Paris, le 29 mars 2009.



Une banque est d'abord une personne juridique morale fondée sur des statuts. Elle a été constituée par des personnes juridiques physiques ou morales.

Economiquement, une banque est une firme qui, en tant que telle, est un panier de contrats.

Mais au regard du marché de la monnaie, du marché de la finance et du marché de l'assurance ou du marché de la réassurance, qu'est-ce qu'une banque ?
Ce sont à la fois des offres et des demandes.

Pour employer un mot moins mal compris que ces mots d'"offre" et de "demande" de la science économique et emprunté au vocabulaire à la mode des informaticiens, une banque est une "interface" comme une autre et comparable à d'autres "interfaces".


1. L'interface assurance - finance.

Ces dernières années, les banques sont parvenues à devenir une interface du "marché de l'assurance" et du "marché de la finance", soit en filialisant des sociétés d'assurance – bancassurance ou finanassurance –, soit en gérant des risques dits "financiers".

La réassurance : l'interface assurance – finance historique méconnue comparable.

J'écris "une" interface parce que jusqu'alors, l'interface, qui s'était constituée spontanément du côté de l'offre depuis au moins le XIXème siècle (puisqu'en 1850, Bastiat en parle), était le "marché de la réassurance".
Les réassureurs se chargeaient d'assurer tout ou partie des classes de risques que les assureurs jugeaient ne pas avoir la capacité de gérer, en partie ou en totalité, malgré leur savoir et leur efficacité et leur proposaient.

On se serait attendu que les dirigeants des banques appliquassent les principes de l'assurance à la gestion de leurs risques.
A l'expérience, il semble bien qu'il n'en ait rien été quand on voit les difficultés dans quoi les banques sont tombées : question d'incompétence ou d'inculture des dirigeants.
Une chose est certaine : de ce seul point de vue, de banques, elles sont devenues "branques", mot français populaire issu du nom "Les branquignols" d'une troupe de théâtre à la suite d'un spectacle à grand succès éponyme, plus que farfelu .

Certes, tous les assureurs n'ont pas été exemplaires, mais eux-mêmes plus ou moins "branques" : un seul exemple, "American International Group" (A.I.G.) que l'Etat fédéral des Etats–Unis a choisi de faire renflouer par le contribuable ($ 180 milliards pour l'instant !) plutôt que de laisser la faillite faire son oeuvre.


2. L'interface finance – monnaie.

Jusqu'alors, les banques étaient surtout, du point de vue de l'offre, l'interface du "marché de la finance" et du "marché de la monnaie". Du point de vue de la demande, l'interface tenait dans la gestion de patrimoine que fait tout être humain, en toute conscience ou non, de son patrimoine.

L'interface bancaire était apparue à l'initiative des banques quand celles-ci avaient inventé la forme de monnaie "coupure de billet en papier" adossée à la forme de monnaie "monnaie métal", forme de monnaie que Mises a dénommée "substitut de monnaie" pour favoriser l'analyse économique.

L'interface a été renforcée avec l'apparition, toujours à leur initiative, du substitut de monnaie "dépôt à vue".

Dans les deux cas, l'interface était articulée 
- à la convertibilité en monnaie métal - or ou argent -, à taux fixe et à la demande, des billets et des dépôts, et
- à la couverture à moins de 100%, à (100-x)%, de ces substituts par de la monnaie métal,.

Si la couverture était fixée à x%, elle permettait à la banque de demander des créances – et non pas d'offrir des crédits  comme c'est colporté abusivement - au maximum pour x%, de "faire de la finance".

La demande de créances allait de pair soit avec une diminution de la monnaie métal détenue par la banque, soit avec une augmentation des substituts de monnaie émis par la banque.
Et cela augmentait la quantité de monnaie … "par multiplication".

Mais il fallait que les créances fussent de "vraies" créances.

Toute gestion inefficace de la banque en relation en définitive avec des "fausses" créances était sanctionnée par sa mise en faillite, par sa "banqueroute" - "bank rout" en anglais -.

Parallèlement, des économistes avaient approfondi l'étude du domaine à la suite de C. Cantillon (1755), J.B. Say (1828), C. Coquelin (1848), des débats entre la Currency School, la Banking School et la Free Banking School et de leur synthèse par K. Wicksell (1898) (cf. par exemple ce texte).

Tout cela situait du point de vue de l'offre de monnaie et de la demande de créances, à l'interface du marché de la monnaie et du marché de la finance.


3. Banque et choix politiques.

Mais les hommes de l'Etat et les législateurs nationaux s'y étaient immiscé.


3.A. La réglementation des banques : des artefacts. 

Au XIXème siècle, les législateurs nationaux avaient justifié la réglementation des banques au nom de l'intérêt national ou par une idéologie, non pas par une analyse économique de ce qu'était une banque.

Il y a eu de nombreuses critiques de la démarche des législateurs nationaux au regard des conséquences de celle-ci.
En particulier, il y eu les critiques de Ludwig von Mises (1912) avec sa théorie de la monnaie et du crédit, puis de Friedrich von Hayek avec sa théorie des fluctuations économiques (1931) (cf. Mises Institute). 

