Paris, le 5 janvier 2010.



1. La course poursuite entre la monnaie libre et la monnaie monopolisée obligatoire.

Jusqu’à récemment - à l’échelle de l’histoire -, la monnaie n’avait pas été un problème économique.
Bien au contraire, innovation économique majeure, depuis la nuit des temps, elle avait permis de réduire le coût de l’échange et d’accroître en conséquence les échanges et les gains à l’échange.

Elle est devenue problématique quand les hommes de l’Etat ont commencé à vouloir la monopoliser pour en tirer des revenus.

Mais le processus d’innovation en matière de monnaie a permis encore de s’affranchir du monopole, en partie seulement.

Qu’à cela ne tienne, les hommes de l’Etat ont cherché à récupérer la rente en totalité.

Mais de nouveau, l’innovation a frappé …, etc.

Bref, une espèce de course poursuite entre l’innovation et la réglementation étatique en matière de monnaie a pris en définitive le départ dans le passé et le monde la vit intensément depuis le début du deuxième tiers du XXème siècle, sans toujours la prendre en considération.


2. Du vrai et du faux.

2.A. Du côté de chez Rueff.

Hier, en particulier depuis la décennie 1950, Jacques Rueff s’était efforcé de familiariser la "communauté scientifique économique", mais aussi le public, avec les concepts de "faux droit" et de "fausse créance", le concept de faux droit généralisant celui de fausse créance qu’il avait introduit antérieurement dans son livre intitulé L'ordre social (décennie 1940).

"Un droit est vrai ou faux suivant que son volume est égal ou supérieur à la valeur des richesses qu’il enveloppe […] selon qu’ils [les droits] auront ou non contenu à leur mesure, ils seront vrais ou faux". (Rueff, 1967)

"Pour que faux droits il y ait, il faut que certains droits, tels les droits des obligataires, soient l’objet d’une définition a priori
Les procédures attributives de faux droits sont celles qui introduisent, au passif [d’un patrimoine], des droits d’un volume supérieur à la valeur des richesses qu’elles font entrer dans l’actif". (ibid.)

Surtout, Rueff avait expliqué qu’en conséquence des faux droits, la monnaie ne pouvait devenir qu’un "égout collecteur" … de ceux-ci.

2.B. Du côté de chez Pareto.

Pour sa part, un demi siècle auparavant, Vilfredo Pareto, à qui Rueff ne se réfère pas, avait distingué la vraie et la fausse monnaie.

"On a une vraie monnaie lorsque les prix résultent d’échanges absolument libres" (Pareto, 1896, §270)

Et il en tirait la conséquence que :

"Lorsque les prix s’établissent en une vraie monnaie […] le problème de l’équilibre économique est entièrement déterminé". (ibid., §287)

S’agissant de la fausse monnaie, il écrivait :

"Toute monnaie qui n’est pas de la vraie monnaie est ou de la monnaie fiduciaire ou de la fausse monnaie :
c’est de la monnaie fiduciaire si chaque individu l’accepte et la donne de plein gré […]
c’est de la fausse monnaie si elle est mise en circulation ou maintenue en circulation par la fraude ou par la violence même légale". (ibid. §271)

"Entre la monnaie fiduciaire et la fausse monnaie se trouve la monnaie qui a cours légal, mais qu’on peut changer à volonté au pair contre la vraie monnaie". (ibid. §274)

Et il en tirait la conséquence que :

"Lorsque les prix s’établissent en fausse monnaie, on a une inconnue de plus, c’est-à-dire le prix d’un vrai numéraire en cette fausse monnaie" (ibid. §287)

"Il faut une condition de plus pour que le problème soit déterminé" (ibid. §287).
"Cette solution est donnée généralement en fixant la quantité de monnaie". (ibid. §287)

"Avec la fausse monnaie, il y a une infinité de positions d’équilibre stable [...]
Mais ces positions ne diffèrent que nominalement" (ibid. §289)

"Par conséquent, on peut considérer comme étant libre l’émission de la vraie monnaie, tandis que celle de la fausse monnaie doit être réglée" (ibid. §288)

2.C. Du côté de chez Keynes.

Dans la décennie 1930, John Maynard Keynes, qui ne cite pas Pareto non plus dans sa théorie générale, s’efforcera d’y montrer, certes avec un autre vocabulaire, comment la fausse monnaie doit être "réglée" par les autorités monétaires.

Et le monde n’est pas sorti depuis lors de cette malheureuse tentative, toujours en cours sous le nom de "politique monétaire".


3. La monnaie, "égout collecteur d’actifs toxiques".

Aujourd’hui, fin de la décennie 2000, suite à des "fraudes" – pour reprendre le terme de Pareto - de diverse nature, les financiers ont introduit de par le monde, dans le discours, l’expression "actif toxique" - "toxique" étant un qualificatif qu’il faut reconnaître beaucoup plus violent, terrorisant que "faux", même si on peut l'y résumer -.

Soit dit en passant, les actifs toxiques n’ont strictement rien à voir avec les "junk bonds" - comme les mots employés le suggèrent et pourraient le laisser croire -, apparus dans la décennie 1980, qui étaient des obligations dont le risque était affiché sans réserve et recherché.

Les autorités monétaires se sont accommodées des actifs toxiques et, conséquence immédiate, y ont articulé des plans de sauvetage d’organismes financiers (bancaires ou non bancaires). 

Aux Etats-Unis, les noms de ces plans sont variés : TARP (troubled assets relief program), TARF (term asset-backed real estate facility), TALF (term asset-backed securities loan facility) ou TAPP (toxic-asset purchase plan).

