Paris, le 19 novembre 2007.


Non, ce titre n'est pas le titre d'une fable, mais le bref prologue à une question :

Pourquoi, impunément mais avec bénéfice (par exemple celui d'être lauréat du prix Nobel), des économistes ont-ils dévoyé la pensée de Vilfredo Pareto (ci-contre) suite à un "revival" de celle-ci depuis la décennie 1930 ? Cf. par exemple http://cepa.newschool.edu/het/schools/paretian.htm

De son vivant, Pareto avait déjà eu l'occasion de s'opposer à ce dévoiement, par exemple dans le Journal des Economistes de février 1898, à l'occasion d'un article intitulé "Solidarité sociale", réédité dans Le péril socialiste, éditions du Trident, Paris, 2008, pp.41-53.

Voici un extrait du texte.

(Début du texte)
"[…] Monsieur Wagner a fait, le 26 septembre 1897, un long discours à la Société des Sciences sociales de Kaiserlautern.
Il s'extasie sur les bienfaits que les socialistes d'Etat ont répandu sur les classes ouvrières, au moyen de l'assurance obligatoire ;
dans un accès de lyrisme, il s'exclame :
'C'est nous, Allemands, qui avons l'honneur d'être les pionniers de ce mouvement en face du monde'.

J'ai continué à lire avec soin le discours, espérant que l'auteur, laissant de côté la poésie, voudrait bien donner, en bonne prose, quelque preuve de ces prétendus bienfaits ;
je n'ai rien trouvé, et je suis arrivé ainsi jusqu'à la fin du discours :
'L'union nous a rendus forts et supérieurs à nos ennemis.
Tirons de là un enseignement pour résoudre la question sociale : coexistence de deux confessions religieuses, collaboration harmonieuse des différentes classes sociales, esprit de sacrifice de la part des propriétaires, amour du travail de la part des ouvriers.
Alors nous pourrons espérer que, suivant les paroles magnifiques du premier empereur des Hohenzollern du nouvel empire, la question sociale aussi perdra de son acuité, que les conditions sociales des classes inférieures seront améliorées et que le sain développement de notre peuple suivra la voie droite. Que Dieu le veuille'.

C'est une belle péroraison, un beau cliquetis de paroles ;
mais, au point de vue scientifique, la citation du moindre fait, accompagnée de quelque raisonnement tant soit peu logique, aurait fait bien mieux notre affaire.

Descendons de ces hauteurs éthérées, et tâchons de comparer les bienfaits du socialisme d'Etat à ceux que peut procurer la liberté économique.

Ce n'est pas que j'ose établir le moindre parallèle entre "les paroles" de la ligue de Cobden et les "paroles magnifiques" ttant admirées par le professeur Wagner ; mais sur ce point, je suis un peu de l'opinion du bonhomme Chrysale:
'Je vis de bonne soupe et non de beau langage'.

Et je voudrais m'en tenir simplement et exclusivement aux faits.

Si l'Etat éthique a bénignement octroyé à ses sujets les bienfaits de l'assurance obligatoire, il préfère d'autre part, des droits de douane variés sur leur pain, leur viande, leur sucre, et beaucoup d'autres choses ;
droits dont les affreux manchesteriens ont su affranchir le peuple anglais.
Les comptes se font par doit et avoir ;
si l'on veut noter ce que l'Etat donne aux classes ouvrières, il faut pas oublier ce qu'il leur enlève.

Les prix du froment, par 1000 kilogrammes, en Allemagne, ont été les suivants:

années      prix à Dantzig          prix moyen         différence
              (droits de douane    (droits de douane
                 non compris)             acquittés)
1892           158,06                      190                      31,94
1893           125,78                      157                      31,22
1894           102,64                      138                      35,36
                                                   moyenne                 32,84

La différence moyenne de 32,84 est payée par les consommateurs et est perçue partie par l'Etat, partie par les propriétaires de terres.
En Angleterre, cette différence est zéro.

Les Statistical Abstract for the United Kingdom nous donnent les quantités de blé et de farine importées de l'étranger et consommées dans le pays.
Il faut y ajouter la production nationales, moins la quantités réservée pour les semences ; naturellement la quantité de farine doit être comptée pour le poids du blé dont elle provient.
En faisant ces calculs, nous trouvons que la consommation annuelle moyenne, par tête d'habitant, été de 162,51 kg en Angleterre, Galles et Ecosse, de 1892 à 1894.

