A Paris, le 23 mai 2012.



La monnaie réglementée dénommée « euro » présente, au moins, deux intérêts scientifiques...

Le premier est de soulever deux types de questions,
- des questions posées de longue date, mais toujours sans réponse admise ;
par exemple, après qu'elle l'a été naturellement, faut-il continuer à régionaliser artificiellement la monnaie par réglementations comme cela a été le cas depuis des siècles ou bien faut-il plutôt la dénationaliser, la privatiser, qu'elle résulte des processus de marché ? ; et
- des questions théoriques non posées jusqu'à présent en économie politique dominante (c'est l'un des objets du présent billet).

L'autre intérêt scientifique de l'euro, autre objet du billet, est de faire revenir sur des réponses admises données à des questions théoriques.
La monnaie réglementée dénommée « euro » a en effet révélé de grandes erreurs ou ignorances économiques.


1. La macroéconomie.

Tous les propos tenus aujourd'hui sur l'"euro" sont d'ordre macroéconomique comme si l'économie politique, dont la monnaie n'est jamais qu'un domaine, était réductible à cette discipline récente de la connaissance qu'on dénomme "macroéconomie" (décennie 1930) et comme si celle-ci expliquait l'existence de la monnaie.

La macroéconomie n'explique pas l'existence de la monnaie, ni d'ailleurs l'équilibre seul du marché de la monnaie qu'il faut reconnaître qu'elle introduit, puisqu'elle se donne son indétermination. 

a) Les monnaies réglementées.

Tous les propos s'articulent en fait sur des théories macroéconomiques plus ou moins différentes car il n'en existe pas une seule qui fasse unanimité ou consensus (cf. par exemple, Meyer, 2001).

Les théories macroéconomiques reposent, chacune, sur des hypothèses qui font intervenir des autorités monétaires nationales – ou régionales (à l'échelle du monde comme la Banque centrale européenne) – : celles-ci sont supposées soit gérer des formes et des quantités de monnaie, de fait, réglementées par leurs soins et comptabilisées, soit fixer des taux d'intérêt à court terme.

A cet égard, on remarquera que la monnaie dénommée « euro », la monnaie dénommée « dollar des Etats Unis d'Amérique », la monnaie dénommée « yuan renminbi » sont, à l'échelle du monde, des monnaies réglementées, à quantités respectives comptabilisées, mais le plus souvent selon des règles différentes...


b) Monnaie et quantité de monnaie.

Autre point commun, les propos et leurs théories sous jacentes confondent "monnaie" et "quantité de monnaie".

Pourtant, en bonne logique, l'existence de quelque chose sous une forme et son existence sous une forme en une certaine quantité sont deux considérations différentes.

De plus, même en quantité nulle, une chose ne saurait être confondue avec quelque chose qui n'existe pas.

Rien ne justifie d'assujettir la monnaie à sa quantité d'autant qu'elle n'en a pas une seule comptabilisée mais plusieurs possibles en relaiton avec ses formes qui séparaient la "currency school" et la "banking school" au XIXè siècle et qui, au XXè siècle, divisent en particulier les "monétaristes" (Mo, M1, M2, M3, etc. ?

c) Monnaie, liquidité et finance.

Les propos et leurs théories sous jacentes confondent aussi, d'ordinaire, "monnaie" et "finance", en dignes successeurs de la théorie prototype, à savoir la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936) de J.M. Keynes qui avait parachuté l'hypothèse de la « préférence pour la liquidité » dans le cadre d'analyse de l'économie politique, pas encore dénommée alors "macroéconomie".

Selon l'hypothèse de cette « préférence », « vous et moi » ferions un choix entre « détenir son épargne nouvelle » sous forme de monnaie – de « liquidité », mot introduit pour l'occasion en économie politique : "ah la rhétorique !" - ou sous forme de titres financiers (de fait, de créance à long terme à revenu fixe).

Et notre choix pencherait, en certaines circonstances - taux d'intérêt bas...-, en faveur de la monnaie - de la "liquidité" - et, en d'autres, en faveur des créances...

