A Paris, le 5 juillet 2008.



Il y a près de dix ans, en juin 1998, les Allemands organisaient une semaine de cérémonies pour célébrer le 50ème anniversaire du Deutsche Mark (D-Mark).

Ce moment était particulièrement bien choisi puisqu'il coïncidait avec l'annonce officielle, quelques jours plus tôt, des parités de fusion dans l'euro des monnaies des pays qui avaient décidé de tenter l'expérience (au nombre desquels, le D-Mark et le franc français).
Cela fera écrire à un correspondant de Reuters - Tomasz Janowski -:

" Tietmeyer lauds mark as Germany prepares to bury it" (15 juin 1998).


1. 1948-1998.

La monnaie allemande avait été recréée le 20 juin 1948.
Mais, un an après, le D-Mark était néanmoins dévalué de près de 20% - ce sera la dernière avant de multiples réévaluations - :

                        1 $ = 4,20 DM ;
                        1 $ = 350 FF (= 3,5 FF d'après 1958) ;
soit :
                   1 DM = 81,7 FF (= 0,817 FF d'après 1958).

Cinquante ans plus tard (1998), le D-Mark allait donc être fusionné en particulier avec le FF pour donner existence à l'expérience sans antécédent de l'euro.
Officiellement, les parités de fusion choisies ont été : 
                              
                           1 euro = 1,95583 DM ; 
                           1 euro = 6,55957 FF ;
soit :
                            1 DM = 3,3539 FF.

En d'autres termes, le prix du DM en FF avait été multiplié par plus de 4 en cinquante ans !
"Messieurs les jurés apprécieront". 

En termes de dollars, 
                            1 euro = 1,1665 $ ;
                                 1 $ = 5,623 FF.

En d'autres termes, le prix du $ en FF n'a augmenté, lui, que de 60%.

Soit dit en passant, dans un article de The Commercial and Financial Chronicle, February 23, 1950, Ludwig von Mises remarquait que :

"[...] Le résultat inévitable des politiques inflationnistes est une chute du pouvoir d'achat de l'unité monétaire.

Comparez le dollar de 1950 au dollar de 1940!
Comparez la monnaie de n'importe quel pays d'Europe ou d'Amérique à sa valeur nominale, il y a une douzaine ou deux douzaines d'années! 

Comme une politique inflationniste ne fonctionne que pour autant que les augmentations annuelles du montant de monnaie en circulation sont de plus en plus importantes, la hausse des prix et des salaires et la diminution correspondante du pouvoir d'achat se poursuivront à un rythme accéléré.

L'expérience du franc français nous donne une image approximative du dollar dans trente ou quarante ans.

Maintenant, ce sont de telles périodes de temps qui comptent pour les régimes de retraite.
Les travailleurs actuels de la United States Steel Corporation recevront leurs pensions dans vingt, trente ou quarante ans.
Aujourd'hui, une pension de cent dollars par mois signifie une allocation plutôt importante.

Qu'est-ce que cela signifiera en 1980 ou 1990 ?
 
Aujourd'hui, comme l'a montré le Commissaire de la ville de New York, 52 cents peuvent acheter tous les aliments dont une personne a besoin chaque jour en calories et en protéines.

Combien 52 cents en 1980 achèteront-ils?
[Une réponse : 0,17 cents selon l'auteur qui rappelle le présent article.] [...]"


2. Les cérémonies.

Raison des cérémonies d'abord : les Allemands considéraient que leur monnaie avait posé les fondations du "Wirtschaftswunder" de l'Allemagne de l'Ouest, le miracle économique qui avait transformé un pays brisé par l'hyper-inflation des années 1920 et la défaite de la guerre de 1939-45 en "centrale d'exportations" de l'Europe.
 
Le D-Mark était devenu le symbole national auquel les 80 millions de personnes de l'Allemagne s'identifiaient le plus fortement – leur équipe de football mise à part -.

Retournant à la base de l'armée des États-Unis où, pendant deux mois, des pourparlers sur la création du D-Mark avaient eu lieu avec les puissances alliées, Hans Tietmeyer, le Président de la Bundesbank en exercice, a cherché à analyser ce qui avait fait que le D-Mark fût une telle réussite.
"En fin de compte, c'est l'expérience des gens", a-t-il dit. "L'expérience qu'une monnaie bien gérée peut créer une économie prospère.
Et l'expérience que la prospérité généralisée ne peut commencer qu'avec une monnaie stable."

