A Paris, le 18 janvier 2009.


Ce que beaucoup dénomment "crise" aujourd'hui n'est rien d'autre qu'un ajustement économique mondial plus marqué que ceux qui se font en permanence à une moindre échelle, à l'échelle régionale ou nationale, et qui se traduisent pas des variations de taux de change, de prix, de productions/revenus et d'emplois.

Qui se souvient, par exemple, des variations en question dans l'Asie du Sud-Est il y a dix ans et de leur issue heureuse ?


1. La "main invisible".

Les pertes économiques, les baisses de prix en monnaie et de production et les licenciements qui constituent l'ajustement actuel sont en effet remarquables.

Mais comme l'écrivait Friedrich von Hayek dans un article d'Economica, en mai 1933, intitulé "La tendance de la pensée économique", quelques temps avant la 1ère dévaluation du dollar en or depuis l'année 1900, année où le prix du dollar avait été fixé en or :

"[…] L'analyse économique fournit des réponses particulières à des questions particulières. […]

Depuis l'époque de Hume et Adam Smith, l'effet de chaque essai de comprendre les phénomènes économiques - c'est-à-dire, de chaque analyse théorique - a été de montrer que, en grande partie, la coordination des efforts individuels dans la société n'est pas le produit de la planification délibérée […]

Malheureusement, on n'a jamais donné à ce résultat le plus ancien et le plus général de la théorie des phénomènes sociaux un titre [c'est moi qui accentue] qui lui permettrait d'avoir une place suffisante et permanente dans notre pensée.

Les limitations du langage [c'est moi qui accentue] font qu'il est quasiment impossible de l'affirmer sans recourir à des mots métaphoriques. […]

Mais dès que nous prenons de telles expressions dans un sens littéral, elles deviennent fausses […]

Et dès que nous reconnaissons cela, nous avons tendance à tomber dans une erreur contraire qui est, toutefois, de nature très semblable : on nie l'existence de ce que ces termes sont censés décrire.

Il est, bien entendu, extrêmement facile de ridiculiser Adam Smith pour la célèbre 'main invisible' - qui conduit l'homme 'à promouvoir une fin qui ne faisait pas partie de ses intentions'.
Mais c'est une erreur - pas très différente de cet anthropomorphisme - que de supposer que le système existant sert une fonction déterminée seulement dans la mesure où ses institutions ont été délibérément voulues par les individus. […]

Dans le corps de la science économique, il n'y a probablement pas de partie qui montre mieux que la partie la plus difficile, la théorie du capital et des intérêts, comment notre incapacité à comprendre le fonctionnement du système existant conduit à insatisfaction à son égard et aussi à action qui ne peut que faire empirer la situation.
[…]
Cet exemple d'analyse sera, peut-être, suffisant pour expliquer pourquoi l'économiste va arriver à des conclusions très différentes de celles atteintes par ceux pour qui les phénomènes économiques représentent un nombre d'événements indépendants expliqués par leurs causes historiques individuelles, et en aucune manière par la logique implicite du système [c'est moi qui accentue].
[…]
Je continue à penser que notre connaissance [économique] justifie que nous disions que le domaine de l'activité rationnelle de l'État au service des idéaux éthiques soutenus par la majorité des hommes n'est pas seulement différent, mais est également beaucoup plus étroit qu'on le croit souvent.
C'est bien entendu sur ce point qu'un nombre croissant d'économistes sont en complet désaccord [c'est moi qui accentue] avec l'opinion populaire qui considère inévitable une extension progressive du contrôle de l'État." (Hayek, 1933)


Suivant en cela Hayek, je dirai que l'ajustement économique mondial actuel est un phénomène mondial de perte qui n'avait été recherché par personne et qui tend à rétablir un équilibre que personne ne saurait connaître.


2. La réglementation des marchés des changes.

Néanmoins, il a des causes. 
 
Et à petite cause, petits effets ou grands effets (effet "papillon"), effets immédiats et effets décalés dans le temps.
A grande cause, grands effets, immédiats ou décalés dans le temps. 

Surtout, à phénomène mondial de pertes, causes mondiales de perte par excellence : le cataclysme, la guerre, le protectionnisme (socialisme, étatisme), des politiques inflationnistes généralisées ou des taux de change bloqués par des réglementations.

