Paris, le 15 octobre 2016.




1. De l'utilité.

a. Valeur subjective et valeur objective.

D'un côté, avec d'autres dont Jeremy Bentham (1748-1832) dans Introduction to the Principles of Morals and Legislation (1789), Jean Baptiste Say (1767-1832) a introduit à la fin du XVIIIème siècle, par exemple dans son Catéchisme, la notion d'"utilité", valeur subjective des quantités de choses, elles-mêmes "valeur objective" qui a été développée, par la suite, par Carl Menger et les économistes dits "autrichiens" par les "marxistes".

b. Utilité "subjective" et utilité "objective.

De l'autre, de prétendus économistes ont organisé par la suite un faux débat entre "utilité subjective" et "utilité objective" jusqu'à aujourd'hui inclus.

Comme pour l'éviter, Vilfredo Pareto avait introduit, fin XIXème siècle,  la notion d'"ophélimité" pour dénommer l'utilité subjective ...

Et ce qu'a écrit, dans la foulée, sur le sujet Murray Rothbard a été tout simplement caché par la "communauté des économistes majoritaires, à savoir 'non autrichiens'" (cf. ce texte de juillet 2016).

Le débat continue.

c. Biens et services.

Soit dit en passant, un débat qui a été parallèle au faux débat sur l'utilité et qui s'y est juxtaposé, a été la distinction entre "objet" et "service" ou, si on préfère, entre "chose corporelle" (matérielle) et "chose incorporelle" (immatérielle).
Frédéric Bastiat (1801-50) y a contribué.

Le débat continue lui aussi aujourd'hui.

Un fait est certain: les "choses matérielles" sont mesurées par des grandeurs objectives, non discutables, à savoir les quantités, tandis que les "choses immatérielles" le sont, en général, par la notion physique ou mathématique - tombée du ciel... - de "durée" (cf. ce texte de mars 2014 ou celui-ci de février 2014).

Ainsi la notion de "travail", forme évidente de service, est-elle mesurée par la notion de "durée"!
Malheur à Gérard Debreu et ses galimatias sur la notion de "service" qui y ont contribué.


Autre exemple: la prétention des statisticiens de l'I.N.S.E.E. et d'ailleurs à mesurer ce qu'ils dénomment "biens et services", comme si les biens ne pouvaient pas être des services et les services, des biens.

Les biens ne sont jamais que des choses échangées et mesurées en "valeur", en quantité, et les services, des choses échangées et mesurées sans précision.

Quid de ce que certains dénomment "valeur travail"?

Est-elle un bien, un service, autre chose ?

d. "Service marchand" et "service non marchand".

Autre absurdité véhiculée principalement par les statisticiens et développée à l’envie par les hommes de l’état, il y aurait des services qui seraient marchands et d'autres qui ne le seraient pas.

Bien évidemment, les "services non marchands" sont une foutaise socialiste qui n'a pas lieu d'être évoquée.

 
2. Rendons à César.

a. Le pillage de Pareto par Edgeworth et Bowley.

Reste qu'en 1972, Vincent J. Tarascio, économiste de l'Université de Caroline du Nord à Chapel Hill (Etats-Unis d'Amérique), est revenu sur la "boite d'Edgeworth-Bowley" chère à ces économistes.

Dans un article du Western Economic Journal intitulé « A Correction: On the Genealogy of the So Called Edgeworth Bowley Diagram" (en français, " Une correction: sur la généalogie du soi-disant ‘diagramme d’Edgeworth Bowley’"), pp.193-197, il a montré le pillage d'Edgeworth et Bowley sur l'approche de Pareto de la décennie 1890.

Bref, on devrait parler de "boîte de Pareto" et non pas de "boîte d'Edgeworth-Bowley" (cf. ce texte de ).


Quatre années plus tard, en 1976, James L. Weatherby Jr., économiste de l'Université du Texas à Austin, a conforté le jugement de Tarascio, son compatriote, et écrit un article dans la revue Economic Inquiry intitulé “Why Was It Called an Edgeworth Bowley Box? A Possible Explanation” (en français, "Pourquoi l'a-t-on appelée boite d'Edgeworth Bowley? Une explication possible."), pp.294-296.

Weatherby Jr. ne s'est pas intéressé à l'oubli de Pareto par les économistes majoritaires, mais a recherché la cause de l'oubli.