Soit dit en passant, ce n'est qu'en 1963 que Anna Schwartz et Milton Friedman proposeront une histoire monétaire des Etats-Unis (1867-1960).

3.B. La réglementation et les interfaces : des artefacts.

Au XXème siècle, nos législateurs nationaux ont interdit – réglementation extrême -, chacun de son côté, la convertibilité intérieure en métal de la monnaie nationale et la couverture libre en question.   Ils ne touchaient pas à la convertibilité extérieure car ils se rendaient compte qu'ils n'en avaient pas les capacités juridique et technique.
La convertibilité en or d'une monnaie n'était jamais qu'une interface technique entre le marché de la monnaie et le marché de l'or, la couverture une interface technique entre le marché de la monnaie et le marché de la finance.

Ils n'en sont pas restés là.  Après conférences internationales (à partir de la décennie 1920 et surtout de 1944), ils se sont entendus pour altérer la convertibilité extérieure en convenant que les paiements extérieurs de leur zone d'influence pourraient être effectués en une monnaie nationale convertible en or à taux fixe et à la demande.

Puis, là encore après conférences internationales (1971-73), les législateurs nationaux ont interdit la convertibilité en or des substituts de monnaie nationale les uns dans les autres.

3.C. La balance des paiements : une interface comptable.

Cela ne doit pas faire oublier qu'au XXème siècle, les échanges des ressortissants d'un pays avec ceux du reste du monde ont été pris en considération par un instrument juridique et comptable, à savoir la balance des paiements du pays.

Un pays exportait plus de biens qu'il n'en importait, l'instrument faisait apparaître qu'il avait un excédent de la BP. Et cet excédent révélait à sa façon comptable une accumulation d'or dans le pays, une augmentation de la quantité de monnaie toutes choses égales par ailleurs.

Le pays exportait moins de biens qu'il n'en importait, il avait un déficit de la BP. Dans ce cas, le déficit révélait une diminution du stock d'or, une diminution du stock de monnaie toutes choses égales par ailleurs.

A sa façon, la balance des paiements d'un pays est une interface entre le pays et le reste du monde avec qui les ressortissants du pays ont eu des échanges.

3.D. L'"équilibre" de la balance des paiements : un artefact économique.

Au lieu de s'exprimer en termes comptables d'excédent ou de déficit de la BP, certains économistes ont pris l'habitude, sans explication particulière, de s'exprimer en termes de "déséquilibre", comme s'il y avait un marché sous jacent bien défini...
L"'équilibre" de la balance des paiements correspondait en conséquence à l'égalité des exportations et des importations et à l'inexistence en conséquence de variation du stock d'or du pays.
De fait, un déséquilibre de la balance des paiements, c'était aussi une variation du stock d'or du pays.

En outre, des économistes (Jacques Rueff en particulier) ont considéré que ce déséquilibre ou cette variation donnait lieu à des variations économiques tendant à rétablir l'égalité du montant des exportations et du montant des importations, c'est-à-dire l'équilibre des échanges extérieurs (c'est la transposition de la loi de l'équilibre chimique de Le Chatelier - Van't Hoff à l'économie, cf. Rueff).

Selon eux, il y avait ainsi variation de la quantité de monnaie du pays en question qui elle-même donnait lieu à des variations des prix des biens, à commencer par celui de l'or - du change… - en monnaie nationale, i.e. du prix de la monnaie nationale en or.

Un excédent (resp. déficit) donnait lieu, toutes choses égales par ailleurs, à une augmentation (resp. diminution) de la quantité de monnaie et à une augmentation (resp. diminution) du prix de la monnaie nationale en or (variation de sa convertibilité) et des autres prix.

A cet excédent (resp. déficit), correspond un déficit (resp. excédent) du reste du monde qui donnait lieu, toutes choses égales par ailleurs, à une diminution (resp. augmentation) des quantités de monnaies nationales et à une diminution (resp. augmentation) des prix des monnaies nationales en or et des autres prix en or.

3.E. La réglementation de la convertibilité en or : un autre artefact.

Ce double mouvement d'équilibrage a disparu après que les législateurs nationaux se sont entendus pour abroger les convertibilités des monnaies nationales en or. En d'autres termes, ils se sont immiscés dans l'interface que chaque banque était entre le marché de la monnaie et le marché de l'or et ont détruit l'interface technique de la convertibilité.

En conséquence, il n'y a plus eu de variations des stocks d'or des pays, il y a eu seulement variations des quantités de monnaies échangeables internationalement que les législateurs nationaux étaient convenus de détenir en principe – dénommées "réserves internationales" ou "officielles" ou encore "réserves publiques de change" -.

Les économies des pays dont la monnaie nationale était échangeable internationalement n'étaient pas affectées par le déséquilibre de leur balance des paiements.
Ce déséquilibre affectait seulement les pays dont la monnaie nationale n'était pas échangeable internationalement.
Il n'y avait donc plus rééquilibrage général, ceteris paribus.

3.F. La réglementation de la couverture : encore un artefact.

