Paris, le 20 février 2016.



 Toutes les questions et réponses qui suivent, au nombre de quarante deux, sont tirées du livre de J.B. Say (1767-1832) intitulé Catéchisme d'économie politique (1815) en trente chapitres (aucun d'eux ne faisant référence aux prix).

Elles s'articulent sur les notions de :
- "chose",
- "valeur",
- "échange",
- vraie - "monnaie",

- "substitut de monnaie bancaire",

- "utilité" et
- "action des hommes de l’état".

Leur ordre de présentation a été réorganisé par rapport au texte original pour le rendre plus conforme aux idées actuelles.


Il faut savoir que, par la suite, les propos de Say ont été repris tels quels, améliorés (par référence à des écrivains tels Frédéric Bastiat (1801-1850) ou les économistes dits "autrichiens", à partir de Carl Menger (1840-1921)) ou détériorés.

J'insisterai sur les améliorations.


Malheureusement, les détériorations - dont je ne parlerai pas et que nous vivons (cf. ce texte d'avril 2015) - à quoi se sont astreints les hommes de l'état, ont eu le vent en poupe et conduit à la situation que nous connaissons aujourd'hui en France, à savoir le socialisme.

En particulier, elles ont joué avec la notion d'"utilité" en introduisant l'idée d'"utilité collective" risquée (qui, en France, a débouché, en particulier, sur la constitutionalité du faux "principe de précaution", cf. ce texte de décembre 2002).

Cette détérioration permanente m'avait frappé, il y a quelques années, dans les textes de Vilfredo Pareto et dans la compréhension qu'en avaient eu des économistes américains dans la décennie 1930 (cf. ce texte de juillet 2009) soit directement du fait de leurs traductions, soit indirectement avec les propos tenus par des économistes immigrés de l'Europe de l'est qui fuyaient l'U.R.S.S. vers les Etats-Unis d'Amérique (par exemple, O. Lange).

Elle est tout autant évidente dans le cas de Say.


A leur façon, les économistes dits "autrichiens" (dénommés ainsi par les historiens de la pensée économique marxistes) s'en sont immunisés en poursuivant sa pensée économique réelle.

Et ce que beaucoup dénomme "théorie économique autrichienne" n'est rien d'autre que le prolongement logique de l'économie politique de Say.

Soit dit en passant, entre crochets "[...]", mes addenda aux textes ou commentaires de Say.


[I. "De rebus"].

[Question 1 :] Qu’est-ce que des services productifs ?

 [Réponse :]
Vous avez dû comprendre que l’industrie, les capitaux et les instruments naturels (tels que les fonds de terre), concourent au même but, qui est de donner tantôt à une chose, tantôt à une autre une valeur au moyen de laquelle cette chose devient un produit.
Cela ne peut s’opérer que
- par une certaine action, un certain travail exécuté par des hommes ; 
- par des capitaux,
- par des fonds de terre.
C’est ce travail que l’on appelle un service productif

[En 1850, Bastiat développera cette question de la notion de "service", de la meilleure façon. 
Mais cela restera sans suite française, sinon la détérioration (cf. ce texte de février 2014).]
 

[Question 2 :] Je conçois fort bien le travail de l’homme, mais j’ai peine à concevoir celui des capitaux et des fonds de terre ?
 

[Réponse :] Un capital ne peut-il pas rester oisif ?
Une terre ne peut-elle pas demeurer en friche ?
Ne peuvent-ils pas, dans une autre supposition, être occupés de manière à seconder l’industrie dans la création des produits ?

. J’en conviens. 

[Réponse :] C’est cette action des fonds productifs qui constitue les services qu’ils rendent.

Il y a dans la production : 
- des services rendus par les hommes ; on les nomme services industriels ; 
- des services rendus par les capitaux ; on les nomme services capitaux ; 
- et enfin des services rendus par les fonds de terre ; on les nomme services fonciers. 


[Question 3 :] Comment nomme-t-on les hommes qui fournissent à la production ces divers services ? 

[Réponse :]
-
Ceux qui fournissent les services industriels se nomment des hommes industrieux, ou plus brièvement des industrieux ; 
- ceux qui fournissent des capitaux se nomment des capitalistes ; 
- ceux qui fournissent des terres se nomment des propriétaires fonciers.
Tous sont des producteurs. 


[Question 4 :] Des producteurs ! Les capitalistes et les propriétaires me paraissent ne rien produire ? 