Il n'y a pas eu ces derniers temps de cataclysme, ni de guerre mondiale, ni de résurgence du protectionnisme marquée. 
Restent donc possibles des politiques inflationnistes généralisées - visibles ou maquillées - et des taux de change réglementés qui, les uns et les autres, ne tendent pas à restaurer l'équilibre, mais à s'en écarter encore davantage. 

Je soulignerai, pour ma part, qu'entre 2005 et 2007, le prix spot de la monnaie chinoise, le yuan renminbi, a augmenté de 21% par rapport au dollar car, entre autres, il a pu enfin varier... : la parité fixe vis-à-vis du dollar avait été abandonnée en effet en 2005.

Faut-il voir dans cette réévaluation du yuan de 21% un effet immédiat du déblocage impossible à faire perdurer ? Oui à coup sûr.
Le seul ? Certes non.

Il ne faut pas en effet oublier les effets du déblocage "qu'on ne voient pas" et "qui existent", qu'ils soient immédiats eux–aussi ou différés.

Parmi les immédiats, il y a ceux qui bénéficient à tous les cambistes qui s'attendaient avec incertitude à ce que le blocage ne puisse pas perdurer et qui avaient pris position en conséquence sur les marchés.
Tout blocage des taux de change fait naître des attentes de déblocage et des "marchés noirs".
Tout cela donne lieu à des coûts d'échange qui l'emportent sur les prétendus avantages du blocage réglementaire.
Tout cela donne lieu aussi à des profits attendus avec incertitude qui se réalisent quand le blocage est abandonné ou rectifié dans le sens des attentes de déblocage.

Pour autant, le taux de change spot du yuan renminbi n'est pas devenu libre, il reste géré par les autorités chinoises :

"La Chine va maintenir l'échange du yuan renminbi contre le dollar en 2009 dans une fourchette étroite étant donnée la préoccupation que l'appréciation continue nuise aux exportateurs à un moment où diminue la demande mondiale",

a déclaré Goldman Sachs Group Inc le 12 janvier 2009.

Et cela ne peut que susciter des attentes incertaines d'appréciation nouvelle du yuan remibi et des prises de position sur les marchés des changes en conséquence.

Et la gestion des taux de change par les autorités ne peut qu'aller de pair avec une politique inflationniste – visible ou non - .


3. La Chine, désormais 3ème économie nationale du monde.

Pourquoi attacher de l'importance au taux de change spot du yuan renminbi ?

1) parce que, en 2005, l'économie mondiale a vu la Chine devenir la cinquième économie du monde : elle dépassait ainsi celle de la Grande Bretagne et celle de la France ;

2) parce qu'en 2007, l'économie chinoise a dépassé celle de l'Allemagne pour devenir la troisième économie du monde : 
- en valeur, elle pesait 25.730 milliards de yuan renminbi, ce qui correspond à $ 3.765 milliards au taux de change courant,
- la Chine est ainsi derrière les Etats-Unis ($ 13800 milliards) et le Japon ($ 4.400 milliards), mais devant l'Allemagne ($ 3300 milliards) ;

3) parce que les réserves de change de la Chine - les premières du monde - se montent à $ 1900 milliards (soit 6 mois de PIB annuel) ;

4) parce que, par rapport à 1978, année où le gouvernement communiste chinois a annoncé le changement de politique, le PIB chinois a été multiplié par soixante-dix !

5) parce qu'en 2007, le taux de croissance du PIB, révisé récemment à la hausse, aurait été encore de 13 %.

Bref, parce qu'une telle évolution d'une économie nationale ne peut pas ne pas avoir d'influence pernicieuse sur l'évolution de l'économie du reste du monde étant données les politiques de change menées par les autorités nationales et étrangères.


4. Des taux de change de connivence politique. 

On n'aurait pas à redouter les effets de la croissance de l'économie chinoise si le marché des changes du yuan renminbi était libre, c'est-à-dire si, en fait, les marchés des changes de toutes les monnaies échangeables internationalement étaient libres. Il y aurait alors un ajustement économique par les taux de change et, en conséquence, par les prix, continu, sans à-coup.

Si on doit redouter ces effets de l'évolution chinoise, c'est parce que les autorités chinoises réglementent directement le marché des changes du yuan renminbi, appuyées en cela, indirectement, par les autorités des autres pays qui ne condamnent pas la réglementation et s'y prêtent, au contraire, volontiers dans la mesure de leurs capacités.

