Paris, le 17 juillet 2009.



1. Des questions.

1.a. Quel a été le grand problème mondial rencontré mi-2008, il y a un an ?

Qu'est-ce qui a amené les pouvoirs publics à reconnaître qu'il y avait ce qu'ils dénomment, dans leur langage inapproprié, "crise économique" alors qu'un ajustement financier mondial remarquable se développait régulièrement depuis la fin de l'été 2007 et faisait l'objet de commentaires circonstanciés de la part des observateurs (cf. par exemple ces commentaires sur Bloomberg) ?

Il est arrivé tout simplement un jour où les banques n'ont plus fait d'échanges les unes avec les autres, elles avaient perdu confiance les unes dans les autres.

Est apparu un problème de liquidité bancaire en dépit de l'existence des banques centrales nationales ou régionales qui, aux yeux de certains, ont, entre autres fonctions, celle de faire en sorte que ce problème ne se pose pas … 

Soit dit en passant, ces derniers ne voient pas qu'en définitive, ce sont ces mêmes banques centrales, nationales ou régionales, qui le créent, le problème, et l'ont toujours créé du fait du privilège de monopole d'émission de la monnaie qu'elles ont reçu, chacune, d'un législateur. 


1.b. Parallèlement, sur les marchés organisés d'actions "grand public", il y avait échange comme d'habitude, mais les prix d'échange baissaient continûment et parfois beaucoup et brutalement.

Pour ne pas parler de la baisse des prix de l'immobilier et de son impact sur les "subprimes" aux Etats-Unis.


1.c. Quid des économistes mathématiciens ?

Face à cela, continuaient-ils à jouer avec leurs modèles de prévisions économétriques pour comprendre ce qui se produisait et qu'ils n'avaient pas prévu – à en croire les propos des politiques qui les stipendiaient et que je n'aurai pas l'audace de rappeler - ?

Continuaient-ils à construire ou faire construire, sur leurs indications, des "logiciels de gestion de marché" toujours plus "performants" ?

Ou bien s'adonnaient-ils à résoudre des équations différentielles qu'ils inventaient ?

Reconnaissent-ils qu'ils étaient responsables et qu'ils ont échoué, que cet échec est un échec de leurs conceptions de la causalité sociale, ou se contentent-ils des mensonges intéressés qui accusent l'"ultralibéralisme" et la "déréglementation" ?

Autant de questions que l'on pourrait poser aujourd'hui.


En vérité, de même que les années 1929-1933 ont secoué les économistes de la théorie de l'équilibre économique général, les années 2007-2009 devraient secouer les économistes mathématiciens au point de sonner leur glas.


2. Les années 1929-1933.

Les années 1929-1933 avaient en effet secoué les théoriciens de la monnaie.

Selon John Hicks (1935), le Traité de la monnaie de J.M. Keynes (décembre 1930) avait proposé trois théories de la monnaie entremêlées en une.

S.P. Chambers (1934) regrettait, pour sa part, que la théorie de l'équilibre économique général eût laissé de côté jusqu'alors la monnaie (elle n'intervenait que comme numéraire ou simple bien de consommation) et négligeât de prendre en considération la nature de la demande de monnaie.

T.N. Carver (1934) considérait, quant à lui, que la demande de monnaie était ignorée au profit de l'offre de monnaie.

Mais 1934..., c'est F.D. Roosevelt, président des Etats-Unis en exercice, qui dévalue le dollar par rapport à l'or pour la première fois depuis 1900, année de l'adoption officielle de l'étalon-or aux Etats-Unis, et ce sont les autorités monétaires américaines qui prennent des mesures qui visent à réglementer le marché de l'or aux Etats-Unis.

Rétrospectivement, je dirai que : "le ver entrait dans le fruit".
Le fruit apparaîtra totalement mangé en août 1971 avec la décision d'inconvertibilité officielle du dollar en or prise par Richard Nixon, président des Etats-Unis en exercice, puis les accords du Smithsonian Institute.


3. Economie logique ou économie mathématique.

Dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936), comme s'il avait entendu Hicks, Keynes a proposé indirectement une théorie de la demande de monnaie plus homogène qu'en 1930 et qui va faire l'objet de maints développements mathématiques, tantôt favorables à ses hypothèses, tantôt défavorables, dans la décennie 1950.

Les uns procèdent de la mathématique des équations – différentielles ou non -, les autres de la statistique et de l'économétrie (domaine reconnu récemment alors de la science économique).

