Paris, fin octobre 1992.
Le texte ci-dessous est à la base d'une intervention au Rotary Club de
Deauville, le 15 octobre 1992, sur le thème

Il s'avère aujourd'hui, rétrospectivement, qu'il y a maintes façons différentes
d'envisager l'Europe, et non pas une seule comme le suggère le mot ou comme on
pourrait le penser.
Et pour sa part, le traité de Maastricht sur l'union européenne donne lieu à
une Europe qu'on peut dénommer l'"Europe de Maastricht".

Une question se pose : le traité est-il une façon de plus dont l'originalité
est à mettre en évidence ou la simple paraphrase d'une façon déjà ancienne qui
reste à dévoiler. Les désaccords apparus récemment entre les hommes politiques,
à l'intérieur même de chaque parti, ou presque, à propos de la ratification ou
de la non ratification du traité, laissent à penser que la réponse n'est pas
simple.
Notre réponse est que l'Europe de Maastricht n'est pas originale, mais une
combinaison de façons bien connues (utopisme et dirigisme). Les désaccords
n'ont rien de surprenant dans ces conditions pour autant que choix et
combinaison sont arbitraires et ne peuvent susciter chez chacun que des
sentiments mélés et une prise de position ambiguë, voire incohérente.
I. "De Europa".
I.1. L'Europe observée ou observable.
Une première façon d'envisager l'Europe consiste à faire référence à ce qui
existe, à l'Europe observée ou observable. Elle conduit à parler de :
- l'Europe géographique (territoire, région du globe terrestre),
- l'Europe historique (des nations, états, peuples et frontières),
- l'Europe économique actuelle (Europe du traité de Rome et autres pays
européens).
L'Europe du traité de Rome peut, pour sa part, être précisée dans trois
directions :
- l'Europe des individus (et des entreprises) qui agissent, qui mènent des
activités privées dans le cadre du droit des gens,
- l'Europe des politiques nationales (des souverainetés nationales, des hommes
de l'Etat qui assujettissent les citoyens),
- l'Europe de la "Commission de Bruxelles" et des pouvoirs de celle-ci (depuis
le traité de Rome signé en 1957 jusqu'à l'"acte final" de Luxembourg signé en
1986).
L'examen conduit à affirmer que cette Europe est plus une Europe dirigiste
qu'une Europe des Européens en raison des pouvoirs économiques dont disposent
un certain nombre d'Etats Européens.
I.2. L'Europe imaginée.
L'autre façon d'envisager l'Europe consiste à faire référence à ce qu'"on"
croit qu'il existera dans l'avenir, c'est l'Europe imaginée.
On peut imaginer une Europe où un législateur ou un Etat ou d'autres entités
juridiques ou administratives imposent leur volonté aux Etats nationaux et aux
citoyens nationaux. Toutes ces formes d'Europe sont dirigistes.
On peut aussi imaginer une Europe où des Etats nationaux passent entre eux des
accords qu'ils imposent aux citoyens nationaux. On est en présence d'autres
formes d'Europe dirigiste.
On peut imaginer enfin une Europe où les citoyens nationaux délèguent, dans des
conditions précises, une partie des activités qu'ils mènent quotidiennement en
toute responsabilité, liberté, propriété, à des entités juridiques ou
administratives. Cette forme d'Europe est l'Europe des Européens.
Si, parallèlement, on fait référence à ce qu'on souhaite voir exister, l'Europe
imaginée devient souhaitée Mais alors, Europe dirigiste ou Europe des Européens
?
Si on a conscience de l'écart possible entre ce qu'on croit qu'il existera et
ce qu'on voudrait voir exister dans l'avenir (ou ce qui existe au présent ou
est rêvé exister), l'Europe en question devient une Europe imaginée souhaitée
risquée. Elle peut être Europe dirigiste ou Europe des Européens.
Si on fait abstraction de ce qui existe au présent, elle devient une Europe
plus incantatoire (ou utopique) que risquée. Elle est de toutes façons
dirigiste.
En procédant enfin comme si on connaissait l'Europe future désirable et comme
si elle devait nécessairement exister quoi qu'on fasse et contraignait le
présent (au lieu de le libérer), elle devient une Europe abusive ou magique
selon les goûts. Là encore, elle est de toutes façons dirigistes.
I.3. L'Europe solution.
Etant donné l'Europe imaginée souhaitée, comment sortir de l'Europe présente
non désirée ? Comment éviter d'entrer dans l'Europe imaginée non désirée ?