Et ainsi, les créances et plus généralement la finance sont-elles mises à la remorque de la monnaie.

L'hypothèse a perduré jusqu'à aujourd'hui inclus malgré toutes les innovations financières qui ont vu le jour depuis lors... et qui font que, d'une part, les créances à long terme à revenu fixe ne sont plus guère représentatives du domaine de la finance et que, d'autre part, la finance ne saurait être mise à la remorque de la monnaie, mais au même niveau.

d) Déficit budgétaire, finances publiques et marché financier.

Toutes les théories macroéconomiques font en définitive l'hypothèse implicite que l'Etat d'un pays a toute latitude d'action pour couvrir son déficit budgétaire, pour le financer, en faisant appel au marché financier.

Et de certaines de ces théories, les hommes de l'Etat déduisent des politiques économiques à mener.

Bien évidemment, aujourd'hui où, d'une part, l'Etat de la Grèce, pays de la "zone de la monnaie euro" en grand déficit, n'a plus la capacité de duper le marché financier par des informations erronées comme ses hommes s'y sont employés par le passé, et où, d'autre part, d'autres Etats de la zone, eux aussi, en grand déficit, ont encore cette capacité, mais à des taux d'intérêt de moins en moins bas, non seulement les théories macroéconomiques ne sont d'aucune utilité explicative, mais encore les politiques qui peuvent en être déduites sont insanes.

Soit dit en passant, le cas échéant, les auteurs de telle ou telle théories macroéconomiques brûlent ce qu'ils ont adoré" (cf. par exemple « Death of a Theory » par Bullard, J. dans la Federal Reserve Bank of St. Louis Review, March/April 2012, 94(2), pp. 83-101.)


2. L'illusion "euroïque".

« Qu'à cela ne tienne » semblent dire certains.

En effet, ces derniers temps, pour parvenir à leurs fins, les hommes de l'Etat remettent à l'ordre du jour une arme éculée que, bien évidemment, pour la faire admettre, ils dénomment d'une façon qui se veut originale ou nouvelle, à commencer, pour nous Français, par l'exprimer non pas en français mais en langue américano-anglaise, avec des mots comme « eurobond » ou « project bond».

Le cas échéant, ils proposent un "paravent" - "pare feu" ("firewall" comme on dit en américano-anglais traduit...) -  qui tient dans un organisme créé pour l'occasion, qui achètera les dettes des Etats en émettant sa propre dette : il n'a pas d'autre « pouvoir d'achat » ! (cf. ce billet sur le M.E.S. de février 2012)

"Eurobond" ou "project bond", voire "quantitative easing" (cette dernière expression a fleuri ces derniers temps aux U.S.A. avec Ben Bernanke) sont des expressions synonymes pour désigner, directement ou non, ce qu'en français, Raymond Aron aimait à appeler la "monétisation de la dette"...

Contrairement à l'esprit et à la lettre des règles qu'ils avaient établies et qu'ils s'étaient engagés à respecter, et qu'ils avaient réussies à faire voter aux peuples – certes à la majorité... -, nos hommes de l'Etat veulent en effet maintenant que la Banque centrale européenne - indépendante par statuts (cf. ce billet de mai 2009 par exemple ou celui-ci de décembre 2011) - achète les dettes des Etats avec de la monnaie "euro" qu'elle émettra pour l'occasion.

Qu'on le veuille ou non, tout cela, c'est de la création monétaire dont les bons peuples ne connaissent pas la mesure et dont ils ne peuvent qu'avoir l'illusion de l'invariabilité de la quantité, un temps.

C'est, en théorie, potentiellement, une augmentation continue des prix en monnaie des biens à terme et des anticipations de cette augmentation par vous et moi et des destructions conséquentes bien connues des économistes.

Avec cette arme, ce qui est en jeu, c'est, en vérité, dans un premier temps, une illusion monétaire, l'"illusion euroïque" (à ne pas confondre avec l'"euroïsme", cf. ce billet de février 2010).
Dans un second, ce sont les anticipations inflationnistes de plus en plus élevées des gens non dupes et des destructions économiques conséquentes.


a) Comment en sortir ?

