ma pomme 2014




Paris, le 11 février 2016.





1. Trois façons de dire la même chose sur la valeur.

a. Prix en monnaie.

Pourquoi s'intéresser à la monnaie plutôt qu'à des épingles ?

Parce que, disait Milton Friedman dans la décennie 1960, les prix des marchandises sont exprimés en monnaie et non pas en épingle (cf. ce texte de décembre 2010).


Un siècle plus tôt, Joseph Garnier, rédacteur au Journal des économistes, avait jugé que :

"L'idée qu'on s'en est faite a conduit aux formidables erreurs du système mercantile et de l'exclusivisme commercial, aux altérations et spoliations de plusieurs siècles de générations, au papier monnaie qui a fait tant de ruines dans le passé et qui est encore une plaie de l'économie contemporaine" (Garnier, 1864, p.253)


Qu'à cela ne tienne.

b. Quantités de monnaie unitaires convenues.

Au lieu de mettre l'accent sur les prix en monnaie des marchandises convenus par les gens pour justifier l'intérêt porté à la notion de monnaie, on peut parler des "quantités de monnaie unitaires" des marchandises convenues.

Et l'idée est strictement la même.

c. Taux/rapport convenu de deux quantités de monnaie et de marchandise.

On peut aussi préférer identifier toute quantité de monnaie unitaire de marchandise convenue et ce qu'elle cache, à savoir un taux ou rapport de deux quantités de monnaie et de marchandise qui, a priori, a été calculé et a donné lieu à échange indirect.

On peut la représenter par :

                [(dYj/dM2).(dM1/dXi)]

où (dXi) et (dYj) sont les échanges,
les quantités de monnaie sont, acquise, (dM1) et cédée, (dM2) (cf. ci-dessous).

Sans vouloir le faire parler..., cela a vraisemblablement amené L. von Mises (1953) à écrire le texte intitulé « Remarques sur le traitement mathématique des problèmes de l'économie politique » dans Studium Generale (cf. ce texte de mars 2015):

… "les prix ne sont pas mesurés en monnaie, mais consistent dans de la monnaie".  (Mises, 1953, p.664).


Ainsi, prix en monnaie, quantité de monnaie unitaire et taux ou rapport de quantités de marchandises convenu faisant intervenir la monnaie ne sont que trois façons de parler, en des termes différents, de la valeur des choses, point de départ de l'économie politique ... à la double condition de ne pas oublier,
- d'une part, que la monnaie est un "intermédiaire des échanges" et non pas un "moyen d'échange", et,
- d'autre part, que l'échange est "indirect" et non pas "direct".


2. Une quatrième façon, destructrice de l'économie politique.

Quatrième façon de parler de la valeur d'une chose néanmoins, il y a la notion d'"utilité" qui a été introduite depuis le XVIIIème siècle et qui a été, en partie, transformée à la fin du XIXème siècle.

Selon la phrase de J.B.Say (1767-1832) dans son Catéchisme (1815) :

"Comment donne-t-on de la valeur à un objet?",

la réponse est :

"en lui donnant une utilité qu'il n'avait pas".

Très précisément, Say expliquait :

"qu'entendez-vous par l'utilité ?
J'entends cette qualité qu'ont certaines choses de pouvoir nous servir, en quelque manière que ce soit."


Pour sa part, selon Jeremy Bentham (1748-1832), un de ses contemporains mais anglais, dans Introduction to the Principles of Morals and Legislation (1789) expliquait que :

"Utility [...] that property in any object, whereby it tends
to produce benefit, advantage, pleasure, good, or happiness ... or ...
to prevent the happening of mischief, pain, evil, or unhappiness" ;


* en français:

"L'utilité [...] cette propriété de tout objet, par laquelle elle tend
à produire bénéfice, avantage, bien, ou bonheur ... ou ...
à éviter la survenance de perte, douleur, mal ou malheur".


