A Paris, le 24 décembre 2012.




Le texte qui suit (Coste, 1932) fait le point sur la situation financière de la France ... il y a un siècle, en 1913, i.e. quelques années avant que l'idéologie socialiste l'engloutisse (les intertitres sont de mon crû).

Alors, 1 franc - nom donné à l'unité de sa monnaie - était égal à 322 mg d'or ou 5 g d'argent et ce qu'on dénommait "monnaie" était la monnaie or et argent, en pièces, lingots ou barres.
Soit dit en passant, aujourd'hui, l'once d'or, soit 31,1 g d'or, s'échange à près de $1700 (cf. par exemple ce billet de septembre 2012).

Les coupures de billets bancaires en papier et les dépôts bancaires étaient considérés comme des "substituts de monnaie" bancaires, convertibles à taux fixe, à la demande, en monnaie or ou argent par la banque.
Un abus de langage caractérisé, dont on n'est jamais sorti, amènera, entre autres, à les dénommer, contre toute attente, "monnaie", voire "argent", "liquidité"..., une fois les interdictions de les convertir en monnaie or ou argent instaurées dans la décennie 1930 (cf. ce billet de mai 2011).


[Début du texte]

1. Le marché financier.

La facilité avec laquelle la place de Paris couvrait, avant la guerre [de 1914-18], les besoins de capitaux de maintes nations, assurait à la France une situation privilégiée et lui avait fait décerner le titre, d'ailleurs excessif, de « banquier du monde ».

Notre marché financier occupait, en effet, à cet égard, la seconde place dans le monde par ordre d'importance et n'était distancé que par Londres.

Quelques chiffres donneront une idée de l'ampleur de ses placements extérieurs.

Leur montant atteignait chaque année :

                   de 15 à 20 milliards de francs actuels [1]

[1] [actuels i.e. de 1932, le franc étant égal à 0,064 mg d'or depuis la dévaluation du franc de 80% en 1928],

et, à la veille de la guerre [de 1914-18], le portefeuille de valeurs étrangères détenues par des Français représentait

                     approximativement 250 milliards de francs,

soit plus du tiers de la fortune mobilière totale de la France.

Cette situation exceptionnelle tenait principalement à diverses causes que nous allons examiner.


1° A la richesse du pays et à la puissance d'épargne de  sa population.

Les revenus privés annuels de la France représentaient, en 1913, environ
                                  195 milliards de francs actuels et
les dépenses,
                                  165 milliards :

le solde disponible s'établissait donc à

                                   30 milliards.

Sur cette somme,

                                   12 milliards

étaient fournis par l'excédent de la balance des comptes — créditrice, malgré le déficit de la balance commerciale, grâce principalement aux revenus des placements extérieurs et

le reliquat
                          — soit 18 milliards —

représentait l'épargne intérieure.

Les deux tiers environ de ce solde disponible
auxquels s'ajoutaient annuellement

                               5 milliards

provenant du remboursement de capitaux anciens --

étaient affectés à de nouveaux placements mobiliers.

Or, la proportion consacrée, sur ces derniers, aux titres étrangers, variait, suivant les années, de 56 à 84 % (2).
(3) Chiffres cités par l'Europe Nouvelle du 11 janvier 1930.


2° A la structure économique de la nation.

La fertilité de son sol et le manque de houille ayant fait de la France un pays avant tout agricole, son développement industriel, quoique remarquable à partir du Second Empire, et notamment depuis la fin du XIXe siècle, n'a pas suivi un rythme aussi rapide que celui de l'Allemagne et de l'Angleterre, par exemple, Etats dont la prospérité est étroitement liée aux progrès de l'industrie.

D'autre part, l'agriculture n'adoptait que lentement le machinisme.
Il s'ensuit que le besoin de capitaux de l'économie française était, avant la guerre, relativement modéré et loin de suffire à absorber l'excédent de disponibilités de la nation.
D'où le succès des émissions étrangères.