Si les Anglais n'avaient pas été délivrés, par les manchesteriens, des droits qui étaient prélevés sur leur pain, si ces droits existaient encore et produisaient les mêmes effets qu'ils produisent en Allemagne, les Anglais devraient augmenter la dépense qu'ils font actuellement pour leur consommation de blé, d'une somme moyenne, par tête, de :

                          1,625 x 3,28 =5,33 mark.

Pour une famille composée d'un mari, de la femme et de trois enfants, cela fait une charge annuelle de 26,60 marks.

M.M. Bellom a résumé, dans un remarquable article publié dans le Journal de la Société de statistique de Paris, les résultats des lois d'assurance en Allemagne.
 
En 1894, les dépenses par assuré, ont été :
.....................................................................................mark
assurance maladie .........................................................15,8
assurance accidents ........................................................3,5
assurance invalidité et vieillesse ...................................10,0
                                                                      total .........29,3
dont il faut déduire les cotisations payées
par les ouvriers ..............................................................15,3
                                                                      reste.........14,0
telle est la somme que l'état éthique aurait payé,
en moyenne, au chef de la famille anglaise, en 1894 ;
mais nous venons de voir qu'il lui aurait pris ...............26,6
la charge aurait donc dépassé le bénéfice de ................12,6

Hâtons nous d'ajouter que les sommes dépensées pour l'assurance iront en augmentant.

M. Bellom nous donne, d'après les documents officiels allemands, ce que seront ces dépenses en 1940.
C'est bien loin… entre la coupe aux lèvres…

Enfin, ne chicanons pas là-dessus ce bon Etat éthique, et voyons quels seront les bienfaits promis … en 1940.

L'assurance maladie ne change pas.
Pour l'assurance accidents, les indemnités seront 6,4 mark, par tête d'assuré.
Pour l'assurance invalidité et vieillesse, la pension, toujours par tête d'assuré, sera 27,34 dont il faut déduire la cotisation de l'assuré, soit 9,00 ;
reste 18,34.

En 1940, les comptes s'établiraient donc ainsi :

assurance maladie ...............................15,8
assurance accidents ...............................6,4
assurance invalidité et vieillesse .........18,3
                                                total.....40,5
moins la cotisation des ouvriers
pour l'assurance maladie ......................10,0
                                              reste .......30,5

En outre, les enfants ne seront pas à la charge du chef de famille pour un aussi long espace de temps.

Il en résulte donc qu'en 1940, si d'ici là messieurs les agrariens n'obtiennent pas les augmentations de droits de douane qu'ils ne cessent de réclamer, la somme que recevront les ouvriers, grâce à l'assurance, sera légèrement supérieure à celle qu'on leur extorque par les droits sur les céréales.

Mais ce ne sont pas seulement ces droits qui font augmenter le prix de leurs consommations ;
il faudrait aussi tenir compte des droits sur la viande, sur le sucre et sur une infinité d'autres objets. Il ne faudrait pas oublier on plus que les frais d'assistance des pauvres qui sont considérables en Angleterre, sont fortement diminués en Allemagne par l'assurance ;
l'Etat éthique retire d'une main, aux classes pauvres, ce qu'il leur donne de l'autre.

Enfin ce qui est le plus important, les charges de l'assurance dépriment les salaires et les empêchent de l'élever au niveau qu'ils atteindraient sous un régime de liberté, tel que celui qui existe en Angleterre.

Tout cela fait disparaître la petite différence qui existera … en 1940, en faveur de l'assurance, mais finit par constituer, au contraire, un déficit notable.

Les manchesteriens ont donc procuré au peuple anglais des avantages bien plus considérables que ceux, qu'admire tant M. Wagner, de l'assurance obligatoire.

Il faut ajouter à cela que, grâce toujours aux manchesteriens, la liberté économique est complète en Angleterre.
Les ouvriers peuvent s'associer et débattre, en toute indépendance, les conditions de leur salaire, ils peuvent exprimer librement toute opinion qu'il leur plaît d'avoir.
En Allemagne, les socialistes publient chaque année une liste interminable des milliers de mark d'amendes et d'années de prison infligées aux ouvriers, qui ont le malheur de ne pas admirer assez les beautés de l'Etat éthique.

Serait-il indiscret de demander à M. Wagner de nous fournir une statistique semblable pour l'Angleterre ?
Les éléments nous en sont totalement inconnus.

