Intervention au Centre national du commerce :
VIIIème assise triennale
- C.N.I.T. La Défense -

3 novembre 1997.



Monsieur Denis Levy, que je remercie d’avoir pensé à moi, m’a demandé de vous faire rêver et de vous dessiner en quelques traits la situation que je pense exister en 2002, en tant qu’économiste.


1. Qu'est-ce que l'€uro.


Très schématiquement, qu’est-ce que l’euro ?

L’€uro est un processus dirigé obligatoire de changement dans lequel nous nous trouvons engagé depuis quelques années et qui doit nous conduire à une situation entièrement nouvelle en 2002 ou 2003 : admettons 2002 pour fixer les idées.

J’en vois quatre principales.


1) Première caractéristique.

L’€uro est l’unité dans laquelle les prix des marchandises sont exprimés dans les pays dits de l’€uro.

Hier, en 1997, on pouvait comparer sans obstacles les prix de la salade, du paquet de cigarettes, de l’électricité, de la sécurité sociale et de toute marchandise d’appellation générique à Paris, à Marseille, à Bordeaux car ils étaient exprimés en francs français.

Aujourd’hui, en 2002, on peut comparer sans obstacle les prix dans ces villes avec ceux de Berlin, Rome, Madrid car ils sont exprimés en euros.

Parfois il y a double étiquetage et le double étiquetage constitue un premier type de coût pour le commerçant.

Et alors ?

De même qu’hier, le prix de la salade était différent en fait à Paris ou à Marseille en raison de coûts de transport, de la concurrence locale ou régionale, des taxes locales ou régionales spécifiques, des droits d’accise), de même, aujourd’hui, il est différent à Paris, à Berlin, à Rome et à Madrid.

De plus, de même que le commerçant s’attendait hier à ce qu’il varie parce que les coûts de transport variait, la concurrence n’était plus la même, les taxes variaient, de même, aujourd’hui, il s’attend à ce qu’ils varient l’un par rapport à l’autre.

Et ce que je viens de dire des prix, je pourrai en dire autant des taux d’intérêt (livret A des caisses d’épargne).


2) Deuxième caractéristique.

L’€uro est la monnaie avec laquelle les échanges sont effectués dans les pays de l’€uro.

Hier, en 1997, on effectuait ou recevait ses paiements à Marseille et à Paris avec la même monnaie, la monnaie de marque « franc français ».

Aujourd’hui, en 2002, on effectue ou reçoit ses paiements à Berlin, à Rome ou à Paris avec la même monnaie.

Et alors ?

Quelques remarques.

Pour obtenir cette monnaie, chacun a procédé à une conversion de ses francs en euro, il a supporté un coût de conversion. Le taux de conversion a été fixé par les autorités des pays de l’euro d’un commun accord.

Pour celui qui n’avait pas l’intention d’effectuer ou de recevoir des paiements à l’étranger, c’est véritablement un coût.

Pour celui qui avait cette intention, il évite des coûts.

Le taux de conversion a été appliqué par les commerçants aux prix des marchandises et a permis de les exprimer en euros. Il reste que la conversion a posé un problème d’arrondi, que ce problème a été résolu mais qu’un coût a été supporté par les commerçants.


3) Troisième caractéristique.

La monnaie est gérée par une autorité de l’Union européenne, dénommée « banque centrale européenne », qui s’est engagée à veiller à la stabilité des prix.

Pour les commerçants français, c’est un changement.

Pour les commerçants allemands, c’est la continuité ou presque.

Un conseil de l’€uro, institution informelle, a été mis sur pieds et surveille la B.C.E.

Qui peut affirmer que l’objectif affiché de la stabilité des prix sera intangible ?


4) Quatrième et dernière caractéristique

... de la situation où se trouve en 2002 le commerçant d’un des pays de l’€uro.

L’€uro, en tant que processus de changement, a amené le commerçant à effectuer des dépenses extraordinaires pour s’adapter.

Ces dépenses n’ont rien de productif pour, entre autres, les raisons que je viens de souligner.
Elles ne correspondent pas à un progrès technique, économique ou social.

Elles sont un coût extraordinaire.

Je n'entre pas dans le détail (formation de personnel, des clients, des fournisseurs).

A ce coût (qu’on peut chiffrer…), il convient d’ajouter les dépenses supportées par les budgets de l’Etat français ou par les budgets de l’Union européenne pour la période 1995-2002 (par exemple, dépenses de communication, etc.) sources d’impôts actuels ou futurs.

Ces dépenses ne doivent pas faire oublier non plus la destruction des pièces de monnaie (FF 18,5 milliards) ni celle des billets (FF 270 milliards) qui doivent être remplacés par un montant équivalent ou presque d’euros, autre coût.


2) La situation du commerçant.

Bref, pour autant que tous ces coûts n’ont pas été couverts par le commerçant, celui-ci a fait faillite et a disparu.

Pour autant qu’ils l’ont été, il s’est maintenu.

Le cas échéant, il s’est même développé par croissance interne ou externe, il y a eu fusion, acquisition, OPA, restructuration.

