A Paris, le 24 août 2014.





Le livre d'Irving Fisher (1911) intitulé en français Le pouvoir d'achat de la monnaie pêche par de nombreux points (cf. le texte original).
Mais cela ne l'empêche pas d'être implicite dans beaucoup de raisonnements.

Murray Rothbard a eu l'occasion de dire en 1962 ce qu'il pensait des erreurs de l'"équation des échanges", un des chapitres du livre, dans son ouvrage Man, Economy, and State with Power and Market (cf. son texte "The Fallacy of the Equation of Exchange" que j'ai repris dans mon texte de décembre 2013.

Je voudrais évoquer la fausse causalité que des économistes en tirent en suivant ce qu'avait écrit Fisher et la politique monétaire erronée qu'ils conseillent aux prétendus responsables.


1. L'"équation des échanges".

Comme son nom l'indique, l'"équation des échanges" est d'abord un être mathématique, à savoir une équation du 1er degré à une inconnue, le mathématicien dénommant l'inconnue "vitesse de circulation des échanges de marchandises par la monnaie".

Au point de vue économique caché par l'équation, la vitesse en question (notée "V") permet de relier par une égalité les échanges de marchandises effectuées dans une période passée (notée "T") et la quantité de monnaie en circulation (notée "M") qui est allée de pair et qu'on suppose ne pas avoir variée :
  
                                    T = V. M

De ce point de vue, "V" n'est donc plus une inconnue, mais un trait d'union, en fait un trait d'égalité ou d'identité entre deux grandeurs, les échanges de marchandises en monnaie et la quantité de monnaie en circulation.

Dans son travail, Fisher n'en est pas resté là.

Au prix d'une manipulation mathématique, sans réalité économique comme l'a souligné Rothbard dans le texte cité, il a vu dans les échanges de marchandises en monnaie le produit arithmétique de deux grandeurs qu'il a dénommés, pour l'une, "échanges en volume" (notés "t"), et pour l'autre, "niveau des prix des échanges" (noté "p").

Son équation est ainsi devenue l'égalité ou identité:

                                  p.t = V.M

Statistiquement, la vitesse n'avait pas de mesure donnée a priori par Fisher.
Sa mesure était donc inconnue.

Mais, au moins depuis cette date, des économistes se sont faits forts de lui en donner une, en particulier, les économistes monétaristes de la décennie 1960, et ils ont utilisé des statistiques, puis de l'économétrie pour y parvenir.

La mesure de la vitesse n'était donc plus inconnue, mais variait d'un pays à un autre, d'une période à une autre, elle n'était pas constante.


2. La pseudo astuce de Milton Friedman.

La démarche de Milton Friedman a consisté, dans un article de 1970, à modifier un des paramètres de l'"équation des échanges" et à passer des "échanges de marchandises en monnaie" au "revenu nominal" (noté "Y" et mesuré par la comptabilité nationale comme "production intérieure brute").

Mais rien n'y a fait.

La variabilité de la vitesse de circulation ainsi modifiée est toujours aussi grande sous la forme:

                               Y = V.M

Etant donné la manipulation mathématique du "niveau des prix" à quoi s'était employé Fisher - en transformant des prix en monnaie des marchandises en un niveau général des prix -, Friedman a pratiqué une manipulation analogue en considérant que le "revenu nominal" était le produit arithmétique de deux grandeurs, l'une, ce qu'il dénomme le "revenu réel" (noté "y"), et l'autre, ce qu'il dénomme le "niveau des prix" correspondant (noté "p").

Le "revenu réel" cache le volume d'emploi (et par conséquent le volume de chômage) comme le veut l'habitude des macroéconomistes depuis lors.

L'"équation des échanges" est devenue ainsi l'égalité ou, si on préfère le mot, l'identité suivante:

                              p.y = V.M


3. La fausse causalité.

Qu'à cela ne tienne, l'"équation des échanges" ou, sous sa forme actuelle, l'"équation du revenu nominal" n'est en rien une relation de causalité entre la quantité de monnaie en circulation et les échanges ou le revenu nominal.

Malheureusement, cette prétendue relation de causalité est au cœur des raisonnements de beaucoup d'économistes et d'hommes politiques.

Elle laisse croire que la variation de la quantité de monnaie en circulation a des conséquences sur le revenu nominal qui font que le revenu nominal varie dans le même sens.

En outre, elle fait croire que la variation de la quantité de monnaie en circulation a des conséquences à la fois sur le revenu réel et sur le niveau des prix.

Il est admis, de façon erronée, qu'à court terme, la variation du revenu réel varie, dans une certaine proportion (non précisée) dans le même sens que la variation de la quantité de monnaie et qu'à long terme, seule la variation du niveau des prix varie dans le même sens et dans la même proportion que la variation de la quantité de monnaie (théorie de la quantité de monnaie du passé).


4. Le néant de l'économie politique.

Ces considérations ne tiennent pas debout car, en particulier, elles n'ont aucune valeur économique.
Les variables de l'égalité/identité ne sont pas expliquées par des raisonnements économiques.

Seule tient debout l'équation mise sous la forme égalitaire ou identitaire suivante:

                                 T - V.M = 0

qui exclut toute causalité.

L'égalité ou l'identité est alors un truisme qui devrait faire que chacun en reste à l'accent que Fisher avait donné à son livre, à savoir le "pouvoir d'achat de la monnaie" et qu'il avait pris pour titre de l'ouvrage.

a) Conséquence rhétorique.

Le rôle qu'il a donné à ce qu'il dénommait "pouvoir d'achat" n'était qu'une conséquence rhétorique de la fausse causalité qu'il avait établie.

Elle allait de pair avec l'autre fausse notion économique qu'étaient les fonctions de la monnaie et qu'il utilisait pour définir la monnaie.
Il faudrait savoir que les choses n'ont pas de fonction, que seuls les gens en ont ou en donnent.
L'économie politique n'a pas pour domaine les fonctions des choses.

b) Pouvoir d'achat et vendabilité.

A sa façon, sans l'écrire, Fisher s'opposait de la sorte à la démarche des "économistes autrichiens" de son époque pour qui la monnaie était une marchandise qui était facilement vendable (cf. texte de Menger, 1892).

Et le "pouvoir d'achat de la monnaie" a gagné la partie comme variable économique et fait oublier la vendabilité.


5. Un dernier mot.

Reste que "pouvoir d'achat" et "vendabilité" de la monnaie ont en commun d'être des expressions de rhétorique au mauvais sens du mot.

Elles présentent l'inconvénient de faire mettre de côté la démarche économique qui consiste à raisonner en termes de valeur, de profit et de coût, bref en termes de ses éléments de base.

Elles méconnaissent que ce qu'on dénomme "monnaie" aujourd'hui n'est rien d'autre que ce qui diminue le coût de l'échange, grandeur rarement prise en considération (cf. textes de janvier 2014 ou de juillet 2014).

Et on admettra que tant que les espérances morales d'inflation ne seront pas dirimantes (cf. tableau ci-dessous), les "monnaies" perdureront.

                                         Tableau

Source: Banque de réserve fédérale de Saint Louis.







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