[Réponse :] Non pas directement ;
mais ils produisent indirectement par le moyen de leur instrument.

Sans eux on manquerait de certains services indispensables pour la production. 


[Question 5 :] La même personne fournit-elle à la fois diverses espèces de services productifs ? 

[Réponse :] Ce cas arrive très-souvent.

Un propriétaire qui fait valoir son propre terrain fournit, comme propriétaire, le service foncier ;
en faisant l’avance des frais de son entreprise, il fournit le service capital ;
et comme entrepreneur il fournit le service industriel. 


[Question 6 :] En doit-on conclure que le travail du barbier a été improductif ? 

[Réponse :] Non ;
mais les services rendus par lui et l’espèce d’utilité qui en est résultée, ont été, à mesure que son travail a été exécuté, consommés par son maître qui s’en est servi pour sa satisfaction personnelle ;
tandis que les services de l’ouvrier et l’utilité qui en est résultée ont été employés à donner une valeur à un produit.

C’est pour cela qu’il ne reste rien de la première de ces utilités produites, et que de la seconde il reste une valeur qui est une portion de richesses. 


[Question 7 :] Qu’entendez-vous par ce mot les richesses ?

 [Réponse :]
On peut étendre la signification de ce mot à tous les biens dont il est permis à l’homme de jouir ;
et sous ce rapport la santé, la gaîté sont des richesses.

Mais les seules richesses dont il est question en économie politique, se composent des choses
- que l’on possède et
- qui ont une valeur reconnue.

Une terre, une maison, un meuble, des étoffes, des provisions, des monnaies d’or et d’argent, sont des portions de richesses.

Chaque personne ou chaque famille possède une quantité plus ou moins grande de chacune de ces choses ;
et leurs valeurs réunies composent sa fortune.

L’ensemble des fortunes particulières compose la fortune de la nation, la richesse nationale 1).
1) Dans un ouvrage élémentaire, où l’on est obligé d’emprunter le langage commun, surtout en commençant, j’ai dû renoncer à des expressions plus exactes, mais qui supposent dans le lecteur et plus d’instruction et plus de capacité pour réfléchir.
Tous les biens capables de satisfaire les besoins des hommes, ou de gratifier leurs désirs, sont de deux sortes : ce sont
- ou des richesses naturelles que la nature nous donne gratuitement comme l’air que nous respirons, la lumière du soleil, la santé ;
- ou des richesses sociales que nous acquérons par des services productifs, par des travaux.


[Question 8 :] Pour que les choses que vous avez désignées comme des richesses méritent ce nom, ne faut-il pas qu’elles soient réunies en certaine quantité ?

 [Réponse :] Suivant l’usage ordinaire, on n’appelle riches que les personnes qui possèdent beaucoup de biens ;
mais lorsqu’il s’agit d’étudier comment les richesses se forment, se distribuent et se consomment, on nomme également des richesses les choses qui méritent ce nom, soit qu’il y en ait beaucoup ou peu, de même qu’un grain de blé est du blé, aussi bien qu’un boisseau rempli de cette denrée. 


[II. De la valeur].

[Question 9 :] Comment peut-on faire la comparaison de la somme de richesses renfermée en différents objets ?

[Réponse :] En comparant leur valeur.

Une livre de café est, en France, au temps où nous vivons, pour celui qui la possède, une richesse plus grande qu’une livre de riz, parce qu’elle vaut davantage 1).
1) L’idée de la valeur ne peut être séparée de l’idée d’une mesure des richesses ;
car ce qui fait grande la richesse du possesseur d’un objet, rend petite la richesse de ceux qui ont besoin de l’acquérir.
Ainsi quand le blé renchérit, la richesse de ceux qui en ont devient plus grande, mais la richesse de ceux qui sont obligés de s’en pourvoir diminue.
On ne peut donc pas dire :
tel objet est une grande ou une petite richesse, selon qu’il a beaucoup ou peu de valeur ;
mais la richesse de telle personne ou de telle communauté est grande, quand les objets qu’elles possèdent ont beaucoup de valeur ;
elle est petite dans le cas contraire.
C’est ce qui fait que les variations dans la valeur réciproque des produits, ne changent rien aux richesses d’une nation.
Ce qui est gagné d’un côté est perdu de l’autre.
C’est ce qui fait en même temps que toute une nation est plus riche quand les frais de production baissent pour quelque produit que ce soit ;
dans ce cas, la nation qui est l’acheteur de ce produit, le paie moins cher, sans que le vendeur y perde : car le vendeur, de son côté, acquiert à meilleur compte un objet qu’il produit avec moins de frais. (Ed.)


