A Paris, le 9  juin 2012.




1. L'eurodépendance.

Il y a vingt ans (1992, cf. ce billet), l'idée en vogue était que la construction d'une monnaie européenne serait le bon chemin à suivre vers l'instauration d'un Etat européen, lequel était à souhaiter.

Aujourd'hui (2012, cf. ce billet), l'idée en vogue est double.
Elle est que les déficits des budgets des Etats de l'Union européenne posent des problèmes - il y a crise de financement dénommée abusivement crise de l'euro - et, surtout, un problème d'existence de l'"euro".
Elle est aussi que les uns et les autres seront résolus si l'Union européenne s'engage sur le chemin d'un Etat fédéral (dont une première marche tiendrait dans l'émission d'euro obligations - cf. par exemple cet audio).

Entretemps (cf. ce billet), la monnaie régionale européenne dénommée "euro" a été mise en oeuvre (1999-2002).
Une partie seulement des peuples des pays de l'U.E. a choisi d'être membres de la toute nouvelle "zone euro".
Mais les gouvernements de ces mêmes pays n'ont pas respecté les règles - "critères de Maastricht" et autre "pacte de stabilité et de croissance" - dont ils étaient convenus et qu'ils s'étaient engagés à respecter pour que la monnaie euro fonctionne bien, comme s'ils avaient pris conscience de leurs erreurs initiales.

 


















                          "Cosinus, debout devant un tableau noir
                            où est marqué 'U égale 0'
"
                            [à défaut de "€ égale ..." (cf. ce billet)]
                            
Et, malgré cela, ils sont parvenus à faire passer un ersatz de constitution de l'Union européenne (cf. ce texte).


2. L'évolution mi-théorique mi-réglementaire.

Cette évolution réglementaire n'est pas sans rappeler une évolution antérieure mi-théorique mi-réglementaire sans quoi d'ailleurs elle n'aurait pas pu se faire si elle ne s'était déroulée.

En effet, dans la décennie 1930, des économistes avaient envisagé la monnaie sous un angle qui se voulait nouveau et, surtout, pertinent : celui de l'"épargne nouvelle" d'un pays - quoique nouvelle, "résidu" néanmoins...-, de la "liquidité" - notion introduite pour l'occasion - et des gains en capital à court terme en relation avec les taux d'intérêt bas du moment, des taux d'intérêt sur des créances à revenu fixe à long terme.

Jusqu'alors, la quantité de monnaie était essentiellement analysée en relation avec les échanges de richesses, de droits de propriété sur les choses et les prix à quoi ces échanges donnaient lieu quand ils étaient conclus.

Soit dit en passant, malheureusement, faute de concept reconnu, on avait recours le plus souvent à la rhétorique au mauvais sens du mot et on disait que la monnaie "facilitait" les échanges, "réduisait les obstacles" aux échanges, les "difficultés" d'échanger... au lieu de dire tout simplement, que la monnaie contribuait à diminuer le coût de l'acte d'échange synallagmatique présent.
Mais, pour cela, il eût fallu reconnaître comme concept d'explication économique, l'acte d'échange coûteux dans un cadre de droit, ce qui n'était pas le cas. 
Encore aujourd'hui, seuls les économistes de l'école de pensée dite "autrichienne" - par les historiens de la pensée économique - s'y réfèrent (cf. ce billet)...

On confondait aussi allègrement "monnaie" et "quantité de monnaie" - on prenait l'une pour l'autre - et la quantité de monnaie "en circulation" donnait lieu aux concepts discutables de "niveau général des prix" et de "vitesse de circulation de la monnaie".

On insistait enfin sur les variations de la quantité de monnaie et sur les effets de l'augmentation de celle-ci sur les prix, phénomène dénommé "inflation".


Désormais, avec le nouvel éclairage, la quantité de monnaie sera envisagée principalement en relation avec les taux d'intérêt et les patrimoines possédés, peu importent les prix, voire le cadre juridique...

La monnaie est devenu ainsi "actif de patrimoine" des uns, mais pas pour autant "dette de patrimoine" des autres...

Elle est devenu d'autant moins "dettes des autres" que, dans la même décennie et dans les décennies postérieures, les législateurs nationaux ont  asséné des interdictions impensables auparavant aux uns et aux autres.