L'approche de Pareto n'a pas été "idéelle" ni empirique, mais a tenu dans une construction théorique fondée sur :
- les quantités de choses en propriété de chaque personne,
- l'"ophélimité élémentaire" qu'elle leur donne, individuellement,
- les "taux d'échange des choses" (notion tirée de Stanley Jevons selon Pareto) et
- l'accord d'échange entre deux personnes (que certains sont arrivés à dénommer "courbe des contrats").

b. Le pillage de Cournot par Marshall.

Vingt ans plus tard, en 1992, comme pour insister sur le pillage permanent de certains économistes par d'autres dénoncé par nos deux auteurs, Thomas Humphrey s'en est pris à Alfred Marshall.

Dans l'article intitulé « Marshallian Cross Diagrams and Their Uses before Alfred Marshall: The Origins of Supply and Demand Geometry », Federal Reserve Bank of Richmond Economic Review, mars/avril 1992, il a montré que les fameux "ciseaux de Marshall" avaient pour point de départ la démarche mathématique de Antoine Augustin Cournot (1838) sur les courbes d'offre et de demande de marchandises:

ANTOINE-AUGUSTIN COURNOT (1801-1877).

Though hardly the first to state that supply and demand determine price, Antoine-Augustin Cournot, in his 1838 Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses (Researches into the Mathematical Principles of the Theory of Wealth),was the first to draw market demand and supply curves for a particular good.

Of the two curves, Cournot analyzed demand before introducing supply.


L'idée de Cournot était que le monde économique avait un ordre naturel au nombre de quoi offre et demande de marchandises par les gens en étaient des lois.

La mathématique proposée schématisait l'offre et la demande par les relations linéaires entre quantité de marchandises d'une population de gens et prix en monnaie de la marchandise (qu'il faisait varier entre 0 et + infini).

Elle introduisait une égalité entre courbe d'offre et courbe de demande et en déduisait unprix en monnaie et une quantité de choses échangée.

Généralisée à plusieurs "marchés" par la suite, la mathématique a donné lieu à l'"équilibre économique général" qui cachait, le cas échéant, des offres et des demandes qui n'étaient plus égales.

Elle a aussi donné lieu au XXème siècle à l'équilibre macroéconomique défini par un petit nombre de marchés et les mêmes errements.

Et, à partir de la décennie 1940, des mathématiciens qui se prenaient pour des économistes ont changé de mathématique.

Finie la mathématique des courbes d'offre et de demande, vive la mathématique du "groupe Bourbaki" dont un des chantres a été Gérard Debreu (cf. par exemple son ouvrage de la fin de la décennie 1950 intitulé Théorie de la valeur, cf. texte de novembre 2015).


Et aujourd'hui, des mathématiciens ... économistes essaient de faire se joindre les deux mathématiques, sans raison...

C'est purement vain.


3. La perte de l'économie politique.

Qu'a apporté à l'économie politique cette démarche ?

On pourrait dire "faire apparaître la malhonnêteté des savants"...
ou "l'outrecuidance des mathématiciens qui n'arrivent pas à déboucher dans leur domaine et tentent de s'imposer dans un autre".


Aujourd'hui, je préfère, comme réponse, reprendre un dialogue qu'a eu Jeff Deist, président du Mises Institute, avec un journaliste de The Chronicle of Higher Education, sur la perte de l'économie politique aux Etats-Unis (cf. le texte).

Ce qu'il en dit peut se transposer, directement, à ce qui se passe en France.

En voici une traduction :

… "Un journaliste du Chronicle of Higher Education m'a contacté récemment pour me poser des questions sur ce que disent les réservoirs de la pensée économique affiliés à des universités sur le marché libre .
Le Mises Institute ou d'autres organisations peuvent-ils produire le fondement scientifique pour ce qu'il considère comme une foi croissante parmi les politiciens au pouvoir des marchés libres pour résoudre les problèmes de société et créer les meilleurs résultats?
Quelle en est l’état de l’évidence scientifique, m’a-t-il demandé?
Où en est la preuve?
Comment savons-nous vraiment que tout ce système de libre marché fonctionne?

Je fus tenté de répondre en disant quelque chose de sarcastique comme ... "le 20ème siècle."
Mais je reconnais une grosse pièce quand j’en vois une, et j’ai réussi à avoir une conversation téléphonique très civile avec lui, et doucement j’ai expliqué que non, la plupart des politiciens préconisent une économie mélangée, et ainsi de suite.

Mais ce qui est si frappant est le degré à quoi ce journaliste, et tant de gens comme lui, sont profondément méfiants à l’égard du capitalisme et de ses partisans, et sont convaincus que certain complot sinistre est un tremplin pour imposer le «fondamentalisme du marché libre» à la nation (il a effectivement utilisé ce terme).
Et bien sûr, il ne voit jamais les universités financées par l'État, les médias dominants, l’Amérique des entreprises, ou des représentants du gouvernement comme des défenseurs énormément bien financés selon son point de vue.

