Paris, le 25 août 2017.



Jusqu'à preuve du contraire, chacun d'entre nous ne sait pas tout, mais vit avec une connaissance limitée des faits, des phénomènes, bref de la réalité, ou, si on préfère, avec une ignorance limitée, dont personne ne saurait connaître les limites.

La connaissance - nécessairement acquise par chacun, à sa façon - n'est jamais qu'une limitation de l'ignorance de l'être humain.
Et les gens se distinguent les uns des autres par leur connaissance/ignorance limitée sur la réalité qui ne saurait être évaluée par qui que ce soit.


1. La prétendue "complexité".

Gaston Bachelard (1938) voyait dans la "complexité des phénomènes" un "obstacle externe" et insistait sur "l'acte même de connaître".
Il s'exprimait ainsi dans La formation de l'esprit scientifique , il y a donc près de quatre-vingts ans. 

Mais il ne voyait pas que le mot "complexité" qu'il employait était une façon rhétorique "au mauvais sens du terme" de ne pas parler de l'ignorance de l'être humain, point de départ de l'acte de connaître et de la "science". 
C'était une façon de projeter son ignorance sur ce qu'on cherchait à étudier!

La phrase de Bachelard était d'autant plus vide de sens que, obstacle ou problème, ce n'était pas la connaissance scientifique qui devait être en question, mais l'ignorance de vous et moi sur la réalité, faits ou phénomènes. 


Encore fallait-il que cette ignorance spécifique à chacun n'eût pas été mise de côté au départ du raisonnement qu'il développait, consciemment ou non.

L'ignorance des faits ou des phénomènes était, en effet, la matière première de l'activité scientifique même si elle était de plus en plus écartée par une certaine communauté scientifique et ses complices politiques.

Elle faisait qu'en conséquence, la connaissance était de plus en plus mise de côté (cf. Jean François Revel, 1988, La connaissance inutile ou François Lurçat, 2003, De la science à l'ignorance ).

. un problème, un obstacle.

Une connaissance ne saurait être un problème ou un obstacle.
C'est l'ignorance de l'être humain dans des limites ignorées par celui-ci, qui est le problème ou l'obstacle.

Mais la perversion actuelle, dans l'air du temps, est que des commentateurs avancent que l'opinion en arrive à considérer que la connaissance, et non pas l'ignorance, est le problème ou l'obstacle (cf. billet de mai 2009) comme si l'opinion était elle-même ... une réalité.


Soit dit en passant, "problème" et "obstacle" sont deux mots synonymes, ce que semblait ignorer Bachelard quand il écrivait dans le chapitre premier du livre cité :
 
"… que c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique" .

Il aurait pu tout autant écrire :
 
"… que c'est en termes de problèmes qu'il faut poser l'obstacle de la connaissance scientifique"

En d'autres termes, la phrase était vide de sens ou le cercle vicieux...


2. L'émergence du "savant".

Force est d'admettre que, dans un contexte d'étude imaginé des gens où ceux-ci n'auraient pas d'ignorance de la réalité, il n'y aurait pas de savant (cf. billet d'août 2017).

Parce qu'il y a ignorance, limitée ou non, par les gens des faits ou des phénomènes, le savant a une raison d'être, à savoir la recherche qu'il a choisi de poursuivre et qui vise à amoindrir celle-là, à augmenter la connaissance.

Le savant qui supposerait dans ses travaux que l'ignorance des faits ou des phénomènes n'existe pas, serait tout simplement incohérent, absurde, sauf explications qu'il donnerait ...

a. Quid de ce que disent les économistes.

Que penser alors, dans ces conditions, de la démarche de ces économistes qui, aujourd'hui et depuis bien longtemps, supposent que la situation de l'économie des gens qu'ils étudient est une connaissance parfaite ou complète ?

Seule une mathématique particulière, injustifiée bien évidemment par celui qui l'adopte, peut le justifier et faire parler d'"incertitude" à défaut d'ignorance limitée ...

b. L'imperfection.

Pour sa part, en 1979, dans le livre intitulé De l'imperfection en économie (Calmann-Lévy, col. "Perspectives de l'économique", série "critique", Paris), Henri Guitton (1904-1992) avait insisté sur le fait que :

… "Les mots ont d'autant plus de pouvoir qu'ils ne sont pas définis.
Ce qui est défini scientifiquement n'a pas de pouvoir sur l'opinion". (Guitton, 1979, p. 31)


On comprend, dans ces conditions, rétrospectivement, la suite qu'en avait donnée Fritz Machlup, vingt ans plus tôt.