Ce fut d'abord, dans la décennie 1930, l'interdiction de la convertibilité intérieure des billets et dépôts bancaires en monnaie or à taux fixe et à la demande.
Ce fut ensuite, en 1971-73, l'interdiction de la convertibilité extérieure des mêmes. 
On en est là aujourd'hui! (cf. ce texte de septembre 2011)


Malgré ces interdictions, et curieusement, les législateurs nationaux n'ont pas cru bon réformer les comptabilités bancaires (cf. par exemple, ce texte).
Dans chaque pays, "billets" et "dépôts" bancaires des particuliers et entreprises sont restés inscrits au passif du bilan de la banque et, donc, au passif du bilan consolidé des banques (banque centrale et banques de second rang) comme si de rien n'était..., quoiqu'ils ne fussent plus "substituts de monnaie", mais "substituts de rien", "néant habillé en monnaie".
Ils y coexisteront avec les dettes - reconnues telles - et les capitaux propres de la banque ou des banques.

Billets et dépôts bancaires n'ont ainsi aujourd'hui que des contreparties comptables inscrites à l'actif du bilan correspondant, dénommées "prêts", "créances", "crédits", etc., voire "de l'or" (l'actif de la Banque centrale européenne est merveilleux à ce sujet...) tout comme en ont les "vraies" dettes et les capitaux propres.

Soit dit en passant, le discours en vogue semble désormais préférer l'anglicisme "collatéral" au mot "contrepartie comptable".
"Question de droit, de garantie" dira-t-on.
Je répondrai : "il est bien tard pour se préoccuper du droit" quand, précédemment, on a mis de côté ses règles fondamentales en théorie et quand on les a presque totalement détruites en pratique.


Ces manipulations, pour ne pas écrire "malversations", ont ouvert la voie à ce que "ce qu'on dénomme monnaie" aujourd'hui désignât en définitive n'importe quoi ... quand le mot "monnaie" est utilisé (cf. ce billet).
Car il ne l'est pas toujours: ne parle-t-on pas, en effet, en France d'"argent" plutôt que de monnaie?
Et, à ce propos, n'oublions jamais que des économistes réputés sérieux continuent à travailler sur des mondes économiques théoriques où la monnaie n'existe pas!  Et ils s'autorisent à porter des jugements sur la réalité économique et sur les nouvelles contraintes que les hommes de l'Etat devraient instituer pour améliorer la situation! Et, le cas échéant, ils sont récompensés par un prix Nobel!


Aujourd'hui, le montant comptable des billets et dépôts bancaires inscrits au passif du bilan des banques constitue ce qu'on dénomme la "quantité de monnaie" - la "masse  monétaire" en France... - ou, plus exactement, "les" quantités de monnaie (les "dépôts bancaires" retenus par les "docteurs" n'étant pas toujours les mêmes..., mais étant objet de débats entre eux).

Soit dit en passant, en parlant en France de "masse monétaire" plutôt que de "quantité de monnaie", nos docteurs de la Banque de France et d'ailleurs chargés de la mesure, laissent entendre, sans le dire, que, "nouveaux Newton", 'ils sont parvenus à séparer le "poids" et la "masse" monétaires, mais ils se gardent de nous parler de la "force de gravité" monétaire sur quoi ils ont mis le doigt... 
On est, en vérité, dans l'absurde.
Ce n'est pas nouveau : dans son livre de 1944 intitulé Petite histoire des grandes doctrines économiques, Daniel Villey parlait déjà de l'absurdisme du keynésianisme et relevait que
"C'est cette face « absurdiste » du keynésianisme qui a fait dire à M. Wilhelm Röpke que Keynes était 'le Picasso de l'économie politique'" (p.265n)


3. L'idée fausse actuelle.

Bref, à défaut d'être prise pour ce qu'elle était - à savoir ce qui contribue à diminuer le coût de l'acte d'échange synallagmatique présent -, après qu'elle a été confondue avec sa quantité, la monnaie a été confondue avec ce qui procède des dettes, à savoir la finance, et, le monopole de la Banque centrale non privée aidant, avec les finances des Etats (ce qu'on dénommait dans le passé les "finances publiques").

