie réglementée" se voit juxtaposée, sans réserve, à des "actifs de patrimoine" et de la "liquidité", tout cela sans se préoccuper des réglementations assénées.

La confusion ne s'arrête pas là.


5. Le mythe des biens et services.

Il est classique aujourd'hui d'entendre parler des "biens et services" et d'en voir proposer une mesure - avec l'utilisation de la "comptabilité nationale" - qui n'est autre que le "produit intérieur brut".
Mais la distinction est fallacieuse.

Il n'existe pas des biens et des services.
Il existe des services qui sont des actes d'échange menés par les gens, par vous et moi, sur quoi on ne met pas l'accent.  
Et, ex post, les services sont des résultats qui cachent les actes antérieurs effectués.

En tous les cas, ils sont de type jugé "bien" ou "mal", comme peuvent l'être les quantités d'objets.


6. Il n'y a pas de service "non marchand".

L'imposture est totale quand le mot "service" est prolongé par un qualificatif qui le déforme ou le dénature et devient, par exemple, "service non marchand".

Le service, acte d'échange de l'être humain, est nécessairement échangeable dès lors qu'il est mené pour quelqu'un.
Et le "service non marchand" est un oxymore sauf à transformer, sans le préciser, le mot "service" et à y voir, le plus souvent, un département dont on ne précise pas l'administration étatique d'où il procède.


7. Fausse jonction.

La fausse approche des biens et services rejoint parfois celle de la valeur.
La valeur fait référence aux prix et quantités des objets, résultats de l'offre et de la demande, voire des actions économiques d'untel ou untel.
La jonction se produit quand le mot "valeur" désigne sans distinction bien ou service.
Et l'une s'appuie à l'autre.

Ainsi, par exemple, le "produit intérieur brut" (P.I.B.), "somme des valeurs ajoutées" du pays comme le veut en principe la comptabilité nationale, varie arbitrairement en raison des prix ou des quantités considérés par les comptables nationaux et donne lieu à des combats à n'en plus finir entre pseudo-économistes qui ont pour point de départ ce faux fait du P.I.B., véritable forfait.

Dans ce cas, le mot "valeur" désigne autant des biens que des services qu'il n'est pas possible de séparer les uns des autres, malgré le souci de l'économie politique d'y parvenir.






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