Paris, le 31 octobre 2009.




1. La crise de 1929 et la monnaie.


Le fait économique dénommé aujourd'hui "crise de 1929" a amené des économistes à s'intéresser enfin – si on peut dire - à la monnaie alors qu'ils l'avaient mise de côté dans la théorie de l'équilibre économique général - "théorie des prix" - jusqu'alors.
Sir John Hicks (1935) en particulier est à la fois un exemple de l'attitude et explicite sur le point dans la revue Economica.

"After the thunderstorms of recent years, it is with peculiar diffidence and even apprehension that one ventures to open one's mouth on the subject of money.
In my own case these feelings are particularly intense, because I feel myself to be very much of a novice at the subject.
My education has been mostly in the non-monetary parts of economics, and I have only come to be interested in money because I found that I could not keep it out of my non-monetary problems.
Yet I am encouraged on reflection to hope that this may not prove a bad approach to the subject : that some things at least which are not very evident on direct inspection may become clearer from a cross-light of this sort.
It is of course very largely by such cross-fertilisation that economics progresses, and at least one department of non-monetary economics has hardly emerged from a very intimate affair with monetary theory.
I do not, however, propose to resume this particular liaison. One understands that most economists have now read Böhm-Bawerk ; yet whatever that union has bred, it has not been concord. I should prefer to…"


L'est tout autant P. N. Rosenstein-Rodan (1936) toujours dans Economica.

"The distinction between "influences from the side of money " and " from the side of goods " and the consequent separation of the " monetary " and " non-monetary " approach in economic theory is an inheritance from the classical school which is being overcome only very gradually and with great difficulty.
It is the purpose of this article to trace the process by which this separation is being abandoned, and to show how the coordination of the theory of prices and the theory of money into one logically coherent system is slowly being achieved in current economic literature".


Pourtant des décisions politiques essentielles dans le domaine avaient été prises dans la décennie 1920 comme, par exemple, celle d'autoriser les monnaies nationales convertibles en or à taux fixe à être échangées internationalement (conférence de Gènes 1922, cf. Rueff, J. Le péché monétaire de l'Occident, 1971 )
La raison invoquée – succédané erroné de la "théorie quantitative de la monnaie" - avait été que l'augmentation de la production d'or était insuffisante et ferait obstacle à la croissance des échanges internationaux et partant à la croissance économique ; il fallait des moyens de paiements additionnels.

On sait la suite :
- au niveau international, l'abandon de l'étalon or en 1971 après de nombreuses péripéties plus coûteuses les unes que les autres à chacun et,
- au niveau d'une partie de l'Europe, la fusion des monnaies nationales dans l'euro, "néant habillé en monnaie", en 1999-2002.

Etant données ces décisions politiques, faut-il se féliciter des travaux de recherche des économistes dans le domaine de la monnaie ? N'auraient-ils pas été écoutés comme ils auraient du l'être ?

On peut se poser les questions et être dans le doute surtout quand on prête attention à ce qui est devenu aujourd'hui la "rengaine des moyens de paiements additionnels", toujours vivace.

Il est à souligner que tous les économistes n'ont pas conseillé aux politiques de prendre de telles décisions, bien au contraire, il n'y a pas eu consensus, loin de là.

A partir de la théorie monétaire dans l'état où elle se trouve aujourd'hui, des économistes continuent même à s'opposer à ces décisions insanes et ne se lasseront pas d'expliquer et de prédire leurs conséquences néfastes tant qu'elles ne seront pas rapportées une bonne fois pour toutes.


2. La crise de 2009 et la finance.

Le phénomène économique actuel  que nous vivons et que certains dénomment "crise financière", "crise économique" ou encore "crise du laissez faire", ne saurait être affranchi des décisions calamiteuses.

En revanche, ce phénomène devrait amener des économistes à s'intéresser à la finance et à ne plus l'exclure de la théorie économique.

Le sort qu'un grand nombre d'économistes ont
réservé à la finance dans la théorie économique jusqu'à aujourd'hui est en définitive grosso modo le sort qui y avait été réservé à la monnaie jusqu'à la décennie 1930.

