Paris, le 11 novembre 2011.




1. Il y a comptabilité et comptabilité

La comptabilité bancaire est, aujourd'hui, une comptabilité réglementaire qui, en définitive, n'a pas tiré les conséquences ni de l'interdiction de la convertibilité intérieure en monnaie or des billets et dépôts à vue bancaires - i.e. des substituts de monnaie bancaires comme les dénommait avec justesse Ludwig von Mises -, dans la décennie 1930, ni de l'"abandon" de la convertibilité extérieure depuis 1971-73.

Les substituts désormais ... de rien bancaires, au lendemain des interdictions, sont restés inscrits au passif du bilan des banques : au passif du bilan des  banques centrales en ce qui concerne les billets dont celles-ci ont, chacune, reçu un privilège de monopole d'émission, et, en ce qui concerne les dépôts à vue, au passif du bilan des banques de second rang .

Et certains ont cru se tirer de ces mauvais pas en voyant dans le "néant habillé en monnaie" - expression que Jacques Rueff s'est forgé pour désigner les "droits de tirages spéciaux" du Fonds monétaire international, fin décennie 1960 - des dettes des banques, des créances de ceux qui en sont titulaires sur ces dernières.
De fait, ils se situent "hors droit"... et les notions juridiques de créances - ou d'actifs - des uns et de dettes des autres ont perdu toute signification.

Et nous vivons aujourd'hui les effets à long terme de ces interdictions absurdes et de cette cuisine avec ce qu'on dénomme l'euro.

Dans ce dernier cadre, la cuisine est encore plus inadmissible comme on va le voir ci-dessous.


2. La Banque centrale européenne.

La Banque centrale européenne a le monopole d'émission des billets libellés en euro.

2.A. Rapport Annuel.

Dans le Rapport annuel 2010 de la Banque centrale européenne (B.C.E.) cf.
http://www.ecb.eu/pub/pdf/annrep/ar2010annualaccounts_fr.pdf

http://www.ecb.int/pub/pdf/annrep/ar2010fr.pdf

on peut lire le compte de bilan de la B.C.E. au 31 décembre 2010.

Il s'avère qu'à cette date, le montant des billets en circulation comptabilisé était de :

                  € 67,2 milliards

pour un total de bilan de :

               € 163,5 milliards

Le montant des billets représentait ainsi 41,1% du total.


2.B. Situation hebdomadaire.

Curieusement, dans la "situation hebdomadaire" de la B.C.E. - en vérité, du système européen des banques centrales -, à la même date, i.e. au 31 décembre 2010, cf.
http://www.ecb.int/press/pr/wfs/2011/html/fs110105.fr.html

on constate que le montant des billets en circulation s'élevait à :

               € 839,7 milliards


soit 12,5 fois le montant du Rapport annuel,

pour un total de bilan de :

             € 2004,4 milliards

soit 12,3 fois le total du même Rapport.

Pour sa part, le montant des billets représentait donc 41,9% du total du bilan.


2.C. Pourquoi les chiffres sont-ils différents ?

Pourquoi les chiffres des "situations hebdomadaires" sont-ils si différents des chiffres du Rapport annuel ?
A quoi se fier ?

Selon la façon de parler à la mode, on dira que ... "c'est très simple"...

“Depuis l’introduction des billets en euros début 2002,
92 % du montant des billets en euros mis en circulation
sont répartis à chaque fin de mois entre les banques centrales nationales membres de l’Eurosystème
selon leur part dans le capital de la Banque centrale européenne (B.C.E.);
les 8 % restant sont alloués à la B.C.E.”.

Encore faut-il tomber sur l'explication... et avoir les clés de la répartition.


3. La Banque de France.

C'est ainsi qu'on peut constater que, par exemple, à la date du 31 décembre 2010, d'après le Rapport annuel 2010 et le compte de bilan de la Banque de France,
cf.
http://www.banque-france.fr/fr/publications/revues/rapport-banque-de-france
/telechar/2011/RA2010_Les_comptes.pdf


le montant des billets "pseudo émis" par la Banque de France était de :

             € 157,4 milliards

(soit :
* 18,7% du montant total des billets de la B.C.E. apparaissant dans la "situation hebdomadaire" de celle-ci, et
* 2,3 fois le montant total des billets de la B.C.E. apparaissant dans le Rapport annuel),

pour un total de bilan de :

             € 481,6 milliards.

Le montant des billets de la Banque de France représentait ainsi
32,7% du total de son propre bilan.

Soit dit en passant, les structures des passifs de la Banque de France et de la B.C.E. sont significativement différentes.

J'écris "pseudo émis" car la Banque de France, comme les autres banques centrales nationales des pays de la zone "euro", a perdu le privilège de monopole d'émission des billets et car la manipulation en question tend, entre autres, à faire croire que rien n'a changé.


