Paris, le 13 avril 2010.



1. Les régimes de retraite obligatoires.


Il existe aujourd’hui, en France, un grand nombre de régimes de retraite obligatoires.

Ces régimes ne résultent pas de traditions, mais de coups de force successifs récents – à l’échelle de l’histoire -, voire de coups d’Etat, dans les décennies 1940-1970, qui ont mis un terme aux traditions de la famille, de l'épargne et de l'assurance.

Autre dénominateur commun de ces régimes, des gens sont affiliés de force à tel ou tel et doivent s'y acquitter obligatoirement de « cotisations ».

Pour les gens concernés, les cotisations qui sont prélevées à la source ne peuvent qu’être synonymes d’impôts quoique les régimes soient juridiquement indépendants de l’Etat.

Les montants des cotisations versées sont plus ou moins totalement ignorés pour la raison qu’est pratiquée une distinction nulle et non avenue entre "cotisation employé" et "cotisation employeur".  

Les gens savent seulement que ce qu’ils versent leur donnera «droit à» une retraite à partir d’un certain âge, s'il l'atteigne.
Mais ils ne savent pas combien ils recevront.

S'il ne l'atteigne pas, ce sera "tant pis" pour leur famille (conjoint ou enfants).

En attendant, ils ne savent pas souvent que ce qu’on leur prend en cotisations est immédiatement dépensé en retraite et non pas mis en réserve.

Un régime domine tous les autres, en nombre de personnes concernées, depuis sa création en 1945-46 : le régime dit «régime général de la sécurité sociale » ou encore, aujourd'hui, en relation avec la retraite, « régime de base vieillesse ».

Ce régime n’a rien à voir avec le seul régime véritablement ancien, à savoir le régime des fonctionnaires de l’Etat, objet de diverses réformes au XIXème siècle, qui sert des pensions civiles ou militaires.

Le régime général n’a rien à voir non plus avec les régimes obligatoires dits « complémentaires » concernant, les uns, la catégorie de salariés dénommée « cadre » et, les autres, la catégorie de salariés dénommée « non cadre ». Les régimes complémentaires « vieillesse » du régime général font en vérité que ce régime devient « régime de base ».


2. Le prétexte arithmétique : une erreur méthodologique.

Ce qui est en question aujourd’hui, en 2010, c’est d’abord ce « régime de base » au prétexte d’ordre arithmétique que le montant des cotisations reçues couvrent de moins en moins le montant des retraites à verser…

Malheureusement, le prétexte arithmétique est pris pour la question économique : il s’agit d’une véritable erreur méthodologique.

Est-elle volontaire ou involontaire ?

Je laisse la réponse en suspens et renvoie à tout ce que j’ai pu écrire sur le sujet,
à commencer par le livre La sécurité sociale et comment s’en sortir  et
à suivre par les livres que Jacques Garello et moi-même avons écrits sur la retraite en 2008 et 2009, à savoir :
- Futur des retraites et retraites du futur. I. Le futur de la répartition (mai 2008),
- Futur des retraites et retraites du futur. II. Les retraites du futur : la capitalisation (décembre 2008),
- Futur des retraites et retraites du futur. III. La transition (mai 2009). 

La réponse à la question économique que soulèvent les régimes de retraite obligatoires ne doit pas porter sur le prétexte arithmétique même si cela est le leitmotiv officiel, mais sur l'économie des régimes.


3. La correction inachevée de l’erreur économique.

En fait, le régime général repose sur une erreur économique magistrale.

3.A. Les ordonnances de 1967.

En 1967, le législateur de l’époque avait compris une partie de l’erreur commise au départ et s’était attaché à la corriger par ordonnances.

Il en était arrivé ainsi, entre autres, à diviser en deux la cotisation dénommée « assurances sociales » jusqu’alors en deux cotisations dénommées respectivement « cotisation de sécurité sociale maladie » - ou "cotisation d'assurance maladie" - et « cotisation de sécurité sociale vieillesse » - ou "cotisation de retraite" -.

Il reconnaissait ainsi, avec lucidité, que la gestion de l’indemnisation des dépenses en matière de maladie n’avait que peu de choses à voir avec la gestion des pouvoirs d’achat des gens âgés de plus d’un certain âge. Sauf à vouloir faire vivre les gens au jour le jour, tels des bêtes de somme ou autres, les deux gestions devaient être très différentes.

