Paris, le 25 janvier 2010.



1. Quelle est la forme de l’univers ?

Henri Poincaré, le grand mathématicien, s’est posé en 1904 la question de la forme de l’univers, n’y a pas donné de réponse, mais a fait une conjecture (cf. O’Shea, 2007, Grigori Perelman face à la conjoncture de Poincaré, Dunod, Paris, p.2).

La conjecture énonçait que la « sphère tridimensionnelle » est la seule « variété tridimensionnelle » simplement « connexe finie » (ibid. p.36)

Elle était l’assertion selon laquelle toute variété tridimensionnelle « compacte » sur laquelle tout chemin fermé peut être contracté en un point, est topologiquement identique (c’est-à-dire « homéomorphe ») à la sphère tridimensionnelle. (ibid. p.52)

Il a fallu plus de cent ans pour que les mathématiciens répondent à la question posée par Poincaré sur la dernière page de la dernière section du dernier de ses grands articles de topologie.
Au fil des années, la topologie et sa cousine plus âgée, la géométrie, sont devenues des disciplines cohérentes et puissantes, cruciales pour les mathématiques et les sciences. (ibid. p.229)

Madrid 2006.

A l’occasion du 25ème congrès mondial de mathématiciens qui se tenait à Madrid (2006), John Morgan a retracé l’histoire de la conjecture de Poincaré et a salué la démonstration de la conjecture donnée par Perelman comme un « prodigieux accomplissement » non seulement pour Perelman, mais aussi pour les mathématiques (ibid. p.228)

Giorgi Perelman a en effet résolu la conjecture de Poincaré (ibid.)

Les vérifications rigoureuses ont toutes été effectuées (ibid.)

Reste que la plupart des mathématiques auxquelles Perelman a fait appel auraient été incompréhensibles trois décennies plus tôt. Les outils techniques qu’il a utilisés sont à la pointe même de ce qui se fait et dépendent profondément des travaux d’un certain nombre de membres du public. (ibid. p.3)

Reste aussi que
« Chacun parmi nous avec une bonne éducation primaire peut résoudre des problèmes d’arithmétique et d’algèbre qui auraient tenu en échec les plus instruits des scribes babyloniens.

Quiconque parmi nous ayant choisi quelques modules de calcul différentiel et d’algèbre linéaire peut résoudre des problèmes que Pythagore, Archimède et même Newton n’auraient su aborder.

Un étudiant de troisième cycle en mathématiques peut effectuer des calculs topologiques que Riemann et Poincaré n’auraient pas su démarrer.

Nous ne sommes pas plus intelligents qu’eux, nous sommes les bénéficiaires de leur œuvre." (ibid. p.230)

En d’autres termes, il y a eu « économie de pensée » selon la formule de Ernst Mach, formule et physicien chers à Poincaré comme il l’a écrit en particulier dans Science et méthode.

Et cette économie de pensée a procédé des esprits des êtres humains, de la logique qu’ils ont suivie et de leur intuition – comme le développe Poincaré dans le livre cité -.

Elle n’a pas procédé d’un modèle mathématique, ni a fortiori d'un modèle choisi sans explication...


2. Quelle est la forme de la tendance temporelle de l’activité économique ?

L’activité économique, les échanges entre nous, êtres humains, ont-ils une tendance temporelle ? Quelle est la forme de la tendance temporelle ?

Telle est la double question implicite à quoi prétendent en définitive répondre depuis près de deux siècles un certain nombre d’économistes.

Il s’agit des théoriciens du « cycle » - commercial, des échanges, des affaires, de l’économie, etc. selon le complément qu’ils préfèrent employer -.

Il s'agit aussi des théoriciens de la « crise » - commerciale, du système capitaliste, économique, etc. -, la « crise » étant un des deux points de retournement du « cycle » que des économistes de l’école de pensée autrichienne préfèrent dénommer « boom » (depuis Mises (1943)), l’autre point, le point bas, étant dénommé « bust ».

Ces théoriciens appliquent ainsi à la tendance temporelle des données qu’ils construisent sur une certaine base statistique ou comptable, une figure de la géométrie d’Euclide.

A fortiori, les explications des causes de tel ou tel cycle qualifié ou de telle ou telle crise qualifiée qu’ils disent observer, qu’ils avancent ou en déduisent, ne peuvent qu’être sujettes à caution.

A fortiori, les remèdes politiques que les hommes de l’Etat en déduisent et instaurent pour soi-disant réguler l’une et empêcher que l’autre se reproduise démontrent leur inanité. Certes, dans le cas des « crises », ils feront valoir que, sans eux ni les réglementations instaurées jusqu’à la dernière, cela aurait été pire…

Un choix pernicieux.

Tout cela ne doit pas cacher qu’au départ, les théoriciens ont choisi des matériaux statistiques ou comptables pour construire des données et une figure géométrique et que leur choix s’est fait sans explication digne de ce nom.