Comment atteindre l'Europe imaginée souhaitée ?
Les réponses à ces questions sont encore autant de façons supplémentaires
d'envisager l'Europe, bien qu'elles soient le plus souvent passées sous silence
ou non considérées comme telles.
Il est possible de réduire leur nombre à deux dont toutes les autres se
déduisent à des degrés divers.
L'une considère que l'Europe imaginée souhaitée n'existe pas encore, qu'il est
trop tôt, qu'elle une étape avant sa réalisation. Les conditions de sa
réalisation dans l'avenir existent dès à présent et laissent entrevoir sa
survenance prochaine.
L'accélération de l'apparition peut être recherchée (dirigisme européen) ou non
(laissez faire européen).
Si elle est recherchée, c'est le dirigisme européen, autre expression de
l'intervention des hommes de l'Etat, il définit l'Europe dirigiste, si elle
n'est pas recherchée, c'est le laissez faire européen, qui repose sur la
responsabilité-propriété-liberté de chacun dans son activité quotidienne, et
définit l'Europe des Européens.
L'autre réponse est que l'Europe imaginée souhaitée n'existera jamais car elle
ne peut exister spontanément et car, par conséquent, est vain le laissez
faire.
Au contraire, celui-ci mènera au chaos. Il faut la construire, c'est-à-dire que
les Etats interviennent, c'est l'Europe volontariste (sobriquet employé
aujourd'hui pour appeler autrement le dirigisme). Construite, elle existera
pour une durée qui devra être rendue perpétuelle.
Ces réponses font apparaître que l'Europe imaginée souhaitée détermine l'Europe
solution. La première va de pair avec l'Europe des Européens autant qu'avec
l'Europe dirigiste, la seconde va de pair uniquement avec l'Europe
dirigiste.
En fait, il est possible d'être plus précis sur les "europes" solutions si on
distingue les "europes" imaginées souhaitées les unes des autres
A - L'Europe solution à l'Europe risquée.
Atteindre l'Europe risquée soulève diverses questions. Par exemple
:
- y a-t-il zéro ou un moyen ? Quel est le coût ? On l'utilise ou non ? Qui
décide ?
- y a-t-il plusieurs moyens ? quel est le moins coûteux ? On l'utilise ou non ?
Qui décide ?
- met-on le doigt sur tous les moyens possibles ? utilisables par les hommes de
l'Etat (politiques publiques) ? utilisables par les individus et les
entreprises (activités privées fondées sur la responsabilité-liberté-propriété)
?
- Quel est le moins coûteux ? On l'utilise ou non ? Qui décide ?
- En toutes hypothèses, les individus doivent-ils être laissés libres de leurs
activités ou la priorité doit-elle être donnée à l'emploi des politiques
publiques ? Qui décide ? Que répondre à toutes ces questions ? Il est difficile
de le faire en quelques lignes et on ne le fera pas.
Une chose est sûre néanmoins, toutes les réponses s'articulent à l'une ou à
l'autre des deux grandes "europes" solutions : Europe des Européens (activités
privées des individus ou des entreprises) ou Europe dirigiste (politiques
publiques).
B - L'Europe solution à l'Europe incantatoire (ou utopique).
L'Europe incantatoire ne soulève pas toutes ces questions. Elle est
sa propre solution.
On peut y entrer sur l'heure, ou progressivement , par la règlementation, par
la volonté du législateur (des hommes de l'Etat), par leur direction
consciente, à cause de l'omniscience des conseillers-experts
Il suffit d'édicter des règles que les individus sous tutelle (particuliers et
entreprises) devront respecter dans leur activité quotidienne sous peine de
sanctions ou des règles que les hommes de l'Etat s'engagent à respecter
(équilibre des pouvoirs).
Pourront être aussi édictées des dates à partir de quoi les règles entreront en
vigueur, des périodes transitoires, des successions de phases.
L'Europe incantatoire appelle donc comme solution une forme d'Europe dirigiste
différente de celle de l'Europe risquée.
C. L'Europe solution à l'Europe abusive (ou magique).
L'Europe abusive ne soulève pas non plus de problème particulier. Elle est,
elle aussi, sa propre solution.
On peut la réaliser, progressivement ou non, par la règlementation.