Et, plus d'un siècle et demi plus tard après Say ou Bentham, K. Brunner et A.H. Meltzer (1971) de développer dans un article de The American Economic Review intitulé "The Uses of Money: Money in the Theory of an Exchange Economy" les notions de services de la monnaie et de services sociaux de celle-ci.

Entre temps, F. Bastiat (1850) s'était posé la question suivante :

"Faut-il voir le principe de la valeur dans l'objet matériel et, de là, l'attribuer par analogie, aux services ?".


Et Bastiat de répondre :

"Je dis que c'est tout le contraire, il faut le reconnaître dans les services et l'attribuer ensuite, si l'on veut, par métonymie, aux objets matériels."



Mais, pour qu'il n'y ait plus d'ambigüité sur le mot "utilité" qui était pris pour être tantôt objectif, tantôt subjectif, V. Pareto a introduit à la fin du XIXème siècle, dans son Cours d'économie politique (1896-97) la notion d'"ophélimité" pour désigner l'"utilité subjective" laissant la notion d'"utilité" désigner seulement l'"utilité objective".

Et Pareto de préciser :

"L'ophélimité élémentaire est le final degree of utility de Jevons, la marginal utility des auteurs anglais... "


Ce qui lui a permis de distinguer la notion, nouvelle alors, d'"ophélimité élémentaire" de l'ancienne notion d'utilité.

Malheureusement, ce qu'il a proposé est resté lettre morte par la suite, en particulier aux Etats-Unis d'Amérique à partir de la décennie 1930 ...

a. De Menger à Mises.

Reste que Mises était en décalage avec ce qu'avait écrit C. Menger (1940-1921), en français, en 1892, dans un article de la Revue d’économie politique intitulé "La monnaie, mesure de la valeur".

En effet, Menger avait expliqué, avec exactitude, que :

"L’ancienne théorie repose sur l’idée que l’égalité des valeurs est la considération qui domine dans l’échange.
Or, une supposition semblable contredit diamétralement les intentions réelles des trafiquants.
Ni l’un ni l’autre ne songent à échanger valeur égale contre valeur égale :
le but qu’ils poursuivent, c’est de satisfaire leurs besoins, chacun aussi complètement que le permettent les ressources dont il dispose.

Généralement, l’échange ne se produit que lorsque chacune des parties croit y trouver un moyen d’améliorer sa position économique.
Les gens qui font affaire ne se soucient absolument pas  d’échanger
- des unités égales,
- des quantités de travail égales,
- des frais de production identiques,
- « des biens égaux en valeur économique », ou
- « les égales quantités de valeur d’usage renfermées dans les produits échangés »,
- ni rien de semblable.
[...]
L’argent est devenu l’intermédiaire de l’échange, mais s’il sert à mesurer les prix, c’est uniquement dans le sens que nous venons de marquer.

Le mobile du troc est
- le profit, mais aussi
- les quantités, qui s’échangent l’une contre l’autre, sont fixées par l’avantage subjectif des deux sujets [3].
[3] Voir mes Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, Vienne, 1871, p. 172. "


Selon Mises (1912), dans le chapitre sur "Les déterminants de la valeur d'échange objective, ou pouvoir d'achat, de la monnaie", on peut lire que:

"La valeur subjective de la monnaie doit être mesurée par l'utilité marginale des biens que la monnaie permet d'acquérir. [1]
[1] Cf. plus haut et aussi
Böhm-Bawerk, op. cit. Zweite Abt. p. 274 ;
Wieser, Der natürliche Wert, p. 46.

Il s'ensuit que l'évaluation de la monnaie n'est possible qu'en supposant que la monnaie a une certaine valeur d'échange objective.

Un tel point d'appui [en français dans le texte, NdT] est nécessaire afin de pouvoir combler le vide entre
- la satisfaction et
- la monnaie "sans usage".

Comme il n'y a pas de lien direct entre
- la monnaie en tant que telle et
- un besoin humain quelconque,
les individus ne peuvent avoir une idée
- de son utilité, et donc
- de sa valeur,
qu'en supposant qu'elle a un pouvoir d'achat donné.