D’une façon générale, ils ont fait un double choix méthodologique qui a subordonné la science économique à un domaine des mathématiques qu’ils connaissent ou que des mathématiciens leur ont conseillé d’appliquer, mais que peu de choses sauraient justifier.

Déjà, et à supposer qu’ils n’aient pas tort de procéder ainsi, rien ne prouve que la mathématique qu’il devrait employer a été découverte.

Etant donnée leur admiration pour les mathématiques, ils devraient se couler dans le moule de leurs producteurs plutôt que de consommer leurs produits, et attacher de la valeur à la logique et à l’intuition dont ils font preuve plutôt qu’à l’application servile.

Soit dit en passant, honte à ceux qui, le cas échéant, sur cette base, se font forts de nier l’existence de la science économique ou agissent comme s’ils la niaient.

A coup sûr, ni la logique, ni leur intuition ne sont pour quelque chose dans le choix.

Seule peut l’être l’économie de pensée.
Mais on ne saurait visser quoi que ce soit avec un marteau et n’en est-il pas ainsi d’appliquer une mathématique à des données construites avec d’autres mathématiques ?


3. La « crise financière de 2008 » et la science économique.

Etant donné ce choix guère explicable, on peut toujours dénommer « crise financière de 2008 » l’ensemble des données constituées par les baisses importantes des prix des actions en 2008, les disparitions temporaires des échanges financiers ordinaires sur un certain nombre de marchés au même moment, la faillite de firmes (bancaires, financières ou autres) au même moment ou presque, etc.

On peut aussi voir dans cette « crise financière » un point de retournement du « cycle financier » ou, plus généralement, du « cycle économique » qu’on imagine.

Mais tout cela est bien loin de la science économique, de ce que devrait toujours être la science économique.  A l'extrême, il y a "crise scientifique".

Ce n’est que la pérennisation d’un déterminisme sans fondement logique et conditionné par un choix arbitraire d’une mathématique qu’on fait oublier ou qu’on dissimule, mais dont les hommes de l’Etat tirent les ficelles de deux grandes façons :
- en endettant toujours plus les Etats qu’ils sont censés gérer, et
- en instaurant de nouvelles réglementations des actions que vous et moi avons la capacité juridique de mener et qui s’ajoutent à celles qui existaient déjà et qui devaient empêcher ce qui s’est réalisé…

Science de l'action humaine.

La science économique, celle de l’école de pensée économique dite autrichienne - mais aussi "bien française" avant que le socialisme dénaturât cette dernière - a pour fondements les actions des êtres humains étant données les richesses qu’ils possèdent chacun en propriété, mais pas nécessairement en toute connaissance, et les fins qu’ils poursuivent, individuellement ou en association.

Quand les fins sont identifiées à des satisfactions de besoins ou de désirs et quand les richesses sont jugées insuffisantes en quantité (en nombre, volume, etc.), il est question de rareté des richesses. Soit dit en passant, pour Quesnay, les "richesses surabondantes" – air, eau, par exemple – n’étaient que des "biens"…

Encore faut-il que le concept d’action humaine ne soit pas déformée comme parfois il l’est par des mathématiciens qui décrivent l'action ainsi :

«L'action d'un agent peut être décrite en énumérant la quantité de son intrant ou extrant pour chaque marchandise (de signes opposés différenciant les intrants des extrants).
Cette liste peut être traitée comme la liste des coordonnées d'un point dans l'espace linéaire des marchandises. »


Et reste qu’il n’est de richesse que d’homme et que la pensée de l’homme est la mère de ses autres actions.

La science économique ainsi entendue permet de dire l’effet des actions humaines en tel ou tel domaine, dans le cadre de la loi naturelle.

Elle permet aussi de montrer l’effet des réglementations – nécessairement entorses à la loi naturelle – des actions humaines sur celles-ci.


4. Domaines de prédilection des réglementations étatiques : la monnaie et la finance.

Depuis près de deux siècles, la science économique explique ainsi que les privilèges – réglementations par excellence – donnés par l’exécutif ou par le législatif en matière de crédit et, plus généralement, en matière de finance à telle ou telle personne juridique, physique ou morale, ont des effets néfastes.  Ils font supporter, un jour ou l’autre, à tous des pertes importantes, de diverses natures, qui devront être comblées d’une façon ou d’une autre.

Libre à chacun de refuser l’explication, de dénommer « crise » le phénomène quand il se réalise, de lui accoler un qualificatif, de l’inscrire a posteriori dans une figure géométrique dénommée « cycle », à quoi sera accolé le cas échéant un qualificatif, ou de corriger des figures géométriques de ce type existantes !