Le législateur édictera des règles, non plus "positives" donnant lieu à
contraintes des individus et des entreprises, mais "négatives" qui sont
supposées les "libèrer", ainsi que l'avenir :
- l'individu n'est plus responsable ou est responsable mais ne sera plus
coupable, il ne saurait commettre de fautes volontairement.
- les hommes de l'Etat sont déchargés de compétences.
- Il y a des riches et des pauvres à tous les niveaux (individus, entreprises,
communes, départements, régions, nations) mais les uns et les autres le sont
malgré eux (les externalités du marché, la chaleur en Espagne, le froid en
Irlande, le nord et le sud, etc.). En toute justice sociale, il convient que
les riches donnent aux pauvres ce qu'il faut et qu'auront calculé les hommes
politiques et leurs experts.
L'Europe abusive appelle ainsi comme solution une forme d'Europe dirigiste
voisine ou non de celle qu'appelle l'Europe future incantatoire.
I.4. Remarque.
Toute Europe est "frustruante" ou "coûteuse" dès l'instant qu'on formule des
souhaits à son propos, qu'elle ne correspond pas à l'Europe qu'"on" désire"
dans le présent ou l'avenir, dès l'instant qu'il existe un écart entre l'Europe
perçue et l'Europe souhaitée. Avec leur augmentation ressentie, la frustruation
ou le coût poussent à vouloir y mettre un terme, à mettre en oeuvre une Europe
solution .
Quand tel est le cas, est atteinte ce qu'il est possible d'appeler l'"Europe
d'amorçage". L'"Europe d'amorçage" est la situation où on se préoccupe de
l'Europe souhaitée et de l'Europe solution qui doit permettre de l'atteindre.
C'est aussi la situation où on se préoccupe de l'Europe à venir, sans
nécessairement la définir) et de l'Europe solution qui doit permettre de
l'atteindre. Il y a alors dénaturation : c'est changer pour changer (révolution
permanente ?).
II. L'Europe de Maastricht.
Toutes ces façons d'envisager l'Europe ne s'excluent pas. Il est même
concevable, dans l'abstrait, de combiner certaines d'entre elles en vue d'en
obtenir une nouvelle. Le traité de Maastricht sur l'union européenne offre
l'exemple d'une combinaison d'une Europe imaginée souhaitée et d'une Europe
solution pour l'atteindre.
Le traité de Maastricht est au départ un contrat entre les chefs d'Etat et de
gouvernement des Communautés européennes, i.e. des pays membres de la
Communauté économique européenne. En tant que tel, il avait trois formes
possibles liées aux trois conceptions possibles du contrat:
* contrat négatif : il réduit l'incertitude ou l'ignorance où les parties
contractantes se trouvent en fixant un cadre ;
* contrat positif : il est un ensemble d'engagements réciproques des parties
contractantes de respecter les lignes de conduites qu'elles se donnent sous
peine de sanctions ;
* contrat à la fois négatif et positif : il est cadre et contenu. Parce que la
troisième forme a été choisie, on dira que, contrat négatif, le traité de
Maastricht révèle l'Europe imaginée souhaitée par ses signataires, c'est
l'union européenne affichée, mais une union floue. En tant que contrat positif,
il révèle une Europe solution qu'on qualifiera d'"union européenne"
dirigiste.
Quand on constate que des hommes politiques, diamétralement opposées sur
l'échiquier du même nom, se rejoignent pour conseiller les uns la ratification,
les autres la non ratification , il faut convenir que la révélation est loin
d'être univoque et qu'il serait vain d'en fournir une. Tout au plus peut-on
essayer de dégager des lignes de force, des courants qui font tendre les plus
petits diviseurs des uns et des autres vers l'unité.
II.1. Une union européenne affichée
floue.
L'Europe de Maastricht est d'abord une Europe imaginée souhaitée par certains,
en particulier, par les hommes de la "Commission de Bruxelles" qui ont préparé
le texte du traité et ceux qui l'ont signé.
C'est une union européenne à l'horizon du début du troisième millénaire..
Ce n'est pas une union de l'Europe car l'union d'une entité est impossible ,
mais une union des "Etats membres" de la Communauté économique européenne
(CEE).
Europe dirigiste ou Europe des Européens ?
La réponse à cette question est fonction de la définition qu'on donne à
l'union.
A. Définitions perceptibles de l'union imaginée souhaitée.
Plusieurs définitions de l'union résultent de la lecture du traité selon qu'on
identifie ou non les "Etats membres" à des entreprises ou qu'on suppose ou non
que la concurrence est au centre de leurs préoccupations.