Mais en définitive, les mathématiques vont réunir les "pour" (James Tobin et les keynésiens) et les "contre" (Milton Friedman et les monétaristes en puissance).

Pour sa part, dans un article intitulé " Remarques sur le traitement mathématique des problèmes de l'économie politique" (cf. ci-dessous en annexe), Ludwig von Mises (1953) s'oppose à la tendance des économistes mathématiques que confortent, par exemple et entres autres, la Cowles Foundation ou l'U.N.E.S.C.O.

De fait, dans la décennie 1930, des mathématiciens vont faire adopter une nouvelle mathématique pour traiter de l'équilibre économique général (cf. par exemple Cot et Lallement, 2007).

C'est la "théorie des ensembles", mathématique du groupe Bourbaki, que, par exemple, Gérard Debreu va résumer en une vingtaine de pages, en chapitre premier, dans une étude pour la Cowles Foundation en 1959.

Son emploi fait florès avec Kenneth Arrow, Debreu, etc. En 1959, avec cette mathématique, Debreu propose rien moins qu'une axiomatique de la théorie de la valeur, nouvelle approche mathématique de la théorie de l'équilibre économique général.

Au même moment, Jacques Rueff s'oppose, pour sa part, à l'hypothèse des keynésiens, d'un côté, et, de l'autre, des monétaristes en puissance selon quoi les autorités monétaires peuvent fixer la quantité de monnaie au niveau qu'elles désirent.
Selon Rueff, la monnaie est serve, la demande est souveraine.


4. Développements politiques "post crise".

Il reste que Hicks avait relevé en 1935 que Mises avait tenté une "révolution marginale" en théorie de la monnaie – tout comme l'avait tenté, avant lui, Knut Wicksell – mais il n'y était pas parvenu – parce que la monnaie n'avait pas d'utilité marginale et qu'elle avait conduit Mises à la conclusion que la monnaie n'était qu'un fantôme de l'or -.

Et Hicks de proposer dans l'article en quoi consiste sa révolution marginale.

Qu'ont tiré de tous ces développements monétaires "post crise de 1929" les politiques ? Rien ou, sinon, le pire.

4.A. Les monnaies échangeables internationalement.

Primo, les politiques n'ont pas changé d'action ou alors ont écouté les économistes mathématiques qu'ils subventionnaient déjà et ont subventionnés de plus en plus au travers de divers types d'organismes.

Pourtant des économistes tels que Rueff ou Friedman les mettaient en garde et leur laissaient entrevoir l'avenir, toutes choses égales par ailleurs, s'ils ne changeaient pas d'action.

Rueff avait prédit que la réglementation du marché de l'or ne permettrait pas de sauver la parité du dollar en or.
Friedman préconisait de son côté le passage des taux de change fixes à des taux de change libres – "flottants" comme on disait à l'époque -.

Et, malgré tout ce qu'en avaient dit "avant" les politiques, il y a eu l'abandon de la référence à l'or en 1971, puis le passage des monnaies échangeables internationalement de prix fixés officiellement à desprix "non fixés officiellement".

4.B. La zone monétaire.

Secundo, dans la décennie 1960, avec l'école monétariste triomphante, il y a eu l'émergence du concept de "zone optimum de monnaie" (attribué à Robert A. Mundell) et, en 1971, l'idée d'une "banque centrale mondiale optimum" émise par ce dernier (cf. Mundell, R.A. (1971), Monetary Theory (Inflation, Interest, and Growth in the World Economy), Goodyear Publishing Company Inc., Pacific Palisades, Californie, chap.17).

Cette fois, comme s'ils avaient été échaudés par les événements de la période 1971-1973, des politiques ont dressé et tendu leurs oreilles, vraisemblablement car ils ont estimé qu'ils avaient beaucoup à y gagner. 

Tout en déformant le concept jusqu'à le rendre méconnaissable puisqu'aucun économiste monétaire n'en a été dupe, ils s'en sont servis pour créer la "zone euro", pâle figure d'une zone optimum de monnaie". Elle a vu le jour le 1er janvier 1999.

Et Friedman lui a prédit entre dix et quinze années de vie, toutes choses égales par ailleurs.
Nous en sommes donc à dix...

Mort en novembre 2006, Friedman n'a pas eu l'heur de voir le significatif ajustement économique actuel se mettre en place à partir de mi-2007 et de commenter les pertes qu'il occasionne. Qu'en aurait-il dit ?
Personne ne saurait parler à sa place.

Mais une première chose est certaine : la "zone euro" n'y a aucunement fait obstacle.

