A Paris, le 24 janvier 2019.








1. La solidarité, la vraie et la fausse (2018).

"Les manifestations qui ont secoué la France ces deux derniers mois témoignent de la force et de la durabilité du ressentiment, de loin le plus sincère et le plus durable des émotions politiques.

Il est facile à stimuler et difficile à apaiser.
Même justifié, il conduit rarement à la sagesse et devient rapidement en soi une sorte de plaisir aigre.

L’une des mesures impopulaires du président Macron qui l’a fait tomber, à la manière d’Icare, dans l’estime de ses compatriotes, au point qu’il est maintenant détesté par la majorité d’entre eux, aurait été la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (I.S.F.), un impôt sur le capital des particuliers qui aurait conduit 60 000 millionnaires français à partir pour l'étranger, au détriment de l'économie française, en général, et du Trésor français, en particulier.
[Sur ce point, si on veut l'approfondir, on pourra se reporter aux textes évoqués par l'I.F.R.A.P. http://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/ce-que-lisf-fait-perdre-la-france?fbclid=IwAR07lIR_JEuodJ6a5Nfg3Qg3u7nuyySRzHSxue_4UU1Ps1Wupdr5v9F2u0Y]

L’important de l’impôt n’est pas pour la population française ses effets économiques réels, mais son [prétendu]  symbolisme.

Il est plus important que cela nuise aux riches, ou du moins que cela les gêne, que cela profite aux pauvres.
C'est une pure expression de ressentiment élevé dans la législation.

Si ce n'était pas le cas, les gens seraient beaucoup plus curieux sur leurs effets.

Le nom de l'impôt devrait à lui seul nous alerter sur le tour de passe-passe ou la malhonnêteté intellectuelle qu’elle représente, du type de celui à quoi le regretté Peter Bauer s’est opposé avec l'expression "aide étrangère" - cf. https://dash.harvard.edu/bitstream/handle/1/8705862/bauer.2009.pdf?sequence=1  -.

Le problème de cette expression, a-t-il dit, est qu'il présumait ce qui devait être prouvé, à savoir que les décaissements de gouvernement à gouvernement étaient réellement bénéfiques.

Il y avait beaucoup de raisons de douter de cela, et en fait de croire le contraire: mais l'expression même aidait à préjuger du jugement.

Qui, a demandé Bauer, pourrait éventuellement s'opposer à l'aide aux pauvres ou aux malheureux, à l'exception des insensés et des sans-cœur?

Peu importe que l'aide soutienne les tyrans, détruise l'activité économique locale, favorise la corruption et rende la vie politisée.

De même, qui pourrait être contre la solidarité?

L’inverse de la solidarité est l’égotisme et l’indifférence à l’égard du destin des autres.

Il s'ensuit que toute personne digne de ce nom serait heureuse de payer un impôt qui favorise la solidarité.

Si 60 000 personnes ont fui le pays à cause de cela, eh bien, bon débarras pour elles, car elles sont du genre à ne se soucier de rien.

Curieusement, peu de gens s’arrêtent pour examiner la nature de la solidarité humaine.

Ils ne remarquent pas que qualifier un impôt d'impôt de solidarité revient en réalité à externaliser la solidarité vers l’Etat, un organisme qui n’est pas normalement associé à la chaleur humaine ou à ses préoccupations.

Bien sûr, beaucoup de personnes qui travaillent pour l’État peuvent manifester une telle chaleur ou une telle préoccupation, mais elles le font en tant qu’êtres humains, en raison de leur personnalité, et non parce qu’ils sont des agents de l’État.

Mais quiconque veut voir la chaleur humaine et la préoccupation des différents départements de l’État n’a plus qu’à demander quelque chose qu’il est en leur pouvoir d’accorder ou de refuser. On pourrait aussi bien s'attendre à l'affection d'un reptile.
Ce n'est pas tout à fait la même chose que de dire que l'é tat-providence est une racine et une branche erronées.