Mais depuis Charles Coquelin (1802-52) et ses amis du Journal des économistes, l’enseignement est précis.
Il a même été affiné au XXème siècle par des économistes aussi différents que L. von Mises (1912 ou 1966) ou F. von Hayek (1929), d’un côté, et, de l’autre, I. Fisher (1911) ou J.B. Taylor (2009) dans son livre intitulé Getting Off Track: How Government Actions and Interventions Caused, Prolonged, and Worsened the Financial Crisis.
[Ma traduction de ce titre :
Sortir de la trace: Comment les actions et les interventions gouvernementales ont causé, prolongé et aggravé la crise financière.]

Hier, les banques privilégiées ou les banques publiques – aujourd’hui, d'un côté, les banques centrales sous la tutelle de qui se trouvent toutes les autres banques, de l'autre, les institutions internationales monétaires ou bancaires tu type "fonds monétaire international" - ne peuvent qu’avoir une mauvaise gestion du crédit et de la finance car elles ne sont pas soumises à la concurrence et, par conséquent, orientées par celle-ci.
Et cette mauvaise gestion est sanctionnée périodiquement par des pertes, plus ou moins importantes, de diverses natures, qu'il faut combler : c'est la "crise".

Il faut distinguer la mauvaise gestion monopolistique du crédit qui donne corps au signal, à la « crise » (cf. par exemple Taylor sur ce point) et celle qui prolonge le signal, qui donne une épaisseur temporelle, une durée à la crise (cf. par exemple Taylor I ou Taylor II).

Dans le cas de la « crise financière de 2008 », il apparaît que se sont juxtaposées à la mauvaise gestion monopolistique du crédit par les banques centrales, sui generis, des réglementations des exécutifs et législatifs nationaux, à commencer par ceux des Etats-Unis en matière immobilière (réglementations donnant lieu au crédit de type "subprime").

Par exemple :

« Il y a un consensus certain que les causes immédiates de la crise sont les suivantes:
(i) Le secteur financier américain a pratiqué une affectation de ses ressources à l'immobilier défectueuse, financée par l'émission de nouveaux instruments financiers exotiques.
(ii) une partie importante de ces instruments ont trouvé le chemin, directement ou indirectement, des bilans des banques commerciales d'investissement.
(iii) Ces investissements ont été financés en grande partie par de la dette à court terme.
(iv) Le mélange a été puissant et a provoqué une rupture à grande échelle en 2007.
Sur ces questions, il y a un large accord. » (Rajan, 2009

Autre exemple :

« La crise financière de 2008-09 - la plus sévère depuis les années 1930 -, a ses origines dans le marché du logement.
Après plusieurs années de croissance rapide et de rentabilité, les banques et autres établissements financiers ont commencé à supporter des pertes importantes sur leurs investissements dans les prêts immobiliers et les titres liés à ceux-ci dans la seconde moitié de 2007.
Ces pertes déclenchèrent une crise financière totale lorsque les banques et autres prêteurs demandèrent tout à coup des taux d'intérêt beaucoup plus élevés sur les prêts aux emprunteurs risqués, y compris parmi eux d'autres banques, et les échanges dans de nombreux instruments financiers reculèrent fortement.
Une série de faillites et de quasi faillites des principales institutions financières - dont Bear Stearns, IndyMac Federal Bank, la Federal National Mortgage Association (Fannie Mae), la Federal Home Loan Mortgage Corporation (Freddie Mac), Lehman Brothers, American International Group (AIG), et Citigroup – firent vivre des marchés financiers sur le fil pendant une grande partie de 2008 et en 2009.» (cf. Bulard et alii, 2009


5. La solution à toute crise financière à venir : la banque libre.

Aucune nouvelle réglementation ne saura jamais conjurer tous les effets prévisibles des réglementations existantes et lourdes de crises potentielles futures, en étant juxtaposée à ces dernières.
Le président des Etats-Unis a peut-être des comptes personnels à régler avec le secteur bancaire pour vouloir en faire appliquer de nouvelles dans son pays, mais cela est une autre question.

Les nouvelles réglementations changeront peut-être la forme des crises à attendre, mais pas leur fond.

La solution à leur fond, c’est la liberté, i.e. la concurrence, étant donné le cadre de la loi naturelle.

Cette solution de la "banque libre" n’a rien d’extraordinaire et ne serait pas une cause de discussion si les hommes de l’Etat avaient lu attentivement l'histoire des doctrines monétaires. 
L'école de la banque libre - "free banking school" - est intervenue au XIXème siècle dans la controverse qui a existé entre la "currency school" et la "banking school" à la suite de la "crise de 1825".
Les arguments qui ont été employés hier et le sont aujourd'hui sont à peu près les mêmes, même si c'est un autre système monétaire et financier qui est à la base de l'économie actuelle, forcément différent de celui qui régnait dans la première moitié du XIXe siècle.


Addendum.

Je ne saurais trop conseiller d'écouter l'interview - qui suit - de Pascal Salin par Emmanuel Martin sur le site un monde libre




à l'occasion de la parution chez Odile Jacob Edition (2010) de son dernier livre intitulé Revenir au capitalisme (pour éviter les crises).


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