Il convient de souligner que le D-Mark a été créé avant même que l'Allemagne de l'Ouest – la "République fédérale d'Allemagne" - ait un gouvernement national et qu'il a scellé de fait la division du pays en la moitié "est" - "République démocratique allemande" (R.D.A.) - et la moitié "ouest" qui a perduré jusqu'à la réunification, en 1990.

Le gouvernement militaire soviétique a introduit, lui, l'"Ost mark" dans la zone orientale le 23 Juin 1948.

Après que les citoyens, à l'ouest, ont chacun reçu 40 marks nouveaux en échange de 60 Reichmarks sans valeur, les vitrines des magasins se remplirent soudainement de marchandises et l'activité économique commença à se relever.

Dans les dix années qui suivirent, le D-Mark est devenu pleinement convertible et il a acquis régulièrement de la valeur dans les échanges internationaux. Dans les années 1980, il est devenu la deuxième monnaie de réserve après le dollar des Etats-Unis.

«Les gens disent souvent que la culture de la stabilité des Allemands est fondée sur l'expérience traumatisante de l'inflation. C'est vrai,"

a souligné Tietmeyer dans son discours.

"Mais la culture de la stabilité est fondée aussi sur l'expérience positive et encourageante de ce que la bonne monnaie permet d'atteindre.
Le D-Mark en est la preuve et il symbolise l'Allemagne de l'après-guerre."

Le D-Mark a aussi joué un rôle clé pour jeter à bas la division de l'Allemagne née de la "guerre froide" dès que les Allemands de l'Est, appauvris par la mauvaise gestion du gouvernement communiste, ont commencé à "voter avec leurs pieds" en 1989 pour chercher une vie meilleure à l'ouest.

Si on en croît le correspondant de Reuter, le D-Mark est devenu victime de son propre succès après que des pays menés par la France, qui estimaient que leur politique monétaire était dictée par la Bundesbank, persuadèrent le chancelier Helmut Kohl, à Maastricht, en 1991, d'opter pour l'union monétaire européenne.

Kohl, qui prendra la parole lors d'une cérémonie à la Paulskirche de Francfort, siège du premier parlement allemand, a été inébranlable dans son soutien à l'euro, malgré le scepticisme de plus de deux-tiers des Allemands.

A l'occasion d'un discours récent, il a déclaré que ceux qui prévoient l'échec de l'euro ne pourront que constater leur erreur - tout comme cela est arrivé aux critiques en 1948.

"Nous voulons que la réussite du D-Mark continue avec l'euro", a-t-il dit.

Tietmeyer a déclaré qu'il espérait que la nouvelle Banque centrale européenne, construite sur le modèle de la Bundesbank et basée à Francfort, soit en mesure de s'appuyer sur les réalisations du D-Mark.

"J'espère et je souhaite que la Banque centrale européenne et les responsables politiques interpréteront cet héritage comme leur tâche",
a déclaré Tietmeyer.


3. A équidistance de 1998.

Dix ans après.

Nous sommes dix ans après : en juillet 2008.
Implicitement, le DM et le FF n'ont pas bougé l'un par rapport à l'autre puisqu'ils n'existent plus.

Mais l'euro a bougé par rapport au dollar : 
                                 
                                 1 euro = 1,56 $ ;
soit implicitement :
                                      1 $ = 4,20 FF.

Et la Banque centrale européenne s'inquiète de l'instabilité des prix dans la zone euro au point qu'elle a fait passer son taux d'intervention de 4% à 4,25 % avant-hier, jeudi 3 juillet 2008.


Dix ans avant.

Dix ans auparavant (1988), que se passait-il ?
 
                                 1 DM = 3,392 FF ;
                                     1 $ = 5,959 FF.

Apparemment, à la lecture des chiffres, diront certains, rien n'a donc changé entre le DM et le FF entre 1988 et 1998 …

Grosse erreur !
Entre temps, comme rappelé ci-dessus, la RFA, pays du D-Mark, a absorbé avec succès la RDA – l'"Allemagne de l'Est" - au prix d'un DM pour chaque Ost Mark, pour redevenir l'Allemagne.

S'il n'y avait pas eu cette "absorption" très coûteuse, on ne peut pas exclure que le DM n'aurait pas eu par rapport au FF une évolution du type de celle qu'il avait eue dans la décennie précédente, à savoir 1978-1988.  Alors il était passé de :
                                           
                             2,247 FF à 3,392 FF (+ 51 %).

On peut d'autant moins l'exclure que le dollar était passé, pour sa part, de :
                             4,512 FF à 5,959 FF (+32 %).

Bref, il y avait eu chute du prix du FF (déficits budgétaires, dévaluations et inflation, "merci Giscard, merci Mitterrand" … )


4. Trois certitudes.

Deux évolutions sont aujourd'hui certaines.

