A Paris, le 22 octobre 2012.



1. Pourquoi s'intéresser à l'€uro plutôt qu'à des épingles?

Cette question est une transposition directe d'une question par quoi Milton Friedman (1912-2006) aimait à commencer ses conférences dans la décennie 1960, à savoir:

"pourquoi s'intéresser à la monnaie plutôt qu'à des épingles?"


Et sa réponse était :

"parce que les prix des marchandises échangés sont en monnaie".



En ce qui me concerne, la réponse est :

parce que ce qu'on dénomme "monnaie" aujourd'hui contribue à diminuer le coût d'opportunité de l'échange synallagmatique présent.

J'ai déjà évoqué le propos dans ce billet de juillet 2009 , je n'y reviens pas et je vais l'envisager sous un autre angle dans le présent.

Soit dit en passant, sans le rappeler, ou sans peut être le savoir, Friedman reprenait, à sa façon, Vilfredo Pareto (1848-1923) pour qui

"Une marchandise en laquelle s'expriment les prix des autres marchandises, est un numéraire ou une monnaie (§269 de son Cours de 1896-97).

Et Pareto de préciser alors :

"Le numéraire se distingue de la monnaie en ce que la monnaie intervient matériellement dans les phénomènes économiques, et le numéraire n'intervient pas matériellement".


2. Le coût d'opportunité des échanges.

Sans monnaie, des échanges peuvent se conclure entre les gens et, donc, donner lieu à prix... relatifs. 
C'est le "terrain de jeu" des économistes de la "théorie de l'équilibre économique général".

"Mais...", comme aurait dit certain humoriste, "... c'est plus cher", considération essentielle que ces mêmes économistes qui s'intéressent à la "valeur" laissent de côté.

En d'autres termes, économiques, en effet, sans monnaie, il y a un coût d'opportunité des échanges qui est "plus élevé" et qui peut faire obstacle à la réalisation de certains d'entre eux.

En tout état de cause, dans une économie sans monnaie, les prix des échanges convenus dits "relatifs" recouvrent des "marchés conclus", mais cachent aussi des échanges qui n'ont pas pu être menés à terme.

Comparée à cette économie, a priori, et toutes choses égales par ailleurs, une "économie avec monnaie" recouvre des échanges convenus en plus grand nombre et cache un nombre moins grand d'échanges abandonnés ou non tentés.

Dans les deux cas, les marchés non conclus ou non tentés mériteraient de retenir l'attention des économistes, ce qui n'est pas trop l'habitude - certes, il est question de déséquilibre de marchés mais pas en relation avec le coût d'opportunité de l'action d'échange... -.

A priori, une partie des échanges non conclus ou non tentés en "économie sans monnaie" se retrouve en "économie avec monnaie".
Il est difficile de supposer que des échanges conclus en économie sans monnaie ne le soit plus en économie avec monnaie étant donné que l'économie avec monnaie procède de l'économie sans monnaie, et non pas le contraire.


3. Distinguer "monnaie" et "quantité de monnaie".

Mais ce n'est pas parce que le prix en monnaie d'un bien en propriété échangé n'est jamais qu'une quantité de monnaie échangée que, si des échanges ne sont pas tentés ou ne peuvent pas aboutir et leur prix en monnaie voir le jour en conséquence, il y a une question de quantité de monnaie totale.

Certes, la quantité de monnaie en circulation n'est pas illimitée, mais rien ne justifie de supposer que la limite ait des répercussions sur les prix en monnaie comme si ces derniers procédaient de celle-là.
Les prix en monnaie résultent des processus contractuels d'échange des gens, des "marchés".

Soit dit en passant, en 1911,  Irving Fisher (photographie ci-contre) a proposé une autre démarche pour lier les prix en monnaie et la quantité de monnaie. 
Elle a donné lieu à l'"équation des échanges". 

Il a porté son attention sur la quantité de monnaie échangée en moyenne dans une période de temps, les prix en monnaie des échanges et les volumes de biens échangés en conséquence.

L'"équation des échanges" cache ainsi, sans le dire ou le savoir, des coûts d'opportunité "pas trop élevés": s'ils le deviennent, il n'y aura plus, ou moins, d'échanges.

Ce n'est pas une question de quantité de monnaie sauf à établir une relation de causalité entre la quantité de monnaie et le coût d'opportunité des échanges, ce qui reste à faire à ce jour.

Ce n'est pas non plus une question de "fonctions" de la monnaie car, malgré ce qu'en disent certains, les "fonctions" des choses sont un type de considérations étranger à la théorie économique: pourquoi en parler à propos de la monnaie ?
C'est une insuffisance théorique importante.