Il y a près de cinquante ans, Machlup (1902-1983) écrivait, en effet, que :

"Quand un terme possède tant de significations que nous ne savons jamais ce que veulent dire ceux qui l'emploient, il faudrait
- soit le supprimer du vocabulaire du spécialiste,
- soit le "purifier" des connotations qui nous embrouillent."

Comme je crois qu'il est impossible d'exclure les mots "équilibre" et "déséquilibre" du discours économique, je propose de les soumettre à un travail de nettoyage approfondi." (Machlup, F., 1958, The Economic Journal, Vol. LXVIII, Mars)


Et Machlup d'ajouter:

"En essayant d'accomplir cette tâche, je ne prendrai pas en compte les significations de ces expressions dans d'autres disciplines." (ibid.)


L'objet que Machlup avait en ligne de mire dans le texte était la notion d'"équilibre en économie" qu'il n'a pas hésité à "désosser" et sur quoi s'était penché, vingt ans plus tôt, dans une perspective voisine, Arthur Marget (1899-1962) dans un article du Journal of Political Economy (Vol. 43, No. 2 (Apr., 1935), pp. 145-186).



Pour sa part, E.M. Claassen (1934-2014) avait insisté en 1970, dans son ouvrage intitulé l'Analyse des liquidités et sélection de portefeuille, sur la tendance qu'il avait pu constater, à savoir que:

"L'habitude de commencer toute étude économique par un travail d'élucidation et de définition de certaines notions fondamentales tend de plus en plus à se perdre à l'heure actuelle" (Claassen, 1970, p.33)



Mais l'"imperfection", objet du livre de Guitton, n'était jamais qu'un mot de sémantique, une rhétorique "au mauvais sens du mot" qui n'ajoutait rien de précis, bien au contraire, à tout ce qu'il y pouvait dire.

c. La rhétorique.

Récemment, Robert Solow a enfoncé le clou de la question en s'opposant à la rhétorique - sous entendu, "au mauvais sens du mot" - de façon très claire :

« Pour un lecteur moderne sérieux, la rhétorique est sans pertinence ou, pire, induit en erreur ou, pire encore, trompe intentionnellement » ( R. Solow, Commentaires, hiver 2013-14, p. 911)


Il oubliait, seulement, ses amours antérieures pour telle ou telle mathématiques qu'il avait utilisées et qui n'étaient jamais que d'autres formes de la rhétorique au mauvais sens du mot qu'il dénonçait.


Il oubliait en particulier ce qu'avait écrit le grand mathématicien David Hilbert (1862-1943) ...

Selon Hilbert et les mathématiciens de sa tendance - et dont doit faire partie Solow -, les axiomes mathématiques devraient être tels que, si on remplaçait les termes de "points", "droites", "plans" pour "bière", "pieds de table" et chaises", la théorie devrait toujours tenir.

C'est ainsi qu'il pouvait soutenir que:

"[...] les axiomes devaient être tels que si on remplaçait les termes de 'points', 'droites', et 'plans' par 'bière', 'pieds de table' et 'chaises', la théorie devait toujours tenir. [...]
Il ne fallait pas compter sur l'intuition pour combler les lacunes." (O'Shea, 2007, p.169)
- dans O'Shea, 2007, Gregory Perelman face à la conjecture de Poincaré


Dans ces conditions, si on suivait Hilbert, on pourrait remplacer le géomètre par le "piano à raisonner" imaginé par Stanley Jevons, l'économiste de la double coïncidence des besoins..., ce qu'avait souligné, pour sa part, en 1908 Henri Poincaré (1854-1912), autre grand mathématicien, dans son ouvrage intitulé Science et méthode, mais d'une tout autre tendance mathématique:

"Il y a là une illusion décevante" (Poincaré, 1908, Science et méthode, p.4)

d. "Infini" et "infini actuel".

Il y avait ainsi la prise en considération des notions d'"infini" et d'"infini actuel" à quoi s'était opposé Poincaré (cf. ce texte de mai 2012).

Dans la définition de l'"infini actuel", figure en effet le mot "tous" (mot cher aux socialistes...).

Or le mot "tous" a un sens bien net quand il s'agit d'un nombre fini d'objets.

Quand les objets sont en nombre infini, pour qu'il y en eût encore un, il faudrait qu'il y eût un infini actuel.