Soit dit en passant, élection présidentielle américaine et Jeux olympiques en Chine obligent, le taux de change spot réglementé dollar/yuan renminbi pouvait-il être déréglementer en 2008? Probablement non.

Et à coup sûr, des actions ont été menées par les autorités chinoises et américaines pour qu'il ne varie pas ou peu …

Et si les autorités des autres pays ont cette attitude "passive", c'est parce qu'en plaçant leurs réserves de change en bons de certains de leurs trésors, les autorités chinoises les aident à mener leur politique budgétaire déficitaire suicidaire.

Tout cela démontre aussi que le phénomène économique mondial de gain - dont les causes mondiales étaient l'innovation et la mondialisation - s'est en définitive heurté à un obstacle de taille qu'il n'a pas réussi encore à surmonter.
Et il a cédé la place au phénomène économique mondial de perte – dont les causes sont les taux de changes réglementés et les politiques monétaires généralisées qui s'en déduisent -.

Cela révèle une fois de plus le grand obstacle à la stabilité économique mondiale : la réglementation des marchés des changes, c'est-à-dire le vice attaché au refus de la vertu que sont la liberté des monnaies et sa conséquence, l'étalon-or.



Addendum.

Une semaine plus tard, 23 janvier 2009, les Etats-Unis ayant changé de président entre temps, Barack Obama remplaçant George W. Bush, on peut lire sur La Tribune.fr que :

Les Etats-Unis accusent la Chine de "manipuler" sa monnaie

Le président Barack Obama estime que la Chine "manipule" sa monnaie, a affirmé Timothy Geithner, le nouveau secrétaire du Trésor américain. Un terme que l'administration Bush s'est toujours refusée d'utiliser et qui pourrait conduire à de nouvelles mesures pour enjoindre Pékin à réévaluer le yuan.

Washington va user "agressivement" de tous les moyens diplomatiques pour pousser Pékin à accélérer sa réforme monétaire, a déclaré Timothy Geithner, le nouveau secrétaire du Trésor américain, en réponse aux questions écrites du comité des finances du Sénat américain. Il a également réitéré sa croyance dans les bienfaits d'un dollar fort.

Les propos de la nouvelle administration américaine tranchent nettement avec ceux de leurs prédécesseurs. En clair, elle accuse la Chine de "manipuler" sa monnaie, de maintenir le yuan à un niveau sous-évalué pour accentuer la compétitivité de ses entreprises sur le marché international. L'équipe de George W. Bush s'est toujours refusé à utiliser publiquement ce terme, même si le département du Trésor de l'époque pressait Pékin de revoir sa politique monétaire depuis 2005 et avait obtenu quelques améliorations.

Selon la loi américain, accuser la Chine de "manipuler" le yuan implique que le Trésor va débuter des négociations avec les autorités chinoises pour réduire le surplus commercial de la République populaire avec les Etats-Unis" et éliminé tout avantage monétaire "injuste".
Cette déclaration de Timothy Geithner pourrait également donner le feu vert au Congrès pour rédiger une loi qui rendrait plus difficile l'entrée de produits chinois sur le sol américain.

Cette déclaration est osée, car elle comporte des risques que la Chine refuse de coopérer avec l'administration de Barack Obama sur plusieurs sujets de politique internationale et économique.
Les marchés craignent également des représailles de la part de Pékin, qui pourrait se mettre à vendre massivement ses bonds du Trésor américain.

Mais pour Chris Rupkey, chef économiste chez Mitsubishi UFJ interrogé par Bloomberg, étant donné les relations économiques étroites entre la Chine et les Etats-Unis, de telles représailles sont irréalistes.
"La Chine détient tellement de bons du Trésor que (si elle se mettait à vendre massivement, ndlr) elle provoquerait une baisse des cours. Ce qui serait se tirer une balle dans le pied."

En revanche, pour But Ashraf, analyste à Londres également interrogé par Bloomberg, il y a une contradiction entre le soutien déclaré de Timothy Geithner à un dollar fort et ses critiques contre la faiblesse du yuan, spécialement lorsque les Etats-Unis ont besoin que la Chine finance son plan de relance économique via la dette.
De plus, il craint que le moment soit mal choisi pour pointer du doigt la politique monétaire de la Chine, alors que celle-ci a vu sa croissance violemment ralentir ces derniers mois.


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