Mais le législateur s’est arrêté là et, on peut le dire, en chemin...

Il n’a pas mis le doigt ou n’a pas compris l’autre partie de l’erreur économique.

Pourtant cette partie avait été relevée dès l’origine, par maintes voix françaises ou étrangères. Elle consiste à soutenir que la consommation serait la garantie du plein emploi et de la croissance économique.

3.B. La position de Jacques Rueff sur la théorie de John Maynard Keynes.

Par exemple, en 1947, Jacques Rueff écrivait ainsi :

« Mon sentiment, c'est qu'à l'égard de tous ces programmes, dont l'inspiration est généreuse et respectable, il y a une question qui toujours se pose : c'est de savoir dans quelle mesure on peut attendre de la sagesse des peuples qu'ils acceptent de faire, en application de conseils ou de recommandations, voire d'engagements internationaux, ce que le jeu des forces affectant les marchés eût fait ou les eût obligés à faire.

Cette question se pose d'autant plus — et ceci est la dernière observation que je veux présenter — qu'en même temps que ces programmes de reconstruction des échanges internationaux, le rapport contient une troisième série de suggestions : celles qui tendent à l'application de la politique formulée par Lord Keynes : la politique du plein emploi.

Cette politique est fondée sur la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, publiée en 1936 par Lord Keynes.
Dans cet ouvrage, l'économiste anglais prétend réfuter la vieille théorie de Jean-Baptiste Say, suivant laquelle il était inconcevable qu’un pays pût être en équilibre permanent dans le sous emploi, toute production engendrant nécessairement les revenus susceptibles de 1'absorber.
Lord Keynes affirme qu'il a démontré l’absurdité de cette vieille théorie, qu'en réalité il peut exister un équilibre permanent dans le sous-emploi, c'est-à-dire un état de chômage qu'aucune force naturelle ne tendrait à résorber.

La théorie keynésienne repose sur un argument de psychologie économique.
Pour son auteur, le trait essentiel de l'homo oeconomicus véritable, c'est qu'il a cette tendance fâcheuse à ne pas employer à des consommations l'intégralité des suppléments de revenus qu'il est susceptible d'obtenir.
De ce fait, si on réussit à augmenter l'emploi, les hommes nouvellement employés, ou plus employés et qui obtiendront un excédent de revenu, ne demanderont pas de richesses sur le marché pour l'intégralité des ressources supplémentaires qu'ils auront reçues.
Une partie des produits qui auront engendré ce supplément de revenu, ne pourra donc trouver de débouchés : il y aura équilibre dans le sous emploi.

Je me propose de publier, d'ici quelques semaines, un article dans lequel j’exposerai mes vues sur la valeur économique de cette théorie (1); mais ce serait abuser de votre attention que de les présenter ici.
1. « Les erreurs de la Théorie Générale de Lord Keynes », Revue d'Economie Politique, 57, janvier-février 1947, pp 5-33. Réédité dans les Oeuvres Complètes, tome II : Théorie Monétaire, troisième partie, chapitre XII.

Ce que je dois vous dire, c'est que cette théorie a engendré une politique qui a été, avec une extraordinaire rapidité, acceptée par la quasi-totalité de l'opinion économique dans le monde, et qui est devenue partie importante des programmes de presque tous les gouvernements du monde.

Cette politique, universellement admise, conduit à glorifier la consommation, à stigmatiser l'épargne et à indiquer qu'il n'est pour parer au sous-emploi, qu'une seule solution pratique : combler par des dépenses systématiques d'investissement, consenties par l'Etat, en cas de sous emploi, l'insuffisance de la demande effective afin de créer des débouchés aux produits que la demande des particuliers ne saurait absorber.

Ce que je voudrais seulement que vous compreniez ici, c'est que cette politique (dont je ne discute pas actuellement la légitimité) si elle est pratiquée d'une façon généralisée dans le monde, fera naître des forces exactement opposées à celles qui tendent à rétablir les équilibres économiques.
Elle créera, en effet, des excédents de pouvoir d'achat à l'intérieur de chaque économie nationale, donc, augmentera les déséquilibres existants.
Si on la pratique dans une large mesure, elle ne pourra pas ne pas éloigner ces économies de l'état d'équilibre nécessaire pour que puissent être rétablies de libres relations entre Etats. » (Rueff, "Conditions financières des liens entre nations", dans D. Serruys et alii, Liens entre Nations, Spid, Paris, 1947, pp. 139-173.)


