Paris, le 20 juillet 2010.




Si on en croît les comptables nationaux, la part des dépenses publiques dans le P.I.B. de la France s'élevait en 1912, année d'une conjoncture ordinaire, à :

                                12,6 %

et elle s'élève aujourd'hui, en 2010, année d'une conjoncture un peu plus heurtée, à :

                                56,9 %

Même si ces pourcentages sont à prendre avec réserve et des pincettes, ils méritent attention.


1. Une multiplication par cinq.

Ils font apparaître que, à prix et production constants, l'ordonnateur des dépenses publiques annuelles que sont les hommes de l'Etat a eu la capacité, en France, de multiplier celles-ci par un chiffre proche de cinq en près de cent ans.
La capacité en question s'entend autant comme une capacité juridique que comme des capacités technique ou économique.


N'est-ce pas un mouvement remarquable digne d'attention ?

"Deux fois rien, c'est pas grand chose", mais cinq fois "douze pour cent", c'est autrement grand, surtout quand on n'oublie pas les destructions considérables intermédiaires occasionnées, entre autres, par les guerres de 1914-18 et de 1939-45, et dont les chiffres ne tiennent pas compte.

N'est-ce pas un mouvement d'autant plus remarquable que, dans les cent années précédentes (1812-1912), le mouvement avait été loin d'être le même ?
Une illustration possible de celui-ci en est la stabilité du prix de l'or en francs.



2. Le marché financier.

Certes, les dépenses publiques ne sont plus couvertes aujourd'hui en totalité, loin de là, par l'impôt, mais par le marché financier. 
Et si ce marché n'avait pas lui-même connu l'évolution remarquable qu'il a connue ces trente dernières années, peut-être que  le mouvement aurait été interrompu, brutalement...
D'ailleurs, n'est-il pas pour certains le bouc émissaire , cause de la conjoncture heurtée, depuis quelques années ?

Pour autant, et soit dit en passant, l'impôt n'est pas resté inchangé, mais a lui aussi fortement augmenté, même si ce n'est pas dans la même proportion.
Et les destructions conséquentes méconnues ont elles-mêmes augmenté.

En conséquence, l'endettement de l'Etat a augmenté et la charge budgétaire annuelle en relation avec la gestion de la dette a acquis progressivement une place prépondérante dans le budget.


3. Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas.

Il reste qu'une partie des dépenses publiques va aussi de pair avec des engagements de l'Etat ou de l'organisation de la sécurité sociale obligatoire qui constituent ce qu'on a dénommé "l'ordonnateur des dépenses publiques".

Et ces engagements, eux, par exemple en matière de retraite, ne sont pas provisionnés dans les comptes comme ils devraient l'être et le seraient dans un monde de droit.

La pratique donne donc lieu à une sous estimation significative et ignorée de l'endettement véritable (cf. par exemple, études du F.M.I. et de l'O.C.D.E. citées dans cette émission de 1998).


4. Faites vos jeux.

Où ce mouvement presque séculaire peut-il mener ?
Je laisse la réponse à la question en suspens.  J'aurai l'occasion d'y revenir dans un prochain billet.

Une chose est certaine : ce mouvement, ces dernières années, n'a pas empêché que la conjoncture se dégrade, ni n'y a remédié.


Comment ce mouvement peut-il être inversé ?
Certains avancent la croyance que le retour de la croissance s'en chargera. 
Mais la croissance en question n'est pas un être humain, seulement une hypostase. 
Elle ne reviendra pas de son propre fait ni d'un coup de baguette magique.

D'autres font référence à la croissance potentielle, considération qui a pris la place de celle du "plein emploi" (décennie 1940) - comme pour mieux l'anéantir... - depuis la décennie 1980 dans le coeur des macroéconomistes.

Mais la croissance potentielle ne saurait attirer à elle la croissance, ni quelque concept économique que ce soit autre, fût-il hypostasié.

Je fais partie de la catégorie des troisièmes pour qui l'économie politique ne tient pas de l'erzatz de l'alchimie qu'est la macroéconomie, mais de la raison et de la volonté.

Soit dit en passant, n'oublions jamais ce que Prigogine et Stengers relèvent dans leur livre intitulé La nouvelle alliance (Gallimard, 1979), à savoir que Keynes, le grand maître de la macroéconomie, a joué un rôle déterminant dans le rassemblement des "papiers alchimiques" de Newton. 
Ils précisent même en note de bas de page :

"Lord Keynes [...] résume le bouleversement que suscita leur découverte :
'Newton ne fut pas le premier de l'Age de la Raison.  Il fut le dernier des magiciens, le dernier des Babyloniens et des Sumériens, le dernier grand esprit qui ait regardé le monde visible et le monde intellectuel avec les mêmes yeux que ceux qui ont commencé à construire notre héritage intellectuel il y a un peu moins de dix mille ans'" (ibid., p.73n)

On ne saurait exclure que Keynes s'est identifié à Newton...

En suivant une voie différente, Rueff en était arrivé à qualifier Keynes de "magicien de Cambridge".

Bref, pour s'affranchir de l'alchimie, les hommes de l'Etat ont l'ardente obligation de réduire significativement les dépenses publiques.
Cette décision rétablira la confiance et, loin d'accroître l'incertitude de l'avenir comme l'affirment les opposants à la décision, elle la réduira.

A 56,9 aujourd'hui contre 12,6 il y a un siècle, où doivent-ils les situer sur l'échelle de leur pourcentage en termes de P.I.B.?

Voilà la vraie question politique à quoi chacun doit répondre en raison et en connaissance des causes et des effets.

Faites vos jeux !




Retour au sommaire.