Il faut dénoncer le point de vue tronqué qu'est telle ou telle théorie macroéconomique d'où est envisagée la "monnaie régionale réglementée dénommée euro" et qu'on se garde d'évoquer.
Quid, par exemple, de tout cela dans ce modèle de l'I.N.S.E.E. (2003/2011) dénommé "modèle de la zone euro" ("M.Z.E.") ?

Ce point de vue macroéconomique n'est pas satisfaisant malgré ce que croient les ignorants ou veulent le faire croire les malfaisants...

Il faut aussi dénoncer les conséquences de politiques macroéconomiques qui en sont tirées.

b) La question de l'"€uro".

L'"euro" soulève d'abord une question d'existence, depuis l'origine, et cette question est exclue, par construction, du cadre macroéconomique.

Pour la poser et y répondre, voici un petit détour.

Le grand lieu touristique qu'est la « Tour de Pise » n'a pas été voulu tel par son architecte.

Mais les règles qu'il a appliquées pour la construire ont eu pour effet qu'elle a survécu à des circonstances naturelles défavorables à son existence, indépendantes de la volonté de l'architecte, et qu'elle a perduré non pas "verticale", mais « penchée »...

Dans l'état où elle se trouve, la "monnaie régionale réglementée dénommée euro" n'a pas été non plus voulue telle par ses architectes.

Mais elle n'a pas été non plus construite selon des règles comparables car ce qu'on dénomme « monnaie » aujourd'hui ne saurait se construire, mais seulement, et un temps, une fois émergé, se réglementer à tort et à travers !
Pour cette raison, en certaines circonstances inopinées (quoique...), elle ne peut devenir "tour penchée", mais "tour par terre"...


Il conviendrait d'avoir toujours présent à l'esprit que « ce qu'on dénomme monnaie » (C.Q.D.M.) a résulté, dans la nuit des temps, sans contrainte, des règles de droit naturel et des actes d'échange des êtres humains.
C.Q.D.M. contribuait à diminuer le coût d'opportunité de l'acte d'échange synallagmatique présent désiré, rien d'autre.

Autant de considérations fondamentales de l'économie politique exclues par les macroéconomistes, pour ne pas écrire qu'ils s'en moquent.

Autant de considérations que doit inclure, qu'on le veuille ou non, la monnaie régionale réglementée qu'on dénomme euro pour persister, mais qu'elle inclut en partie seulement et, parfois, en les mettant en opposition les unes avec les autres pour des raisons parasites.

Les réglementations nationales, voire régionales, de C.Q.D.M. et donc de l'échange synallagmatique présent des êtres humains dont procède C.Q.D.M., ont obéré ce coût, entre autres, en créant la croyance qu'il ne peut pas exister de monnaie de nature mondiale, i.e. privée, fruit du processus de marché, comme peuvent l'être l'automobile, la voie ferrée, la voie maritime, la voie aérienne, etc.


3. Comment en sortir ? (bis repetita...)

Dans un article intitulé «Le péril socialiste» (1900, réédité en 2008 par les éditions du Trident, Paris, chap.1), Vilfredo Pareto a écrit :

« Je sais que l'opinion que je vais exprimer peut aujourd'hui paraître paradoxale et pourtant l'étude des faits me semble la rendre probable.

Etant donné l'absence de toute résistance de la part des libéraux, il se pourrait qu'un jour les socialistes orthodoxes demeurassent les seuls défenseurs de la liberté et que ce fût à leur action que notre société dût son salut.
Déjà, en Allemagne [...]
en Italie [...] »

Pour mémoire, Pareto baptisait de « socialistes orthodoxes » ceux qu'il dénommait aussi "marxistes intransigeants"... (ibid.) et les opposait aux sectes socialistes qui avaient fleuri au XIXè siècle et dont il proposait une typologie (ibid.).