Autrement, "tous" ces objets ne peuvent pas être conçus comme posés antérieurement à leur définition.

C'est ainsi que, si la définition d'une notion "N" dépend de tous les objets "A", elle peut être entachée de cercle vicieux si, parmi les objets "A", il y en a qu'on ne peut pas définir sans faire intervenir la notion "N" elle-même.

La "croyance à l'existence de l'infini actuel" a une conséquence sur quoi a insisté Poincaré : elle donne lieu à des définitions non prédicatives et à des cercles vicieux, pour ne pas dire des contradictions ou des antinomies.

e. Mathématique de Bourbaki.

Comme point de départ de l'économie politique, dans son ouvrage de 1959 intitulé Théorie de la valeur, en vingt sept "petites" pages (de taille "moitié de format A4"), Gérard Debreu (1921-2004) n'a pas hésité à résumer la mathématique de Bourbaki en y voyant :

"… les canons de la rigueur de l'école mathématique formaliste contemporaine" (cf. ibid., p. x).

Comme l'a rappelé Ivar Ekeland dans le livre intitulé Le calcul, l'imprévu (Les figures du temps de Kepler à Thom) (Seuil, Paris, 1984):

… "Pour ma part, je chéris l'aphorisme de Sussman :

'En mathématiques, les noms sont arbitraires.
Libre à chacun d'appeler un opérateur auto-adjoint un 'éléphant', et une décomposition spectrale une 'trompe'.
On peut alors démontrer un théorême suivant lequel
'tout éléphant a une trompe'.

Mais on n'a pas le droit de laisser croire que ce résultat a quelque chose à voir avec de gros animaux gris". (Ekeland , 1984, p.123).



Soit dit en passant, les physiciens ont connu la même déroute, pour le même motif, en théorie de la mécanique quantique, mais s'en sont accommodés en n'écoutant pas les critiques des mathématiciens sur leur méthode (cf. B. d'Espagnat, 1990).

D'autre part, il convient de ne pas oublier le changement d'opinion qui est survenu sur la notion de modèle au début du XXè siècle et qu'en 1929, A.S. Eddington résumait en ces termes :

«Une des plus grandes modifications survenues en physique entre le XIXè siècle et aujourd'hui, c'est celle de l'idée que nous nous formons de l'explication scientifique.

Le physicien de l'époque Victoria mettait un point d'honneur à déclarer  qu'il comprenait quelque chose seulement  quand il avait pu en construire un modèle ;
et, par modèle, il entendait un ensemble de leviers, sources d'engrenages, ou autres appareils familiers à l'ingénieur […]

aujourd'hui nous n'invitons pas l'ingénieur à nous bâtir le monde en dehors de ses matériaux, mais nous nous adressons au mathématicien pour nous le bâtir sans les siens »

Pour sa part, Francis-Louis Closon (1910-1998), premier directeur de l'I.N.S.E.E., avait eu l'occasion de déclarer qu'il fallait :

«Remplacer la France des mots par la France des chiffres» (cf. Desrosières, 2003).



3. L'économie politique : quelle science ?

Que penser d'une science comme l'économie politique où les mots qui l'expriment, se trouvent dans un tel état d'anéantissement ? (cf. billet d’août 2015)

Il revient au même de ne pas définir un mot ou de lui donner, en guise de définition, une "armée mexicaine de définitions".

Cette question situe à l'opposé du point sur quoi Henri Poincaré avait insisté dans l'ouvrage cité:

"On ne saurait croire combien un mot bien choisi peut économiser de pensée, comme disait Mach" (Poincaré, op.cit. p.31),



Quelques temps plus tard, à sa façon, John Hicks (1904-1989)s'en était pris à son tour, si on peut dire, au sujet de Machlup au travers de la notion de "liquidité" (dans l'article “Liquidity”, The Economic Journal, Vol. 72, No. 288 (Dec., 1962), pp. 787-802).

Pour sa part, Murray Rothbard (1926-1995) est revenu sur la dénaturation de la notion de l'équilibre de l'économie dans un article de 1987 dans The Review of Austrian Economics, volume 1 (pp. 97-108) et s'en est pris à ce qu'avaient pu écrire Joseph Schumpeter (1883-1950) et Alvin Hansen (1887-1975) avant que Guido Hülsmann s'en prenne à d'autres (cf. son texte).