Bien sûr, des esprits optimistes disent qu'il serait pire s'il n'y avait pas eu la "zone euro".
Qu'ils le croient si cela leur permet de dormir sur leurs deux oreilles.


5. Au bout de la voie...

Seconde raison certaine : les années 2007- 2009 que beaucoup rapprochent des années "post crise de 1929" devraient donc secouer les économistes mathématiques à défaut de sonner leur glas tout comme leurs homologues ont secoué les économistes de la théorie de l'équilibre économique général qui se moquaient de la monnaie.

Comme l'écrivait Mises en 1953 (cf. ci-dessous annexe) :

" Carl Menger a dit un jour qu'il n'y avait pas de meilleur moyen de réduire à l'absurde un courant fallacieux de la pensée que de lui laisser vivre complètement sa vie.
L'école mathématique des sciences économiques est déjà sur cette voie."

Je dirai pour ma part qu'aujourd'hui, elle doit avoir atteint le bout de la voie…



Annexe 1 : "Remarques sur le traitement mathématique des problèmes de l'économie politique"

Mises, L. von (1953), "Bemerkungen über die mathematische Behandlung nationalökonomischer Probleme", Studium Generale, décembre, pp. 662-665.
Traduit de l'allemand par François Guillaumat en juillet 2009. 

Jusqu'à présent, ce texte existait aussi traduit en anglais par Helena Ratzka et publié en 1977 sous le titre "Comments about the Mathematical Treatment of Economic Problems" dans le Journal of Libertarian Studies, 1, 2, pp.97-100.


1. Remarque préliminaire.

On ne peut pas, dans le cadre d'un bref essai, examiner de manière exhaustive la question du traitement mathématique des problèmes économiques.
Il faudrait évoquer des questions fondamentales de théorie de la connaissance et de philosophie des sciences, impossibles à traiter en quelques phrases.
Par conséquent, on ne présentera ici que quelques points, dont on débattra par aphorismes. Pour le reste, nous devons renvoyer le lecteur aux livres de Cairnes, Böhm-Bawerk, Čuhel, Rickert et Max Weber et aux écrits de l'auteur lui-même.[1]


2. Le problème de la mesure.

Le slogan de l’ Econometric Society est la déclaration positiviste :

"Science is measurement." --« La science, c’est la mesure »

Cette association voudrait, à la place d’une science économique supposée inexacte fondée sur l’explication et la logique, que les positivistes tournent en dérision comme « littéraire » instituer une science mathématique exacte de l'économie.
Que mesurent donc ces messieurs?

Dans le septième tome d'Econometrica, le périodique de l’association, le sénateur (ex-professeur) Paul H. Douglas dit de The Theory and Measurement of Demand --« La théorie et la mesure de la demande »-- ouvrage écrit par Henry Schultz, mort prématurément, qu'il serait :

"a work as necessary to help make economics a more or less exact science as was the determination of atomic weights for the development of chemistry”.
« une oeuvre aussi nécessaire pour aider à faire de la science économique une science plus ou moins exacte que l'a été la détermination des masses atomiques pour le développement de la chimie. »[2]

Si nous ouvrons ce travail de Schultz, nous constatons que ses recherches ne portent pas sur tout produit envisagé en général, mais sur la formation des prix et de l'offre de certaines marchandises à l’intérieur d’une région géographique au cours d'un intervalle du passé précisément déterminé.
Il parle, par exemple, non pas de pommes de terre en général, mais des pommes de terre aux États-Unis entre 1875 et 1929.
Son livre est une contribution à l'histoire de l’économie, jugement que peuvent partager même ceux qui considèrent la manière dont il a traité le sujet comme complètement ratée et inutilisable.

Il fut un temps où, en science économique, existait une opinion qui, dans un unique cas, affirmait l’existence d’une relation fixe entre l'offre et le prix : on croyait que le pouvoir d'achat de l'unité monétaire était inversement proportionnel à la quantité de monnaie.
Mis à part cette doctrine, depuis longtemps réfutée et abandonnée, personne n'avait jamais osé déclarer que la relation entre l'offre et le prix serait immuable pour quelque marchandise que ce soit.
Tout ce que l’on peut découvrir de la quantité des marchandises et de leur prix à partir de l'expérience statistique constitue une donnée de l'histoire économique.
La statistique est l'une des méthodes dont l'histoire économique peut se servir.