* Union des "Etats membres" de la CEE comparable à une union d'entreprises,
explicable par la concurrence.
Si on suppose que l'union européenne est une union comparable à une union
d'entreprises, l'Europe de Maastricht est explicable par la crainte de la
concurrence. L'union est une entente, une collusion, un trust ou un cartel des
"Etats membres" de la CEE destinée à court-circuiter la concurrence.
Ceux-ci recherchent des coûts réduits, des gains de productivité, la protection
contre la concurrence, une position dominante, voire un monopole.
De tous temps, les entreprises ont été favorables à la concurrence sur le
marché du travail, mais ont cherché à être protégées ou à se protéger sur le
marché de leurs produits (par entente ou protection légale).
Aujourd'hui, les "Etats membres" affichent leur attachement à la concurrence
entre les citoyens ou entre les entreprises, mais cherchent à être protégés ou
se protéger.
L'union est le moyen de bon sens à ceci près qu'ils la rendent obligatoires
pour les citoyens. Les protections qu'ils se donnent avec l'union européenne
sont caractéristiques de l'Europe dirigiste.
A un moment où la Commission de la concurrence interdit certaine union
d'entreprises pour atteinte à la concurrence, il serait cocasse de constater
qu'elle ne se préoccupe pas de l'union projetée des "Etats membres". En
serait-il ainsi ?
Non dans l'hypothèse où les "Etats membres" sont jugés agir de la sorte pour
des raisons non déterminées par la concurrence ou dans l'hypothèse où les
"Etats membres" ne sauraient être comparés à des entreprises.
* Union des "Etats membres" de la CEE comparable à une union d'entreprises,
non explicable par la concurrence.
Si on suppose que l'identification "Etat membre"-entreprise n'est pas abusive,
il faut convenir, pour justifier le désintérêt de la Commission de la
concurrence sur la question, que l'union européenne ne vise pas à la protection
contre la concurrence et que, bien plus, les "Etats membres" s'en
moquent.
Il y a seulement une intégration (ou dégradation, selon les goûts) des marchés
nationaux qui n'affecte pas la concurrence.
Il reste que si les Etats n'assuraient que des fonctions régaliennes (police,
justice, défense), l'argument se justifierait et ne susciterait pas de
controverses.
Mais le fait que certains mènent des activités économiques qu'ils ont prises
par la force au secteur privé et qui sont à l'évidence en relation avec la
concurrence, laisse perplexe.
Aussi en tant qu'union d'activités économiques d'Etats, l'union européenne ne
saurait être supposée négliger la concurrence et devrait retenir l'attention de
la Commission de la concurrence.
Le fait que des Etats ont de plus imposé des obligations économiques aux
citoyens est lui aussi problématique au regard de la concurrence. Les
obligations du citoyen varie avec l'Etat qui l'assujettit.
Les citoyens de l'"union" ne sont pas égaux devant la loi de l'"union".
Cette situation renforce le bien-fondé de l'argument que la Commission de la
concurrence devrait s'intéresser à l'affaire.
* Union des "Etats membres" de la CEE non comparable à une union
d'entreprises et par conséquent non explicable par la concurrence.
Si on suppose que l'identification "Etat membre"-entreprise est abusive,
l'union des "Etats membres" ne saurait être qualifiée d'entente, de cartel, de
trust ou de collusion préoccupé par la protection contre la concurrence.
Une façon de fixer les idées pour expliquer sa création est, par exemple, de
l'apparenter à l'union de deux personnes : le mariage de deux personnes a des
raisons claires qui ne font pas intervenir la concurrence.
Quelles peuvent être, dans cette hypothèse, les raisons de l'union européenne
?
Ce sont d'abord les raisons couramment avancées : la paix, la sécurité, le
progrès, l'intérêt général européen (face aux prédateurs que sont le Japon, les
pays de l'Asie du sud-est ou les Etats-Unis) ou la justice sociale (la
solidarité, nos amis démunis de l'Est, le Tiers ou Quart monde, etc.).
L'union européenne sera une Europe dirigiste pour autant que paix, sécurité,
progrès, intérêt général ou justice sociale seront.décrétés ou subordonnés aux
pouvoirs administratifs.
* Union des "Etats membres" de la CEE expliquable par la
subsidiarité.