[Question 10 :] Comment se mesure leur valeur ?

[Réponse :]
En la comparant aux différentes quantités d’un même objet qu’il est possible, dans un échange, d’acquérir par leur moyen.

Ainsi, un cheval que son maître peut, du moment qu’il le voudra, échanger contre vingt pièces d’or, est une portion de richesse double de celle qui est contenue dans une vache qu’on ne pourra vendre que dix pièces d’or 1).
1) On sent que l’échange, ou tout, au moins la possibilité de l’échange, est nécessaire pour déterminer la valeur d’une chose qui sans cela serait arbitraire.
Je peux estimer 10,000 francs un jardin que j’affectionne ; mais cette estimation est arbitraire si personne ne consent à m’en donner ce prix ;
quand sa valeur échangeable n’est que de 5,000 francs, je ne suis, en réalité, riche que de 5,000 francs, à raison de ce jardin :
c’est-à-dire que je peux, en le cédant, me rendre maître de toutes les jouissances que l’on peut avoir pour 5,000 francs. (Note de l’Auteur.)

[Il convient de distinguer l'évaluation et la mesure et de suivre Say dans sa définition de la valeur (cf. ci-dessous à partir de la question 32)]


[Question 11 :] Les choses auxquelles on a donné de la valeur ne prennent-elles pas un nom particulier ?

 [Réponse :]
-
Quand on les considère sous le rapport de la possibilité qu’elles confèrent à leur possesseur d’acquérir d’autres choses en échange, on les appelle des valeurs ;
- quand on les considère sous le rapport de la quantité de besoins qu’elles peuvent satisfaire, on les appelle des produits.

Produire, c’est donner de la valeur aux choses en leur donnant de l’utilité ;
et l’action d’où résulte un produit se nomme Production.

[Cette question et sa réponse sont essentielles.
Carl Menger, l'homme de l'utilité subjective marginale, n'est pas alors né.  Il naîtra en 1840 et mourra en 1921.
En particulier, dans son ouvrage de 1871, Principles of Economics, il reprendra directement ce qu'avait écrit Say sur le sujet.
Il s'ensuit à la fois
- que chose et produit sont des valeurs et
- qu'il en est ainsi car les gens leur donnent des valeurs].


[Question 12 :] Qu’est-ce que les frais de production ?

[Réponse :]
C’est la valeur des services productifs qu’il a fallu consommer pour créer un produit.

L’achat qu’un entrepreneur en fait n’est de sa part qu’une avance qui est remboursée par la valeur du produit qui en résulte.

Ainsi, quand un fabricant de porcelaine entreprend un beau vase pour lequel il dépense en location d’ateliers, en intérêts de sommes empruntées, en salaires d’artistes et d’ouvriers, pour ce qui regarde ce vase seulement, une somme de 600 francs, s’il a su, au moyen de toutes ces dépenses, exécuter un meuble qui vaille 600 francs, il est remboursé de toutes ses avances par la vente du vase.


[III. De l'échange]

[Question 13 :] Qu’est-ce qu’on entend par un échange ?

[Réponse :]
Un échange est le troc
d’une chose qui appartient à une personne,
contre une autre chose qui appartient à une autre personne.

[Le troc est une notion guère employée aujourd'hui, sauf par les financiers qui lui préfèrent la traduction anglaise de "swap".
Les économistes "autrichiens" ont préféré parler d'"échange direct" plutôt que de troc et lui ont opposé l'"échange indirect", l'échange qui fait intervenir un intermède et comporte un intermédiaire.
Comme l'expliquait Say (cf. ci-dessous, question 20), le grand intermédiaire des échanges est ce qu'on a dénommé "monnaie".]


[Question 14 :] Les ventes et les achats sont-ils des échanges ?


[Réponse :]
-
La vente est l’échange que l’on fait de sa marchandise contre une somme de monnaie ;
- l’achat est l’échange que l’on fait de sa monnaie contre de la marchandise.

[Et tout cela va de pair avec des économistes (Cournot, Rau, Dupuit, Mangolt, Jenkin) qui géométrisent ou vont géométriser les questions de l'offre et de la demande de choses bien avant Marshall, 1842-1924, cf. Federal Reserve Bank of Richmond Review, 1992 ...
On est à cent lieues des absurdités de Don Patinkin (décennies 1950-60) pour qui on vendait de la "monnaie" et on n'achetait pas de la "monnaie"]


[Question 15 :] Que concluez-vous de ces principes ?