En conséquence, et de même, il faudrait que des économistes le changeassent mais, étant donnée l'expérience monétaire, en évitant de s'engager dans la voie méthodologique qui avait été prise alors en matière de monnaie et qui a conduit aux aberrations dans le domaine que nous connaissons aujourd'hui.

2.A. La voie mathématique.

Certes, une voie différente a déjà été déblayée, depuis la décennie 1950, par des "économistes mathématiciens" ou des "mathématiciens économistes" avec les succès et les échecs retentissants qu'on sait. Nous vivons actuellement le dernier grand échec en date et ses conséquences.

Cette voie a suscité un développement sans précédent de l'industrie financière.
Mlaheureusement, les hommes des Etats en usent et en abusent aujourd'hui en n'hésitant plus à faire supporter des déficits budgétaires de plus en plus considérables, impensables hier, ni à continuer dans le même temps à vouer aux gémonies ce qu'il dénomme le "capitalisme financier", les "marchés financiers", les "marchés de capitaux" et à aboyer ainsi avec les crypto marxistes et autres socialo communistes quand ils ne le sont pas volontairement eux-mêmes.
Sans ces marchés, ils devraient avoir des budgets en équilibre ou presque.

Soit dit en passant, étant donnée la voie suivie et l'expérience vécue, tout se passe comme si l'industrie financière était un cône reposant non pas sur sa base, mais sur sa pointe que le moindre zéphyr des attentes formées avec incertitude et déçues faisait s'écrouler périodiquement.

2.B. Les financiers sont de bonne composition.

On ne peut que s'étonner que les financiers praticiens ne se formalisent pas de ces critiques qui leur sont adressées plus ou moins directement.
Ils ont été, en particulier, les premiers dindons de la "crise actuelle". En effet, si les chiffres du chômage ont fortement augmenté ici ou là, c'est d'abord parce qu'ils ont fait faillite ou ont été licenciés.

Mais on peut aussi les comprendre : ils ont autre chose à faire que d'écouter ou lire les explications des hommes de l'Etat et de leurs conseillers prétendus experts économiques qui, a priori, les excluent de la théorie économique et, a posteriori, les insultent.

Après que, pendant longtemps, les "monétaristes" – apparus en tant que tels fin décennie 1960 début décennie 1970 – ont été voués aux gémonies par les "experts non monétaristes" pour finalement avoir gain de cause, voilà donc que les financiers connaissent le même sort.

Mais, à la différence des uns et des autres, les financiers ont, eux, quelque chose à perdre s'ils font des erreurs.  Ils sont responsables des actions qu'ils mènent et des résultats de celles-ci. 
En écrivant cela, je parle évidemment des "vrais", de ceux qui apportent quelque chose à la vie économique, pas de ceux que la réglementation du législateur rend irresponsables et va renflouer en cas de faillite via l'inflation de la banque centrale ou le nouvel impôt infligé aux contribuables.

2.C. La finance du point de vue de la théorie économique.

Il convient de souligner que la grande condition d'existence de la finance est, primo, la préférence de certains êtres humains pour le futur et la préférence d'autres pour le présent et, secundo, la concrétisation de ces préférences par l'intermédiaire de l'instrument juridique qu'est le contrat de prêt/emprunt de monnaie, i.e. le contrat financier.

Sans cet intermédiaire mis au point par les règles de - vrai - droit (propriété, responsabilité et échange libre), les préférences ne sauraient être satisfaites, il y aurait un coût d'échange intertemporel trop élevé ou, si on préfère recourir à l'anglicisme, un coût de transaction trop élevé.

Le contrat financier a donc réduit le coût de transaction, mais pas à zéro.  Il faut s'attendre à de nouveaux progrès dans le domaine.

La finance a ainsi pour principe la réduction de ce coût de transaction. 
Malgré cela, la partie essentielle de la théorie mathématique de la finance néglige les coûts de transaction et pour cause, puisque la mathématique en question a été préférée a priori par son manipulateur aux règles de droit.