Soit dit en passant, sa typologie n'a pas vieilli, bien au contraire.
Il convient seulement de lui ajouter la secte des "socialistes écologistes" qu'il n'avait pas observée.

Bref, avec ce qui se passe en Grèce aujourd'hui, il semble qu'on y soit en ... faible partie.

Mais, quelques lignes plus bas, Pareto concluait son paradoxe en précisant sa pensée en ces termes :

« Aujourd'hui, les socialistes orthodoxes étant opprimés réclament la liberté, mais nous la donneraient-ils s'il étaient, demain, les maîtres ?

Je reconnais toute la force de cette objection, aussi n'ai-je exprimé mon opinion que sous la forme d'un doute. »

La solution à la "monnaie régionale réglementée dénommé euro" est la sortie de la série de décisions prises par les hommes de l'Etat depuis le XVIIè siècle et dont elle est le dernier élément en date, à savoir :
- création des banques centrales depuis la fin du XVIIè siècle,
- échangeabilité internationale des substituts bancaires (billets et dépôts) des monnaies or réglementées nationalement (conférence de Gênes, 1922, le « péché monétaire de l'Occident selon Jacques Rueff),
- interdiction de la convertibilité en or intérieure des substituts bancaires nationaux réglementés (décennie 1930),
- interdiction de la convertibilité en or extérieure des substituts bancaires  des pays membres du Fonds monétaire international créé en 1944 (depuis 1971-73),
- fusion des substituts bancaires de pays membres de l'Union européenne en des substituts bancaires d'une monnaie régionale réglementée, à savoir l'euro dans la décennie 1990 (cf. ce billet de octobre 2008).

Ces décisions n'ont rien d'irréversible.
Friedrich von Hayek s'était penché sur le sujet et l'avait démontré dans la décennie 1970 dans le livret intitulé Dénationalisation de la monnaie (1976-78).


4. Remarques finales.

A supposer un instant qu'elles le soient, ce ne sont certes pas les théories macroéconomiques qui peuvent le démontrer car elles n'ont pas les concepts explicatifs ad hoc.

En plus des défauts signalés ci-dessus, elles laissent en effet de côté, par hypothèse, le coût de l'acte humain, de vous et moi. 
Or l'irréversibilité n'est jamais qu'une façon rhétorique de dire que le coût de l'acte humain est trop élevé et ne peut être assumé.
Elles ne sauraient donc traiter la question.

A ceux qui soutiendront que c'est une façon non pas rhétorique, mais mécanique de parler, je ne perdrai pas mon temps à leur expliquer qu'après avoir été réduite à la macroéconomie, l'économie politique ne saurait être réduite non plus à la mécanique. 

Bien au contraire, n'oublions jamais, par exemple, que la "loi de l'économie" préside à la mécanique... en étant appliquée à l'action de ... la nature.

Je leur demanderai seulement : pourquoi ce choix de prendre in fine dans la mécanique ce qu'elle a de « éthiquement mal », à savoir l'idée qu'on peut « forcer » qui que ce soit?
Pourquoi ne pas privilégier plutôt ce qu'elle a de « éthiquement bien », à savoir qu'on ne débloque pas un système mécanique en le forçant davantage, mais, au contraire, en le libérant ... de forces parasites identifiées?

Certes, il y a aussi la "ruse" comme l'expliquent Prigogine et Stengers dans le livre intitulé La nouvelle alliance (1979).
Et la ruse et l'illusion monétaire ne font pas deux, mais un, elles se rejoignent.
Reste que la ruse n'a qu'un temps, comme l'illusion, celle-ci fût-elle "euroïque".


(1) P.S.
Jens Weindmann, président de la Bundesbank, a eu l'occasion d'expliquer le 25 mai 2012 que "Croire que les eurobonds résoudront la crise est une illusion" (cf. la déclaration).
Aurait-il lu le billet ci-dessus ?

Il n'y a qu'une théorie économique vraie et des théories fausses.
Avec la théorie économique vraie, "les grands esprits se rencontrent"... en toute modestie bien sûr.




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