1) Après que le prix de l'euro en dollar a baissé continûment de 1999 à 2001, il a augmenté presque continûment pour atteindre le prix actuel.

dollar février 2011 

(mise à jour).

2) Après une stabilité des prix des biens "non monnaie" dans la zone euro, depuis sa création, prétendument mesurée, voici qu'une hausse de ceux-ci jugée trop forte est admise.

(mise à jour).

D'où la question : étant donnés leur expérience et ce qu'ils redoutent, les Allemands pourront-ils encore longtemps se satisfaire de cette double inconstance de l'euro ?

Je laisse la réponse en suspens.

Mais, à coup sûr, ce ne ne sont pas les derniers commentaires qu'a faits le président de la République française en exercice, à la suite de la décision de la Banque centrale européenne d'augmenter son taux d'intérêt à court terme dit "d'intervention" - et qui ne sont pas les premiers du genre -, qui y changeront quoi que ce soit.



Addendum en date du 20 janvier 2011
.

"Mettre un terme à la divergence de compétitivité entre la France et l’Allemagne" (étude réalisée pour le Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie - Janvier 2011).

"Depuis une dizaine d'années, la France a "décroché" par rapport à l'Allemagne. Ce décrochage s’explique pour l'essentiel par des politiques opposées de gestion du marché du travail et par une divergence de grande ampleur des coûts et des marges des entreprises. Nous proposons un "pacte de compétitivité industrielle" entre les entreprises, les salariés et l’ensemble des citoyens français.

Un recul historique des parts de marchés françaises

On constate depuis dix ans une véritable rupture de compétitivité entre la France et l’Allemagne. L'écart de compétitivité industrielle n'a cessé de se creuser depuis 2000.
Les exportations françaises étaient alors proches de 55% des exportations allemandes. Elles n’en représentent plus aujourd’hui que 40%.

Des politiques opposées, une divergence des coûts et des marges

Il y a dix ans, alors qu'ils adoptaient une monnaie commune, les deux pays ont conduit des politiques du travail opposées . L'Allemagne a engagé des réformes profondes, allégé les charges sur le salaire, adopté une politique de compétitivité assumée par l’opinion. La France a fait le choix d'une réduction uniforme de la durée du travail. Cette contrainte a entraîné une hausse des coûts salariaux et bloqué la capacité d'adaptation et réduit les marges financières des entreprises .

La France a perdu son avantage "prix" face à la qualité Made in Germany

La France a perdu son seul avantage comparatif : des prix moins élevés.
L’enquête exclusive menée par Coe-Rexecode auprès de 500 acheteurs européens montre que la compétitivité-prix des produits allemands est désormais souvent supérieure à celle des produits français. Or, sur les vingt années d'enquête, la perception de la qualité des produits allemands est en moyenne toujours supérieure.

L'urgence d'un "Pacte de compétitivité industrielle"

Les mesures structurelles fortes adoptées ces dernières années ne permettront pas d’endiguer la contraction de l’industrie française avant 5 ou 10 ans.
Nous proposons que soit conclu rapidement entre les entreprises, les salariés et l’ensemble des citoyens français un pacte de compétitivité industrielle qui repose sur 5 orientations :

1- Prendre en compte l’impératif de compétitivité dans toute réforme de la fiscalité.
2- Améliorer notre capacité à "travailler ensemble" pour permettre dans l’entreprise des négociations sur le triptyque salaire, durée du travail et emploi.
3- Donner une plus grande importance au capital humain et à l’emploi dans la gestion conjoncturelle .
4- Axer plus nettement l’effort de formation et de recherche sur le couplage recherche-industrie .
5- Mettre en œuvre rapidement une mesure forte de recalage de nos coûts industriels

Les conclusions et propositions de ce rapport ont été remises le jeudi 20 janvier 2010 à Eric Besson, Ministre en charge de l’Industrie, de l’Energie et de l’économie numérique.


Sommaire :

* Un "Pacte de compétitivité industrielle" pour la France ,
* La spécialisation industrielle n'explique pas la divergence de compétitivité entre la France et l'Allemagne ,
* Manque d’entreprises moyennes ou dépopulation industrielle française ?
* Le retard relatif de la recherche industrielle française ,
* Le coût du travail a augmenté plus rapidement en France qu’en Allemagne ,
* Forte divergence des situations financières des entreprises industrielles françaises et allemandes ,
* Relation de travail et compromis social : les leçons du modèle allemand."


On remarquera que cette étude ne dit rien de l'euro : effarant!




Retour au sommaire Economie Européenne