3° A sa situation démographique.

On sait que la population de la France était loin de s'accroître dans une proportion comparable à celle des pays voisins, alors que la fortune nationale accusait une progression constante et élevée.

Le revenu annuel mobilier et immobilier est en effet passé de
                         
                             4 054 millions de francs en 1870,
à
                             7 053 millions en 1906.

Comme, d'autre part, cette fortune était heureusement répartie, chaque citoyen jouissait d'un niveau d'existence relativement élevé, qui lui permettait de mettre en oeuvre ses facultés d'épargne.
Le « bas de laine » français, souvent moqué, a été, pour le pays, une source de richesse incomparable.


4° Au désir des épargnants de s'assurer des revenus élevés,

ce qui les incitait à choisir de préférence les valeurs étrangères, dont le rendement était, en général, sensiblement supérieur à celui des valeurs nationales.


5° A la confiance dont jouissait le franc,

tant à l'intérieur qu'à l'étranger, en particulier depuis 1870, la guerre franco-allemande n'ayant pas eu pour effet de le déprécier sensiblement.

L'encaisse métallique considérable qui garantissait la devise française contribuait d'ailleurs, dans une large mesure, à lui assurer sa remarquable stabilité.


6° Enfin, à l'excellence et à la solidité de l'organisation bancaire en France.

Bien qu'elle fût moins ancienne que celle de l'Angleterre, cette organisation n'en comprenait pas moins des établissements de premier ordre.

Elle était, de plus, fortement centralisée (l'activité bancaire du pays se trouvant presque exclusivement assurée par un petit nombre d'institutions importantes), ce qui lui permettait de concentrer, sur le marché de Paris, une forte masse de disponibilités en quête de placement.


2. Les reproches adressés aux banques.

Malgré tout, ce portefeuille de valeurs étrangères, qui, comme nous le verrons plus loin, devait se révéler particulièrement précieux pendant la guerre, n'a pas été constitué sans soulever, à l'égard des banques émettrices, des critiques nombreuses et répétées.

On leur reprochait notamment de diriger l'épargne du pays vers le placement exclusif en titres étrangers, au détriment des intérêts nationaux.

Une enquête faite, en 1913, par la revue Finance Univers auprès de dix mille chefs d'entreprises et de nombreuses personnalités, a montré l'inanité de ce reproche.

Toutes les grandes industries dont l'essor est relativement récent (l'automobile, le phonographe, le caoutchouc, l'électricité, etc...) n'ont jamais manqué de capitaux, et si la moyenne et la petite industrie n'ont pas toujours fait appel avec succès à l'épargne nationale, c'est à cause des aléas qu'elles présentaient, et qui tenaient principalement à leur manque d'organisation.

De plus, l'Etat et les municipalités n'ont plus guère émis d'emprunts à partir de 1892.

Le montant de ces derniers n'a pas dépassé

      9 525 millions de francs actuels, de 1892 à 1908,

au lieu de

               72 050 millions en Angleterre et de

               67 865 millions en Allemagne.

Il eût donc été difficile d'employer les disponibilités dans une plus large mesure à l'intérieur.

Au surplus, le faible niveau des taux moyens d'intérêt pratiqués à Paris, par rapport aux autres places, comme le montre le tableau ci-après, indique qu'il n'y avait aucune pénurie de capitaux sur le marché français.

D'où il suit que, si les capitaux disponibles n'avaient pas été investis à l'étranger, où ils produisaient un revenu élevé, leur accumulation eût déprimé le taux de l'intérêt et affaibli le rendement des valeurs françaises, au risque de tarir l'épargne.

Une seconde objection était que ces placements extérieurs favorisaient la concurrence de l'industrie étrangère et pouvaient môme, éventuellement, nuire à la défense nationale, en permettant à certains Etats de renforcer leurs armements.