En fait, ces diverses raisons ont un dénominateur commun qui est la volonté,
que les Etats membres affirment, de venir en aide aux collectivités ou
communautés de toute nature et de toute taille (de la plus simple, l'individu
et sa famille jusqu'à la plus compliquée, une nation elle-même) : c'est non la
protection contre la concurrence qui est en jeu, mais le développement de la
"subsidiarité".
L'essence de la construction de l'union européenne est ainsi surtout et
peut-être d'abord pour les Etats-membres d'appliquer la subsidiarité, de
développer celle-ci.
La subsidiarité est la notion originale sur quoi repose le traité de
Maastricht.
Tout comme le traité de Rome sur la Communauté économique européenne et le
Marché commun avait sa notion originale, il reposait sur la notion de
concurrence (développer la concurrence dans le cadre du marché commun,
s'opposer à tout ce qui peut s'y opposer), le traité de Maastricht a un
fondement conceptuel.
Mais plus encore que la concurrence, la subsidiarité a une définition
discutable qui suscitera à ce titre des controverses. La subsidiarité, c'est
confier à une communauté d'un ordre supérieur ce qu'une communauté d'un ordre
inférieur ne peut faire et souhaite faire.
Dans cette perspective, le principe d'une union européenne est de recevoir la
charge de ce que ne peuvent faire les individus, leur famille, leurs
entreprises, leurs associations, leurs communes, leurs départements, leurs
régions, leurs nations, etc.
Et toute union européenne est une Europe des Européens.
La subsidiarité de Maastricht est une pâle expression pour désigner autrement
la décentralisation éclectique que souhaite et prétend assurer une
techno-bureaucratie de Bruxelles centralisée élargie par le traité(juge et
partie).
A ce titre, elle est une notion pervertie et l'union européenne qu'elle doit
supporter une Europe dirigiste.
On peut voir comme signe tangible de la perversion le fait que le traité ne
prévoit pas de commission de la subsidiarité pour veiller à la bonne marche de
la subsidiarité alors que le traité de Rome avait prévu (et ses amendements
renforcé) une commission de la concurrence pour veiller au développement de la
concurrence .
Si la notion de subsidiarité n'était pas pervertie, l'union européenne
sous-jacente une Europe dirigiste, une commission aurait été vraisemblablement
envisagée.
* Remarque
Toutes ces définitions de l'union européenne ont en commun de ne pas affirmer
les libertés individuelles, de ne pas instaurer des libres choix
institutionnels pour les Européens (sauf celle qui fait intervenir la
subsidiarité, mais malheureusement celle-ci est dénaturée).
L'Etat membre en étant le pivot, le dirigisme ne peut qu'en être
l'essence.
Elles excluent aussi qu'il y ait plus de douze formes d'Européens. L'harmonie
européenne naturelle est ainsi passée sous silence.
Pour ces seules raisons, elles nous situent davantage dans une Europe dirigiste
que l'Europe des Européens.
B. Une union risquée, incantatoire et abusive.
Un fait est sûr : l'Europe de Maastricht est une union à la fois risquée,
incantatoire et abusive.
* Risquée :
Le traité fait référence à seulement certains éléments nationaux de l'Europe
actuelle (souveraineté des "Etats membres", droits des nationaux par exemple)
et décide comment ils seront dans l'avenir.
De ce point de vue, il y a union risquée de ces éléments Rien ne permet
d'affirmer qu'ils se réaliseront comme ils sont souhaités.
* Incantatoire :
Le traité fait abstraction de maints éléments nationaux de la situation
présente (des "Etats membres" ou des citoyens).
Il court-circuite en particulier ceux de l'Acte final sur les Communautés
européenne de 1986 qui doit être appliqué par les "Etats membres" en totalité à
partir du 1er janvier 1993.
Maintes questions se posent aujourd'hui à propos de cette application : par
exemple, la sécurité sociale obligatoire, le Syndicat du livre. Leur réponse
est passée sous silence.
Le traité donne aussi naissance à des éléments nouveaux, des "éléments
communs", propres à l'Europe imaginée souhaitée et par conséquent sans
antécédents nationaux observables aujourd'hui.
Ce sont par exemple : politique commune de défense, politique commune
étrangère, politique commune de l'environnement, politique commune de recherche
et développement, politique commune sociale, politique commune de la santé,
politique commune de l'éducation, monnaie unique, banque centrale européenne,
fonds de cohésion économique et sociale, citoyenneté européenne.