La liste des mots du genre "équilibre économique" ou "liquidité" qui tiennent de la rhétorique "au mauvais sens du mot", est abondante (par exemple, inflation, chômage, croissance, etc. monnaie...).
On pourrait, en particulier, lui ajouter
- le mots "société" - que certains attribuent à Emile Durkheim (1858-1917), l'homme qui a introduit la "conscience collective"!- ou
- le mot "état" (cf. ce texte de de Jasay, 1994), mais je ne saurai m'y appesantir.

a. L’économie politique d'hier.

Avec ces propos, on était bien loin de la droite ligne du XIXème siècle, des notions de "valeur", d'offre et de demande de valeurs, et d'"équilibre économique".

Il faut en effet savoir que, pendant longtemps, l'économie politique a eu comme seul point de départ la "théorie de la valeur" (cf. ce texte de mars 2017).

Et par "valeur", il fallait entendre toute chose ou toute quantité de chose en propriété d'un être humain (cf. ce billet de décembre 2015)

Jean-Baptiste Say (1767-1832) en avait déduit au début du XIXème siècle dans le "Discours préliminaire" de son livre intitulé Traité d'Economie politique (1803), que :

"On a longtemps confondu
- la Politique proprement dite, la science de l'organisation des sociétés,
- avec l'Economie politique qui enseigne comment se forment, se distribuent et se consomment les richesses qui satisfont aux besoins des sociétés."

Dans son Catéchisme (1815), il écrivait à nouveau :

"Qu’est-ce que nous enseigne l’économie politique ?

Elle nous enseigne comment les richesses sont produites, distribuées et consommées dans la société."(Say, Catéchisme, 1815, p.8)


b. Lois d'offre et de demande.

Les lois d'offre et de demande de valeurs qui ont été proposées par les savants mathématiciens (depuis Cournot, 1838) n'étaient que des relations hypothétiques (spéculatives ... diront certains) entre les résultats des actes des gens, entre les prix en monnaie et les quantités de valeurs.

Exemplaire a été la « théorie de la quantité de monnaie » qui s'est intéressé aux variations proportionnelles de la quantité de monnaie et des prix en monnaie bien avant le XVIIIème siècle.

Les notions de "valeur" et "proportion" étaient alors essentielles dans le discours économique.


Aujourd'hui, on dira encore, à l'occasion,
- qu'elles sont les conséquences logiques de l'action humaine ou
- qu'elles se déduisent de l'équilibre économique général ou de l’équilibre macroéconomique.

On peut dire tout autant qu'elles présentent l'intérêt d'être situées à mi-chemin entre
- la notion d'action humaine, i.e. l'action économique de vous et moi, et
- la notion d'équilibre des marchés - dénommée curieusement "valeur" par beaucoup, à commencer par Gérard Debreu (cf. le livre)-.

c. Action et résultats de l'action.

Mais, grande différence entre l'un et l'autre, l'équilibre économique est un résultat hypothétique de la théorie économique imaginé par des savants - qui ne vaut que la valeur qu'on peut lui donner - alors que l'action de vous et moi est une action évidente, une réalité incontournable qu'on ne peut qu'imaginer déboucher sur un résultat de l'"équilibre économique".

Dans son Cours d'économie politique de 1896-97, Vilfredo Pareto (1848-1923) ... a insisté sur le point :

… "3. Notre étude a pour objet les phénomènes qui résultent des actions que font les hommes pour se procurer les choses dont ils tirent la satisfaction de leurs besoins ou leurs désirs.

Il nous faut donc 
- d'abord examiner la nature des rapports entre les choses et la satisfaction de ces besoins ou de ces désirs, et
- tâcher ensuite de découvrir les lois des phénomènes qui ont précisément ces rapports pour cause principale." (Pareto, 1896-97, §3).


Et il est passé à côté de la notion d’"action humaine" dans la suite de ses raisonnements.


Dans la seconde moitié du XIXème siècle, des économistes dits "autrichiens" - ... par les marxistes de l'histoire de la pensée économique - ont commencé à mettre l'accent sur les conséquences logiques des actes des gens plutôt que sur les résultats observés de ces actes, étant donné leurs intentions.

Au XXème siècle, Ludwig von Mises en est arrivé à écrire :

… "La science économique ne porte pas sur les biens et services, elle porte sur les actions des hommes en vie.

Son but n'est pas de s'attarder sur des constructions imaginaires telles que l'équilibre.
Ces constructions ne sont que des outils de raisonnement.