Au contraire, il s'imagine perdant!

Maintenant, je souhaite que ce soit vrai - que le cas du libéralisme politique et du laissez-faire, rendu si simple à la fois par la théorie et par l'histoire, surmonte enfin la majorité des universitaires.
Je souhaite que les universités américaines ne soient pas des «pépinières du socialisme», pour reprendre l'expression de Ludwig von Mises.

Mais, ils restent juste cela, et c’est réellement bien pire.

En fait, les universités se sont détériorées rapidement depuis que Mises est mort dans la décennie 1970.
Fini tout prétexte de liberté académique, ce que nous avons l'habitude d'appeler le libre examen.
Si nous jugeons les universités modernes par un critère simple - sont-ils engagés à chercher et à enseigner la vérité avant tout? - alors nous devons conclure qu'ils échouent dans leur mission.
Nous devons conclure qu'ils sont engagés dans un agenda politique, économique, social et culturel qui a peu à voir avec la recherche de la vérité.

En ce sens, les campus d'aujourd'hui sont un microcosme de ce que les progressistes ont en magasin pour la société en général.
Et une partie de cette vision nécessite un degré d'ignorance collective et même d’amnésie sur des champs entiers de la connaissance.
Il est directement lié à mon message pour vous, aujourd'hui - à savoir que nous, laïcs intelligents, avons permis que l'économie politique soit perdue.

Il y a quelques semaines, lors de notre événement à Asheville, en Caroline du Nord, j’ai parlé de la façon dont l'économie politique était devenue une profession brisée.

Mon point était que nous avons maintenant toute une génération d'économistes soi-disant dominants qui fondamentalement:
• ne comprennent pas l'économie politique comme une science sociale, mais plutôt comme une science physique qui nécessite de vérifier des hypothèses;
• ne comprennent pas la monnaie comme une chose de marché;
• ne comprennent pas l'inflation comme un phénomène monétaire;
• ne comprennent pas les taux d'intérêt comme des prix plutôt que comme des outils de politique;
• ne comprennent pas l'inflation et les taux d'intérêt et ne peuvent pas expliquer les expansions et les dépressions;
• et peut-être le pire de tout, ils ne savent souvent rien sur l'histoire de la pensée économique.
Ils ont simplement accepté, sans contexte, une foule d'hypothèses qui composent l'économie politique moderne majoritaire.

Pensez-y!
C’est comme si la saignée était devenue l'approche médicale du consensus majoritaire pour le traitement des maladies - et quatre-vingts ans plus tard, les médecins ont simplement mis l'accent sur le taux de la saignée, ou le moment de la saignée, ou l'approche la moins douloureuse pour la saignée.

Par "brisée", je ne veux pas dire que la profession de l'économie politique ne fournit pas d'avantages pour ceux qui y travaillent. Elle offre des avantages à la pelle.
Je veux dire qu’elle est brisée de la même manière que les universités sont brisées - qu'elle ne sert plus la vérité ou la société ou l'humanité, mais, à la place, sert un agenda.

Elle commence par de mauvaises prémisses, pose de mauvaises questions, applique des méthodes erronées, et sans surprise arrive à des conclusions erronées.

Et nous laissons faire.
Nous avons permis l"académisation" d'un champ dont nous attendions qu’une fois diplômés, les étudiants le maîtrisent raisonnablement.
Nous pouvons l'appeler formalisme, ou scientisme, ou tout simplement intrusion des mathématiques - mais il représente près d'un siècle de détournement de l'économie classique et autrichienne.

À un moment du 20ème siècle, nous sommes tous devenus convaincus que certains domaines étaient trop compliqués et trop techniques pour comprendre.
Nous avons laissé un groupe d'élites technocratiques capturer l'économie politique à leurs propres fins.
Nous avons été encouragés à baisser les bras et à dire «je renonce», et à tout laisser aux experts.
L'économie est comme la physique avancée, non pas quelque chose dont nous, moyenne de gens, devrions nous inquiéter.

Les économistes ont continué à embrasser la "mathématitude" dans l'économie politique, et de nombreux économistes estiment que toute question d'économie politique peut être posée en langage mathématique.
Et, une fois cela posé, on croit que les économistes peuvent aboutir à des conclusions définitives sur la base de ces modèles mathématiques.

