Paris, le 28 mars 2016.




1. Monnaie et prix en monnaie.

Pourquoi s'intéresser à la monnaie plutôt qu'à des épingles ?

"Parce que les prix des marchandises sont en monnaie..." répondait Milton Friedman dans la décennie 1960, en introduction de certaines de ses conférences (cf. ce texte d'août 2013).


Mais les prix en monnaie des marchandises, c'est quoi ?

Une première réponse consiste à dire que c'est le nom donné à un fait ou à un phénomène économique, à savoir l'échange abouti, le "marché conclu".


Mais deux autres réponses synonymes, plus explicatives, peuvent être données à la question quoiqu'elles soient en général laissées de côté.


Ces réponses s'articulent sur les échanges de choses en propriété des gens, sur des échanges désirés par ceux-ci et sur des taux ou rapports d'échange dont ils conviennent spontanément.


2. Le taux ou rapport de marchandises en monnaie.

Une première réponse consiste  donc à dire que, dans les marchandises échangées satisfaites, on peut distinguer des taux ou des rapports convenus entre les gens qui sont parties dans l'échange.

Comme y a insisté Vilfredo Pareto à la fin du XIXème siècle, et si on l'en croît, le premier économiste à avoir mis l'accent sur la notion de taux ou rapport de marchandise en monnaie a été Stanley Jevons (1835-82).

Et Pareto de nous avertir qu'il préfère néanmoins parler de "prix" dans ce qu'il écrit plutôt que de rapport ou de taux, mais sans justifier le choix ...

2.a. Des taux ou rapports convenus.

Reste que l'important est pour l'économiste que le taux ou rapport en question soit convenu par les gens, il n'est pas imaginé , il est une réalité économique, l 'accord étant lui-même fondé sur le respect des règles de droit par chacun.

Et autant Jevons que Pareto n'ont pas insisté sur la convention, sur l'accord des parties. 
Il faut le regretter.

2.b. Des taux ou rapports passés.

Reste aussi que les taux ou rapports ont nécessairement trait à des échanges de marchandises passés entre les gens.

Ils font référence au passé, ce ne sont pas des prévisions

2.c. Le marché.

Au lieu de mettre l'accent sur les taux ou rapports des échanges de marchandises entre deux personnes, on peut le mettre sur les taux ou rapports des offres et demandes de marchandises,  deuxconcepts de la théorie économique qui donnent lieu au concept de "marché".

Soit dit en passant, il faut savoir que :

"Sans doute l'outil le plus simple et le plus souvent utilisé de l'analyse microéconomique est le diagramme classique de l'équilibre partiel des courbes de demande et d'offre des manuels.

Les professeurs d'économie et leurs élèves emploient le diagramme pour au moins six utilisations principales.

[1] Ils l'utilisent pour décrire l'équilibre et l'ajustement du prix et de la quantité de tout bien particulier ou de facteur de production au marché.

[2] Ils l'emploient pour montrer comment les ajustements (walrasiens) du prix ou (marshalliens) de la quantité assure l'équilibre: le premier en éliminant l'offre ou la demande excédentaire, le second en éradiquant les disparités entre le prix d'offre et le prix de demande.

[3] Ils l'utilisent pour illustrer comment les changements paramétriques des courbes de demande et d'offre induits par des changements de goûts, de revenus, de technologie, de prix des facteurs et de prix de produits connexes fonctionnent pour modifier prix et quantité d'équilibre d'un bien.

[4] Ils l'appliquent pour montrer comment le changement et l'incidence d'une taxe ou d'un tarif sur les acheteurs et les vendeurs dépendent des élasticités de la demande et de l'offre.

[5] Grâce à lui, ils démontrent que les prix plafonds et les prix planchers génèrent des pénuries et des excédents, respectivement.

[6] Enfin, ils l'emploient pour comparer les effets d'allocation d'un prix de concurrence par rapport à un prix de monopole et pour indiquer les coûts de bien être des imperfections du marché.


Bien sûr, ces applications du diagramme sont bien connues.

Mais pas aussi bien connues le sont ses origines et son histoire première.

Les économistes ont généralement tendance à associer le diagramme à Alfred Marshall, son exposant le plus convaincant et le plus influent du XIXe siècle.

Aussi forte est l'association des économistes qui ont baptisé le diagramme "croix marshallienne" ou "ciseaux marshalliens" après l'analogie de Marshall comparant les propriétés de détermination des prix d'une paire de courbes de demande et d'offre et les propriétés de coupe des lames d'une paire de ciseaux.


Reste que le diagramme lui-même est largement antérieur à Marshall.

Antoine-Augustin Cournot l'a inventé en 1838." (Thomas Humphrey, 1992, Banque fédérale de réserve de Richmond Review, mars-avril ; ce texte est ma traduction).




2.d. L'"équilibre économique".

