A Paris, le 7 avril 2013.




Henri Poincaré, le grand mathématicien, est l'un de ceux qui ont beaucoup écrit sur ce qu'il fallait penser des mathématiques et des logiques de certains mathématiciens, quand il ne mettait pas l'accent sur les discours de prétendus philosophes.

Dans Science et Méthode (1908), il a insisté sur la différence à faire entre choix des méthodes et méthode des choix, une différence tantôt méprisée, tantôt mal comprise par beaucoup.
Avant de choisir un fait avec méthode, il convient de choisir une méthode.


1. Le savant et la science.

Point de départ de Poincaré: le savant manque de temps, n'a pas le temps de regarder tout ce qu'il lui faut regarder.
Il doit donc faire des choix et le choix est pour lui un coût d'opportunité des quantités que la situation où il se trouve lui offre et son choix d'action lui donne.

En termes économiques actuels, cela revient à dire que le savant doit avoir conscience du coût d'opportunité qu'en particulier son temps - quantité - restreint lui occasionne.  Peu importe le "sacrifice" à quoi certains économistes font allusion.

Poincaré ne connaissait pas ce mot récent de "coût d'opportunité".

Malgré cela, le coût d'opportunité explique l'importance que, inconsciemment, Poincaré lui accordait sans y mettre le doigt, mais aussi la notion d'économie de pensée qui s'en déduisait logiquement, à quoi il faisait référence et qu'il avait reprise à Ernst Mach à diverses occasions comme il aimait à l'expliquer.

Pour cette raison par exemple, selon Mach ou Poincaré, importe le "mot" approprié qui économise de la pensée. 
Il convient de mettre de côté les mots qui envahissent la lecture, loin d'économiser la pensée.


Curieusement, la plupart des économistes qui font référence au coût d'opportunité de l'action humaine laissent de côté la loi de l'économie et, a fortiori, la loi de l'économie de pensée.


Choix des méthodes et méthode de choix se posent à tout savant, y compris à l'économiste.

Les principes de la méthode ne sont pas sans analogie. 
Il ne s'agit pas d'établir des ressemblances et des différences, mais de retrouver les similitudes cachées sous les divergences apparentes. 
Poincaré y avait beaucoup insisté.

Cela est possible car le monde est harmonieux et le souci du beau et celui de l'utilité conduisent au même choix de méthode.

Soit dit en passant, c'était Poincaré qui parlait en 1908 de l'harmonie, ce n'était pas Bastiat de 1850 comme certains pourraient le penser un peu rapidement.


2. Histoire et présent.

En ce qui concerne les mathématiques, la vraie méthode était, selon Poincaré, d'étudier leur histoire et leur état présent.

Mais souvent le mathématicien est en butte au physicien ou à l'ingénieur qui lui demandent de donner une réponse à leur question, i.e.  l'état présent...

Ainsi les deux termes sont-ils désunis.


Il en est de même de l'économie politique. 
Et, en général, les deux éléments sont malheureusement disjoints. 

Il y a ceux qui vous parlent de l'histoire et s'en félicitent et ceux qui s'intéressent à l'état présent sous telle ou telle méthode.

Dans l'état présent, il y a en particulier ceux qui, à dessein ou non, se font forts d'appliquer telle ou telle mathématique dont ils seraient bien en peine d'expliquer le choix.

Il y a aussi ceux qui développent des arithmétiques ou des algèbres, bref des comptabilités plus ou moins nationales.

S'agissant de l'histoire, il y a les "indécrottables" qui prétendent analyser des faits d'hier avec des mots d'aujourd'hui ou bien des faits d'aujourd'hui avec des mots d'hier...


Relativement à la méthode des choix, il est à remarquer qu'il n'est plus question aujourd'hui de la méthode de l'équilibre économique si chère à beaucoup dans le passé, mais de celle de la croissance comme si celle-ci ne procédait pas de celle-là et n'était pas beaucoup plus récente.


3. Les modèles de croissance "en cour".

Quels sont, aujourd'hui, les modèles de croissance "en cour"?

Le silence sur la question est aujourd'hui complet. 
Je ne parlerai pas des propos de Madame Lagarde dans le cadre du Fonds monétaire international.

Je préfère rester en France...


Tout porte à croire que, par exemple, I.N.S.E.E., Banque de France, ministère des finances, organisations de la sécurité sociale, etc. semblent avoir leur propre modèle, leur propre scénario de modèle de croissance, leurs abaques.

Et, à partir des résultats dont ils ne donnent guère d'éléments, ils peuvent pérorer, repris en cela par les médiats.


A la différence des résultats ponctuels d'autres modèles ou scénarios de modèles, les abaques développent de vastes résultats qui dépendent des éléments retenus et dont, là encore, personne ne connaît le point de départ.


4. Les régimes de retraites.

Edifiants sont ainsi les rapports du Conseil d'orientation des retraites (C.O.R.) qui, depuis des années, vous proposent des ... abaques et, en particulier le douzième du nom de janvier 2013.

L’abaque associé aux projections est véritablement le graphique préféré par le C.O.R. et guère employé ailleurs...
Il vise
- à illustrer la diversité des choix possibles pour assurer, à un horizon donné, l’équilibre financier du système de retraite et
- à fournir des ordres de grandeur des efforts nécessaires pour y parvenir.

Dans un texte de décembre 2003, Alain Desrosières, récemment disparu, parlait des objets frontières de la comptabilité nationale au terme d'une étude sur "La naissance d'un nouveau langage statistique entre 1940 et 1960" . 

Avec les travaux du C.O.R., ce ne sont plus ces objets frontières qui sont à mettre en premier lieu, mais des droites géométriques, voire des plans géométriques du genre

"Le point A représente les conditions de l’équilibre du système de retraite en 2050, compte tenu
- de l’âge effectif moyen de départ à la retraite et
- du niveau des pensions atteints en 2050 dans les projections du Cor.

L’équilibre financier du système de retraites supposerait ainsi
- une hausse du taux de cotisation de 3,7 points en 2050, pour
- un recul de l’âge effectif moyen de départ de 2 ans et
- une baisse de 23% du taux de remplacement.

La droite BC représente les autres combinaisons possibles entre hausse des cotisations et baisse du taux de remplacement, toujours pour un décalage de l’âge effectif moyen de départ de 2 ans en 2030 :
- en B, tout l’ajustement porte sur le taux de remplacement ;
- en C, tout l’ajustement se fait par le taux de cotisation."

Mais on ne sait d'où provient tout cela, tant au sens propre qu'au sens figuré.


Comment, dans ces conditions, faire évoluer les régimes obligatoires de retraite en France?

Après les deux textes récents de Jacques Garello dans Le Figaro du 14 mars et de Pascal Salin
dans ce texte, je ne saurais trop vous conseiller de (re)lire ce texte de mai 2009 et les textes y afférant, en particulier les textes suivis de "Futur des retraites et retraites du futur".





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