[Réponse :] Que la production est une espèce d’échange dans lequel
- on donne les services productifs, ou leur valeur quand on les achète,
- pour obtenir en retour les produits, c’est-à-dire ce qui sert à satisfaire nos besoins et nos goûts 1).
1) La force corporelle et l’intelligence sont des dons gratuits que la nature accorde spécialement à l’individu qui en jouit. Les fonds de terre sont des dons gratuits faits en général à l’espèce humaine qui, pour son intérêt, a reconnu que certains hommes en particulier devaient en avoir la propriété exclusive.
Voyez plus loin le chapitre XVII, de la propriété. (Note de l’Auteur.) 

[Ce point sera repris, au XXème siècle, par Ludwig von Mises pour qui toute action humaine est assimilable à une action d'échange].


[IV. De la monnaie].

[Question 16 :] Qu’est-ce que la monnaie ?

[Réponse :] La monnaie est un produit de l’industrie, une marchandise qui a une valeur échangeable.

Une certaine quantité de monnaie, et une certaine quantité de toute autre marchandise, quand leur valeur est exactement pareille, sont deux portions de richesses égales entre elles.

[Et Say de préciser en note (1) de bas de page 56]

1) On voit que la monnaie est une marchandise comme une autre, qui tire sa valeur de ses usages combinés avec les frais de sa production, c’est-à-dire de la quantité offerte et demandée au prix où l’on peut la fournir.

Elle n’est donc pas seulement un signe des valeurs [cf. question 25 ci-dessous], mais une valeur par elle-même, susceptible de toutes les variations que subissent toutes les autres choses évaluables, et par les mêmes causes.

Elle est seulement exposée à moins de dépréciations, par l’usage qu’on en fait, que la plupart des autres meubles, et
il faut qu’elle soit bien vieille et bien usée, pour qu’on ne puisse pas la revendre sur le même pied qu’on l’a achetée, quand sa valeur n’a pas été altérée par d’autres causes que celle-là.

Elle n’a pas non plus les qualités qui peuvent en faire une mesure des valeurs ;
et, rigoureusement parlant, il n’y a point de mesure des valeurs.

Au moment où un échange se conclut, la quantité d’un des termes de l’échange est la mesure de la valeur de l’autre ;
lorsqu’on échange cent livres de blé contre dix pièces d’un franc, les cent livres de blé valent 10 francs, et les 10 francs valent cent livres de blé ;
mais si, à quelques lieues de là, cent livres de blé valent onze francs, ce peut être tout aussi bien parce que les francs valent moins que parce que le blé vaut plus.

On peut, à la vérité, comparer la valeur de deux objets qui sont en présence, en les évaluant l’un et l’autre en écus, parce qu’au même moment et au même lieu, un écu vaut autant qu’un autre, et deux écus valent le double d’un seul.

Je dirai donc, en conséquence, qu’une maison de dix mille francs vaut vingt fois plus qu’un cheval de 500 francs ;
mais qui ne voit qu’alors les francs n’indiquent rien de plus qu’un rapport de nombres, et que la comparaison de ces deux valeurs serait tout aussi bonne, en disant qu’elles sont l’une à l’autre dans le rapport de 10,000 à 500 ou de 20 à I ?
Il est vrai que, lorsqu’on me dit qu’un cheval vaut 500 francs, j’ai une idée un peu plus nette de la quantité de divers objets qu’il peut procurer à son maître s’il veut s’en défaire, que si on l’évaluait en blé ou en sucre.

D’où vient cela ?
de ce que nous avons une plus grande habitude de la valeur courante de la monnaie que de toute autre marchandise, et que nous savons à peu près tout ce qu’une certaine somme pourrait nous procurer, si nous voulions en disposer.
Mais cette somme ne vaut elle-même que les diverses quantités de diverses choses qu’elle peut acheter ; ce qui rend sa valeur perpétuellement variable.

Il n’en est pas de même d’un mètre, d’un hectolitre, qui sont des grandeurs fixes, invariables, indépendantes des objets qu’on mesurera par leur moyen.

