Paris, le 18 octobre 2008.


Par ce titre, je transpose le titre du chapitre 2 – "Le cristal brisé" - du beau livre de Ivar Ekeland (1984) intitulé Le calcul, l'imprévu (Les figures du temps de Kepler à Thom), (Seuil, Paris).

Soit dit en passant, par "cristal brisé", Ekeland fait état des effets des travaux de Henri Poincaré sur la mécanique céleste admise jusqu'alors.


1. Le cristal brisé.

Qu'y a écrit l'auteur d'important pour l'économiste qui aurait tendance à faire confiance aux mathématiques quantitatives ?

"Au paragraphe précédent, nous avons vu comment un système déterministe peut paraître aléatoire si une moitié convenable de l'information est occultée.
La situation présente est légèrement différente.
Toute l'information est disponible ; le problème est que l'on ne peut pas l'engranger tout entière" (p.87)

Je préciserai à ce point :
1) par "système", il faut comprendre "marché", "système" et "marché" sont des mots synonymes ;
2) si une moitié convenable de l'information est occultée et si cette moitié ne peut pas être engrangée par l'esprit, le problème devient terrible ;
3) "ne pas engranger" est l'infirmité par excellence de l'être humain face à l'abondance des informations qui constituent son environnement : j'aurais tendance à y voir une définition de l'ignorance spécifique à chaque être humain.

Dans Science et méthode (1908, il y a donc juste 100 ans), Poincaré proposait une théorie du savant – complètement méconnue et sur quoi j'aurai l'occasion de revenir dans un billet ultérieur -.
Elle était fondée sur l'hypothèse de l'"abondance des faits de la nature" et sur celle  de l'"infirmité de l'esprit du savant" à "engranger" cette abondance.

Continuons les citations :

" […] le système apparaît comme déterministe, mais il n'en est pas moins imprévisible à long terme. […]

Que peut-on dire de scientifique sur un système imprévisible ?

Pour le lancement de dés, la réponse est connue.
On décrète que chaque issue a une probabilité et on fonde sur cette base le calcul des probabilités.

Des résultats analogues ont été obtenus à partir de 1960 pour les systèmes instables les plus généraux, du type des équations de Lorenz […]

Le premier problème est de décrire de manière adéquate l'ensemble des comportements à long terme possibles pour le système. […]

On arrive néanmoins à définir un ou plusieurs mouvements à l'infini vers lequel tendra le système, quelle que soit sa position initiale […ce sont ] les attracteurs étranges […]

Les attracteurs étranges jouent le rôle d'issue naturelle du système, comme les six positions finales au lancement des dés. Seulement ils sont porteurs de mouvements finals au lieu d'être des positions finales" (p.91)

"[…] les attracteurs étranges et les probabilités dont ils sont porteurs ne seront que peu modifiés par une petite perturbation. […]
dans certaines catégories de systèmes, […]
seule [la méthode] qualitative permet d'approcher la réalité physique.
Les méthodes quantitatives […] sont irréalistes […]
seule l'approche qualitative permet alors d'accéder à des objets stables […]" (pp.91-93)


2. Le marché financier mondial mal analysé.

J'arrête là les citations, mais j'ajouterai à la dernière qu'a fortiori ne peuvent qu'être irréalistes les mesures politiques inspirées des méthodes quantitatives en question, fussent-elles issues de l'I.N.S.E.E., du F.M.I. ou du parti socialiste français, comme le seront celles qui vont vraisemblablement fleurir d'ici peu pour "refondre le système financier international" si on en croit les journaux.


Pour les raisons qu'a données Ivar Ekeland (ci-contre) Ivar Ekeland, il faut dénoncer l'inculture actuelle que démontrent une majorité de politiques et une majorité d'économistes par une telle ambition et par leur référence conjointe, explicite ou non, aux modèles économiques quantitatifs.

Elle donne lieu à une analyse des marchés financiers à l'aune des loufoqueries marxistes et néo keynésiennes qui veulent, d'une part, que leur évolution des derniers mois atteste de l'effondrement du système capitaliste et, d'autre part, que les Etats reprennent en mains les tenants et les aboutissants de ce dernier.

S'agissant de l'évolution, je renvoie à ce texte en lien et aux textes en lien qu'il comprend.

S'agissant des Etats, il faut savoir que, primo, ils n'ont jamais rien abandonné au système capitaliste comme certains veulent bien le faire croire, bien au contraire.
Par exemple, le produit financier, désormais fameux en France et dans le monde, dénommé "subprime", d'où viendraient une bonne partie des maux financiers actuels est un véritable Cheval de Troie entré dans le système bancaire mondial.
Si les banques ne l'avaient pas développé comme elles l'ont fait, elles auraient été accusées de discrimination raciale ou autre et poursuivies par certains groupes d'intérêt devant les tribunaux pour le motif.

Secundo, les Etats se vautrent dans les marchés financiers du fait de leur notation toujours la meilleure. Le système financier international leur a permis en particulier - et c'est loin d'être fini - de connaître une permanence de déficits budgétaires importants sans précédent dans l'histoire, à coup sûr impensable en 1867 (à cause de l'étalon-or) ou même en 1936 (à cause de l'étalon de change-or alors en gestation).

Tertio, l'endettement des Etats sert de base à l'industrie financière en général et aux gestions de portefeuille individuelles en particulier, cela à cause de certaines réglementations dites de "prudence".


3. Le marché financier brisé.

Les marchés financiers observables aujourd'hui ne sont pas dans l'état où l'on pouvait les observer en 1867, ni dans celui où l'on pouvait le faire en 1936.  La plupart n'existait même pas alors. 

Ils sont dans l'état où ils se trouvent aujourd'hui, en 2008, étant donnés - d'une part la tendance d'évolution passée mèlant des règlementations étatiques et des innovations, voire,
- d'autre part, le champ qu'ils constituent pour la course poursuite infernale entre les deux considérations précédentes (réglementation et innovation), sur quoi peu de gens se penchent : la réglementation cherche à emprisonner l'innovation et l'innovation s'évade de la réglementation.

Cet état ne saurait être pris en charge par quelque modèle mathématique quantitatif que ce soit. 

Il ne saurait être analysé d'une façon mathématique quantitative, ni même qualitative mais à partir de l'action humaine entravée par des réglementations étatiques.

L'état où les marchés financiers se trouveront demain sera autre : ce sera un état que personne ne saurait imaginer aujourd'hui, fût-on président du régime politique d'un pays ou conseiller du prince.

A coup sûr, il ne sera pas ce que des réglementations politiques, nécessairement arbitraires et contraignantes, auront eu comme objectif qu'il soit, étant donné le modèle mathématique quantitatif retenu.

Ne soyons pas dupes de l'aphorisme qu'on prête à Talleyrand :

"Lorsque les évènements vous dépassent, feignez d’en être les instigateurs".


4. "Broken english".

Mais, pour nous changer les idées, écoutons Marianne Faithfull (1980) chanter "Broken english"




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