3.C. La position des économistes étrangers.

J’ai fait référence à Jacques Rueff, mais je pourrais faire référence à des économistes étrangers tels

* Ludwig von Mises, par exemple dans:
"Lord Keynes And Say's Law" dans Hazlitt H. (ed.), The Critics of Keynesian Economics (with an introduction and new preface), The Foundation For Economic Education, Inc. Irvington-on-Hudson, New York , 1995, pp. 315-321 ;

* Friedrich von Hayek, par exemple dans :
"La critique autrichienne", The Economist, 11 juin 1983 ;

* Murray Rothbard, par exemple dans:
Le "multiplicateur" keynésien", Man, Economy and State, chap. 11, 1962 ;

* Hanz Hermann Hoppe, par exemple dans:
" The Misesian Case against Keynes ", Mises Daily, 30 January 2009 ;
cet essai a été d'abord publié dans Dissent on Keynes, A Critical Appraisal of Economics, ouvrage collectif réalisé par Mark Skousen, pp.199–223, publié sous les auspices du Ludwig von Mises Institute © 1992. Praeger, New York, Westport, Connecticut, London (1992) ;

etc.

pour ne pas parler de L.A. Hahn, par exemple dans
"Common Sense Beats Keynesian Sense", Mises Daily: Monday, April 12, 2010, [Preface to Common Sense Economics (1956)] ou dans The Economics of Illusion, publié in 1949.

Soit dit en passant, pour une espèce de synthèse de tout cela, on pourra se reporter à mon billet intitulé "Suicide ou masochisme pré-suicidaire" d'octobre 2009.

3.D. Le "plein emploi".

Le « plein emploi » est donc une notion économique pour le moins fâcheuse.
Si on veut à tout prix l’employer, il faut reconnaître que ce qu'elle désigne dépend de la croissance économique et que le moteur de celle-ci est l’épargne et l’investissement, l’accumulation du capital, libres, non pas la consommation.

En limitant la liberté de chacun, en réduisant l’épargne et l’investissement, l’accumulation du capital, comme elles le font, les cotisations obligatoires de sécurité sociale vieillesse pénalisent doublement la croissance économique et, par conséquent, l'emploi.
Tels qu'ils ont été construits, les régimes de retraite obligatoires nuisent, pour le moins, à la croissance économique, qui est leur condition nécessaire d’existence, et à l'emploi. 
En d'autres termes, ils détruisent et s'auto-détruisent !

Seuls des régimes de retraite, même obligatoires, fonctionnant par capitalisation, peuvent favoriser la croissance économique et l'emploi, et renforcer ainsi, à la fois, leur condition d'existence et leur pérennité.


4. Le respect de la science économique non falsifiée.

Pour cette raison de l’ordre de la science économique, et sauf à falsifier celle-ci (cf. Hayek, 1974, son discours de réception du prix Nobel), devrait être en question aujourd’hui, dans le cadre des discussions sur la réforme des retraites, non pas le prétexte d’ordre arithmétique, mais le respect de la science économique digne de ce nom.
Rien ne changera dans le bon sens quelles que soient les mesures convenues, tout empirera si la science économique reste écartée comme elle l'a été jusqu'à présent et l'est désormais, le cas échéant, au profit de modèles économétriques plus que discutables.



Jules Verne avait imaginé, au XIXème siècle, le voyage dans la lune – dans De la terre à la lune -, Georges Méliès l’avait représenté cinématographiquement en 1902 (ci-contre), mais c’est la découverte des lois de la nature et la technologie qui a respecté les lois de celle-ci, qui ont permis de le réaliser en 1969.

De même, on peut imaginer faire vivre des gens qui ont dépassé un certain âge en « prélevant » des ressources à des gens qui font des efforts pour les rendre disponibles, mais c’est la propriété et le respect de la propriété de ce que chacun a la liberté de gagner légitimement qui permettent d’y parvenir.

Cela est enseigné par la science économique et ne saurait être démenti par un accord de conviction contraire passé entre les hommes d’un gouvernement – soutenu par une majorité politique – et les « partenaires sociaux » qui s'en moquent.




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