On peut donc se servir de la monnaie pour se faire une idée de ce que peut valoir une chose, ici et à présent ;
mais elle ne sert presqu’en rien pour indiquer la valeur d’une chose dont nous sommes séparés par les temps et par les lieux.
Une maison de 10,000 francs, en Bretagne, vaut beaucoup plus qu’une maison de 10,000 francs à Paris : car elle procurerait à qui voudrait l’échange, beaucoup plus de choses qu’une somme de 10,000 francs n’en vaudrait à Paris.
Les 12,000 francs de revenu que M. Daubigné (frère de Mme de Maintenon) mangeait à Paris, en 1686, lui procuraient une existence qu’on n’aurait pas actuellement pour 40,000 francs. (Note de l’Auteur.)


[Question 17 :] D’où vient à la monnaie sa valeur ?

[Réponse :] De ses usages;
c’est-à-dire qu’elle tire sa valeur de la même source que quelque produit que ce soit, le besoin qu’on en a fait qu’on y attache un prix et que l’on offre pour en avoir une certaine quantité de tout autre produit quelconque.


[Question 18 :] Comment la monnaie sert-elle dans les échanges ?

 [Réponse :] Elle sert en ceci, que lorsque vous voulez changer le produit qui vous est inutile, contre un autre que vous voulez consommer, il vous est commode, et le plus souvent indispensable de commencer par changer votre produit superflu en cet autre produit appelé monnaie, afin de changer ensuite la monnaie contre la chose qui vous est nécessaire.


[Question 19 :] Pourquoi l’échange préalable contre de la monnaie est-il commode et souvent indispensable ? 

[Réponse :] Pour deux raisons :

en premier lieu, parce que la chose que vous voulez donner en échange diffère le plus souvent en valeur de la chose que vous voulez recevoir.
Si la monnaie n’existait pas et que vous voulussiez échanger une montre de quatre louis contre un chapeau d’un louis, vous seriez obligé de donner une valeur quatre fois supérieure à celle que vous recevriez.
Que si vous vouliez seulement donner le quart de votre montre, vous ne le pourriez sans détruire sa valeur tout entière, ce qui serait encore pis.

Mais si vous commencez par changer votre montre contre quatre louis, vous pouvez alors donner le quart de la valeur de votre montre pour avoir un chapeau, et conserver les trois autres quarts de la même valeur pour l’acquisition de tout autre objet.

La monnaie, comme vous le voyez, vous est utile pour cette opération.

[Question :]. Quel est le second motif qui fait désirer de se procurer de la monnaie ? 

[Réponse :] Une marchandise autre que la monnaie pourrait se proportionner, en quantité, à la valeur de la chose que vous souhaitez vendre.

Vous pourriez avoir une quantité de riz pareille en valeur à la montre dont vous voulez vous défaire, et vous pourriez donner en riz une quantité équivalente à la valeur du chapeau que vous voulez acquérir ;
mais vous n’êtes pas certain que le marchand de chapeau ait besoin du riz que vous pourriez lui offrir, tandis que vous êtes certain qu’il recevra volontiers la monnaie dont vous vous êtes rendu possesseur.


[Question 20 :] Quel but se propose-t-on quand on échange sa marchandise contre une somme de monnaie ?

[Réponse :] On se propose d’employer cette monnaie à l’achat d’une autre marchandise ; car la monnaie ne peut servir à aucune autre fin qu’à acheter.

[Question :]. Qu’en concluez-vous ?

[Réponse :] Que les ventes et les achats ne sont, dans la réalité, que des échanges de produits.
On échange le produit que l’on vend et dont on n’a pas besoin, contre le produit qu’on achète et dont on veut faire usage.

La monnaie n’est pas le but, mais seulement l’intermédiaire des échanges.

Elle entre passagèrement en notre possession quand nous vendons ;
elle en sort quand nous achetons, et va servir à d’autres personnes de la même manière qu’elle nous a servi.


[Question 21 :]. Pourquoi évalue-t-on plutôt les choses par la quantité de monnaie qu’elles peuvent procurer, que par toute autre quantité ?

[Réponse :] Parce qu’en raison de l’usage que nous faisons journellement de la monnaie, sa valeur nous est mieux connue que celle de la plupart des autres objets ;
nous savons mieux ce que l’on peut acquérir pour deux cents francs, que ce que l’on peut obtenir en échange de dix hectolitres de blé, quoique au cours du jour ces deux valeurs puissent être parfaitement égales, et par conséquent composer deux richesses pareilles.


[Question 22 :] Vous dites que la monnaie tire sa valeur de ses usages ; cependant elle ne peut servir à satisfaire aucun besoin.