4. Remarque.

Le pourcentage du montant des billets alloués à la Banque de France dans le montant total des billets émis par la B.C.E. laisse entendre qu'au 31 décembre 2010, les 15 autres banques centrales nationales possédaient, prises ensemble, 81,3%.

Mais, par exemple, avec l'arrivée de l'Estonie dans la zone euro, le 1er janvier 2011, le montant total des billets a augmenté "mécaniquement". 

La "situation hebdomadaire" du 7 janvier 2011 fait apparaître un montant total de billets de :

                            
840 milliards

cf. http://www.ecb.int/press/pr/wfs/2011/html/fs110111.fr.html

Le texte précise :

"À la suite de l’adoption de l’euro par l’Estonie, la Banque d’Estonie ( Eesti Pank) a rejoint l’Eurosystème au 1er janvier 2011.
Par conséquent, la B.C.E. publie une situation financière d’ouverture consolidée de l’Eurosystème au 1er janvier 2011 qui inclut les chiffres du bilan de la Banque d’Estonie.
Les postes libellés précédemment en couronnes estoniennes ont été transférés des rubriques « libellées en devises » à celles « libellées en euros ».
Les transactions avec les résidents estoniens et les soldes de comptes détenus par ces derniers ont été isolés des postes du bilan relatifs aux « non‑résidents de la zone euro » et inscrits aux postes concernant les « résidents de la zone euro ».
De plus, le poste 12 du passif intitulé « Capital et réserves » a augmenté par rapport à la situation financière hebdomadaire consolidée arrêtée au 31 décembre 2010 en raison de l’adhésion de la Banque d’Estonie à l’Eurosystème."

Quid du montant des billets alloués à l'Estonie ?
Rien n'est écrit sur le sujet !


5. Un constat.

5.A. Le capharnaüm.

Il n'en reste pas moins que ces différences de chiffres démontrent que les autorités monétaires se moquent en définitive des informations qu'on peut en tirer.
Tout se passe comme si les chiffres monétaires n'avaient pas d'importance. 
On est loin de l'esprit des analyses monétaristes effectuées par ailleurs par ces autorités.

La disparité, mieux ... la cacophonie que je viens de souligner, n'est pas, en vérité, supportable ! Rien ne la justifie.


5.B. Silence sur la répartition des créances.

La cacophonie est d'autant moins supportable que les billets de banque sont adossés à des créances, à défaut d'être convertibles en or à taux fixe, à la demande, comme ils l'ont été jusqu'en 1914, d'une manière générale.

La répartition des billets à quoi procède la B.C.E., en fin de mois, entre les banques centrales nationales va donc de pair une répartition de créances entre les mêmes, mais cela n'est pas évoqué, mais caché.

Autant la répartition des billets se conçoit bien et peut s'admettre aisément car elle ne  pose pas de difficulté particulière étant donné que les billets de banque sont identiques, autant la répartition des créances à quoi les billets sont adossés - et dont il n'est pas question - amène à plonger dans un abîme de réflexions.
En effet, a priori, les créances ne peuvent pas être identiques et, nécessairement, il y en a des "bonnes" et il y en a des "mauvaises"....

Aucune information n'est donnée sur les créances et leur répartition.  On s'attendrait au contraire dans un état de droit.

Etant données les difficultés actuelles en relation avec les "dettes souveraines" prétendument - hier et dans les modèles mathématico-financiers - "sans risque", l'information devient encore plus essentielle.

Les "mauvaises langues" imagineront sans peine que la répartition mensuelle de créances en question est un moyen idéal pour que la B.C.E. "refile" à telle ou telle banque centrale nationale des "mauvaises créances"...  Il n'y a pas d'âge pour jouer au "jeu du vieux garçon".

Elles s'interrogeront aussi, dans ces conditions, sur l'efficacité de la politique monétaire de la zone euro.
Elles ne se situent pas en effet dans le royaume de ceux qui se félicitent de l'efficacité de la politique monétaire de la B.C.E. car les prix en euro auraient augmenté en moyenne de 2% par an depuis 1999 :
2% en moyenne par an pendant plus de 10 ans, c'est en effet qu'il y a eu une perte de pouvoir d'achat de l'unité de monnaie "euro" de près de 25%, un quart de sa "valeur" initiale ! Grande réussite en effet (cf. par exemple ce billet du 25 juin dernier).


6. La question.

Pour ces deux grandes raisons - le capharnaüm des chiffres et le silence sur la répartition des créances -, je pose la question :
de qui le "système européen des banques centrales" (S.E.B.C.), i.e. le "machin" regroupant les banques centrales nationales et la B.C.E., voire des nouveautés, créées à l'occasion, du genre "Facilité européenne de stabilité financière" - dénommée "fonds" en France -, se moque-t-il ?

L'information est la première des marches à franchir pour la réussite  d'un projet. 
La déformer, la dénaturer, la détruire ne peut que provoquer l'échec du projet.





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