Paris, le 15 février 2015.




1. Monnaie et coût de la monnaie.

Il est traditionnel, en économie politique,  de supposer que ce qu'on dénomme "monnaie" n'existe pas. 
C'est, par excellence, l'hypothèse de la théorie de l'équilibre économique général (T.E.E.G., de Walras à Tirole, en passant par Debreu ou Allais).

N'existant pas en théorie, ce qu'on dénomme "monnaie" ne saurait avoir de coût.


2. Echange et monnaie.

Cela n'exonère pas de dire que l'échange dont ce qu'on dénomme "monnaie" procède, possède un coût.

Longtemps ce coût  de l'échange, dénommé à l'anglaise "coût de transaction", a été laissé de côté par l'économie politique même s'il avait été mis au devant du raisonnement des premiers économistes (cf. Ulph et Ulph, 1975 ou ce texte d'avril 2014).



3. Coût de l'échange.

Là encore, à l'occasion, la T.E.E.G. a fait l'hypothèse alternative que le coût de l'échange, indifféremment, n'existait pas ou était nul, ce qui, aux yeux de ses théoriciens, revenait au même puisqu'on se situait "ex post".

Sur la notion de "coût de l'échange", on pourra se reporter à ce texte de septembre 2011.


4. Coût de l'échange et (coût de la)  monnaie.


Si le coût de l'échange n'existait pas, pourquoi la monnaie existerait-elle? 

Il est certes logique de supposer que le coût de l'échange n'existe pas et que la monnaie n'existe pas.
Le coût de l'échange est, par définition, supérieur ou égal à celui de ce qu'on dénomme "monnaie", ce dernier n'en étant jamais qu'une composante.

Mais il ne l'est pas de supposer que le coût de l'échange est positif ou nul et que  n'existent pas la monnaie et son coût.

Si on suppose néanmoins que la monnaie n'existe pas et n'a pas de coût, alors il faut admettre que l'invention qu'a été, à l'origine, la "marchandise intermédiaire monnaie", n'a pas été cernée par les théoriciens.

Avec cette hypothèse, ils ne voient pas que des échanges économiques n'ont pas lieu car la monnaie n'est pas parvenue à diminuer le coût trop élevé de certains de ceux-ci.


Relativement à notre réalité économique où la monnaie existe et a un coût, la situation de la T.E.E.G., développée par les économistes, suppose implicitement que son coût d'échange est supérieur à celui de la réalité économique.

En particulier, des échanges que nous connaissons ont lieu en pratique et ils ne sont pas pris en considération par la T.E.E.G.!

Que peut donc bien apporter, dans ces conditions, la T.E.E.G.?

Une chose est certaine : la TE.E.G. n'apprend pas grand'chose.

a. Coût de l'échange nul et monnaie.

Si on suppose que le coût de l'échange est nul, la question se complique.

La monnaie existe alors nécessairement car son existence procède de l'échange et a contribué à la diminution du coût de celui-ci.

Reste que le coût de la monnaie ne saurait être supérieur au coût de l'échange.

b. Coût de l'échange et coût de la monnaie nuls.

Si le coût de l'échange est supposé nul, nécessairement le coût de la monnaie est nul.

L'hypothèse faite par les théoriciens de la T.E.E.G., seconde du genre, mais aussi par des théoriciens autres ("monétaristes" par exemple), est donc que le coût de la monnaie est nul. 
Elle est présentée comme "cohérente" avec l'hypothèse que le coût de l'échange est nul.


Relativement à la réalité économique que nous connaissons où la monnaie existe et a un coût positif, nous sommes à l'opposé de la situation évoquée ci-dessus.

Son coût d'échange est inférieur à celui de la réalité économique.

Il fait intervenir des échanges économiques qui, en pratique, n'ont pas été encore inventés et qui ne sont pas cernés par les théoriciens.

Merveilleux, non ?

C'est le seul moment où la T.E.E.G. laisse admettre aux savants économistes qu'elle cache des trésors...


Il n'en reste pas moins que l'hypothèse théorique, à savoir que le coût de ce qu'on dénomme "monnaie" est nul, est une absurdité.

Et on ne peut que s'étonner qu'à l'occasion de la création de ce qu'on a dénommé "€uro" hier aussi bien qu'aujourd'hui, les points précédents ne soient jamais évoqués.


5. Coût de l'échange et coût de la monnaie positifs.

Dans la réalité économique, le coût de l'échange n'est pas, en effet, nul et ce qu'on dénomme "monnaie" a un coût positif qui, nécessairement, lui est inférieur ou égal.