La seule tâche de la science économique est l'analyse des actions des hommes, c'est l'analyse des processus." (Mises, 1962, cf. ce texte).


Mises a aussi considéré que tout acte de la personne était un échange de valeur ...

Sur ce point, il me semble être allé trop loin et, en cela, je rejoins ce qu'a dit Peter Boettke (2010): les actes de production et ceux d'échange sont à mettre au même niveau d'études et l'acte de production ne doit pas être privilégiée, comme elle l'est, par rapport à l''acte d'échange.


 En 1979, comme pour fêter les trente ans de L'action humaine, livre de Mises (ce qu'il ne fit pas), Henri Guitton, professeur de sciences économiques à l'université de Paris I Sorbonne, concluait son livre intitulé De l'imperfection en économie avec, en particulier, ses mots:

"Il s'agissait de savoir ce qu'était l'objet de l'économie politique.

La question reste actuelle, toujours la même, bien qu'elle s'exprime en termes nouveaux.

Je me demande aujourd'hui si l'opposition que j'avais proposée entre
- 'l'économie politique à l'image des sciences physiques' et
- 'l'économie politique science de l'action humaine'
ne garde pas sa valeur, mais dans l'atmosphère renouvelée par l'épistémologie contemporaine qui nous a permis de lever certaines ambiguïtés." (Guitton, 1979, p.225)


Il était un des rares économistes de l'époque à ne pas mettre de côté l'école de pensée économique autrichienne.

Mais avec les mots ci-dessus, il montrait qu'il se trompait de cible.

Certes le scientisme qu'il évoquait était condamnable, mais l'était plus encore la priorité donnée par les scientistes aux résultats de l'action humaine sur l'action elle-même... ce dont il n'a pas parlé.

d. L’inculture organisée.

L'inculture que Guitton dénonçait implicitement (et qu'il avait déjà dénoncée en 1951, cf. texte critique d'A. Marchal) a peu évolué en France depuis lors (cf. ce texte d'août 2015).

L'"économie autrichienne" a toujours une méthode vue d'un mauvais œil par les prétendus bien-pensants (exemplaire était le texte critique de A. Barrère).


4. L'économie politique en construction.

Entre temps, des économistes lui ont donc substitué la "théorie de l'équilibre économique général" ou la "théorie macroéconomique" et ont ainsi proposé une construction de l'économie politique sans antécédent (cf. billet de juin 2017).

L'Ecole "non autrichienne" majoritaire qui en est résulté est un vaste kaléidoscope pour ne pas dire un grand "chaoscope".


Les résultats de l'action des hommes de l'Etat, qualifiée élégamment de "politique", sont en définitive l'axiome ultime. 
Ils le sont beaucoup plus que telle ou telle définition de l'équilibre économique général malgré ce qu'avancent certains.

Autres axiomes entremélés: l'équilibre économique général est le résultat d'offres et de demandes sur quoi la littérature économique n'est pas avare de développements, même si elles ne sont pas mises en relation avec les actions humaines menées
- car à profit attendu avec incertitude - ou bien non menées -,
- car à coût d'opportunité trop élevé -.

Il en est ainsi car
- soit le concept d'action humaine est laissée de côté,
- soit il est dénaturé (comme c'est le cas dans l'"analyse d'activités" post décennie 1940 qu'a proposée Raymond Barre de son ouvrage ..., cf. Raymond Barre, Economie politique).

Les économistes de cette Ecole à dimensions "galactiques" reconnaissent les crises périodiques, les imputent à beaucoup de facteurs et s'efforcent de démontrer avec la dernière méthode non économique en vogue (principalement mathématique) que, sans l'action permanente des hommes de l'Etat - laquelle révèle parfois, certes, des défaillances, "mais 'qui' n'en a pas..." dira-t-on-, les situations évoquées seraient pires, sans commune mesure (cf. billet de novembre 2012).