[Réponse :] Elle est d’un fort grand usage pour tous ceux qui sont appelés à effectuer quelque échange ;
et vous avez appris (chap. XI) les raisons pour lesquelles les hommes sont tous obligés d’effectuer des échanges, par conséquent de se servir de monnaie.


[Question 23 :] La valeur des monnaies peut-elle augmenter comme elle peut diminuer ?

[Réponse :]
Oui :
ce cas arrive lorsque la quantité de monnaie diminue, ou bien quand le nombre des échanges qui se font journellement dans le canton vient à augmenter, parce qu’alors le besoin de monnaie, la demande qu’on en fait, deviennent plus étendus.

Des échanges plus considérables en valeur et plus multipliés en nombre exigent une plus grande quantité de pièces de monnaie. 


[Question 24 :] Comment se manifestent les changements de valeur dans les monnaies ?

[Réponse :] Quand la valeur des monnaies hausse, on donne moins de monnaie en échange de toute espèce de marchandise.
En d’autres termes, le prix de toutes les marchandises baisse.

Quand, au contraire, la valeur des monnaies décline, on donne plus 1e monnaie dans chaque achat ; le prix de toutes les marchandises hausse.


[V. Des substituts de monnaie bancaires].

[Question 25 :] Qu’appelez-vous des signes représentatifs de la monnaie ?

[Réponse :] Des titres qui n’ont aucune valeur autre que celle que leur procure la somme qu’ils donnent au porteur le droit de se faire payer.
Telles sont les promesses, les lettres de change, les billets de banque, etc.

[Say ne met pas  l'accent sur les comptes de dépôts dans les banques qui n'existaient guère à l'époque.
Reste que les billets et les comptes de dépôts bancaires seront dénommés par les économistes "autrichiens", à commencer par Mises, "substituts de monnaie bancaires".]


[Question 26 :] Pourquoi un contrat de rente, un effet de commerce ont-ils de la valeur quoiqu’ils ne puissent satisfaire aucun besoin ?

[Réponse :] Parce qu’ils ont de même une utilité indirecte, celle de procurer des choses qui seront immédiatement utiles.

Si un effet de commerce ne devait pas être acquitté, ou s’il était acquitté en une monnaie incapable d’acheter des objets propres à satisfaire les besoins de l’homme, il n’aurait aucune valeur.

Il ne suffit donc pas de créer des effets de commerce pour créer de la valeur :
- il faut créer la chose qui fait toute la valeur de l’effet de commerce ; ou plutôt
- il faut créer l’utilité qui fait la valeur de cette chose.


[Question 27 :] Qu’est-ce qui donne de la valeur aux billets de banque ?

[Réponse :] La certitude de pouvoir les convertir à volonté en monnaie.

[La notion d'"incertitude" des économistes depuis la décennie 1940 n'a donc rien d'original en dépit des propos tenus depuis l'époque par les "Debreu, Arrow, etc.".]


[Question 28 :] Quelle assurance le public a-t-il que les billets au porteur d’une banque seront exactement payés ?


[Réponse :] Une banque bien administrée ne délivre jamais un billet sans recevoir en échange une valeur quelconque.

Cette valeur est ordinairement de la monnaie, ou des lingots, ou des lettres de change.
La partie du gage de ces billets qui est en monnaie peut servir directement à les acquitter.

La partie qui est en lingots n’exige que le temps de les vendre.

La partie qui est en lettres de change exige qu’on attende, à la rigueur, jusqu’à leur échéance, pour que la valeur de ces lettres de change puisse servir à l’acquittement des billets.
On voit que, si les lettres de change sont souscrites par plusieurs personnes solvables, et si leur échéance n’est pas trop éloignée, les porteurs des billets ne courent d’autres risques qu’un léger retard.


[Question 29 :] Les billets de banque se négocient-ils comme les lettres de change ?

[Réponse :]
Non :
quand on a la conviction qu’on en touchera le montant en monnaie à l’instant qu’on voudra,
- on les reçoit comme si c’était de l’argent, et
- on les donne sur le même pied, si celui à qui l’on doit un paiement a la même persuasion.


[Question 30 :] Comment s’y prend une banque pour mettre en circulation ses billets ?

[Réponse :] Quand elle se charge des recettes et des paiements pour le compte des particuliers, ou quand elle escompte des effets de commerce, ces fonctions la mettent dans le cas d’opérer beaucoup de paiements, dans lesquels elle offre ses billets en concurrence avec de l’argent, et ces billets, quand ils inspirent une confiance parfaite, sont préférés, comme plus commodes que de l’argent.