Les profanes affirment souvent qu'avec des statistiques, on peut prouver n'importe quoi. Il est de fait que l'expérience statistique, dans le domaine de l'action humaine, est incapable de rien prouver au sens où les sciences de la nature parlent de preuve dans l'usage courant de la langue.
L'expérience historique, qui par nécessité est toujours l'expérience de phénomènes complexes, ne peut pas conduire à l’établissement de lois théoriques. Elle doit s’interpréter et s’expliciter au moyen de propositions générales acquises indépendamment de l'expérience historique.

L’objet de l'économie politique n'est pas les pommes de terre, les chemises ou les lames de rasoir, mais l'action humaine.
L’action humaine est menée par des jugements de valeur.
Le jugement de valeur ne mesure pas, il hiérarchise.
Il ne dit pas : « A est égal à B ». Il dit : « je préfère A à B ».
C’est uniquement d’une telle préférence que l'action peut procéder. Lorsque le jugement de valeur estime que A vaut autant que B, il n’y a pas d’action ;
ce n'est pas de l'égalité, mais de la différence entre les valeurs que naissent la production et l'échange.

Il n’y a donc dans le domaine de l'action aucune unité de mesure et aucune mesure.
Les prix ne sont pas mesurés en monnaie, ils consistent dans de la monnaie.
Dès lors que, dans une réflexion concernant l’action, on introduit une donnée concrète, telle que le prix exprimé en monnaie d'une marchandise, on abandonne le domaine de l’économie politique pour entrer dans celui de l'histoire économique, quand cela serait celle de l’instant qui vient de s’écouler.
Tout ce que l’on peut dire en termes chiffrés sur les prix à venir est spéculatif.
On peut faire une bonne ou une mauvaise spéculation, mais on ne peut pas être à l’avance certain qu’on aura bien spéculé.

Le positivisme ne fait aucune différence entre les sciences de la nature et les sciences de l’action humaine.
De même que la chimie a progressé du stade qualitatif au stade quantitatif, de même la science économique devrait passer d’un traitement qualitatif des problèmes à un traitement quantitatif.
Le positiviste ne voit pas que dans l’action humaine il n’y a aucune constante et qu’en conséquence, son postulat est irréalisable.


3. La science des décisions

Un nombre chaque jour croissant d’ouvrages et d’études du courant mathématique s’occupent des décisions que les personnes singulières et les entreprises prennent en menant leurs affaires.
Si l’on y regarde de plus près, on se rend compte qu’il s’agit d’algébriser et de généraliser un mode de pensée que dans les écoles de commerce on apprend sous le nom d’arithmétique des affaires, et dont les hommes d'affaires qui n’ont jamais visité une école de ce genre se servent depuis belle lurette.

Les auteurs de ces textes affirment que leurs recherches seraient d’une grande valeur pour la pratique des affaires dans une société capitaliste, de même que pour la gestion de l’état socialiste.
Ils ne se posent jamais la question de savoir pourquoi les gens « pratiques » ne prêtent à leurs recherches aucune espèce d’attention.

La vérité est que ces savants traités ne donnent à l’homme d'affaires qu’un seul conseil : acheter quand il s'attend à ce que les prix augmentent, et vendre quand il s'attend à les voir chuter.
Tout le reste de ce qu'ils offrent est dépourvu d’intérêt.

Il est superflu de publier de gros ouvrages sur le volume optimal d'un stock.
La décision là-dessus dépend des plans des entrepreneurs, lesquels sont complètement déterminés par leur estimation de l’état de choses à venir.
Toutes les décisions dans la vie des affaires, de même que dans celle de l’individu et dans celle des états, comptent sur une configuration déterminée des conditions à venir, et s'avèrent être autant de spéculations fausses si c’est autre chose qui arrive.

C’est aussi valable pour la gestion du Directeur général d’une collectivité socialiste.
Lui non plus, s'il pouvait calculer, ne pourrait pas calculer autrement que ne le fait l'homme d'affaires à la recherche du profit (le fait qu'il est incapable de calculer appartient à une autre classe de problèmes).

Comme à Marx et à l’ensemble des socialistes, il manque aux économistes mathématiciens d’avoir compris que ce à quoi l’action humaine a affaire ce sont des circonstances futures, dont on ne peut rien savoir avec certitude.
Si on fait abstraction de l'incertitude des choses à venir, alors oui, on peut construire de magnifiques châteaux de cartes mathématiques.