Il serait toujours loisible à ses défenseurs de dire que, dans l’ensemble, l’état-providence a pour résultat une société meilleure que tout autre type d’état connu à ce jour.
Je ne le crois pas personnellement, mais je concède que c' est un point de vue respectable.

Il me semble toutefois qu'il ne faut pas utiliser un mot tel que "solidarité" pour décrire le fonctionnement de l'état, car l'externalisation de la solidarité détruit les qualités mêmes qui la composent.


Quand j'ai payé près de la moitié de mes impôts, pourquoi devrais-je aussi m'occuper de mon voisin?

Et si je reçois des prestations à la suite d'une «solidarité» financée par l'État, ce ne sont sûrement que ce à quoi j'ai droit, conformément à la législation et à la réglementation?

La vraie solidarité humaine doit être discrétionnaire et impliquer un sentiment humain réel.

Quand je visite ma voisine âgée, je le fais parce que je veux atténuer sa solitude et dans l’espoir qu’elle apprécie ma compagnie.
Un sondage récent en France a suggéré que 77% de la population souhaitait que l'impôt sur le capital fût réinstaurée.

On peut interpréter cela comme une réaction à la destruction des institutions de solidarité réelle créées par des forces économiques ou des développements survenus presque partout, pas seulement en France.

Les cafés en France, les pubs en Angleterre, ont été fermés par milliers, les petits magasins ont également disparu au profit de supermarchés ou de centres commerciaux géants.
Même la vie sociale minimale et fortement diluée qui se déroule dans les supermarchés ou les centres commerciaux est susceptible de se résorber ou de disparaître entièrement à cause des achats en ligne.

Nous approchons de la condition décrite dans l’histoire d’E.M. Forster, The Machine Stops, http://archive.ncsa.illinois.edu/prajlich/forster.html où l’humanité entière vit dans des cellules souterraines isolées, sans contact direct, tous les contacts humains se faisant par l'intermédiaire d'écrans (il est remarquable qu'il ait publié cela en 1909).

En France, 50% des femmes adultes vivent seules ou avec leurs enfants sans le père de leurs enfants.

. La nouvelle solidarité.










Source : Les "gilets jaunes" rassemblés dans les rues de Donzère, Drôme, France, le 17 novembre 2018.


Les "gilets jaunes", comme on les appelle, ont recréé un réel sentiment de solidarité.

Pour être clair, je ne parle pas ici des jeunes anarchistes, des communistes et peut-être des fascistes qui utilisent l'occasion ou le prétexte pour casser des vitrines ou attaquer des policiers.

Je parle des personnes d'âge moyen qui bloquent la circulation dans l'île de circulation provinciale, samedi après samedi, en rassemblant des tentes et des feux de camp.

Peu leur importe que leurs revendications soient incohérentes ou contradictoires: davantage de subventions publiques, des impôts moins élevés sauf pour les riches.
Ils voudront peut-être six choses impossibles avant le petit-déjeuner, mais, comme l’a regretté le maréchal McCluhan, le moyen est le message.

Ils se révoltent contre l'atomisation de leur propre vie.
Cette atomisation se manifeste de plusieurs manières.

Pourquoi tant de petites villes non touristiques de France sont-elles aussi en déclin ?

L’une des raisons est qu’elles n’ont plus de raison d’être; elles ne servent plus de centre pour les agriculteurs, car l'agriculture est désormais une industrie agro-industrielle largement mécanisée avec peu d'employés.

Et dans l'éternelle recherche de marchandises et de rapport qualité-prix, ou du moins de prix bas (ce qui n'est pas tout à fait la même chose), la plupart des gens préfèrent fréquenter les centres commerciaux que de prendre la peine et d'accepter la dépense plus importante que représente l'achat dans une série de petits marchands le long d'une rue principale.