Les procédés de recherche scientifique de plusieurs personnages appartenant à l'école dite historique sont assez singuliers.
Ils consistent essentiellement à fermer les yeux sur tous les fais qui se trouvent en opposition avec les théories chères à l'école.
Ces faits, nos auteurs les négligent aussi bien dans le passé que dans le présent. […]

il n'est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
Il est des documents qu'ils ont le plus grand soin de passer sous silence.
Tel est Le livre du Préfet ou édit de l'empereur Léon le Sage, publié à Genève par M. Nicole. E
t pourtant c'est là que l'organisation éthique de la production économique se révèle dans toute sa gloire ; c'est à Constantinople qu'on en peut voir les "bienfaisants" effets.

Comment, Messieurs les historiens, c'est à nous économistes libéraux, à nous qui, perdus dans des rêveries dogmatiques, oublions les réalités historiques, que vous laissez le soin d'étudier ce point de l'histoire ?

Ces messieurs se sont fait, des théories de l'économie libérale, une conception qui n'a rien de commun avec la réalité.
Si c'est ainsi qu'ils écrivent l'histoire des théories du passé, il ne faut pas l'accepter que sous bénéfice d'inventaire.
 
Il est facile d'accabler ses adversaires, quand on leur prête des opinions qu'ils n'ont pas ; mais, à proprement parler, c'est là pourfendre des moulins à vent.

C'est ainsi que beaucoup de personnes, parmi lesquelles on compte même des esprits fins et distingués, s'imaginent que pour les économistes libéraux, la liberté économique est un but, non un moyen.

Note.
Je serais fort obligé à ces critiques s'ils voulaient bien trouver dans tout mon cours d'économie politique, un mot, un seul mot, qui présente la liberté comme un but et non comme un moyen.

Pour peu qu'elles étudient l'histoire, ces personnes ne devraient pourtant pas ignorer que la liberté était un simple moyen pour les manchesteriens, qui affranchirent le pain et la viande du peuple anglais des tributs payés aux landlords ;
qu'elle est un moyen pour les partisans de la bonne monnaie, lesquels opposent aux entreprises des propriétaires des mines d'argent et des agrariens, qu'elle est un moyen pour ceux qui veulent empêcher les politiciens de s'approprier les fonds des banques d'émission, qu'elle est encore, toujours un moyen pour les économistes, qui demandent la liberté d'association pour les ouvriers et pour les patrons, qui repoussent les syndicats obligatoires, et qui ne veulent aider ni les riches à dépouiller les pauvres, ni les pauvres à dépouiller les riches.

La liberté économique était aussi un moyen pour M. Léon Say, quand il accomplissait l'admirable opération du paiement de l'indemnité de guerre ;
quand, grâce à sa connaissance de la science économique, il sauvait la France des maux d'une circulation de monnaies dépréciées, maux que toutes les déclamations sur la solidarité sociale et l'éthique auraient été impuissantes à guérir.

M. Schmoller juge à propos de renvoyer dos à dos les économistes libéraux avec les marxistes.
La compagnie n'est pas faite pour me déplaire.

Certes, il est parmi les socialistes des personnes dont les raisonnements ne valent guère mieux que ceux de l'école éthique, mais il y a aussi d'autres auteurs, qui suivent dans leurs raisonnements les règles des sciences positives.

Je ne partage pas toutes leurs opinions, mais il est impossible de nier que des hommes tels que M. G. Sorel, Antonio Labriola, Benedetto Croce ne soient de vrais savants.

On trouve dans leurs ouvrages des faits et des raisonnements, ce qui est beaucoup plus instructifs que de vagues discours éthiques.
M. Croce, dans un ouvrage des plus remarquables,

Note :
Per la interpretazione e la critica di aleuni concelli del Marxismo. Napoli, 1897.
C'est à cet ouvrage que doivent recourir les personnes qui désirent avoir une idée exacte de la nouvelle phase dans laquelle est entré le marxisme.

a fort bien reconnu le caractère de l'école moderne des économistes libéraux.
Il dit :
'les libéraux laissant à part tout axiome métaphysique, établissent deux propositions importantes en pratique :

1° la proposition d'un maximum hédoniste individuel, qu'ils supposent égal au maximum qui est désirable pour la société ;

Note de Pareto
J'ai des réserves à faire sur ce point spécial. La théorie de la tutelle, théorie que j'ai développée dans mon Cours, §§ 661 à 686, se fonde, au contraire, sur le principe que ces deux maxima sont, en bien des cas, différents. Du reste, bien avant moi, M. G. de Molinari avait exprimé des idées analogues, sur plusieurs points de ce sujet.