5. Les fantômes de l'économie politique.

La démarche a complété en définitive les déformations ou dénaturations des économistes du début du XXème siècle où trois considérations différentes y étaient étalées:
- l'accord d'actes d'échange de propriétés (le "marché conclu") à quoi étaient parvenues deux personnes juridiques physiques (vous et moi),
- l'égalité arithmétique de la quantité offerte d'un bien par une population et de sa quantité demandée par une autre sur un "marché",
- l'équilibre des "forces" du marché,
. soit transposition d'une représentation mathématique du phénomène physique de la "balance" agrémentée de définitions variées de la notion de "force"
. soit transposition d'une représentation analogue du phénomène de l'équilibre chimique (loi de Le Chatelier-Van't Hoff), 
- la "théorie de l'équilibre économique général",
- la "théorie microéconomique" et 
- les approches de la "théorie macro économique", où
. soit la monnaie était supposée ne pas exister,
. soit le "coût de la monnaie" était supposé exister et nul,
 même si on ne savait pas trop ce qu'il en était
(cf. le texte de A. Marget (1935) cité).


Il reste que, contrairement à ce que font croire ou que disent certains commentateurs, aujourd'hui, au travers de ce qu'ils dénomment "optimum de Pareto", Vilfredo Pareto est exemplaire à cet égard du refus comme le soulignait, certes en note de bas de page, Marget dans l'article de 1935 :

"Pareto's general attitude toward the use of mathematics for purposes of analysis rather than synthesis is typified by a remark in his obituary notice of Walras in the Economic Journal, XX (1910), 139:

'When mathematics are applied to particular problems of economic science, they lead merely to results more curious than useful.

We should not err widely from truth in saying that, restricted within these limits, the use of mathematics in economic science is futile.'

To be sure, Pareto did not mention Walras specifically on this occasion; but that he may have had reference to Walras, as well as to Marshall, may be deduced from remarks which he made on other occasions.
See, for example, his cynical comments on Walras' proposals for the abolition of private property in land and for Indian monetary reform, in his 'Introduction' to A. Osorio, Théorie mathématique de l'échange (1913), p. ix.

If it be objected that Pareto's skepticism, on this latter occasion, had reference, not to the possibilities of analysis with the help of mathematical tools, but merely to what I suppose he would have characterized as Walras' 'non-logical' desire to use economic analysis in order to improve the lot of mankind, I should merely point to Pareto's complete lack of sympathy with, or understanding of, Walras' analytical contributions to the field of monetary theory."


Ma traduction en français :

«L'attitude générale de Pareto à l'égard de l'utilisation des mathématiques à des fins d'analyse plutôt que de synthèse peut se caractériser par une remarque qu'il a écrite dans son article nécrologique de Walras dans l'Economic Journal, XX (1910), 139:

'Quand les mathématiques sont appliquées à des problèmes particuliers de la science économique, elles conduisent simplement à des résultats plus curieux qu'utiles.

Nous ne devrions pas nous écarter trop de la vérité en disant que, dans ces limites, l'utilisation des mathématiques en science économique est futile.'


A coup sûr, Pareto n'a pas mentionné spécifiquement Walras à cette occasion, mais qu'il puisse avoir fait référence à Walras, ainsi qu'à Marshall, peut se déduire de remarques qu'il a faites à d'autres occasions.
Voir, par exemple, ses commentaires cyniques sur les propositions de Walras pour l'abolition de la propriété privée de la terre et pour la réforme monétaire indien, dans son "Introduction" à A. Osorio, Théorie mathématique de L'Échange (1913), p. ix.

Si l'on objecte que le scepticisme de Pareto, à cette dernière occasion, se référait,
- non pas aux possibilités d'analyse à l'aide d'outils mathématiques,
- mais simplement à ce que je suppose qu'il aurait qualifié de désir "non-logique" de Walras d'utiliser l'analyse économique afin d'améliorer le sort de l'humanité,
je soulignerais tout simplement le manque complet de sympathie, ou de compréhension, de Pareto avec les contributions analytiques de Walras au domaine de la théorie monétaire."



Les adeptes actuels de l'"optimum de Pareto" (cf. par exemple ce billet de juillet 2009) devraient avoir en permanence à l'esprit ces considérations.

Ils devraient cesser d'imputer faussement la notion d'optimum économique à Pareto.

Ils devraient renoncer à la pratique d'introduire telle ou telle mathématique, choisie nécessairement arbitrairement, en économie politique pour l'étayer et essayer ainsi de faire de cette dernière un domaine des sciences exactes.

Ils devraient revenir sur la voie des accords contractuels et de l'harmonie économique qui en résulte.

Soit dit en passant, un des résultats de l’échange libre est donc le  « marché conclu » dont l'expression fait remonter dans l'histoire.