Or, il n'est pas douteux que l'octroi de prêts à l'étranger était, en règle générale, subordonnée à l'obtention d'avantages d'ordre économique, voire politique.
Lorsqu'il s'agissait d'emprunts d'Etats, ils avaient pour contrepartie des commandes à l'industrie nationale, source de profits pour cette dernière.

D'autre part, ils plaçaient le débiteur dans une certaine dépendance à l'égard de son créancier.

Dans le cas de participations à des sociétés étrangères, le risque de favoriser une concurrence pouvait évidemment exister, mais l'élément français acquérait souvent ainsi, au sein de ces sociétés, une influence qui se traduisait également par des commandes pour le commerce national.

C'est grâce à cette politique de prêts que les établissements industriels et commerciaux français occupaient, avant la guerre, une place enviable en Russie, en Amérique du Sud, et en Orient.

Plus grave, et peut-être plus justifié, paraît être le reproche d'insécurité adressé aux placements étrangers.

Il faut reconnaître que les banques ne s'entouraient pas toujours de garanties suffisantes avant de lancer des émissions étrangères, d'où la qualité parfois inférieure de certaines valeurs, et les lourdes pertes que subit, à maintes reprises, l'épargne française, même bien avant la guerre (notamment sur les bons Panama et sur certains titres russes, sud-américains, espagnols et portugais).

Quant aux milliards engloutis, depuis la guerre, avec les valeurs russes, si l'on ne peut décemment reprocher aux banques de n'avoir pas prévu la révolution bolchevique, il est du moins permis de s'étonner qu'elles aient aiguillé vers la Russie une si forte proportion de l'épargne française investie au dehors :

                         60 milliards sur 200 en 1913.

Il est vrai que la clientèle du marché de Paris était composée principalement de pays pauvres en capitaux : les nations riches, comme l'Angleterre et les Pays-Bas, réussissaient à placer chez elles la majeure partie de leurs émissions.

En outre, les placements effectués en France même ne sont pas sans avoir parfois laissé des mécomptes, et des opérations de prêts, de l'ampleur de celles que faisait le marché de Paris avant la guerre, comportent nécessairement un certain déchet.


3. Le marché monétaire.

Si Paris jouait, avant la guerre, un rôle de premier plan en tant que distributeur de capitaux à long terme, son marché monétaire (3)
(3) On désigne sous ce nom le marché du crédit à court terme (prêts au jour le jour, escompte, acceptations), par opposition au marché financier, où se traite le crédit à long terme.

ne présentait, par contre, qu'une importance tout à fait secondaire au point de vue international.

Or, il offrait pourtant de précieux avantages, à cause notamment du faible niveau et de la stabilité remarquable des taux qui y étaient pratiqués.

Au cours des douze premières années du XXe siècle,
le taux d'escompte officiel n'a varié que 11 fois à Paris, sans jamais dépasser 4 1/2 %,
alors que Londres a connu, pendant la même période, 73 variations, et un maximum de 7 %.

Le manque d'ampleur du marché monétaire français tenait principalement aux causes suivantes :

a) Au fait que la Banque de France a toujours apporté aux autres banques le plus large concours, à des conditions très modérées, ce qui a rendu inutile la création d'un vaste marché autonome de l'argent, comme celui de Londres, où les banques échangent journellement leurs excédents de dépôts contre des excédents de prêts.

Les banques françaises ne faisaient guère circuler leur signature et n'augmentaient que faiblement le volume du crédit actif au moyen de prêts à la clientèle effectués autrement qu'avec les fonds des déposants, car elles avaient toujours la faculté de mobiliser leur portefeuille en s'adressant à la Banque de France, dont le taux officiel était, et est d'ailleurs resté, le taux minimum en vigueur.

Il s'ensuit que le marché libre de l'argent était fort réduit et purement local.

b) Le prêt au jour le jour ne peut se développer que s'il est accompagné de garanties;
or la législation française sur le gage exige non seulement que le créancier gagiste soit mis effectivement en possession des valeurs constitutives du gage, mais encore que soit dressé un acte sous seing privé ou un acte public, et que notification de l'opération soit faite au débiteur de la créance remise en gage.