Dénaturée ainsi par les législateurs et des savants dans l'erreur, la monnaie est en effet devenue indirectement une dette de l'Etat - une "dette souveraine" comme disent aujourd'hui les financiers -, une dette perpétuelle à taux d'intérêt égal à zéro dont l'Etat pourrait faire varier la quantité en circulation à sa guise...

Et l'idée précédente a été mélangée à celle de l'influence macroéconomique des variations de la quantité de monnaie, i.e. à l'idée des effets des variations de celle-ci sur les revenus nominal et réel, l'activité économique et l'emploi, considérations consensuelles des keynésiens et des monétaristes de tout poil .

Et tout cela a amené à l'idée fausse actuelle que les déficits des budgets des Etats des pays de la zone euro et surtout leur financement, i.e. l'endettement croissant des Etats, mettent en danger la monnaie dénommée "euro" alors que c'est tout le contraire qu'il faudrait avoir en ligne de mire.

Le danger est l'"euro" (cf. ce billet) pour autant que "euro" est le nom donné à un ersatz de monnaie (cf. ce billet) qui a été construit pour l'occasion par des docteurs dans l'erreur, par des savants eurodépendants.
Il a permis aux hommes de l'Etat d'afficher impunément ces déficits récurrents (cf. ce texte pour le cas de la France), contraires au simple bon sens, et de les financer en faisant appel au marché financier - qu'ils déclarent à qui veut l'entendre "haïr"...- jusqu'à ce que le marché demandât des comptes et commençât à refuser d'apporter son aide...

En particulier, l'euro a permis que les taux d'intérêt à long terme des Etats des pays de la zone euro soient égaux un temps (cf. ci-dessous : dettes souveraines à 10 ans - dans la période 1995-2011, graphique ci-dessous:]

taux à long terme 1995 2011
















alors que les situations - présentes et à attendre - de ces Etats n'avaient rien à voir les uns avec les autres et cachaient des tas de choses différentes.
En d'autres termes, le marché financier était dupé.

Le graphique précédent peut être précisé par le graphique ci-dessous:



Le graphique confirme que le début de la divergence coïncide avec la faillite de Lehman Brothers de septembre 2008, mais s'accroît avec le "flash crash" de mai 2010...


La monnaie dénommée "euro" permet encore, entre autres, qu'à la fin de chaque mois, les banques centrales nationales fassent état, chacune, d'un montant de billets qui sera dit comptablement "en circulation" (cf. ce billet de novembre 2011), mais qui n'a rien à voir en définitive avec la gestion courante de la banque ou, si on préfère, avec la demande de cette "forme de monnaie" par les particuliers et les entreprises. 

Une règle, encore respectée jusqu'à présent ..., veut, en effet, que la Banque centrale européenne redistribue les billets dont elle a le monopole d'émission entre les banques centrales nationales.

Soit dit en passant, le montant des billets s'élevait
au 7 juin 2002, à:

                     € 303 milliards (cf. ce texte du 11 juin 2002)

Il s'élève au 1er juin 2012 à:

                     € 885 milliards,

soit une multiplication par 2,9 en dix années!

Certes, le nombre des pays membres de la zone euro est passé de 12 à 17 dans la période (cf. ce texte de janvier 2011).
Mais on ne peut que s'interroger sur le bien fondé d'une telle augmentation (cf. ce texte de juin 2009) étant donné l'évolution des actifs du bilan de la BCE (cf. graphique ci-dessous de début 2013...) :

                                             Graphique

                                     Mi 2005 - début 2013.


Source : http://goldsilverworlds.com/gold-silver-price-news/lower-euro-gold-stronger-euro-as-ecb-balance-sheet-is-shrinking/


La B.C.E. agit d'abord sans raison économique, mais sur la base d'un critère technocratique, à savoir:


“Depuis l’introduction des billets en euros début 2002,
92 % du montant des billets en euros mis en circulation
sont répartis à chaque fin de mois entre les banques centrales nationales membres de l’Eurosystème
selon leur part dans le capital de la Banque centrale européenne (B.C.E.);
les 8 % restant sont alloués à la B.C.E.”.

Nous sommes donc dans l'illusion, la cachotterie et la duperie qui résulte de l'idée fausse du savant eurodépendant.





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