Dans un sens, donc, et dans une certaine mesure, les "gilets jaunes" protestent contre les conséquences de leurs propres priorités, qui avaient contribué, si elles n'étaient pas entièrement responsables, à la destruction de la solidarité réelle, non intermédiée par l'État."

Traduction du texte de Theodore Dalrymple, médecin de prison et psychiatre à la retraite, rédacteur en chef du City Journal et Dietrich Weissman Fellow du Manhattan Institute.


2. La solidarité sociale (1898).

Tout cela ne fait que rappeler au moins un article de Vilfredo Pareto, publié dans le Journal des Economistes de février 1898, intitulé "Solidarité sociale" (que j'ai eu l'occasion d'évoquer dans le billet du 19 novembre 2007 intitulé "l'assurance obligatoire et l'économiste libéral"), réédité dans Le péril socialiste, éditions du Trident, Paris, 2008, pp.41-53.

Voici un extrait du texte:

"[…] Monsieur Wagner a fait, le 26 septembre 1897, un long discours à la Société des Sciences sociales de Kaiserlautern.
Il s'extasie sur les bienfaits que les socialistes d'Etat ont répandu sur les classes ouvrières, au moyen de l'assurance obligatoire ;
dans un accès de lyrisme, il s'exclame :

'C'est nous, Allemands, qui avons l'honneur d'être les pionniers de ce mouvement en face du monde'.

J'ai continué à lire avec soin le discours, espérant que l'auteur, laissant de côté la poésie, voudrait bien donner, en bonne prose, quelque preuve de ces prétendus bienfaits ;
je n'ai rien trouvé, et je suis arrivé ainsi jusqu'à la fin du discours :

'L'union nous a rendus forts et supérieurs à nos ennemis.

Tirons de là un enseignement pour résoudre la question sociale :
coexistence de deux confessions religieuses,
collaboration harmonieuse des différentes classes sociales,
esprit de sacrifice de la part des propriétaires,
amour du travail de la part des ouvriers.

Alors nous pourrons espérer
- que, suivant les paroles magnifiques du premier empereur des Hohenzollern du nouvel empire, la question sociale aussi perdra de son acuité,
- que les conditions sociales des classes inférieures seront améliorées et
- que le sain développement de notre peuple suivra la voie droite.
Que Dieu le veuille'.

C'est une belle péroraison, un beau cliquetis de paroles ;
mais, au point de vue scientifique, la citation du moindre fait, accompagnée de quelque raisonnement tant soit peu logique, aurait fait bien mieux notre affaire.

Descendons de ces hauteurs éthérées, et tâchons de comparer les bienfaits du socialisme d'Etat à ceux que peut procurer la liberté économique.

Ce n'est pas que j'ose établir le moindre parallèle entre "les paroles" de la ligue de Cobden et les "paroles magnifiques" ttant admirées par le professeur Wagner ;
mais sur ce point, je suis un peu de l'opinion du bonhomme Chrysale:
'Je vis de bonne soupe et non de beau langage'.

Et je voudrais m'en tenir simplement et exclusivement aux faits.

Si l'Etat éthique a bénignement octroyé à ses sujets les bienfaits de l'assurance obligatoire, il préfère d'autre part, des droits de douane variés sur leur pain, leur viande, leur sucre, et beaucoup d'autres choses ;
droits dont les affreux manchesteriens ont su affranchir le peuple anglais.

Les comptes se font par doit et avoir ;
si l'on veut noter ce que l'Etat donne aux classes ouvrières, il faut pas oublier ce qu'il leur enlève.[...]

 Les manchesteriens ont donc procuré au peuple anglais des avantages bien plus considérables que ceux, qu'admire tant M. Wagner, de l'assurance obligatoire.

Il faut ajouter à cela que, grâce toujours aux manchesteriens, la liberté économique est complète en Angleterre.
Les ouvriers peuvent s'associer et débattre, en toute indépendance, les conditions de leur salaire, ils peuvent exprimer librement toute opinion qu'il leur plaît d'avoir.