Ce n'est pas a fortiori une question de "comptabilité" de la monnaie, qui incorpore des réglementations et la dernière en date et qui contribue à la confusion de la monnaie avec sa quantité ...


Si l'"équation des échanges" conduit Fisher à parler du "pouvoir d'achat de la quantité de monnaie" ou du "pouvoir d'achat de l'unité de quantité de monnaie", c'est un pouvoir d'achat passé qui est en question. 

Rien n'autorise à la transposer dans l'avenir sauf à supposer qu'elle est résolue et y voir une égalité arithmétique permanente...


Elle conduit surtout certains à mettre l'accent sur la quantité de monnaie échangée, puis à la prendre comme point de départ du raisonnement économique - soit directement, via la quantité nominale, soit indirectement via la quantité réelle, le pouvoir d'achat -, ce qui ne devrait pas être: mais "le mal est fait".
C'est le cas de Friedman.
On retombe dans le travers de la quantité de monnaie en circulation contraignante.

Soit dit en passant, on est là aussi face à un des nombreux problèmes que pose l'application d'une mathématique à l'économie politique : celui de l'interprétation des concepts mathématiques obtenus en langage littéraire, pour ne pas dire celui de l'herméneutique ou de la traduction: "traduttore, traditore".

N'oublions jamais que :

"'En mathématiques, les noms sont arbitraires.

Libre à chacun d'appeler un opérateur auto-adjoint un 'éléphant', et une décomposition spectrale une 'trompe'.
On peut alors démontrer un théorème suivant lequel
'tout éléphant a une trompe'.



Mais on n'a pas le droit de laisser croire que ce résultat a quelque chose à voir avec de gros animaux gris". (Ekeland , 1984, p.123 -
dans Ekeland, I. (1984), Le calcul, l'imprévu (Les figures du temps de Kepler à Thom), Seuil, Paris.)


4. La tragédie du monétarisme.

Bref, si des échanges ne sont pas tentés ou ne peuvent pas aboutir, et leurs prix en monnaie être fixés en conséquence, ce n'est pas pour une raison de quantité de monnaie, mais d'abord pour une raison d'existence de la monnaie en relation avec les actions d'échange coûteuses que choisissent de mener des individus à l'instant "t", étant donné que ces derniers ne sauraient mener, chacun, deux actions en même temps.

A priori, des échanges n'ont pas lieu autant dans une économie sans monnaie que dans une économie avec monnaie car leurs coûts d'opportunité sont évalués trop élevés et le restent.

Dans la perspective de ces échanges, l'existence de la monnaie n'apporte rien en apparence. 
 

Ce point est pourtant névralgique et explique la tragédie du monétarisme - et de Friedman, son "chef de file"
(photographie ci-contre)

photographie ci-contre

- qui, selon beaucoup de commentateurs, s'est évertué à sortir l'économie politique des rets du keynésianisme et des méfaits de la pseudo social-démocratie à quoi ce dernier servait de fondement.


Mais pour qu'il y parvînt, il eût fallu qu'il cessât de se situer sur son chemin, i.e. de mettre à l'écart de la théorie économique le concept d'action humaine d'échange coûteuse et tout ce qui va de pair.

Cela n'a pas été le cas, bien au contraire.


5. De Fisher à Friedman.


Par exemple, en 1970, dans un article remarquable intitulé « A Theoretical Framework for Monetary Analysis », The Journal of Political Economy, Vol. 78, No. 2 (Mar. - Apr., 1970), pp. 193-238, Friedman revint sur l'"équation des échanges" d'Irving Fisher (1911) non pour mettre en lumière ses travers de base et y remédier, mais pour les accentuer dans une direction qui tend à donner des racines au concept de "fonction de demande de monnaie" (cf. Friedman, 1956).

En effet, l'équation des échanges établissait une relation entre la quantité de monnaie échangée, le niveau des prix en monnaie des échanges et les échanges en volume.

Le bon chemin à prendre eût été de s'interroger sur les échanges en équation, sur leurs causes... dans l'analyse de quoi Fisher n'était pas entré.

Le chemin avait été pourtant grand ouvert par le maître ouvrage de Ludwig von Mises (1881-1973) intitulé L'action humaine (1949) qui, certes, perpétuait la référence à la seule "fonction d'échange" de la monnaie et n'insistait pas trop, explicitement, sur la notion de coût de l'échange.


Friedman n'en a cure. 
Il commente l'équation de Fisher et en arrive à  parler des

 "ambiguities of the concepts of 'transactions' and 'general price level' [...] never satisfactorily resolved" (ibid. p.198).