L' "équilibre économique" est une autre notion intéressante car il prend en considération les prix et leurs quantités échangées et oblige à les prendre en tant que tels (cf. figure ci-dessous).

                                          Figure

                  Le concept d'équilibre de "'marché".


Etant donné les courbes représentatives de l'offre et de la demande de marchandises (étudiées en long et en large), l'économiste fait apparaître un point d'intersection (E) où il y a égalité de l'offre et de la demande de marchandises.

Le concept d'"équilibre économique", généralisation des équilibres des marchés, s'avère ne prendre en considération qu'une partie de la réalité économique qu'est le "marché", à savoir les offres et demandes de marchandises satisfaites, celles des gens qui offraient des marchandises et étaient prêts à recevoir un prix en monnaie moindre (courbe Qs à gauche de E) et celles des gens qui demandaient et étaient prêts à payer un prix supérieur (courbe Qd à gauche de E).

2.e. L'obsession économique.

Tout se passe comme si les économistes obsédés par l'équilibre économique ne s'inquiétaient pas des offres et demandes de marchandises qui n'ont pas été satisfaites car elles se trouvaient au-delà du point E (cas du marché du travail excepté depuis la première moitié du XXème siècle ...).

Les offres (à droite de E sur Qs) et demandes (à droite de E sur Qd) non satisfaites sont pourtant, dans l'absolu, aussi importantes, voire davantage, pour l'économiste que les autres car elles ne s'éteignent pas nécessairement, mais perdurent ...

Tout ou partie d'entre elles perdurent même pour s'additionner à des offres et des demandes nouvelles, qui apparaissent et qui semblent sans raison pour l'économiste.

A l'évidence, quoique non satisfaites, les offres et demandes de marchandises écartées de l'"équilibre économique" ont nécessairement des effets économiques.

2.f. Le "coup de projecteur".

Bref, l'"équilibre économique" n'est pas la fin en soi que des économistes laissent accroire ou sur quoi ils travaillent depuis bien longtemps (cf. ce texte de juin 2015).

Il n'est qu'un "gros coup de projecteur" sur un fait de la succession des échanges qui ont été convenus entre des gens et qui crèvent les yeux des observateurs qui croient regarder et qui ne voient rien.

Il cache autant des satisfactions, des gains ou de faibles pertes, des uns (dont l'offre ou la demande a abouti) que des insatisfactions, des pertes plus ou moins fortes, voire des faillites, des autres (dont l'offre ou la demande n'a pas abouti).

2.g. Prix et quantités vont de pair.

Il importe de ne pas oublier que les prix des marchandises vont de pair avec les quantités échangées.

Rien ne justifie de mettre l'accent sur les seuls prix et à l'écart, les quantités.

En 1892, Menger s'était d'ailleurs opposé à la double idée fausse en cours, à savoir:
- qu'il y avait une valeur d’échange, quantum déterminé inhérent à chaque bien individuel, et
- que ce quantum pouvait être mesuré par le quantum de valeur renfermé dans l’unité monétaire (cf. Carl Menger,
"La monnaie, mesure de valeur", Revue d’économie politique, Vol. VI).

Il avait conclu l'article - écrit en français - en ces termes:

"[...] l’échange n’a pas pour base
- la mesure de certains quantum de valeur,
-
mais le prix qui s’est établi sur le marché sous l’empire des mobiles [...], chacun de ceux dont le concours a formé ce prix ne poursuivant que son propre avantage".


Bref, pour les économistes, le point de départ de l'économie politique est dans ce que cachent les échanges passés et non pas dans tout ou partie de ses seuls résultats, comme l'ont supposé Pareto et ses disciples.


3. Les quantités unitaires de monnaie convenues.

Si on désire un synonyme du prix en monnaie autre que la définition précédente, on peut  introduire la notion des quantités unitaires (ou moyennes) de monnaie convenues qui n'est jamais qu'une façon de préciser les taux ou rapports des échanges précédents.

Selon moi, c'est d'ailleurs cette façon de s'exprimer qui a amené Ludwig von Mises à affirmer que les prix n'étaient pas un instrument de mesure de la monnaie, mais consistait dans de la monnaie (cf. ce texte de décembre 2015).

La démarche consiste à exprimer arithmétiquement la quantité de monnaie à partir de la quantité de marchandises en question.


4. La "valeur".

Il convient de rappeler que, longtemps, les choses propriétés des gens ont été dénommées "valeur", tout comme leurs quantités, les unes et les autres cachées ou non sous le mot "bien économique" ou sous celui de "richesse".

Un économiste du début du XXème siècle ignoré considérait que c'était François Quesnay (1694-1774) qui avait introduit au XVIIIème siècle la notion de "bien" dans l'économie politique.

Dans la foulée ou juxtaposée, "valeur" avait été donnée à l'"utilité" - notion conçue, en particulier, par J.B. Say pour donner de la valeur aux choses -, voire à l'acte d'échange de la personne sous la dénomination "valeur d'échange".