En Allemagne, les socialistes publient chaque année une liste interminable des milliers de mark d'amendes et d'années de prison infligées aux ouvriers, qui ont le malheur de ne pas admirer assez les beautés de l'Etat éthique.

Serait-il indiscret de demander à M. Wagner de nous fournir une statistique semblable pour l'Angleterre ?
Les éléments nous en sont totalement inconnus.

Les procédés de recherche scientifique de plusieurs personnages appartenant à l'école dite historique sont assez singuliers.
Ils consistent essentiellement à fermer les yeux sur tous les faits qui se trouvent en opposition avec les théories chères à l'école.
Ces faits, nos auteurs les négligent aussi bien dans le passé que dans le présent. […]

il n'est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
Il est des documents qu'ils ont le plus grand soin de passer sous silence.
Tel est Le livre du Préfet ou édit de l'empereur Léon le Sage, publié à Genève par M. Nicole.

Et pourtant c'est là que l'organisation éthique de la production économique se révèle dans toute sa gloire ;
c'est à Constantinople qu'on en peut voir les "bienfaisants" effets.

Comment, Messieurs les historiens, c'est à nous économistes libéraux, à nous qui, perdus dans des rêveries dogmatiques, oublions les réalités historiques, que vous laissez le soin d'étudier ce point de l'histoire ?

Ces messieurs se sont faits, des théories de l'économie libérale, une conception qui n'a rien de commun avec la réalité.

Si c'est ainsi qu'ils écrivent l'histoire des théories du passé, il ne faut pas l'accepter que sous bénéfice d'inventaire.
 
Il est facile d'accabler ses adversaires, quand on leur prête des opinions qu'ils n'ont pas ; mais, à proprement parler, c'est là pourfendre des moulins à vent.

C'est ainsi que beaucoup de personnes, parmi lesquelles on compte même des esprits fins et distingués, s'imaginent que pour les économistes libéraux, la liberté économique est un but, non un moyen.
Note.
Je serais fort obligé à ces critiques s'ils voulaient bien trouver dans tout mon cours d'économie politique, un mot, un seul mot, qui présente la liberté comme un but et non comme un moyen.

Pour peu qu'elles étudient l'histoire, ces personnes ne devraient pourtant pas ignorer
- que la liberté était un simple moyen pour les manchesteriens, qui affranchirent le pain et la viande du peuple anglais des tributs payés aux landlords ;
- qu'elle est un moyen pour les partisans de la bonne monnaie, lesquels opposent aux entreprises des propriétaires des mines d'argent et des agrariens,
- qu'elle est un moyen pour ceux qui veulent empêcher les politiciens de s'approprier les fonds des banques d'émission,
- qu'elle est encore toujours un moyen
* pour les économistes qui demandent la liberté d'association pour les ouvriers et
* pour les patrons, qui repoussent les syndicats obligatoires, et qui ne veulent aider ni les riches à dépouiller les pauvres, ni les pauvres à dépouiller les riches.

La liberté économique était aussi un moyen pour M. Léon Say,
- quand il accomplissait l'admirable opération du paiement de l'indemnité de guerre ;
- quand, grâce à sa connaissance de la science économique, il sauvait la France des maux d'une circulation de monnaies dépréciées, maux que toutes les déclamations sur la solidarité sociale et l'éthique auraient été impuissantes à guérir.

M. Schmoller juge à propos de renvoyer dos à dos les économistes libéraux avec les marxistes.
La compagnie n'est pas faite pour me déplaire.

Certes, il est parmi les socialistes des personnes dont les raisonnements ne valent guère mieux que ceux de l'école éthique, mais il y a aussi d'autres auteurs, qui suivent dans leurs raisonnements les règles des sciences positives.

Je ne partage pas toutes leurs opinions, mais il est impossible de nier que des hommes tels que M. G. Sorel, Antonio Labriola, Benedetto Croce ne soient de vrais savants.