2° que ce maximum ne peut être atteint qu'au moyen de la liberté'.

Qu'on nous attaque sur ces points, c'est fort bien ;
qu'on fasse voir que les faits que nous citons ont été mal observés, que nos raisonnements sont inexacts, rien de mieux ;
nous ne pourrons que témoigner de la reconnaissance aux personnes qui nous auront ainsi fait connaître la vérité ;
mais c'est s'éloigner des règles d'une saine critique scientifique que d'attribuer à ses adversaires des opinions qu'ils n'ont pas, et de croire que l'on a ainsi suffisamment réfuté des conceptions et des théories qu'on ignore, ou qu'on feint d'ignorer.

Un autre préjugé, encore plus étrange, consiste à se figurer les économistes comme des gens qui prétendent que leur science renferme l'étude de toute la vie humaine.
On se procure ainsi un triomphe facile, en faisant voir que l'Economie politique n'est pas tout, qu'il faut en outre tenir compte de la morale.

Mais quel est donc l'économiste qui a jamais affirmé le contraire ?
Quelle est la personne assez dénuée de bon sens pour oser prétendre qu'il suffit que les hommes observent rigoureusement les lois économiques de l'échange et de la production, et que, du reste, il importe peu qu'ils soient des voleurs et des assassins ?

L'économie politique n'est pas la morale, c'est hors de doute ; elle n'est pas non plus la psychologie, ni la biologie, ni la chimie, ni la physique …, ni même l'art d'élever des lapins.

On reproche à l'économiste de s'occuper exclusivement de la richesse matérielle.
Mais de quoi doit-il s'occuper, si ce n'est de l'objet de sa science ?
Irez-vous reprocher à un musicien de s'occuper de musique, à un grammairien de grammaire ?

M. Schmoller vient de nous dire que
'le travail, l'intelligence, le capital, la direction donnée aux forces de la nature, tout dans la production part de l'homme et tout par la consommation retourne à l'homme.
C'est donc, répétons nous en terminant, sur les hommes que, dans l'intérêt de l'œuvre économique, il convient d'agir en les faisant, autant que faire se peut, énergiques au travail, instruits, moraux.'

Je ne veux pas contester les beautés de cette homélie, mais pourquoi doit-elle passer sous l'étiquette de l'économie politique ?
Ce raisonnement est tellement général, qu'il s'applique à une infinité de science, d'arts, de métiers.
Tout dans l'étude de la médecine part de l'homme et tout, par les soins que cet art procure aux malades, retourne à l'homme ;
mais que dirait un malade si, pour ce beau motif, le médecin appelé à son chevet, lui faisait, au lieu de s'occuper de la maladie, un joli petit prêche pour le rendre 'plus énergique au travail, plus instruit, plus moral' ?

Songez, M. Purgon, à purger votre malade, et laissez à d'autres le soin de lui prêcher la morale.

Un cours de coupe de vêtement pour dames est annoncé ;
les personnes qui veulent y prendre part étant réunies, le professeur leur dit :
'Tout dans la coupe des vêtements part des femmes, tout retourne aux femmes, puisque ce sont elles qui portent ces vêtements ;
je vais donc, mesdames, vous faire un cours de morale.'

Il me semble qu'il y a tromperie sur la qualité de la marchandise vendue.
Que le bottier fasse des bottes,
que l'économiste enseigne les lois de la production et de l'échange, et
qu'ils laissent le moraliste enseigner l'éthique ! […]

Et parce qu'un auteur qui écrit un traité d'astronomie observe les règles de la grammaire, il ne s'ensuit pas que l'astronomie doive être confondue avec la grammaire, ou qu'une de ces sciences doive usurper les fonctions de l'autre.

Les théorèmes de l'économie politique sont encore ce que nous connaissons de plus certain en fait de science sociale ; les négliger et prétendre y substituer de vagues et nébuleuses conceptions éthiques, c'est vouloir s'éloigner de la réalité. "

 (fin du texte de Pareto).


A propos de l'ensemble du texte et de ce qu'il suscite, je ne saurais trop vous renvoyer, cher lecteur, à une émission de Lumière 101
François Guillaumat et moi-même y débattons de ce qu'il faut entendre par "solidarité sociale", notion redevenue à la mode dans sa forme "solidarité nationale" depuis le changement de Président de la République en 1981 et la création alors d'un ministère de la solidarité nationale, son ministre recevant alors le rang de "ministre d'Etat".


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