A Paris, le 27 août 2018.



 Au nombre des destructions causées par l'idéologie socialiste, il y a celle de la science économique (cf. ce billet d'octobre 2016).
Peu en parle.
Faisons un point.


1. Adam Smith.

La destruction a commencé avec, en particulier, la définition que Adam Smith (1723-90) donnait de l'économie politique en 1776 (cf. La Richesse des nations, 1776 http://classiques.uqac.ca/classiques/Smith_adam/richesse_des_nations/livre_1/richesse_des_nations_1.pdf ):


« L'Économie politique, considérée comme une branche des connaissances du législateur et de l'homme d'État , se propose deux objets distincts :
- le premier, de procurer au peuple un revenu ou une subsistance abondante, ou, pour mieux dire, de le mettre en état de se procurer lui-même ce revenu et cette subsistance abondante ;
- le second, de fournir à l'État ou à la communauté un revenu suffisant pour le service public; elle se propose d'enrichir à la fois le peuple et le souverain. »


On remarquera en passant que, déjà, le législateur n'existe pas.
Existe des êtres humains qui ont choisi comme actions de s'intéresser au droit et de faire aboutir ce à quoi ils songent.

L'homme d'état existe mais ses capacités à comprendre la réalité économique posent des problèmes, pour ne pas parler de tout ce qu'il veut voir se réaliser, en général, par la force violente.

Dans ces conditions, comment voir dans Smith un grand libéral devant l'Eternel ?


2. Ludwig von Mises

Cette définition de Smith est d'ailleurs à 180 degrés de celle de Ludwig von Mises (1881-1973) pour qui :

"La science économique ne porte pas sur les biens et services,
elle porte sur les actions des hommes en action.

Son but n'est pas de s'attarder sur des constructions imaginaires telles que l'équilibre.
Ces constructions ne sont que des outils de raisonnement.

La seule tâche de la science économique est l'analyse des actions des hommes, c'est l'analyse des processus." (Mises, 1962, cf. ce texte),

après qu'il avait écrit, en 1949, dans le livre intitulé L'action humaine, que la science économique avait pour domaine les phénomènes de marché expliqués par les actes des êtres humains et était une:

[...] branche de la connaissance [...]
pour étudier les phénomènes de marché, c'est-à-dire
- la détermination des rapports d'échange mutuel entre les biens et services négociés dans les marchés,
- leur origine dans l'action humaine et
- leurs effets sur l'action ultérieure.

et qu'il l'avait complété par ce texte (cf. billet de février 2010).


3. Que choisir ?

Je vous laisse juge... mais ne cacherai pas que la science économique dominante procède d'Adam Smith.

Reste que, l'économie politique n'est pas, pour tous les économistes, une branche des connaissances du législateur et de l'homme d'état (cf. ce billet).

Qu'à cela ne tienne, elle l'est pour les économistes dits "du mainstream", ceux que les journalistes font parler et dont ils essaient de développer les absurdités...


4. Antoine Augustin Cournot 

Entre temps, en 1838, Antoine Augustin Cournot (1801-73) a introduit dans la science économique, à l'aide d'une mathématique (la géométrie euclidienne, cf. ce billet d'octobre 2014), deux relations (cf. Recherches sur les principes mathématiques de la richesse).

Il a supposé qu'elles faisaient intervenir l'une et l'autre les quantités de marchandises et les "prix en monnaie" (qui cachaient des "quantités unitaires de monnaie" convenues), à savoir l'offre et la demande de marchandises.

Il a aussi supposé que l'offre émanait d'une population et était une relation monotone croissante, la demande émanait d'une autre population et était une relation monotone décroissante, l'ensemble étant dénommé "marché" et connaissant un équilibre quand il était convenu ("marché conclu") et qu'il y avait donc égalité de l'offre et de la demande. 

Il en a déduit l'égalité de l'offre et de la demande, d'une part, et, d'autre part, des effets économiques des variations des relations sur des éléments de son "modèle" d'offre et de demande (ou de marché).

Ces éléments n'ont pas porté atteinte à la science économique, bien au contraire, même si déformation et dénaturation ont pris leur essor sur leurs bases (cf. Walras et consorts).


5. Vilfredo Pareto.

Il en a été différemment des conséquences des travaux de Vilfredo Pareto (1848-1923).

Dans son Cours d'économie politique de 1896-97, il a prévenu que :

"3. Notre étude a pour objet les phénomènes qui résultent des actions que font les hommes pour se procurer les choses dont ils tirent la satisfaction de leurs besoins ou leurs désirs.

Il nous faut donc
- d'abord examiner la nature des rapports entre les choses et la satisfaction de ces besoins ou de ces désirs, et
- tâcher ensuite de découvrir les lois des phénomènes qui ont précisément ces rapports pour cause principale." (Pareto, 1896-97, §3).


En d'autres termes, Pareto a laissé de côté la notion d’"action humaine" pour ne s'intéresser qu'aux "résultats" observés de celle-ci.