Il soutient, comme remède, non pas la référence à l'action humaine d'échange et à ce qui va de pair, mais la démarche alors récente qui consiste à substituer
- au volume des échanges, le revenu, i.e. "the national income in constant prices" (ibid.) et
- au niveau des prix des échanges "the price index implicit in estimating national income at constant prices" (ibid.).

Bref, le chemin keynésien le fait entrer dans le lit de la "comptabilité nationale" qui, faut-il le rappeler, varie d'un pays à un autre et amène des personnes juridiques physiques ou morales (F.M.I., O.C.D.E., Eurostat, etc.) à vouloir les "harmoniser" avec le succès que l'on sait...

Il considère alors que l'équation qu'il obtient est
"both conceptually and empirically more satisfactory than [Fisherian] equations" (ibid. p.199),
même si elle présente encore un désavantage...

Soit dit en passant, par cette démarche, Friedman démontre, s'il le fallait,
- qu'il n'est pas "économiste autrichien",
- qu'il se moque de l'action humaine comme concept d'analyse économique et, a fortiori,
- qu'il n'a que faire du concept de "coût d'opportunité de l'action d'échange".

Et, avec un tel pilier, la non explication de l'existence de la monnaie au profit de l'accent mis sur "la" quantité de monnaie ne peut qu'avoir de beaux jours devant elle, désormais habillée de ces oripeaux du "monétarisme".

Soit dit en passant, qu'étant données ces hypothèses, "la" quantité de monnaie posât un problème de définition n'était pas important, outre mesure, pour ceux qui appréciaient la démarche. 
A l'occasion, ils n'hésitaient pas à dire :
"En fonction de la question économique qu'on se posera, on donnera une définition à "la" quantité". 

Ne disposent-ils pas, comme références, des "fonctions de la monnaie" ou, comme agrégats, de ceux qu'offre la "comptabilité bancaire" sous l'emprise de la dernière réglementation en date, pour mener à bien leur entreprise ?


6. Avant dernier acte de la tragédie.

Les autorités monétaires, pour leur part, pourront continuer à manipuler, en toute irresponsabilité (après les accords de Gênes, 1922, et de Bretton Woods, 1944), ce que certains politiques et économistes conviennent de dénommer "monnaie" au lieu de "quantité de substitut de monnaie bancaire" sans se soucier du cadre de droit où les gens mènent pourtant leurs actions, en particulier, celles d'échange.

Et d'ailleurs ils le feront, quitte à brûler ce qu'ils avaient adoré.
Ce sera :
- la création des droits de tirages spéciaux (D.T.S., cf. fiche technique du F.M.I. en date d'août 2012 ou le texte de ce billet de septembre 2011) par le Fonds monétaire international, puis
- la dénonciation des accords de Bretton Woods (1971-73, cf. entre autres ce billet d'août 2011), qui fera que, désormais, les "substituts de monnaie bancaire" seront "substituts de rien",
- la création du système monétaire européen (S.M.E.) à la fin de la décennie 1970 et
- la création de l'euro à la fin de la décennie 1990 (qui ne doit pas cacher la disparition du franc français, cf. entre autres, ce texte de 2002).

Friedrich von Hayek (1899-1992) - photographie ci-dessous - essaiera bien d'infléchir la perspective "a-droit" avec son maître ouvrage (en trois tomes) qu'est Droit, législation et liberté dans la décennie 1970 et son livret intitulé Denationalisation of Money en 1976 et complété en 1978 de ...: The Argument Refined. (cf. ce billet de octobre 2011)

Mais il n'y parviendra pas...


Certes, à la fin de la décennie 1990, Friedman ne prêtera pas de "vieux jours à l'€uro" : entre dix et quinze années.

Mais son cadre d'analyse restera celui de la macroéconomie, de cette "impasse de la pensée économique" à quoi il a contribué non seulement dans le texte cité, mais, entre autres, dans un texte postérieur (1971).

Soit dit en passant, ces textes ont été indirectement au coeur d'une conférence internationale organisée à l'Université Paris IX Dauphine par E.M. Claassen et P. Salin (mars 1971).

A l'occasion de la conférence, E.M. Claassen a même présenté un texte largement inspiré des articles de Friedman - puisqu'intitulé "Fluctuations de courte période des revenus nominal et réel : un modèle monétariste". 

Il s'est vu avoir, pour rapporteur, R.A. Mundell (photographie ci-contre)



qui s'est intéressé "... moins au cadre théorique qu'à la validité empirique du rapport d'Emil Claassen".

Et notre commentateur de préciser, entre autres, que :
"La théorie selon laquelle l'inflation réduit le chômage est historiquement fausse".