Le faux droit (ou la fausse créance) et sa conséquence logique à terme, à savoir la "monnaie-égout collecteur de ceux-ci", n’avaient pas retenu l’attention de leurs détracteurs - dans le meilleur des cas, peu au fait des questions monétaires, dans le pire, des ignares (cf. ci-dessous) -, et ils ont été écartés de l’analyse économique.

Au contraire, l’esprit et la lettre de l’actif toxique et sa conséquence immédiate – le sauvetage de certains, de la faillite - sont l’objet de multiples déclarations rassérénantes (cf. dernier discours de Ben Bernanke par exemple).

Quelle grande différence entre les concepts de ces deux époques ?

Le faux droit (ou la fausse créance) témoignait d’un endettement de l’Etat dont celui-ci ne pourrait pas à l’évidence honorer les engagements.
Soit dit en passant, si on en croit les "gaz-intern-ettes", ce serait le cas de l'Etat grec à l'heure actuelle.

Malgré cela, la banque centrale en situation de monopole finirait par le réescompter, i.e. l’achèterait aux banques de second rang à un prix faux, le "surpaierait" et la monnaie deviendrait ainsi "égout collecteur de faux droits".

L’actif toxique témoigne, pour sa part, d’un endettement de personnes juridiques privées ou publiques "non étatiques", mais influencées, voire soutenues par les Etats (comme les "subprimes", crédits hypothécaires à "vocation sociale", à charge de la discrimination positive, pour les "déshérités"). Ces personnes ne pourront pas toutes, à l’évidence, honorer les engagements.

Et le fait est que les banques centrales ne l’ont pas réescompté jusqu’au jour dit "de crise" où elles sont convenues de le réescompter, directement ou indirectement, en catastrophe, affichant ainsi au grand jour le cartel réglementaire qu’elles formaient.
Elles l’ont surpayé.

En bonne logique, les monnaies sont donc, dès à présent, des "égouts collecteurs d’actifs toxiques" pour autant que la contrepartie comptable des billets et des dépôts inscrits aux passifs des banques – formes de substitut de monnaie- est surévaluée…

Ainsi la Fed a vu en trois ans son total de bilan passer de :
$ 858 (début 2007) à
$ 2240 milliards (fin 2009),
soit une multiplication par près de 2,6 (cf. Steve Matthews).

Pour sa part, le total du bilan de la BCE est passé de :
€ 1154 milliards (début 2007) à
€ 1852 milliards (fin 2009),
soit une multiplication par un chiffre de l'ordre de 1,6.


4. La course poursuite infernale.


Ainsi le monde économique est-il passé, en moins d’un siècle,
- de monnaies
primo convertibles en or à taux fixe et à la demande et
secundo couvertes par de l’or dont le montant exact du stock apparaissait dans les actifs des bilans des banques,
à
- des monnaies
légalement inconvertibles et
couvertes par des actifs toxiques dont le montant du stock cache une surévaluation dans les actifs des bilans des banques centrales.

Le passage a été effectué par la violence légale et à un coût jamais évoqué, ni a fortiori évalué, mais supporté.

Certains, bien évidemment, doivent considérer le passage achevé, voire irréversible. Et de cet avis seront ceux qui ignorent l’histoire monétaire et la course poursuite signalée ci-dessus.

Mais ils ont tort : le passage n’est ni achevé ni irréversible.
C’est en vérité un processus infernal de mise en cage de la monnaie qui a été déclenché dans la décennie 1920, pour le pire.
Il a un nerf qui se trouve être son coût croissant.
Et ce n’est pas parce que ce coût est laissé de côté par les hommes de l’Etat et ceux qui partagent leur opinion qu’il n’existe pas, qu’il n’est pas supporté et qu’il ne s’aggrave pas.

Soit dit en passant,

« Voilà comment en France une opinion prévaut.
Cinquante ignares répètent en chœur une méchanceté absurde mise en avant par un plus ignare qu’eux ; et pour que cette méchanceté abonde dans le sens de la vogue et des passions du jour, elle devient axiome. » (Bastiat, 1850, chap.6, p.500)

Tel est le constat que dressait Frédéric Bastiat en 1850.

Le phénomène de formation d’une opinion a-t-il changé en plus d’un siècle et demi ?

Malgré les apparences, il est le même.

4.A. Quelles sont les apparences ?

Depuis quelques décennies, des recherches sur le sujet ont été menées et ont conduit les chercheurs à introduire les notions de "cascade d’opinion" et de "cascade d’information et de réputation".

Ces notions permettent d’expliquer de façon discursive, sans vague, et donc de façon moins abrupte, ce qu’a écrit Bastiat.
En d’autres termes, des chercheurs sont parvenus à mettre le doigt sur des éléments internes et constitutifs du phénomène sans remettre en question son effet, l’axiome.

4.B. Quelle est la réalité ?

Il n’est plus question d’ "ignares", mais de scientifiques ou de prétendus tels, de protecteurs de ceci ou cela auto déclarés et a priori omniscients….

Il n’est plus question de "méchancetés", mais de concepts dénaturés comme ceux de "monnaie", "créance" ou "droit" par le qualificatif "faux", et celui d’"actif" par le qualificatif  "toxique".

Bref, la monnaie n’est pas magique comme une opinion voudrait le faire croire à une autre opinion, jusqu’à présent abusée par ses soins.

La monnaie est un processus d’innovation économique majeur dont il faudrait que chacun ait conscience. 
Le processus est perverti par les manipulations incessantes des hommes de l’Etat qui s’en sont donnés le monopole par la violence, en toute cécité sur le coût, et dont le législateur devrait abroger le monopole.


En ce début de nouvelle année, on ne peut que le souhaiter.



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