On était bien loin alors des représentations géométriques admises par les économistes officiels, du marché de la fin du XIXème siècle « à la Marshall », à la « Edgeworth Bowley » ou de l’équilibre économique général « à la Walras », « à la  Hicks-Hansen » (mi XXème siècle), à la façon « monétariste, à la façon « néo néo keynésienne » (2001), à la façon « nouveau monétarisme » (2010)...

A fortiori, on était loin des élucubrations
- des représentations résultant de l’application de la  « théorie mathématique des jeux » ou
- des représentations résultant de l’application de la "théorie des ensembles" « à la Arrow-Debreu et consorts »
qui fleurissent mi XXème siècle et qui tendent, entre autres, à mettre l’accent sur la question de la détermination "mathématique" de l'équilibre (ah Kakutani ou Brouwer !) comme pour faire oublier la différence à faire entre la question de l’existence mathématique et la question de l’existence empirique (cf. par exemple, Poincaré, Science et méthode, 1908).

Un deuxième résultat de l’échange libre est la spécialisation réalisable de l’action humaine.
Sans échange, pas de spécialisation imaginable.

Il reste que, pour certains, l’échange libre est à maudire
car c’est la « division du travail » et
car ils jugent celle-ci néfaste pour le travailleur ou … pour la nation – du fait de la dépendance, "avancée dans la foulée", vis-à-vis de l’étranger, dépendance alimentaire, énergétique, etc. (ah le patriotisme économique !)-.

Troisième résultat à ne pas cacher, ni à oublier : le gain à l’échange.
En vérité, le gain à l’échange est tellement évident que ceux qui condamnent la division du travail en arrivent à faire référence à une mauvaise distribution du gain et à parler de l’ « échange inégal » plutôt qu’à s’escrimer à essayer de réfuter l’existence empirique du gain.

 Le quatrième et dernier résultat de l’échange libre que j’évoquerai est le prix du marché conclu, le prix en monnaie de la valeur « non monnaie » échangée.
C'est cela même sur quoi insistait en fait Pareto.

Un prix en monnaie n’est jamais qu’une quantité de monnaie convenue entre des personnes juridiques par unité de la valeur en question.
Il n’est pas a priori un prix en monnaie affiché à quoi il faut se soumettre ou se démettre, quand l’échange n’est pas réglementairement obligatoire ….

Contrairement à ce que supposent beaucoup d’économistes mathématiciens, il n’y a pas, d’un côté, des prix et, de l’autre, des quantités de marchandises…

Il n’y a que des quantités de valeurs en propriété échangées - ou échangeables - évaluées par les êtres humains associées à des quantités de monnaie que ceux-ci détiennent, le prix en monnaie étant une façon de schématiser le « marché conclu » en droit, en insistant seulement sur une de ses caractéristiques.

Mais, bien sûr, quand, en hypothèse, on a mis de côté la monnaie - car on ne sait pas ce que c'est - et qu’ainsi on s’est mis dans une impasse, il faut trouver un stratagème pour s’en sortir "au moindre coût ... qu'on évalue à sa façon".

C'est, dans ce cas, la plupart du temps, l’appel à la rhétorique - au mauvais sens du terme - et la référence à la « dualité » : il y aurait des prix et des quantités de marchandises indépendants l'un de l'autre !

Qu'à cela ne tienne, les personnes échangent toujours des valeurs en propriété
- soit synallagmatiquement (via des contrats bilatéraux),
- soit catallactiquement (il s'agit alors d'"échanges dépersonnalisés" pour reprendre le concept de Douglas North qui tend à conforter le concept à consonance un peu barbare de "catallaxie" de Hayek).

Chaque fois que l’échange débouche sur un accord en droit, que l'échange aboutit, il y a « marché conclu ».

Et a priori, l’échange libre débouche davantage sur un accord que l’échange réglementé.

A l'opposé, un prix minimum fixé réglementairement interdit des échanges et crée des marchés conclus dits « au noir »...

S’il n’y a que des marchés conclus librement, a priori il ne peut y avoir qu’un accord général des volontés des uns et des autres, qu’un marché conclu général, qu’une égalité quantitative générale, qu’un équilibre économique général.

S’il y a des échanges réglementés, il en est tout autrement : ce qu'en définitive, l’application de telle ou telle mathématique choisie arbitrairement... sanctionne en amenant à parler d’indétermination…



Bref, accords des volontés de vous et moi ("marchés conclus"), égalités arithmétiques des quantités des valeurs en propriété et équilibre économique général ou macroéconomique ou bien, si on préfère l'ordre inverse, à savoir équilibre, égalités, « marchés conclus » sont trois façons complémentaires, interdépendantes de l’économie politique, pour dire la même chose avec des mots différents.