Quant au commentaire proprement dit de Mundell, il servit de base à une discussion sur deux grands thèmes: 1) dans quelle mesure la monnaie compte-t-elle pendant le cycle de conjoncture ?
2) les implications externes du modèle d'Emil Maria Claassen.

A la fin de la décennie 1970, j'aurai l'occasion de faire avec E.M. Claassen, P. Salin et Y. Fassassi une étude sur "Le rôle d'un actif de réserve dans un système monétaire international rénové".


Il faut le souligner et y insister : la macroéconomie se moque des règles de droit et de leurs effets économiques.

Une preuve en qu'elle n'hésite pas à comparer revenus, dépenses, subventions d'état et impôts, importations et exportations, et à additionner ou à soustraire les uns et les autres selon les règles de l'arithmétique.
Implicitement, elle semble privilégier les règles de l'arithmétique aux règles de droit.

Elle se donne toute latitude pour intégrer, en toute impunité, les dernière règlementations en date infligées au peuple par le législateur puisque, dans la mathématique qui lui sert de support - il lui faut bien combler le vide laissé par l'exclusion des règles de droit... -, l'intégration se ramène à la variation d'un paramètre ou d'un groupe de paramètres ou bien au déplacement d'une courbe dans la plan cartésien.

Mais elle ne saurait expliquer l'émergence de la monnaie, ni sa disparition.


7. Bref, pourquoi s'intéresser à l'"€uro" plutôt qu'à des épingles ? (bis repetita...)

 "€uro" n'est jamais que le nom donné à une monnaie récemment créée (1999-2002) par des hommes d'états différents.

Si on suit Friedman encore un instant, la réponse complète à la question coule de source:

"parce que les prix des biens échangés sont en €uro, au minimum dans les pays de la zone 'du même tabac' où le paiement en €uro des échanges est obligatoire".


Mais l'existence de l'€uro ne doit pas cacher que des échanges ne sont pas menés ou ne se concluent pas et, donc, ne donnent pas lieu à prix en €uro.
Il y a, dans ces cas, un coût d'opportunité de l'échange évalué trop élevé qui fait obstacle à leur réalisation et que rien ne justifie de ne pas évoquer. 

Rien ne justifie non plus d'insister sur le seul chômage, absence d'échange entre les "employables" et les "employeurs".

Si des échanges de biens en propriété ne peuvent pas avoir lieu et leur prix en €uro se fixer, ce n'est pas d'abord une question de quantité d'€uro, mais une question d'existence de l'€uro en relation avec l'action d'échange coûteuse que choisissent de mener des individus à l'instant "t", étant donné qu'ils ne sauraient mener, chacun, deux actions en même temps.

A coup sûr, sans monnaie, les échanges ne se feraient pas plus.


Mais avec une monnaie autre, avec le "franc français" d'hier par exemple, ou avec une autre monnaie, se feraient-ils davantage ?

C'est, pour pouvoir répondre à cette question, qu'il faut s'intéresser à l'€uro.

C'est toute la question de la contribution de la monnaie "€uro" à la diminution du coût d'opportunité de l'échange.
Cette contribution est-elle positive, nulle ou négative ?


Si l'€uro était une innovation comme peut l'être la "monnaie électronique", la contribution serait positive sans discussion possible car toute innovation renferme une économie de coûts.
L'existence de l'€uro serait justifiée.


Mais l'€uro n'est qu'un avatar de l'Union monétaire latine (U.M.L.) qui s'articulait sur la coercition (cf. ce billet d'octobre 2012).

Certes, l'U.M.L. n'a jamais eu 17 membres, ni une banque centrale créée pour l'occasion, ni ne manquait d'étalon - elle était fondée sur l'étalon or/argent dans un rapport fixe de 15,5 -.


Mais pourquoi ce que la coercition n'a pas permis de faire réussir hier, le permettrait-elle davantage aujourd'hui?

"Parce qu'il y a davantage de coercition - nécessairement aveugle... - aujourd'hui" est une réponse possible à la question, mais dénuée de sens.

Davantage de coercition n'a jamais été un gage de succès car aucune économie de coûts n'y est attachée, bien au contraire.


L'€uro est un paquet de réglementations et les réglementations nouvelles se juxtaposent aux anciennes à un rythme croissant, ces derniers temps, après qu'un silence coupable qui ne pouvait qu'étonner alors, l'a entouré (cf. ce billet de octobre 2008).

Cela n'est pas le signe d'une diminution de coût, mais d'une augmentation de coût qui ne peut qu'entamer l'éventuelle économie de coûts originelle.

Jusqu'où ira-t-elle ?
L'existence de l'€uro dépend de la réponse à la question.

Nous aurons l'occasion de l'examiner dans de prochains billets.






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