Il est donc impossible d'introduire en France la méthode britannique des « floaters », liasses de titres ou d'effets réunis en sommes rondes, que l'emprunteur éventuel au jour le jour remet à son prêteur, contre un chèque sur la Banque d'Angleterre. L'opération se dénoue par la restitution du floater à l'emprunteur, qui remet à son prêteur un chèque couvrant à la fois le principal et l'intérêt du prêt.

D'autre part, le prêt au jour le jour est assimilé, au point de vue fiscal, à un dépôt du créancier chez le débiteur, comme tel, il est soumis à l'impôt sur le revenu des dépôts.

c ) Un marché international d'acceptations ne peut se développer pleinement que sur une place où la monnaie est rigoureusement convertible en or, ce qui n'était pas le cas en France avant la guerre, puisqu'avec le régime du bimétallisme, alors en vigueur, la Banque de France pouvait, si elle le jugeait bon, rembourser ses billets en argent aussi bien qu'en or.

Cette éventualité laissait planer sur la monnaie française — malgré sa stabilité remarquable — un doute dont la livre était le principal bénéficiaire.

En conséquence, les prêts à court terme que les banques françaises consentaient à l'étranger prenaient le plus souvent la voie de Londres pour atteindre leurs bénéficiaires, et n'étaient que rarement réalisés sous forme d'acceptations françaises.

Nos banques détenaient, par contre, un portefeuille important d'acceptations anglaises et plaçaient des sommes élevées dans des banques étrangères.

Elles jouaient donc bien un certain rôle sur le marché international du crédit à court terme, mais la façon dont elles intervenaient ne présentait pas tous les avantages du crédit par acceptations en francs.

Tels étaient les principaux obstacles qui s'opposaient, avant la guerre, au développement d'un vaste marché monétaire à Paris.
Nous verrons par la suite quels efforts ont été tentés, depuis la stabilisation du franc, pour les surmonter.


4. Le marché boursier.

Quant à la Bourse des valeurs de Paris, elle était importante et exerçait une influence réelle, quoique son chiffre d'affaires fût sensiblement inférieur à celui de Londres ou de New-York.

Les valeurs admises à la "Cote officielle" ne cessaient de se multiplier d'année en année, et, en 1913, elles ne représentaient pas moins de

                        750 millions de francs actuels.

Toutefois, les transactions ne suivaient pas une progression très satisfaisante, comme le montre notamment le rendement de l'impôt sur les opérations de Bourse, et le marché financier de Paris n'occupait pas, à cet égard, la place qu'aurait dû lui assurer l'ampleur de ses placements.

Cela tenait surtout, d'une part, au fait que les grandes banques se chargeaient elles-mêmes du placement des valeurs nouvellement émises et, d'autre part, aux taux élevés des droits de timbre et de transmission qui rendaient trop onéreux certains emprunts et obligeaient les capitalistes à s'adresser fréquemment aux marchés étrangers pour se procurer les titres qu'ils recherchaient.

Enfin, le manque de souplesse de l'organisation boursière, qui paralysait l'initiative, portait également préjudice au marché financier parisien.

Paris possédait, en outre, un marché des changes fort actif, dont les opérations portaient principalement sur les devises du continent, et un marché de l'or également très important.


5. Un dernier mot.

Tel était, avant la guerre [de 1914-18], le rôle multiple et étendu que jouait le marché français : comme nous l'avons vu, c'était, avant tout, un grand pourvoyeur de capitaux pour l'étranger, mais son activité s'exerçait également dans tous les autres domaines de la finance.

Si son importance, au point de vue international, ne pouvait être comparée à celle de Londres, nul autre centre que Paris ne pouvait du moins rivaliser avec le marché britannique.
[Fin du texte]



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