C’est un accord tacite entre tous les économistes mathématiciens que de ne pas révéler les nombreuses contradictions dans les postulats sur lesquelles ils fondent leurs études.
Car logiquement, l’idée d’une action humaine qui connaîtrait l’avenir ne peut pas se penser jusqu’au bout.
Vivre au milieu de gens pour qui le lendemain ne cache rien d’inconnu, serait tellement différent de la vie que nous connaissons, qu’aucune imagination ne suffit pour s’en faire une représentation.
Serait-ce encore seulement vivre, au sens où nous l'entendons ?

Le rapport de la plus haute autorité en matière d'économie mathématique, la Commission Cowles, pour la période allant du 1er janvier 1948 au 30 juin 1949, entreprend une défense dérisoire de la méthode mathématique.

Ce rapport ne peut pas contester que, dans la réalité, il n’existe pas de behavior constants --aucune « constante de comportement ».
Il ne s'accroche pas moins à l'affirmation selon laquelle sa méthode suppose simplement que les données présentées

"remain reasonably constant through a period of years“ « resteraient raisonnablement constantes pendant un certain nombre d’années. »[3]

Cependant, cette hypothèse était vraie, on ne pourrait s’en assurer qu’après coup, c'est-à-dire au moyen de l'expérience historique.

C’est ainsi que tombent toutes les hypothèses des économistes mathématiciens. Leur méthode se révèle n'être qu'une méthode de traitement des données de l'histoire économique.
Leurs fameuses équations, dans la mesure où elles concernent l'avenir, sont des équations où toutes les grandeurs sont autant d'inconnues.


4. Les équations

Dans la science économique moderne, la représentation mentale d'une économie en situation de régularité (économie statique ou économie en état d'équilibre) a pris une importance remarquable.

Dans les représentations de cette construction intellectuelle, ce sont toujours les mêmes procédés de production qui sont mis en oeuvre, de telle manière que les biens d'ordre supérieur parcourent ces processus dans une identité de nature et de quantité régulièrement renouvelée, jusqu'à ce qu’ils finissent par se retrouver entre les mains des consommateurs pour y servir comme biens de consommation.

Dans ce système, l'état de repos du marché est continuellement perturbé, et continuellement restauré de manière identique.
Toutes les données, y compris les facteurs perturbants, demeurent inchangées, de sorte que les prix de tous les biens et services restent aussi inchangés.

Dans le monde de la véritable action humaine, dans l'existence d'un être humain vivant, il ne peut jamais exister aucune situation qui corresponde à cette construction mentale d'une économie en état de régularité.
Toutefois, si on veut comprendre les changements dans les données ainsi que l’irrégularité du changement de l'économie réelle, on doit les confronter dans son esprit à l’absence de changement dans les données ainsi qu’à ses conséquences.

Quoique le développement logique de cette représentation intellectuelle conduise à des contradictions insolubles, on peut et on doit s’en servir sans hésitation si l’on ne perd jamais de vue qu’elle ne sert aucune autre fonction que d’élucider les problèmes de l’entreprise, ainsi que du profit et de la perte d’entrepreneur.

Nous partons d'une situation hypothétique irréalisable d’une absence de changement dans les facteurs qui déterminent la formation des prix, puis nous supposons que seul le changement de l’un seulement de ces facteurs perturbe cette situation, et nous examinons les conséquences de ce changement unique jusqu'au moment où une nouvelle situation d’absence de changement s’est instaurée.

Le scientifique de la nature est censé, dans son expérience de laboratoire, observer isolément les conséquences du changement d'un seul élément.
Dans les sciences de l'action humaine, une telle expérimentation n'est pas possible.
Sa place est prise par la méthode des représentations imaginaires, qui ne représente rien d’autre qu’une recherche des effets que provoque le changement d’un seul facteur particulier toutes choses égales par ailleurs.

Alors, par analogie avec la mécanique classique, on a appelé métaphoriquement « état d'équilibre » l'état des affaires dans l’économie en situation de régularité.
Il est possible de décrire cet état par un système d'équations différentielles simultanées.
La formulation de telles équations représente l’alpha et l’oméga de ce qu’offre l’économie mathématique.

Cependant, la formulation de ces équations, n'élargit nos connaissances en aucune façon.
Ce que l'économie logique dit avec des mots, et ce que les économistes mathématiciens doivent eux aussi dire avec des mots avant de se mettre à faire leurs équations, on le représente avec des symboles mathématiques.

Mais ces équations de l’économie diffèrent totalement des équations de la mécanique, aussi bien quant à leur applicabilité que quant à leur valeur pour la connaissance.