. Exemple d'actualité, la banque centrale européenne (B.C.E.).

Il s'avère que le nouveau siège social de la B.C.E. (photographie ci-dessous)



a coûté €1,2 milliard, beaucoup plus que les €850 millions envisagés en 2010 par les "experts".

Les travaux ont été payés sur les fonds propres de la banque (€ 7,6 milliards fin 2013) - dont les actionnaires sont les banques centrales nationales, c'est-à-dire vous et moi -, abondés au fil des ans par ses bénéfices (€ 1,4 milliard en 2013) réalisés à partir de ses réserves d'or et de "monnaies" étrangères, des achats de titres et les transferts des banques centrales.

Ce "coût comptable" est un coût ex post à distinguer du coût d'opportunité qu'ont envisagé les dirigeants de la B.C.E. et, en particulier, du "coût comptable" ex ante qu'ils ont largement sous estimé rétrospectivement.

Et certains de comparer les "coûts comptables" ex post des banques centrales les uns avec les autres, indépendamment du coût de la monnaie puisqu'ils ne l'évoquent pas.

A les écouter, la B.C.E. est plus économe en frais de fonctionnement, composante du "coût comptable" ex post, que, par exemple, la Banque de France : €500 millions de charges d'exploitation par an, contre €2 milliards pour la Banque de France et ses 12.000 employés (cf. Le Figaro 29 novembre 2014).

Disons qu'en principe, le "coût comptable" ex post de la B.C.E. a accru les coûts comparables des banques centrales nationales et que personne n'en parle!


6. Coût des "espérances inflationnistes", composante du coût de la monnaie.

Il faut reconnaître aux économistes dits "monétaristes" (cf. ce texte) d'avoir insisté sur la notion théorique dite des "espérances inflationnistes" comme explication de la notion de "demande de monnaie" (cf. ce texte de 2003), élément du marché de la monnaie apparu comme notion théorique vers la décennie 1930, l'autre étant l'offre de monnaie.

Grosso modo jusqu'alors, ex post, plutôt que demande de monnaie, faisaient fureur les "encaisses désirées", notion attribuée à Léon Walras par Arthur Marget (cf. «The monetary aspects of the Walrasian system», 1935) et employée, par exemple, par Jacques Rueff, avec des propos de la sorte :

« L’expansion et la contraction monétaire ne sont que les manifestations globales d’une augmentation ou d’une diminution des encaisses désirées ».

Les "monétaristes" ont développé la notion d'espérances inflationnistes à partir de la décennie 1950.

Son principe est que la demande de monnaie varie en sens contraire des espérances inflationnistes.
Toute augmentation des espérances inflationnistes provoque une diminution de la demande de monnaie et, inversement, toute diminution des unes une augmentation de l'autre.

Pour les demandeurs de monnaie, les espérances inflationnistes sont un coût de la monnaie, elles pèsent sur les "encaisses désirées" (impôt d'inflation, cf. ce texte de 1994).

Autant dans un monde sans inflation, ce qu'on dénomme "monnaie" peut avoir un coût nul, autant dans un monde inflationniste, il est nécessairement positif, voire très positif.

L'augmentation des espérances inflationnistes peut même être telle qu'elle conduit à une augmentation du coût de l'échange trop élevé pour chaque personne juridique physique, à une disparition de l'échange avec monnaie et à une augmentation de l'échange en nature (fameuse inflation allemande de la décennie 1920).


Statistiquement, il a été admis longtemps que les
espérances inflationnistes étaient représentables par des prévisions de prix en monnaie des marchandises.

Aujourd'hui, il l'est aussi qu'elles le soient comme rendement supplémentaire fourni par la dette nominale par rapport au rendement de la dette indexée sur l'inflation, la dette en question étant celle d'obligations souveraines de la zone euro (cf. Banque de réserve fédérale de Saint Louis).

L'exemple ci-dessous fait intervenir trois obligations souveraines à 10 ans (Allemagne, France et Italie):

                                         Graphique

                           Espérances inflationnistes
                                   (12/2014-01/2015)




7. Un dernier mot.

Pour le non mathématicien ou celui qui se prétend l'être et ne l'est pas, obsédé qu'il est par ce qu'il dénomme "monnaie", il semble qu'on puisse confondre ce qui n'existe pas (et tout ce qui s'ensuit) et ce qui est nul ou égal à zéro (et tout ce qui s'ensuit).

En l'espèce de cette grosse erreur, apparaît l'écartèlement du raisonnement, façon de parler de son absurdité. 



Retour au sommaire.