[Question 31 :] Qu’arrive-t-il quand une banque met en circulation une trop grande quantité de ses billets ?

[Réponse :] La quantité de ceux qui, chaque jour, viennent se faire rembourser, balance ou surpasse la quantité de ceux que la banque met journellement en circulation, et si le discrédit s’en mêle, si tous les billets se présentent à la fois pour être remboursés, la difficulté qu’on éprouve toujours lorsqu’il s’agit de réaliser tout à la fois des valeurs considérables, expose la banque à de fort grands embarras.

[Ces propos qui excluent toute existence de banque centrale et de tutelle de celle-ci sur des banques dites de "second rang", sont développés au moment où l'Angleterre va mettre fin à l'interdiction des billets en or (instaurée en1797) et va donner lieu à un grand débat entre "currency school" et "banking school".]


[VI. De l'utilité].

[Question 32 :] Comment donne-t-on de la valeur à un objet ?

[Réponse :]
En lui donnant une utilité qu’il n’avait pas.


[Question 33 :] Qu’entendez-vous par l’utilité ?

[Réponse :] J’entends cette qualité qu’ont certaines choses de pouvoir nous servir, de quelque manière que ce soit.


[Question 34 :] Pourquoi l’utilité d’une chose fait-elle que cette chose a de la valeur ?

[Réponse :] Parce que l’utilité qu’elle a,
- la rend désirable et
- porte les hommes à faire un sacrifice pour la posséder.

On ne donne rien pour avoir ce qui n’est bon à rien ;
- mais on donne une certaine quantité de choses que l’on possède (une certaine quantité de pièces d’argent, par exemple)
- pour obtenir la chose dont on éprouve le besoin.

C’est ce qui fait sa valeur.

[Jeremy Bentham (1748-1832 ), contemporain de Say, le rejoignait sur ce point:

" Utility [...] that property in any object, whereby it tends
- to produce benefit, advantage, pleasure, good, or happiness...or...
- to prevent the happening of mischief, pain, evil, or unhappiness"
(Introduction to the Principles of Morals and Legislation ,1789).

* en français:

"L'utilité [...] cette propriété de tout objet, par quoi elle tend
- à produire bénéfice, avantage, bien, ou bonheur ... ou ...
- à éviter la survenance de perte, douleur, mal, ou malheur".]


[Question 35 :] La valeur est-elle toujours proportionnée à l’utilité des choses ?

[Réponse :] Non,
mais elle est proportionnée à l’utilité qu’on leur a donnée.

[On regrettera que Say ne soit pas plus disert sur ce point qui fait comprendre que l'utilité est nécessairement subjective pour la personne et qu'il n'y a pas à débattre de l'utilité objective ... 
Elle fait aussi comprendre que l'idée d'une "utilité collective", notion chère aux socialistes, qui va être développée et imposée par la suite, est tout simplement une absurdité. Malheureusement, elle est au cœur de la classe actuelle des hommes de l'état et de la "redistribution" spoliatrice (cf. ce texte de mars 2013)].


[VII. De l’action des hommes de l'état]

[Question 36 :] Pourquoi les gouvernements se réservent-ils exclusivement le droit de frapper les monnaies ?

[Réponse :] Afin de prévenir l’abus que des particuliers pourraient faire de cette fabrication, en ne donnant pas aux pièces le titre et le poids annoncés par l’empreinte ;
et aussi quelquefois
- afin de s’en attribuer le bénéfice, qui fait partie des revenus du fisc.


[Question 37 :] Emploie-t-on indifféremment tout métal d’argent comme monnaie ?

[Réponse :]
Non :
on ne se sert ordinairement, pour cet usage, que de l’argent qui a reçu une empreinte dans les manufactures du gouvernement, qu’on appelle des Hôtels des Monnaies.


[Question 38 :] L’empreinte est-elle nécessaire pour que l’argent serve aux échanges ? 

[Réponse :] Non, pas absolument :
en Chine, on se sert d’argent qui n’est pas frappé en pièces ;
mais l’empreinte que le gouvernement donne aux pièces est extrêmement utile, en ce qu’elle évite à ceux qui reçoivent de la monnaie d’argent, le soin de peser le métal et surtout de l’essayer ;
ce qui est une opération délicate et difficile.