Il est cependant facile de voir que cette hypothèse ne peut être rien d'autre que l'expression d'un rapport d'échange défini à cet instant sur le marché entre la monnaie et les marchandises. [2]
[2] Cf. Wieser, Der Geldwert und seine Veränderungen, pp.513 et suivantes.

Une fois qu'un rapport/taux d'échange entre la monnaie et les marchandises a été établi sur le marché,
il continue à exercer son influence au-delà de la période durant laquelle il est maintenu ;
il fournit la base pour les évaluations ultérieures de la monnaie.

Ainsi, la valeur d'échange objective passée de la monnaie a une certaine importance pour son évaluation actuelle et future. "


Selon Mises, l'important était donc que la monnaie fût considérée comme une "valeur d'échange objective", qu'il dénommait aussi "pouvoir d'achat", notion contre quoi s'était élevé Pareto antérieurement et dont je partage l'opposition (cf. ce texte d'octobre 2014).

Qu'à cela ne tienne.

b. Le socialisme en puissance.

Les économistes mathématiciens de la seconde partie du XXème siècle vont faire leur choux gras de la notion d'"utilité"
- en introduisant la notion d'"utilité collective" chère aux socialistes de tout poil qui se sont écartés des absurdités marxistes, mais aussi les notions de "durée" et d'"incertitude" dans le domaine de la "théorie de l'équilibre économique général" et
- en ne se souciant guère de la notion de "monnaie", à la suite de L. Walras (cf. Marget, 1935), que les politiques qu'ils conseillent vont détruire en grande partie, à partir de la décennie 1930, et en totalité, à partir de la décennie 1970.


3. L'intermédiaire des échanges.

Le point signalé dans le §1 reste essentiel et J.B. Say y avait insisté en partie dans son Catéchisme.

Mais le mot "intermédiaire" a été identifié, par la suite, à une "durée" comme si cette dernière était une réalité de l'économie politique, et les éléments concernés sont devenus des instants ... de l'échange.

Le prix en monnaie d'une marchandise pouvait alors être confondu, au moins apparemment, en termes mathématiques à tout autre rapport ou taux et, par exemple, à celui à quoi correspond le rapport qu'est la "vitesse de déplacement d'un corps".

a. Intermédiaire des échanges et cinématique.

C'est ainsi que la vitesse a une intégrale mathématique par rapport au temps dénommée "distance de déplacement du corps", le prix en monnaie a une intégrale mathématique par rapport à sa quantité, dénommée par exemple "surplus du consommateur" ...

La vitesse a une dérivée mathématique par rapport au temps dénommée "accélération", le prix en monnaie a une dérivée mathématique par rapport à sa quantité, question de marché concurrentiel ou non ...

La grandeur [(dpi/dXi).(Xi/pi)] définissant l'offre et la demande de marchandises, concurrentielles ou non (cf. ci-dessous), le prix en monnaie donné (pi*) de la marchandise "i" cache un marché concurrentiel...
En effet, quel que soit le futur, supposer pi = pi* est équivalent à supposer dpi = 0 ;
et (dpi/dXi).(Xi/pi) = 0 définit l'offre ou la demande concurrentielle, selon ce qu'on souhaite.

L'accélération, dérivée mathématique de la vitesse, cache des forces physiques, le "marché ,concurrentiel ou non", dérivée mathématique du prix en monnaie, cache ses caractéristiques.


A l'inverse de la démarche précédente, de même que l'intégration mathématique de l'accélération consiste dans la vitesse, il apparaît qu'on peut dire qu'un "marché non concurrentiel" a pour intégration mathématique un prix en monnaie dès lors qu'il a existé et abouti ...


La confusion mathématique cache pourtant de grandes impossibilités entre l'économie politique et la physique en question.

Par exemple, la quantité de monnaie unitaire de marchandise convenue et la distance de déplacement unitaire du corps vont de pair, mais autant l'inverse de la quantité de monnaie unitaire de marchandise convenue existe dans la réalité, autant l'inverse de la distance n'existe pas... à défaut d'avoir une signification...