On trouve dans leurs ouvrages des faits et des raisonnements, ce qui est beaucoup plus instructifs que de vagues discours éthiques.
M. Croce, dans un ouvrage des plus remarquables,
Note :
Per la interpretazione e la critica di aleuni concelli del Marxismo. Napoli, 1897.
C'est à cet ouvrage que doivent recourir les personnes qui désirent avoir une idée exacte de la nouvelle phase dans laquelle est entré le marxisme.

a fort bien reconnu le caractère de l'école moderne des économistes libéraux.

Il dit :
'les libéraux laissant à part tout axiome métaphysique, établissent deux propositions importantes en pratique :

1° la proposition d'un maximum hédoniste individuel, qu'ils supposent égal au maximum qui est désirable pour la société ;
Note de Pareto
J'ai des réserves à faire sur ce point spécial.
La théorie de la tutelle, théorie que j'ai développée dans mon Cours, §§ 661 à 686, se fonde, au contraire, sur le principe que ces deux maxima sont, en bien des cas, différents.
Du reste, bien avant moi, M. G. de Molinari avait exprimé des idées analogues, sur plusieurs points de ce sujet.

2° que ce maximum ne peut être atteint qu'au moyen de la liberté'.

Qu'on nous attaque sur ces points, c'est fort bien ;
qu'on fasse voir que les faits que nous citons ont été mal observés, que nos raisonnements sont inexacts, rien de mieux ;
nous ne pourrons que témoigner de la reconnaissance aux personnes qui nous auront ainsi fait connaître la vérité ;
mais c'est s'éloigner des règles d'une saine critique scientifique que
- d'attribuer à ses adversaires des opinions qu'ils n'ont pas, et
- de croire que l'on a ainsi suffisamment réfuté des conceptions et des théories qu'on ignore, ou qu'on feint d'ignorer.

Un autre préjugé, encore plus étrange, consiste à se figurer les économistes comme des gens qui prétendent que leur science renferme l'étude de toute la vie humaine.

On se procure ainsi un triomphe facile, en faisant voir que l'Economie politique n'est pas tout, qu'il faut en outre tenir compte de la morale.

Mais quel est donc l'économiste qui a jamais affirmé le contraire ?

Quelle est la personne assez dénuée de bon sens pour oser prétendre qu'il suffit que les hommes observent rigoureusement les lois économiques de l'échange et de la production, et que, du reste, il importe peu qu'ils soient des voleurs et des assassins ?

L'économie politique n'est pas la morale, c'est hors de doute ;
elle n'est pas non plus la psychologie, ni la biologie, ni la chimie, ni la physique …, ni même l'art d'élever des lapins.

On reproche à l'économiste de s'occuper exclusivement de la richesse matérielle.
Mais de quoi doit-il s'occuper, si ce n'est de l'objet de sa science ?
Irez-vous reprocher à un musicien de s'occuper de musique, à un grammairien de grammaire ?

M. Schmoller vient de nous dire que
'le travail, l'intelligence, le capital, la direction donnée aux forces de la nature, tout dans la production part de l'homme et tout par la consommation retourne à l'homme.
C'est donc, répétons nous en terminant, sur les hommes que, dans l'intérêt de l'œuvre économique, il convient d'agir en les faisant, autant que faire se peut, énergiques au travail, instruits, moraux.'

Je ne veux pas contester les beautés de cette homélie, mais pourquoi doit-elle passer sous l'étiquette de l'économie politique ?

Ce raisonnement est tellement général, qu'il s'applique à une infinité de science, d'arts, de métiers.

Tout dans l'étude de la médecine part de l'homme et tout, par les soins que cet art procure aux malades, retourne à l'homme ;
mais que dirait un malade si, pour ce beau motif, le médecin appelé à son chevet, lui faisait, au lieu de s'occuper de la maladie, un joli petit prêche pour le rendre
'plus énergique au travail, plus instruit, plus moral' ?