Dans les équations de la mécanique, on peut introduire des constantes, trouvées empiriquement avec une certaine exactitude dans l’expérience.
On peut ainsi, à partir des données, déterminer des grandeurs inconnues avec une précision suffisante pour la technique.
Dans le domaine de l'action humaine, de telles constantes n'existent pas.
Les équations de l'économie mathématique ne servent donc à rien dans la pratique.

Mais elles sont aussi sans valeur aucune pour la connaissance.
Les équations de la mécanique décrivent le mouvement à chacun de ses points, le chemin que suivent les élément, et leur position à chaque instant.
Les équations de l’économie décrivent seulement une situation imaginaire, qui est différente de la situation réelle et qui ne sera jamais réalisée.
Elles ne disent rien des actions des entrepreneurs qui, à la condition irréalisable qu'aucun autre changement ne se produise dans les données, devraient conduire à cet état d'équilibre. .

Bien sûr, on pourrait montrer mathématiquement comment une situation qui diffère de l'état équilibre devrait changer pour qu’on atteigne cet état d'équilibre.

Mais une telle représentation d'un processus mathématique n'est en aucune manière concevable le reflet ni la reproduction du processus par lequel une économie qui n'est pas dans l'état d'équilibre se déplace effectivement dans la direction qui, finalement, c’est-à-dire si aucun autre changement dans les données n'apparaissait, conduirait à cet équilibre.

Elle ne dit absolument rien de l’activité qui constitue ce processus.

La Catallactique a pour tâche de montrer comment les prix du marché naissent de l'action des entrepreneurs.
L'économique mathématique s'épuise à décrire une situation hypothétique où personne n’agirait plus.


5. La mode des analogies.

Carl Menger a dit un jour qu'il n'y avait pas de meilleur moyen de réduire à l'absurde un courant fallacieux de la pensée que de lui laisser vivre complètement sa vie.
L'école mathématique des sciences économiques est déjà sur cette voie. .

Des moyens financiers considérables sont à sa disposition.
Elle dispose d’un grand nombre de périodiques dans toutes les langues de culture, organise des congrès et des conférences et on l’enseigne dans la plupart des universités comme la seule vraie méthode de l'économie politique.
Elle bénéficie aussi de la faveur particulière de nombreux gouvernements ainsi que de l'UNESCO.

Cependant, toutes les félicitations que les représentants de l'école s'adressent les uns aux autres ne suffiront pas, à long terme, pour dissimuler le fait que cette activité conduit à une impasse.

Au moment où, dans un livre, une tête critique posera la question des résultats de la méthode mathématique, l’apparition s’évanouira.

Aucun représentant de l'école mathématique n'a jusqu'ici considéré qu'il valait la peine de répondre par des arguments de fond à la critique dévastatrice que leur méthode a rencontrée.
Ils croient qu'il suffirait d’en appeler au modèle des sciences naturelles.
Quiconque rejette le dogme positiviste se fait marquer comme métaphysicien et comme adepte des

"idealistic philosophies of history, especially of the modern German variety“

(« philosophies idéalistes de l'histoire, en particulier de la variété allemande moderne. ») [4]

S’abaisser à ces machins pré-scientifiques et non scientifiques serait naturellement indigne d'un positiviste.

Pendant le troisième quart du XIXème siècle, l'analogie biologique avait été très populaire auprès des économistes et sociologues positivistes.
Alors, il y avait des messieurs sérieux pour écrire des traités sur des questions du genre :

quelle est donc la substance intercellulaire dans le « corps social » ?

Personne ne conteste plus que ces études de Spencer, Schäffle et Lilienfeld étaient une manière de jouer avec les mots totalement vide de sens.

La mode a changé. Aujourd'hui, les hommes préfèrent l'analogie mécanique. Mais cette mode-là aussi disparaîtra sans laisser de trace.


Notes

1. On peut aussi citer à ce propos un remarquable mathématicien, Paul Painlevé. Voir sa préface à la traduction française, parue à Paris en 1909, de la Theory of Political Economy de William Stanley Jevons.

2. p. 10

3. p. 7.

4. Cf. Sigmar von Fersen, dans l'article "Philosophy of History" in Runes, Dictionary of Philosophy (New York, 1942).


Annexe 2 : l'esprit et la forme.

Les modes disparaissent quand elles sont devenues trop pesantes à cause, en particulier, de leurs échecs et des pertes qu'elles occasionnent.

Auparavant, elles auront suscité le cas échéant de fortes réactions.

Il en était ainsi en poésie il y a quelques années et Léo Ferré le chantait en ces mots:






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