Tout cela ne mène nulle part.

b. Intermédiaire des échanges et moyen d'échange.

Alors que le mot "intermédiaire" va de pair avec les deux éléments qu'il réunit, qu'il "intermédie", le mot "moyen" fait autre chose, à savoir il ouvre la voie à la fin ou aux fins qu'il doit permettre aux yeux de celui qui en parle, comme si cela devait exister alors que cela n'existera pas.

Malheureusement, la monnaie est en général prise par les politiques pour "moyen d'échange", ce qu'elle n'est donc pas, et non pas pour "intermédiaire des échanges", ce qu'elle est.

Il s'ensuit, en particulier, l'idée désolante et fausse que la variation de la quantité de monnaie provoquerait une variation de même sens de l'activité économique (cf. tous les propos tenus sur la "quantitative easing process" ces derniers temps et, par exemple, celui-ci de mai 2015).



4. L'échange indirect.

Reste la notion d'"échange indirect" de la personne, c'est-à-dire de chacun d'entre nous, 
- qui est cachée par la notion d'"échange direct" mise contre toute attente toujours au premier plan par une majorité d'économistes et
- qui veut qu'on offre pour pouvoir demander.

On laissera de côté les économistes, quoique nombreux, pour qui on demande pour pouvoir offrir... et l'idée qui repose sur la création ex nihilo.

Autant l'"échange direct" est rendu, en termes mathématiques, par le taux ou rapport entre la marchandise vendue (dXi) et la marchandise achetée (dYj), c'est-à-dire en valeur absolue:

                          (dYj/dXi)

autant l'"échange indirect" entre (dXi) et (dYj) l'est par la relation - en valeur absolue - :

               [(dYj/dM2).(dM1/dXi)]

où les quantités de monnaie acquise (dM1) et cédée (dM2) peuvent être égales ou inégales.

Ex post, le taux ou rapport convenu, caractéristique du marché est :

               (dYj/dM2).(dM1/dXi)= (1/pj).pi

où pi et pj sont les prix en monnaie des marchandises convenus.

Sauf dans le cas où les quantités de monnaie acquise et cédée sont égales (où dM1=dM2), il apparaît que l'échange indirect est différent de l'échange direct.

Et il fallait s'y attendre car, à l'évidence, l'échange indirect a été une amélioration de l'échange direct permise par l'introduction de la monnaie, à commencer par son existence et son aboutissement en pratique.


5. Un dernier mot, provisoire.

La relation ou grandeur [(dYj/dM2).(dM1/dXi)] est autant une définition mathématique de l'échange indirect qu'une définition mathématique de la monnaie, intermédiaire des échanges.

La différence qu'on peut établir entre les deux définitions ne doit pas être oubliée (cf. ce texte de février 2012) et tient au fait que les pôles d'attention des économistes ne sont pas les mêmes: il y a
- l'échange dans un cas,
- la monnaie, intermédiaire des échanges, dans l'autre.

Mais attirer l'attention des gens soit sur le rapport (dYj/dM2), soit sur le rapport (dM1/dXi) comme le font des économistes, est une erreur.

Introduire la notion de "pouvoir d'achat" de l'un ou de l'autre comme si la notion avait quelque valeur économique explicative, contribue à la dénaturation de l'échange.

Cela rompt la relation [(dYj/dM2).(dM1/dXi)] qui doit rester unitaire.


Cela dénature aussi les éléments qu'elle cache, essentiellement les marchés de la catallaxie (cf. par exemple ce texte de juillet 2009).

Ces marchés peuvent être synallagmatiques ou dépersonnalisés (cf. Douglas North, 2006).
Ils peuvent être spontanés ou organisés, en théorie, par un savant économiste ou, en pratique, par des politiques.

Dans ce dernier cas, est en jeu l'organisation ou le système, et ses organismes ou institutions, autre façon de parler d'un type d'intermédiaire des échanges autre que la monnaie.







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