Je dirai tant mieux pour lui, mais je le regretterai car, en toute rigueur, sa situation ne résulte pas de la concurrence, mais d’une concurrence faussée par l’euro.

a) Il n’en reste pas moins que, dans les cas favorables, pour payer les coûts, le commerçant a peut-être fait le choix de retarder ou d’abandonner des investissements productifs qu’il avait envisagés. Sa survie est amoindrie aujourd’hui, voire en danger (coût).

Peut-être aussi a-t-il choisi de s’endetter ?

Peut-être enfin a-t-il été subventionné ? Dans ce cas, la puissance publique qui l’a subventionné s’est nécessairement endettée puisqu’il n’y a pas eu augmentation de la fiscalité.

b. Si maintenant on laisse de côté les investissements productifs retardés ou abandonnés, dans les autres cas, il y a d’abord un endettement spécifique : public, privé ou les deux.

Ensuite, l’endettement en question pèse sur le marché financier.

Conséquence 1) :

les taux d’intérêt sont supérieurs à ce qu’ils devraient être.

Conséquence 2) :

- des coûts en intérêt plus élevés,

- des investissements retardés ou abandonnés.

Enfin, l’endettement en relation avec l'investissement spécifique devra être remboursé un jour.


c) Et, dans tous les cas de figure, le commerçant des pays qui ne font pas partie de l’€uro ne connaît pas ce type de dépenses.

Par rapport à lui, par rapport à sa concurrence, notre commerçant français est donc « surchargé », en difficulté par rapport à eux.

Ce n’est donc pas « que d’eau, que d’eau », comme l’avait dit un grand homme dans le passé, mais que de coûts, que de coûts pour les commerçants…


Conclusion.

Un dernier mot pour conclure et revenir à aujourd’hui.

J’ai dit en introduction de mes remarques que l’€uro est un processus de changement actuellement en cours.

Seulement, il n’est pas seul au monde et ce serait une erreur de le croire.

Il est en concurrence – au sens noble de ce mot – avec un autre processus, dont beaucoup semblent ne pas vouloir parler ou qu’ils essaient de taire.

A la différence de l’€uro, le processus en question à quoi je fais allusion ne s’est pas fait réunir périodiquement, ces dernières années, des personnes très importantes, des hommes politiques, des technocrates, des commissions Théodule, pour ergoter sur la forme des futures pièces de monnaie et sur la couleur des futurs billets en euro qui devraient circuler en 2002 ou 2003, comme leurs prédécesseurs du XIXème siècle auraient pu le faire.

Le processus en question n’a pas non plus été décrété obligatoire par les législateurs nationaux des pays qui ont adhéré à l’€uro et qui veulent le diriger.

Au contraire, le processus en question se déroule spontanément, naturellement, librement, tranquillement, « sans haine et sans crainte », sous l’aiguillon de l’intelligence d’un nombre d’hommes toujours croissant – et non d’une minorité – et des progrès technologiques qu’elle a permis de réaliser à ce jour.

Bref, le processus en question s’inscrit dans le progrès technologique véritable.

Quel est le processus ?
Vos assises viennent d’en parler : il s’agit du commerce électronique.

En d’autres termes, en disant cela, je veux souligner que l’€uro est un processus d’un autre âge.
Il ne traduit pas un progrès économique ou social, mais plutôt, sinon une régression, au moins une stagnation.

Et l’€uro  se trouve être engagé dans une course de vitesse avec le commerce électronique, processus spontané inimaginable hier.

Quels que soient les gains que pourrait procurer l’€uro et que ne manqueront pas de monter en épingle ses partisans, et sauf à ce que les autorités des pays de l’€uro fassent obstacle aux commerces électronique en édictant des réglementations plus arbitraires les unes que les autres pour retarder son évolution, je parle que le commerce électronique prendra le pas sur l’€uro.

Je veux dire par là que l’€uro verra peut-être le jour, mais il n’aura pas longtemps les traits qu’on veut bien lui donner aujourd’hui et nous imposer car il est trop coûteux.
Il n’est pas globalement positif.

En d’autres termes, l’€uro ne conduira pas à la situation rêvée dont je viens de schématiser quelques caractéristiques.


Mais alors me direz-vous, quelle situation va-t-on connaître en 2002 ?

Je vous répondrai que je ne saurais l’imaginer aujourd’hui car l’originalité des processus spontanés est justement de faire émerger des situations dont personne ne peut prévoir les caractéristiques, à l’exception de l’une d’entre elles.

Je peux donc uniquement avancer la caractéristique en question : les coûts que nous supporterons demain avec le commerce électronique, mâtiné ou non de l’€uro, seront inférieurs à ceux que nous supportons aujourd’hui avec le franc français.

Autrement dit, la situation que nous connaîtrons demain, sera améliorée par rapport à celle que nous connaissons aujourd’hui.

Exemple très concret, des commerçants éviteront la faillite grâce à cette évolution.

J’ai été un peu long. Pardonnez-moi.

Je vous remercie de votre attention.



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