Tous ces éléments ne concourent pas véritablement à une union risquée, mais
plutôt à un "monopole" au multiple visage et incantatoire car son existence
future ne saurait être garantie.
* Abusive:
Le traité fait référence à des éléments hypothétiques dans l'avenir, résultats
incertains de décisions ou politiques et les fait conditionner les présents
nationaux.
Ce sont par exemple les diverses compétences dont devraient disposer par
exemple le Conseil européen, le Conseil des ministres, la Commission, la Cour
de justice ou l'Assemblée européenne ou la banque centrale européenne
(souveraineté).
Ce sont en particulier la monnaie unique, les différentes phases de l'union
monétaire qui devraient conduire à la monnaie unique et qui ne s'imposeront pas
à tous les pays le cas échéant (exceptions du Royaume Uni et des pays qui ne
convergeront pas) (cf. ci-dessous).
De ce point de vue, il n'y a plus ni union risquée, ni "monopole" incantatoire,
imaginés souhaités, mais d'abord une "obligation" pour les citoyens
nationaux.
Le fait que l'union risquée et le "monopole" incantatoire soient souhaités rend
obligatoires pour les citoyens nationaux, eux-mêmes rendus européens, des
règles nouvelles.
Mais l'obligation devient abus dès qu'elle n'est pas jugée légitime. En
l'espèce, la légitimité est discutable.
C. Remarque : union monétaire.
L'union européenne imaginée souhaitée a comme épine dorsale une union
monétaire, elle aussi imaginée souhaitée. Un fait est encore sûr : l'union
monétaire ne saurait être expliquée par la subsidiarité et interdire
l'identification des "Etats membres" à des entreprises.
* La protection contre la concurrence monétaire
Aspect de l'union économique, l'union monétaire peut être expliquée par la
concurrence monétaire, par le désir qu'ont les "Etats membres" d'être protégés
contre la concurrence monétaire et de devenir une entente ou un cartel (au sens
traditionnel) du mot, puis d'être fondue dans un monopole.
De ce point de vue, elle est d'abord un cartel d'autorités monétaires, une
entente de producteurs de monnaie soudée par un organisme, créé pour
l'occasion, chargé de veiller au respect des règles et d'aider, le cas échéant,
les parties en difficultés (le système européen des banques centrales).
Puis, si tout va comme imaginé, le cartel s'intégrera (ou dégénérera selon le
mot qu'on préfère utiliser) en un monopole monétaire qualifié dès à présent de
"monnaie unique" .
A un moment où la Commission de la concurrence interdit certaine union
d'entreprises pour atteinte à la concurrence, il serait cocasse là encore de
constater qu'elle ne se préoccupe pas de l'union monétaire qui met fin
délibérément à la concurrence monétaire en Europe et réduit la concurrence dans
le monde.
Deux poids, deux mesures, penseront certains ?
Ils auront raison, sauf si on postule que la monnaie n'est pas un objet comme
un autre, mais un instrument de la souveraineté de l'Etat .
Dans cette hypothèse, toute référence à la concurrence est vaine, la Commission
de la concurrence n'est pas concernée
* La monnaie unique
Une explication de l'union monétaire autre que la protection contre la
concurrence monétaire et la recherche d'une position dominante dans ce domaine
est couramment avancée de préférence à l'explication précédente : c'est la
monnaie unique.
Le bilan coûts/avantages en question est discutable. D'ailleurs, les premières controverses officielles apparaissent (cf. rapport récent du FMI)"...l'union monétaire peut être assimilée soit à un système de taux de change fixes, soit à une monnaie unique, ces deux régimes ont comme caractéristique centrale une politique monétaire unique. Il est clair que la monnaie unique représente la solution la meilleure au regard d'un bilan coûts/avantages" (Commission de Bruxelles, août 90)
En tout état de cause, on peut voir dans cette explication le moyen trouvé pour cacher ou éviter de répondre à la question de la concurrence.
Mais, dans tous les cas, l'Europe monétaire imaginée souhaitée est une Europe dirigiste.
II.2. Une Europe solution dirigiste.
Seconde facette du traité, l'Europe de Maastricht est une Europe solution pour atteindre l'union européenne affichée floue précédente. Elle est une Europe dirigiste, et non une Europe des Européens, à quoi l'expression "union européenne" est aussi malheureusement à appliquer .