Songez, M. Purgon, à purger votre malade, et laissez à d'autres le soin de lui prêcher la morale.

Un cours de coupe de vêtement pour dames est annoncé ;
les personnes qui veulent y prendre part étant réunies, le professeur leur dit :
'Tout dans la coupe des vêtements part des femmes, tout retourne aux femmes, puisque ce sont elles qui portent ces vêtements ;
je vais donc, mesdames, vous faire un cours de morale.'

Il me semble qu'il y a tromperie sur la qualité de la marchandise vendue.

Que le bottier fasse des bottes,
que l'économiste enseigne les lois de la production et de l'échange, et
qu'ils laissent le moraliste enseigner l'éthique ! […]

Et parce qu'un auteur qui écrit un traité d'astronomie observe les règles de la grammaire, il ne s'ensuit pas que l'astronomie doive être confondue avec la grammaire, ou qu'une de ces sciences doive usurper les fonctions de l'autre.

Les théorèmes de l'économie politique sont encore ce que nous connaissons de plus certain en fait de science sociale ;
les négliger et prétendre y substituer de vagues et nébuleuses conceptions éthiques, c'est vouloir s'éloigner de la réalité".


Pareto a ainsi eu, par avance, sans le savoir, l'occasion de s'opposer au dévoiement dont sa pensée allait être l'objet (cf. ce billet de juillet 2009 http://blog.georgeslane.fr/post/2009/07/31/Look-what-theyve-done-to-Vilfredo-Pareto ...).

a) Les effets de la destruction de richesses.

C'est ainsi que Pareto a montré, par comparaison, à diverses occasions,
- que les transferts forcés décidés par le législateur – i.e. la répartition ou la redistribution politique – affectent l'équilibre de l'économie de marché - et
- qu'ils se traduisent par une destruction de richesses – un "papillon très laid" selon certains (cf. ci-dessous) -.

Dans le Cours d'économie politique (1896-97), Pareto a expliqué en effet qu'étant donnée l'ophélimité de chaque personne, la situation économique était optimum dès lors qu'on ne saurait augmenter l'ophélimité d'une des personnes sans diminuer celle d'une ou plusieurs autres, étant entendu que le transfert indirect de richesse, de certains individus à certains autres, est, généralement, accompagné d'une destruction de richesses (cf. Pareto, §381)

Quelques paragraphes plus loin, on peut lire:

"Si, au contraire, nous admettons que le maximum d'ophélimité et d'utilité peut être obtenu en soustrayant à certains individus les biens économiques qui leur appartiennent, pour les donner à d'autres, et en empêchant l'action de la libre concurrence, il nous faut examiner impartialement les différents systèmes qui ont été pratiqués ou proposés dans ce but

[Sur ce sujet, les pamphlets de Bastiat Protectionnisme et communisme
- Propriété et spoliationPhysiologie de la spoliation peuvent être relus avec profit]" (ibid., §483)

Et un peu plus loin encore, Pareto a écrit:

"On peut transférer la richesse de certains individus à certains autres en changeant les conditions données par la libre concurrence […] le transfert est nécessairement accompagné d'une destruction de richesse.

Ce théorème joue, en économie politique, un rôle analogue à celui du second principe, en thermodynamique. Il a comme corollaire que tout monopole donne lieu à une destruction de richesse" (Pareto, §730)

Et il a ajouté :

"Lorsque le gouvernement tâche en employant le produit des impôts, de donner du travail aux ouvriers qui en manquent, il essaye de modifier les coefficients de fabrication […]
Bastiat a fort bien décrit […] "(ibid. §839)

Toute la pensée précédente de Pareto s'articulait implicitement à un préjugé dont il disait qu'il fallait se débarrasser, entre autres, au §450 (pp.326-7) :

"Il faut se débarrasser du préjugé qui porte à croire qu'un vol n'est plus un vol quand il s'exécute dans les formes légales."