Rien ne justifie de donner une priorité à l’une d’elles sur les autres comme c’est, par exemple, le cas depuis la décennie 1930 (cf. Cot et Lallement, 2007 ) avec la déformation, la dénaturation voire le dévoiement de la pensée de Pareto sous l’intitulé « économie parétienne » ou « économie du bien être » (le fameux « Pareto revival » en langue américaine évoqué ci-dessus) sauf à vouloir faire un mauvais coup.

C’est aussi le cas depuis la fin de la décennie 1930 avec le domaine de l’économie politique dénommé « macroéconomie » dont l’expérience en cours est de plus en plus coûteuse.

. Indétermination parétienne.
Au passage, et ceci est curieusement passé sous silence, Pareto avait souligné que, quand les prix sont libres, la monnaie est vraie et l’équilibre économique général est déterminé.

Quand ils ne sont pas libres, mais réglementés, la monnaie est fausse et l’équilibre économique général est indéterminé car il y a une variable de plus, de trop..., le prix de la monnaie (cela ne signifie pas que l’équilibre n’existe pas…, je laisse de côté le point).

. Indétermination keynésienne
Quarante ans plus tard (1936), John Maynard Keynes, le « magicien de Cambridge » comme l'avait dénommé Jacques Rueff, impute une indétermination à la « loi de Say » au terme de laquelle l’offre crée sa propre demande.

Selon Keynes, les courbes d’offre globale et de demande globale sont égales pour toute valeur du revenu, pour tout volume de la production et de l’emploi (cf. par exemple T. Sowell qui y insiste dans un livre intitulé La loi de Say, 1972 - 1991 en français, p.151).
En d’autres termes, implicitement, en économie politique keynésienne, peu importent les prix en monnaie !

. Double indétermination
Etant donné ce qu’a écrit Pareto – que Keynes n'a pas cité dans sa Théorie générale… mais cela n'est pas étonnant car, selon Friedrich von Hayek, son niveau de connaissances économiques est celui d’un étudiant de première année de licence -, on peut ajouter, en se plaçant dans la perspective du magicien de Cambridge, que, quand les prix ne sont pas libres, mais réglementés, la monnaie est fausse et il y a une double indétermination mathématique de l’équilibre économique général…

C'est la caractéristique de la situation mondiale dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui depuis l'échec retentissant des manipulations de la monnaie à l'échelle mondiale dont le glas à sonné en 1971, sauf à changer de mathématique...

 Dans le cas spécifique de la France, ont été aussi développés des succédanés de ces deux domaines de l'économie politique que sont l'économie parétienne et la macroéconomie qui ne doivent pas éconduire l’attention, mais bien au contraire faire en sorte qu'ils restent rattachées à leur souche.

Ils végètent en effet sous la forme de « modèles mathématiques », par exemple, au monopole institué en 1946 qu’est l’I.N.S.E.E. (cf. Desrosières 2003) ou à la C.N.A.V. créée par ordonnances en 1967.


6. L'économie politique empoisonnée.


Aujourd'hui, la vulgate économique ou le discours officiel se trouvent pris dans le chaos
- de l'équilibre économique général du XIXème siècle revue par Marx et ses disciples,
- de l'équilibre macroéconomique du XXème siècle des keynésiens et des monétaristes, et
- des prétendues explications nouvelles (principalement statistiques ou économétriques ; édifiant est ce texte d'août 2017 de Mario Draghi, président de la banque centrale européenne).

 Les théories proposées ont en commun d'être sous la tutelle de domaines mathématiques différents et, de ce fait, les mots employés doivent l'être, avec réserve, à la lumière de ce qu'a dit des mathématiques, Hilbert.

Malgré ce que certains économistes en disent, les mathématiques ont enlevé toute signification aux mots employés et, par conséquent, aux prétendus déductions économiques qu'ils en tirent, dès lors qu'ils commencent à raisonner
- à partir d'une mathématique (les grandes théories précédentes et la comptabilité nationale) et
- non pas à partir de leur existence dans la réalité (cf. économie politique de J.B. Say, de F. Bastiat, ou de J. Rueff d'hier et théorie des "économistes autrichiens" d'aujourd'hui) (cf. billet de novembre 2015).

Tels sont les poisons de la rentrée à absorber librement ...







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