Le traité donnerait lieu à une "Europe des Européens" s'il laissait aux citoyens la responsabilité, la liberté et la propriété de leur action quotidienne en Europe et de ce qu'ils veulent déléguer à des entités de leur choix.
Leur action quotidienne tient dans la création de produits, dans leur échange, dans leur consommation ou dans leur possession de ceux-ci. Elle s'inscrit dans ce qui reste de la tradition européenne
Bien plus, le traité favoriserait une telle Europe s'il s'efforçait de développer les unes et les autres par plus de droit et moins de lois et règlements.
Il y aurait plus de droit s'il était en mesure de sanctionner les règles abstraites de juste conduite, s'il renouait avec la tradition européenne et ouvrait la possibilité de sanctionner les règles abstraites de juste conduite fondées sur les valeurs communes et les diversités culturelles.
Le monopole d'un gouvernement ou d'une Assemblée européen en cette matière n'ajoute rien à la démocratie, mais y soustrait.
Il y aurait moins de lois et règlements s'il pouvait mettre un frein à l'inflation législative ou règlementaire, s'il représentait un frein à l'inflation législative, au stachanovisme règlementaire des hommes de la Commission de Bruxelles .
En fait, c'est de tout le contraire qu'il dispose. A ce titre, il est une véritable planification.
A. Des administrations
Le traité crée des administrations ex nihilo :
* banque centrale européenne,
* fonds de cohésion économique et sociale.
Il étend et renforce aussi les domaines d'action d'administrations existantes comme la Commission.
B. Des règles arbitraires.
Le traité invente des règles qui sont une véritable transposition, dans le domaine juridique, de l'union européenne incantatoire chère à certains, en invoquant implicitement l'omniscience des experts et des spécialistes et la recherche de l'intérêt général ou de la justice sociale européen .
Le traité fixe aussi des règles nouvelles qui sont avancées être justifiées par l'union européenne abusive chère à d'autres, en invoquant la nécessité et des contraintes de toute nature (l'impérialisme des Etats-Unis, les exportations sauvages et les fourmis du Japon, la non couverture sociale des travailleurs des pays de l'Asie du Sud-Est, l'argent de la drogue, la délinquance en cols blancs, la maffia, les enfants d'immigrés, etc.).
Parce qu'il est parfois difficile de distinguer ses sources l'une de l'autre en peu de mots, donnons en vrac quelques règles édictées en matière de
* nécessité et redistribution des compétences (souverainetés) des Etats nationaux au profit des Conseil des chefs d'Etat et de gouvrnement, Conseil des ministres (et président tournant), Commission, Assemblée européenne, Cour de justice, etc.,
* nécessité et "nouvel équilibre" des pouvoirs entre Etats-membres, Conseil des chefs d'Etat et de gouvernement, Conseil des ministres, Commission, Assemblée européenne, Cour de justice, etc.,
* non responsabilité des Etats-membres ou de la Commission ou etc. du fait de certaines règles nouvelles (transfert de compétences) qui constituent de véritables obligations ou sont sans sanction, dans certains domaines,
* omniscience, intérêt général européen et convergence des économies définies par des valeurs données aux critères arbitraires retenus par des experts.
Les critères de convergence des économies sont les taux de variation du niveau des prix et stabilité des prix, les taux de change fixes-marge des monnaies, les taux d'intérêt nominal, la politique budgétaire (déficit/PIB et endettement/PIB) retenus par des experts pour évaluer la possibilité de la meilleure union monétaire.
La convergence tient dans les valeurs qui ont été données aux critères par les experts et que devront avoir les critères des Etats membres pour faire partie de l'union
* omniscience, justice sociale et fonds de cohésion économique et sociale,
* omniscience et monnaie unique, nécessité et banque centrale européenne
* coordination des politiques nationales,
* instauration de politiques communes : environnement, recherche et développement, monétaire, sociale, etc.. un premier pas vers une politique étrangère et une politique de défense commune
* harmonisation des règles nationales,
* fixation de dates, de phases
* nécessité et citoyenneté européenne
* libre circulation et visas.
Bien que les motifs explicites ou implicites des règles soient insuffisants pour avancer qu'elles sont fondées et ne sont pas arbitraires, en fixant toutes les politiques européennes à destination des citoyens que devront mener les pouvoirs de l'union européenne (parmi quoi n'apparaissent pas les citoyens), le traité représente une Europe solution, véritable "union européenne" dirigiste, pour atteindre l'union européenne floue.