Il aurait fallu que les économistes s'en inquiétassent.
Il n'en a rien été et la science économique a commencé à être écornée.



6. Jacques Rueff.

En 1927, Jacques Rueff (1896-1978) a appliqué, sans y insister, le modèle de Cournot à des phénomènes monétaires (cf. Théorie des phénomènes monétaires,
http://www.byterfly.eu/islandora/object/librib:874490#page/12/mode/2up
).

Il l'a complété en introduisant la loi physico-chimique toute nouvelle alors de Le Chatelier-Van't Hoff (cf. ce billet de juin 2007). 

Mais ce fut sans lendemain.


7. John Maynard Keynes.

En 1936, John Maynard Keynes (1883-1946) a introduit dans la science économique la notion de "préférence pour la liquidité" dans son ouvrage intitulé Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie.

Cela est revenu à identifier un marché «à la Cournot» jusqu’à présent laissé de côté par la démarche de l'équilibre des marchés de Walras, avec offre et demande de monnaie, la demande de monnaie n'étant plus recouverte, comme par le passé économique, par la "demande de marchandises", à savoir le « marché de la monnaie ».

 Et cela est revenu à considérer le marché en tant que « liquidité » et non pas en tant que monnaie.
- la "liquidité" était un élément original de la monnaie, et
- la "préférence pour la liquidité" était un aspect de la "demande de monnaie".

La "liquidité" était un type de monnaie abstrait sur quoi Keynes ne s'est pas trop appesanti (cf. Hutt, 1956).

Elle n'était pas sans rappeler que, quelques décennies plus tôt, des chimico-physiciens avaient montré que les choses avaient des états susceptibles de trois grandes phases : le solide, le liquide et le gazeux, et qu'il était possible de les faire passer d'un état à un autre.

N'oublions jamais que Keynes s'était intéressé aux travaux alchimiques de Isaac Newton (cf. ce que d'en disent Ilia Prigogine et Isabelle Stengers dans La nouvelle alliance en 1978) et que sa démarche scientiste dépassait peut-être sa démarche psychologisante.

Keynes a, en effet, justifié la "préférence pour la liquidité" par des considérations psychologisantes, peu convaincantes, qui laissaient de côté, en particulier, des réglementations étatiques récentes de la décennie 1930 sur l'existence de la monnaie (comme l'interdiction de la conversion de la monnaie en or ou en argent... par les particuliers chez les banquiers dans le monde de l'Occident).

Etant donné toutes ces conditions, Keynes a supposé qu'il existait une relation entre la quantité de liquidité demandée et le taux d'intérêt.

Parallèlement, il a supposé que la quantité de liquidité offerte, aux mains du banquier central, était indépendante du taux d'intérêt.

Il en a déduit l'égalité de la demande et de l'offre sur le "marché de la liquidité", caractérisée par un ensemble de "revenus nationaux" et de "taux d'intérêt" ... et non pas par une quantité de monnaie échangée et un prix…


8. John Hicks

Dans la foulée, dans un article de 1937, John Hicks (1904-89) a proposé une représentation géométrique de ce qu'avait écrit Keynes à propos du "marché de la liquidité" et qui va faire florès (à savoir la "courbe LM").

Dans un article de 1935, Hicks avait eu l'occasion de dire son étonnement sur les trois théories de la monnaie qu'avait mélangées Keynes dans l'ouvrage de 1930 intitulé Treatise on money et dont une seule lui semblait à approfondir.


9. Deux derniers mots pour ce billet.

Et les propos de Keynes appuyés par Hicks ont été écoutés et appliqués par le législateur et les hommes de l'état...

Mais à ces travaux, des économistes se sont néanmoins opposés (par exemple, dès le départ, Etienne Mantoux).

Rueff, pour sa part, a développé une vraie théorie générale contrebalançant la "préférence pour la liquidité" (cf. par exemple https://www.persee.fr/doc/reco_0035-2764_1957_num_8_4_407248 ).

Mais les travaux de ces auteurs ont été occultés par les économistes "mainstream".


Au prétexte
- que l'économiste voit, en général, dans les prix en monnaie des marchandises des taux ou rapports d'échanges de quantités convenus par les gens concernés, notions laissées curieusement de côté par Keynes, et
- que le mathématicien déduit de l'hypothèse qu'il se donne sur les utilités totales de marchandises qu'il prête aux gens, un taux d'équivalence (d'indifférence...) de deux utilités marginales égal au taux d'échanges de quantité de marchandises qu'il dénomme "optimum",
des prétendus économistes ont combiné les deux considérations de convention et d'optimum pour en déduire des propositions économiques, selon eux, pertinentes (sur l'emploi par exemple), quoiqu'ils missent de côté, sans raison :
- les quantités de marchandise échangées, et
- les accords de marchandises convenus entre les gens !

Et, dans ces conditions éperdues, le socialisme a pu croître et embellir, et la science économique crever de la démarche pour en arriver au point où elle se trouve aujourd'hui, en particulier, en France.



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