Soit dit en passant, dans tous les cas, il y a donc une certaine allocation des ressources, des richesses disponibles, observable, une certaine répartition des revenus observable.
Mais, avec le vol, à terme, les ressources disparaissent.
Et Pareto d'expliquer ainsi la fin de l'empire romain :

"L'industrie principale, et bientôt unique, du peuple romain, était la guerre.
Parasite gigantesque, il dévora peu à peu toutes les ressources du peuple méditerranéen et s'éteignit, quand il les eut consommées, comme une lampe sans huile.
Les barbares ne firent que hâter une fin inévitable."

J'expliquerai, pour ma part, ainsi la disparition de l'U.R.S.S. à la fin du XXème siècle, seize siècles plus tard.

b) Les "très beaux papillons".

Malgré ces divers développements de Pareto et l'accent qu'il a mis sur la "destruction de richesses" occasionnée par la violence des hommes de l’Etat, beaucoup ne s'y sont pas intéressés !

Reconnaissons en passant qu'il a avancé implicitement lui-même la raison de ce biais :

"Le blâme qu'encourt la spoliation a fait que les économistes se sont généralement abstenu de l'étudier, imitant en cela les amateurs d'entomologie qui se bornent à capturer les plus beaux papillons."

Je considère, pour ma part, que la "destruction de richesses" occasionnée par les transferts forcés est un "très beau papillon" et non pas un "papillon repoussant".

Elle l'est d'autant plus que, si on l’observe bien, on découvre qu’il y a non pas un papillon, mais que le papillon en question en cache de pair plusieurs autres, très beaux, à distinguer suite à ce que Pareto a précisé, à savoir que deux effets principaux sont à considérer dans le transfert de richesses de certains individus à certains autres :
- premier beau papillon, ce transfert lui-même, c'est le but visé ;
- les autres beaux papillons sont en relation avec la destruction de richesses qui accompagne ce transfert.

Trés exactement :

"[1°] En général, on peut dire que, dans la plupart des cas, les mesures ayant pour but d'enlever à certaines personnes des biens économiques pour les donner à certaines autres, enlèvent aux personnes qui en souffrent une quantité de richesses supérieure, et souvent énormément supérieure à celle qu'elles procurent aux personnes qui en jouissent" (Pareto, livre II, p.381)

 Sous ce rapport, la protection agit directement sur la répartition des revenus, car la destruction de richesse qu'elle provoque a pour effet inévitable d'augmenter l'inégalité des revenus ou de diminuer le revenu minimum (§ 965).

C'est donc avec raison que l'on a pu dire que la protection douanière rendait les riches plus riches et les pauvres plus pauvres. [...]

la violence illégale est le procédé qui détruit le plus de richesse ;
la violence légale, c'est-à-dire un impôt prélevé directement sur certains individus, en faveur de certains autres, est le procédé qui détruit le moins de richesse.

L'appropriation de la richesses par des voies détournées se place, quant à la proportion de richesse détruite, entre la violence légale et la violence illégale" (ibid, pp.381-382)

"Ainsi que nous l'avons déjà fait observer, la ligue de Cobden a réussi parce que les manufacturiers de Manchester et d'autres lieux ont compris que le libre échange était à leur avantage"(ibid, p.384).

[2°] La destruction de richesse qui accompagne ce transfert.
C'est l'effet indirect, qui se produit à côté de l'effet principal.
Il peut être plus ou moins considérable, mais il ne manque presque jamais. " (ibid., §1043)



Pour conclure, je ne saurais trop vous renvoyer, cher lecteur, à une émission de Lumière 101
François Guillaumat et moi-même y débattons de ce qu'il faut entendre par "solidarité sociale", notion redevenue à la mode dans sa forme "solidarité nationale" depuis le changement de Président de la République en 1981 et la création alors d'un ministère de la solidarité nationale, son ministre recevant alors le rang de "ministre d'Etat".