C. Remarque.
Le traité de Maastricht donne lieu dès à présent à une "Europe d'amorçage".
Un courant d'opinion, partisan de l'union européenne floue, tente en effet de faire croire que l'Europe actuelle provoque frustration et coût d'un haut niveau. Il espère ainsi que l'Europe solution qu'il a en tête, qu'il apprécie et qui est soi-disant celle qui est proposée aux citoyens avec la ratification du traité, sera mise en oeuvre .
III. Ratification ou non ratification du traité ?
Il est traditionnel de faire une critique des contrats que passent entre elles les personnes juridiques et dont on n'est pas partie contractante. Les critiques habituelles sont :
* le contrat est inefficace (la fin et les moyens qu'il enferme ne sont pas en harmonie, mais mal adaptés),
* le contrat est inégal, léonin, injuste (des parties contractantes imposent leur volonté aux autres),
* le contrat est source d'externalités (des tiers vont tirer bénéfices du contrat qu'ils ne méritent pas, d'autres supporter des dommages à leur corps défendant).
Pour autant que le traité de Maastricht a été convenu entre les chefs d'Etat et de gouvernement des Etats membres de la CEE sans discussion préalable avec les citoyens ou les parlementaires, des critiques de ces types peuvent être formulées sur ce contrat en vue de conseiller ou non sa ratification. Nous les laissons de côté parce que notre propos n'est pas de préconiser ou non la ratification du traité, mais de cerner l'événement qu'il réalise .
A un moment où les gouvernants les plus planificateurs reconnaissent les erreurs et les désastres qu'il y a à se donner un futur et les politiques pour l'atteindre, des politiques et leurs experts imaginent et souhaitent une Europe : c'est l'Europe de Maastricht.
Celle-ci trouble les observateurs qui tantôt la qualifie d'Europe dirigiste, tantôt d'Europe des Européens.
Qu'elle soit floue explique qu'elle ne fasse pas et ne puisse faire l'unanimité, qu'elle rassemble des personnes d'opinions par ailleurs diamétralement opposées et éloigne les unes des autres des personnes d'opinions par ailleurs semblables.
En tant qu'Europe solution pour atteindre l'Europe imaginée souhaitée, l'Europe de Maastricht est en revanche une Europe dirigiste très précise, véritable décalque de l'Europe incantatoire ou abusive à quoi rêvent certains et que le traité distille.
Curieusement, cette caractéristique ne suffit pas à des partisans forcenés du dirigisme pour accepter l'Europe imaginée qu'il se propose de construire et qu'eux ne souhaitent pas.
Et en revanche, des personnes d'ordinaire opposées au dirigisme n'y attachent pas d'importance comme si elles prêtaient attention à la seule Europe qui les satisfassent et qu'elles croient en lisant le traité.
En marge de l'événement, et plus important que les critiques, semble être l'attention à porter à la prestidigitation, à la magie ou à l'illusionnisme, bref à la manipulation par laquelle les partisans du traité braquent l'attention de l'opinion publique sur l'union européenne imaginée souhaitée, pour cacher ou ne pas évoquer l'Europe solution dirigiste qui doit y mener.
L'Europe de Maastricht est, à cet égard, déjà réalisée : "Europe d'amorçage", elle consiste en ce braquage, en cette manipulation grossière.
Dès à présent il faudrait en effet remarquer que le traité intervient avant l'entrée en vigueur de l'Acte final de Luxembourg instituant l'union européenne, signé en janvier 1986, qui doit se produire le 1er janvier 1993, avant que celui-ci ait produit ses premiers effets quand il n'est pas gommé des discours officiels.
Pour quelle raison cette brusquerie ?
Pour cacher ses conséquences dont l'une est de réduire les coûts de l'Europe actuelle, prétendument coûteuse ?
Ou plus simplement pour qu'il ne soit pas appliqué dans certains domaines (en matière de sécurité sociale par exemple) ?
Et pour maintenir ainsi la pression (par frustration et coûts élevés) .
L'avenir dira si la manipulation a été effectuée avec extrême dextérité. S'il y a ratification, il y aura eu grande dextérité et l'"Europe d'amorçage" laissera place à l'Europe dirigiste solution.
S'il y a non ratification, cette dernière aura été évitée, un point c'est tout.
Dans tous les cas, il restera à s'interroger sur la valeur et la solidité d'un avenir fondé sur l'ambigüité et le flou dirigistes.
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