Parallèlement, les législateurs nationaux ont aussi réglementé, chacun de son côté, la couverture des substituts de monnaie des banques en monnaie en subordonnant de façon étroite les banques à une banque qu'ils ont privilégiée, à savoir la dénommée "banque centrale" (par exemple, "Banque de France" en France, Banque de réserve fédérale créée en 1913 aux Etats-Unis). En d'autres termes, là encore ils se sont immiscé dans des interfaces, ici celle que chaque banque était entre le marché de la monnaie et le marché de la finance et celle, technique, de la couverture.

Ils n'ont pas hésité à justifier ces réglementations par l'intérêt national ou par une idéologie, et non par une analyse économique de la monnaie, de la finance et de la banque hors de leurs connaissances.


4. Les économistes.

Pour cette raison, il y a eu des critiques et, en particulier, en France, celles de Jacques Rueff.

D'une façon générale, les économistes ont adopté deux grandes attitudes face à ces choix politiques.

Les uns, chacun à sa façon, ont essayé de persuader le législateur et les hommes de l'Etat qu'ils faisaient des erreurs et qu'ils feraient mieux de les écouter s'ils voulaient vraiment défendre l'intérêt national : ce sont les écoles de pensée monétaristes ou (néo) keynésiennes.

Les autres ont condamné les réglementations étatiques pour leur aveuglement et pour les effets économiques nécessairement néfastes qu'elles auraient.  Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek et la plupart des économistes de l'école de pensée autrichienne refusaient toutes les réglementations, Rueff acceptait une partie d'entre elles (cf. texte de Rueff en lien ci-dessus).


5. Et en France...

Pour rester en France et conclure le présent billet, il convient de souligner qu'à l'occasion de ses travaux de 1959-60 sur "les obstacles à l'expansion économique" que le gouvernement de l'époque lui avait demandé de mener, Jacques Rueff n'hésitera pas à dire qu'il regrettait que le marché du crédit – compartiment du marché de la finance - ne fût pas entré dans le périmètre de l'économie qu'il devait étudier et qu'il ne pût ainsi faire part des obstacles qui hérissaient et entravaient ce marché. Il a aussi expliqué pourquoi.

Implicitement, le choix du gouvernement de l'époque avait eu pour fondement un fondement idéologique – le marché du crédit était chasse gardée de la "Banque de France et le resterait -, mais on ne peut exclure qu'il y avait aussi une absence de culture économique.


6. ... La crise scientifique

Il faut aussi savoir que les travaux de Jacques Rueff ont été mis de côté dans l'enseignement de la science économique en France tant sur ce sujet que sur d'autres.
Et pendant longtemps, des travaux approchants comme ceux de Friedman et des monétaristes ont subi le sort de ceux de Rueff.  Les travaux de l'Ecole autrichienne continuent, quant à eux, à supporter le sort.

Dans le pire des cas, y ont été et y sont préférées les élucubrations des théories marxiste ou marxienne – "the most dangerous of Marxian students was Keynes" selon Ludwig von Mises -, dans le moins mauvais, les obscurités et erreurs des arguments de Keynes et des keynésiens, puis des néo keynésiens – en particulier sur la monnaie et les prix -,
cf. par exemple  :
→ Jacques Rueff : "The Fallacies of Lord Keynes’ General Theory" ou la fin de l'ère keynésienne ;
→ Etienne Mantoux : La Théorie générale de M. Keynes  ;
→ Friedrich von Hayek : The Economics of Abundance  ;
→ Friedrich von Hayek : La critique autrichienne  ;
→ Murray Rothbard : Le “multiplicateur” keynésien  ;
→ Ludwig von Mises : Stones into bread: The Keynesian Miracle .

Plus généralement, il faut prendre conscience que la France n'est pas sortie de ces préférences même s'il y a eu des tentatives ces dernières décennies pour qu'elle s'affranchisse de leur noyau dur – Marx et Keynes -.
Aujourd'hui ce dernier semble l'avoir reprise dans ses rêts.
C'est donc une crise scientifique française qui est en jeu et autrement grave que l'ajustement financier mondial actuel . 

Ne vous inquiétez donc pas si vous ne comprenez rien aux propos de la grande majorité des politiques, des prétendus intellectuels, des vulgarisateurs en France, il n'y a rien à comprendre.
 
Si vous avez eu le courage de vous encombrer la mémoire avec leurs sornettes, souvenez-vous de ce qu'ils écrivaient ou péroraient il y a dix huit mois, douze, six, trois, un mois, quinze jours, une semaine ; souvenez-vous, entre autres, des prévisions.
Vous conviendrez qu'il ne faut surtout pas prêter attention a fortiori aux prévisions.

C'est frustrant, je sais, mais il en est ainsi.
Et il en sera ainsi tant que le noyau dur ne sera pas mis de côté mais enseigné au détriment de la science économique et des bienfaits qu'elle apporte.

Espérons que le G20 qui se réunit cette semaine fera au moins pièce à cette tendance française.


Addendum.

Le G20 a eu lieu : cf. ce texte.



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