[Question 39 :] L’empreinte étant utile, n’ajoute-t-elle pas à la valeur d’une pièce de monnaie ? 

[Réponse :]
Sans doute, à moins que le gouvernement n’en frappe en assez grande quantité pour qu’une pièce qui porte l’empreinte baisse de valeur jusqu’à ne pas valoir plus qu’un petit lingot du même poids et de la même pureté.


[Question 40 :] Une monnaie frappée peut-elle tomber au-dessous de la valeur d’un petit lingot qui l’égale en poids ? 

[Réponse :] Non ;
parce qu’alors son possesseur, en la fondant, l’élèverait aisément de la valeur d’une pièce à la valeur du lingot.
Une monnaie métallique, par cette raison, ne peut jamais tomber au-dessous de la valeur du métal dont elle est faite.


[Question 41 :] Qu’est-ce qui donne de la valeur à un papier-monnaie ?

[Réponse :]
Différentes causes :
- notamment la faculté accordée aux particuliers de s’en servir pour payer leurs impositions et pour acquitter leurs dettes, et
- surtout l’absence de tout autre instrument des échanges ;
ce qui oblige les gens à avoir recours à celui-là, particulièrement lorsque les ventes et les achats ont une grande activité.


[Question 42 :] Quelle différence y a-t-il entre une monnaie de papier et un billet de banque ? 

[Réponse :] Une monnaie de papier est un billet qui n’est point convertissable en monnaie métallique à la volonté du porteur ; un billet de banque est payable à vue et au porteur.

[Rappelons que les hommes de l'état des nations interdiront, chacun de leur côté, la conversion des billets et des comptes de dépôt en monnaie-or ou -argent à partir de la décennie 1930. 
Ainsi disparaîtront les "substituts de monnaie bancaires" et la connaissance des gens sur la monnaie véritable (cf. ce texte de janvier 2014)].

[fin du texte de J.B. Say]


Après qu'en 1850, Bastiat fera le point sur le "principe de la valeur" - selon lui, la valeur, c'est  :
- pour Smith, la matérialité et la durée,
- pour Say, l'utilité,
- pour Ricardo, le travail,
- pour Senior, la rareté,
- pour Storch, le jugement -,

émergeront l'idée du marginalisme et la double dénaturation de l'utilité individuelle par,
- d'une part, l'utilité dite "marginale" et
- d'autre part, l'utilité dite "collective" (objective ou subjective, cardinale ou ordinale, on ne sait...)
supposée gérée par les hommes de l'état, par la banque centrale, les banques de second rang et leurs hommes incompétents, par l'interdiction de la conversion des substituts de monnaie bancaires en - vraie - monnaie et l'obligation d'employer les "néants habillés en monnaie" résultant, tout cela décidées par le législateur sans raison (cf. ce texte de janvier 2014).

Et les hommes du socialisme écloront, ces socialistes que Vilfredo Pareto dans son Cours d'économie politique de 1896-97, définissait ainsi, près de cinquante ans plus tard, dans le §446:

"Le socialisme, en voulant régler tout phénomène économique, se heurte à des difficultés pratiques immenses;
mais c'est un système qui, théoriquement, n'est pas en contradiction avec la logique.

On peut se figurer des êtres bien supérieurs aux hommes qu'on a vus jusqu'ici sur la terre, et ces êtres infiniment savants, honnêtes et sages, pourront avec un labeur vraiment surhumain parvenir à régler les phénomènes économiques de manière à obtenir les mêmes résultats (maximum d'ophélimité) qu'on obtiendrait par le jeu de la libre concurrence.

On peut même, puisqu'il n'en coûte rien de bâtir des châteaux en Espagne, supposer que ces êtres si parfaits sauront éviter les frottements qui se produisent nécessairement dans le mécanisme de la libre concurrence.

Tout cela peut ne pas être d'accord avec les faits, mais n'est pas en contradiction avec la logique pure;
tandis que celle-ci même est sacrifiée quand on prétend ne régler qu'une partie des phénomènes économiques.

Malheureusement, ces systèmes mixtes ont beaucoup d'adhérents parmi les personnes qui, manquant de connaissances scientifiques, se laissent entrainer
- par un vague sentiment humanitaire, et
- par le désir de faire quelque chose pour porter remède aux maux de la société.

Ce sont là de fort louables intentions, suivies d'effets qui le sont beaucoup moins, car les mesures que préconisent ces personnes sont généralement bien plus aptes à augmenter le mal qu'à l'atténuer."






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