Dumas et Luciano (1991) le rappelaient en partie  dans la revue The Journal of Finance en ces termes :

"Much of financial theory neglects transaction costs.  Perhaps the most successful implementation of it - i.e., continuous-time portfolio choice and option pricing - is downright inconsistent with the existence of any transactions cost at all."

Peu de choses déterminantes ont changé depuis lors sinon les crises financières qui se sont succédées !

Que penser dans ces conditions des développements - et a fortiori de leurs enseignements - qui sont proposés dans un domaine d'étude où la condition d'existence de ce domaine est laissée de côté, pour ne pas dire "niée" ?

Ce qui doit arriver, arrive

Et je retiendrai de la conclusion de Dumas et Luciano :

"Ultimately, it must pay for the customer to place his order with the dealer rather than transact directly in the market.
Also, dealers must be allowed to trade with each other.[...]
A third application of this exact solution would be to price derivative assets in the presence of transactions costs, when investors adopt optimal porfolio strategies, in continuous time.Our objective would be to find the bid- and ask-prices of a European call option in an intertemporal setting.
As been amply demonstrated by Figlewsky (1989), it is not true, in the presence of transactions costs, that a replicating argument would provide the right option price."


3. Le sort du marché financier.

Contrairement à la monnaie, la finance a été longtemps totalement exclue de la théorie des prix, de la théorie de l'équilibre économique général.

Dans la décennie 1930, J.M. Keynes lui a curieusement ouvert une toute petite porte tout en introduisant un ectoplasme de marché de la monnaie dans la théorie économique à l'occasion de son ouvrage intitulé La théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie .

En effet, dans ce qu'est devenu son développement et qu'on dénomme la "macroéconomie", le marché de la monnaie est en définitive un pseudo marché qu'il serait plus heureux de dénommer "marché de la liquidité" en raison, entre autres, du caractère marginal de la "préférence pour la liquidité".

Comme l'a fait apparaître géométriquement Hicks (1937), il renferme une quasi offre de "liquidité" - et non pas une offre de monnaie -, et une demande de liquidité,  la fameuse invention keynésienne qu'est la "préférence pour la liquidité" – liquidité est un mot non défini, présenté implicitement comme synonyme de monnaie –.

Demande de monnaie en définitive "marginale", la "préférence pour la liquidité" rend compte d'un arbitrage simpliste de l'individu entre détenir de la monnaie ou détenir des titres financiers à revenu fixe - en l'espèce, des rentes perpétuelles de l'Etat... - à quoi la théorie financière a substitué depuis lors la "gestion de patrimoine" digne de ce nom....

Que, dans le plan géométrique de la production (ou du revenu) et du taux d'intérêt
où le situent les hypothèses keynésiennes (ou bien dans celui de la production et du niveau des prix où le situent les néo keynésiens), l'équilibre de ce marché apparaisse indéterminé, d'une part, et, d'autre part, que sa détermination dépende du marché des produits, n'ont donc rien d'étonnant. C'est le contraire qui l'eut été.


4. La vulgate économique et les décisions des hommes de l'Etat.

Est étonnant en revanche que la vulgate économique ait fait accepter l'idée saugrenue que le marché de la monnaie n'aurait pas un équilibre simplement déterminé par une offre et une demande de monnaie, ces deux derniers concepts étant à étudier finement et à approfondir à l'aune de l'innovation permanente dans le domaine (par exemple, la "monnaie électronique").

Rappelons en passant que la monnaie est ce qui réduit le coût de l'échange, que jusqu'à présent les formes de monnaie n'ont pas réduit ce coût à zéro et qu'il faut s'attendre en conséquence à des réductions dans l'avenir par de nouvelles formes.

Dans ces conditions, on comprendra sans peine les difficultés qu'il y a à vouloir faire prendre en considération dans la théorie économique le marché financier en totalité et à lui donner des lettres de noblesse.

Mais de deux choses l'une : ou bien la vulgate économique restera dans la même tendance et on continuera à avoir des ajustements économiques sévères périodiques étant données les décisions prises par les hommes de l'Etat, ou bien elle en changera et, dans ce cas, sautera aux yeux de chacun la nocivité des décisions en question qu'elle a camouflée jusqu'à présent.


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