Mais, par la suite "valeur" a été aussi le nom donné aux "prix des marchandises" eux-mêmes.

Plus près de nous:

… "Dès lors qu'un bien ne pouvait être transféré qu'avec l'assentiment de celui qui avait qualité pour en disposer, le pouvoir d'échange se substituait au pouvoir de violence.

Mais, par raison de commodité, la généralisation de l'échange exigeait l'intervention d'un signe propre à remplir les droits du vendeur et, par là, à en fixer le volume, entre le moment où, par la vente, ils auraient été vidés de leur contenu et celui où, par l'achat, une richesse nouvelle serait venue s'y substituer.

La monnaie devenait ainsi le contenu temporaire des droits en sursis d'emploi.
C'est de ce caractère qu'elle tirait le dangereux privilège de pouvoir affecter le volume de la demande globale et, par elle, les conditions de l'équilibre économique." (Rueff, L'âge de l'inflation, 1964, p.8)


écrivait encore Jacques Rueff dans son ouvrage intitulé L'âge de l'inflation, il y a une cinquante d'années.

Enfin,  "valeur" a été encore le nom donné à l'"utilité marginale" ou à l'"ophélimité élémentaire" des choses par les économistes dénommés "marginalistes" par des historiens de la pensée économique.

Rétrospectivement, force est de constater que tout cela est devenu un vaste chaos, celui de la "valeur" (cf. ce texte de février 2016).


5. Attention à la concurrence.

Le cas échéant, l'observation de la réalité économique peut amener l’observateur à parler de « concurrence » pour désigner l'évolution des prix en monnaie quand il considère qu’ils n'ont pas varié …

Attention néanmoins à ce mot de « concurrence » galvaudé par les mathématiciens qui se prennent pour des économistes et qui, dans leurs modèles, mettent en vérité sur un même plan le paramètre de « concurrence » et celui de « réglementation » sous prétexte qu'ils ne varient pas, alors qu'ils devraient être considérés comme ... diamétralement opposés, l'un excluant l'autre.

"Concurrence" et "réglementation" ne sont pas, d'abord, des considérations mathématiques.
Rien ne justifie de les dénommer "paramètres" et d'analyser les propositions inventées comme si elles l'étaient.

Elles ne sauraient être prises pour telles  auf chez les esprits égarés ou chez ceux qui rêvent de planifier l’économie politique à leurs goûts, "pour le bien du peuple" comme ils disent.

Qu'à cela ne tienne.


6. Attention à l'astrologie ou à la magie.

Il faut se méfier des économistes de la "théorie des prix", domaine de la "théorie de la valeur", lui-même domaine de l'économie politique, qui ont choisi d'expliquer les prix des marchandises par les concepts précédents ...

Rien ne justifie, comme ils le font, de perdre son temps à vouloir prédire leur avenir ... étant donné les changements permanents de la réalité économique à l'initiative des actions de ces mêmes gens.

Ceux qui croient prédire les prix ne sont pas économistes, mais astrologues ou magiciens.


7. Un dernier mot : la voie de l'économie politique.

La succession des échanges convenus des gens révèle et représente néanmoins la vraie voie de l'économie politique, l'évolution qu'elle suit et que personne ne saurait déterminer au préalable.

On ne peut qu'expliquer le passé, non pas l'avenir.

L'économie politique n'est pas en effet un grand équilibre, ni même quelque chose en rotation uniforme, comme y font croire les statistiques choisies et données périodiquement, en France, par l'I.N.S.E.E. ...

Elle est cette voie passée et à venir, inimaginable par chacun ...

Si tant est qu'on cherche à établir des analogies entre toutes les sciences, on peut toujours en établir une entre astrophysique et économie politique.

C'est la suivante:
on ne peut que regarder les éléments du passé qui ont donné existence à l'économie politique tout comme y procèdent les astrophysiciens dans leur domaine d'étude d'un éventuel point d'origine de l'univers.

Soit dit en passant, selon certains d'entre eux, il n'y a jamais eu de "big bang" (cf. photographie ci-contre de "No Big Bang? Quantum equation predicts universe has no beginning", http://phys.org/news/2015-02-big-quantum-equation-universe.html ).




Dans ces conditions, on ne peut rien spéculer sur l'avenir économique, sauf à verser dans l'astrologie ou dans la magie, ce que n'hésitent pas à faire, depuis des décennies, les politiques et leurs conseillers soi-disant économistes... (cf. ce texte de mai 2011).

Prévoir l'économie politique dans ces conditions, c'est l'émasculer.

Peu importent les chiffres donnés, par exemple, sur le "niveau général des prix" ou la "production" par les statisticiens ou économètres en place et donc rémunérés, ils ne présument de rien sur l'avenir.





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