Mises ne voyait certainement pas l'économie politique comme un exercice mathématique.
Il comprenait l'économie politique comme un sous-ensemble de la praxéologie, de l'action humaine, et donc propre pour tous les gens intelligents pour étudier.
Ce sont les éléments humains de la conscience et de la volonté qui distinguent l'économie politique de la physique et de la chimie et des mathématiques.

Et pourtant, alors que nous serions inquiets si nos enfants avaient obtenu leur diplôme d'études secondaires quoiqu’incapables d'écrire des phrases complètes, ou incapables d'accomplir de l'algèbre de base, d’équilibrer un compte de chéque, ou incapables de faire des changements dans une caisse enregistreuse, nous nous moquons de les envoyer dans le monde sans une seule classe d’économie politique - complètement vulnérable aux politiciens et aux experts supposés.

Et nous le voyons dans les débats politiques, où les mêmes mensonges se répètent année après année.

Il nous aide à comprendre comment nous sommes arrivés à un moment et à un lieu où Ben Bernanke, Paul Krugman, Thomas Piketty, et Christine Lagarde sont considérés comme des penseurs modernes dominants plutôt que comme les radicaux qu'ils sont quand on les compare à toute l'histoire de l'économie politique.

Puissions-nous faire que l’économie politique importe.

Alors, que faisons-nous pour corriger cela?
Comment rendre l'économie politique moins sombre et plus pertinente, de sorte que nous ne soyons pas une nation d'électeurs crédules qui tombent dans le non-sens politique?
Comment convaincre les jeunes que les questions d'économie politique sont importantes?
Et surtout, comment pouvons-nous sauver l'économie politique des économistes professionnels?

Je pense d'abord et avant tout, que nous devons accepter que le milieu universitaire soit capturé.
L'Institut Mises continue à produire des boursiers qui poursuivent des carrières dans les universités à travers le monde, et mettent en place des départements d'économie autrichienne amis.
Nous ne pouvons pas l’aimer, mais le défrichage du milieu universitaire, professeur par professeur, est une tâche énorme.
Le retour sur investissement est beaucoup plus grand lorsque nous nous concentrons sur des jeunes et des laïcs intelligents.

Deuxièmement, nous devons comprendre que c’est à nous de créer l'éducation en économie politique dont le monde a besoin.
Merci à la révolution numérique, de nouvelles structures et de nouvelles plates-formes peuvent être construites beaucoup plus vite et beaucoup moins cher que ce que nous avions imaginé.
Nous pouvons inverser la classe, en finir avec les programmes d'emplois maison, et aligner l'éducation de l'économie politique avec le marché en apprenant aux gens que ce qu'ils veulent et dont ils ont besoin.
Nous pouvons rejeter le modèle de production d'enseignement à une seule voie à quoi les universités s'accrochent encore, 2.000 ans après Aristote.

Mises Academy, par exemple, fabrique un groupe de base de cours d'économie autrichienne disponibles à tout le monde, partout, gratuitement.

Enfin, nous devons revenir à l'approche plus viscérale de Mises et faire que l'économie politique soit  à nouveau réelle.
Comme les progressistes, nous ne devrions pas avoir peur de faire appel au cœur et à la tête.

Lorsque nous considérons l'économie politique comme les choses de la vie, nous activons et humanisons le sujet.
Lorsque nous abordons l'économie politique plus comme de la philosophie, comme l'étude des problèmes humains généraux et fondamentaux impliquant connaissance et raison, nous créons une toute nouvelle perspective.
Lorsque nous introduisons la logique et la métaphysique dans la discussion de l'économie politique, nous rendons le sujet plus important.
L'économie politique n’est pas une équation à équilibrer, ou un modèle à remplir de statistiques.
En rétablissant son rôle comme une science sociale théorique, nous pouvons restaurer sa popularité parmi les jeunes gens brillants qui veulent vraiment changer le monde. 

Conclusion

Pour terminer, permettez-moi de dire que nous ne devons pas abandonner la rigueur intellectuelle pour «vendre» de l'économie autrichienne.
Mais nous devons la rendre plus pertinente et vitale pour la personne moyenne, en la retirant aux universitaires et en posant les questions viscérales:
«pourquoi sommes-nous si riches" et,
"que se passera-t-il si tout venait à disparaître?"

Mais nous ne pouvons pas commencer à le faire - nous ne pouvons pas commencer à comprendre ou à résoudre ce que je dirais des problèmes économiques structurels très graves - quand la science même qui est chargé de les étudier a perdu son chemin.
En conséquence, retirons l'économie politique au milieu universitaire, aux mathématiciens, aux politiciens, et surtout à l'état et c’est la tribune des intellectuels.


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