Paris, le 16 février 2012.



Il y a civilisation et civilisation, n'en déplaise à beaucoup.
 
Pour illustrer le point, je reproduis ci-dessous le texte d'une conférence que Jacques Rueff a donnée en mai 1957 à l'assemblée de la Fédération internationale de la laine sur ... les civilisations de marché.

Le texte a été publié sous le titre « Grandeur et décadence des civilisations de marché » dans la Revue des Deux- Mondes (1er octobre 1957, pp. 422-432).

En plus de son thème le plus général, celui des civilisations qui a monopolisé l'attention des oppresseurs impénitents ces derniers jours,
le texte est intéressant à au moins trois égards d'actualité que je soulignerai brièvement ci-dessous.


"Qu'est-ce qu'une civilisation de marché ?

Un économiste répondra que c'est celle où fonctionne un marché libre et qui s'ordonne en vue et en conséquence de ce fonctionnement.
Il ajoutera sans doute qu'un marché libre est celui qui n'a d'autre régulateur que le mécanisme des prix, dont le jeu fixe chaque prix au niveau où la quantité que les producteurs estiment désirable de produire est égale à celle que les consommateurs estiment désirable de demander.

Ces définitions, élémentaires et classiques, sont tout autre chose qu'un exercice d'école : elles évoquent un siècle et plus d'histoire économique, car le monde où nous vivons est l'héritier ingrat d'une civilisation de marché.

Au début du XIXème siècle, en effet, presque rien n'était donné des réalités qui constituent aujourd'hui notre structure économique.
A chaque état des techniques eussent pu correspondre d'innombrables possibles, profondément différents les uns des autres par les fruits qu'ils étaient susceptibles de produire.
C'est la solution unique qui, à chaque instant, s'inscrirait dans les champs et les vignes, dans les mines et dans les usines, dans les canaux et dans les chemins de fer, pour forger l'unique réalité du moment, qu'il fallait à chaque instant sélectionner.

Le mécanisme des prix, mieux que la plus puissante machine électronique, a résolu l'immense système d'innombrables équations à innombrables inconnues, pour en tirer la solution qui, à chaque instant, donnerait aux hommes tels qu'ils sont, dans l'infinie diversité des choses telles qu'elles sont, et par l'emploi des techniques issues, en chaque époque, de l'ingéniosité humaine, le maximum de satisfaction pour le minimum de peine.

C'est ce mécanisme qui a apporté aux hommes, pendant ce XIXe siècle, qualifié bien à tort de stupide, un bien-être que nul n'eût pu imaginer, tout en augmentant immensément l'effectif des populations humaines.


1. LE PROTECTIONNISME AGRICOLE

Cependant, ce progrès, par sa nature évolutive — qui en est l'essence même — devait soulever les difficultés et susciter les résistances qu'impliqué toujours la modification des situations existantes.
La discipline du marché tendait en effet à faire disparaître toute activité devenue indésirée, à proportionner, à chaque instant, la production au volume des demandes dont, au prix auquel elle pouvait être offerte, elle serait l'objet et, enfin, à la concentrer dans les entreprises bénéficiant, en raison de conditions naturelles ou de leur supériorité technique, des prix de revient les moins élevés.

Cette sévère discipline s'exerçait toujours par la dépression du prix des articles indésirés, donc par la diminution des revenus gagnés par les producteurs dont ils émanaient.

Aussi, en tous temps, les producteurs menacés d'éviction demandèrent-ils aux gouvernements, ou s'efforcèrent-ils d'établir par eux-mêmes une protection contre leurs concurrents mieux placés ou plus habiles.
Leurs efforts se traduisirent par la généralisation des droits de douane et par l'établissement d'ententes ou de cartels, nationaux ou internationaux.
Mais c'est surtout dans le domaine agricole que s'exerçaient, avant 1914, les exigences protectionnistes.

Dans l'industrie, en effet, les reclassements de main-d'oeuvre, imposés par le progrès technique, étaient grandement facilités par l'expansion constante de la demande en fonction des revenus.

La demande de produits alimentaires, au contraire, ne suit que dans une mesure limitée l'augmentation des ressources, alors que la productivité agricole augmente rapidement.
Le nombre des hommes nécessaires à la production agricole est donc de moins en moins élevé.
Or, les agriculteurs, pour des raisons hautement respectables, ne quittent pas volontiers leur terre.
L'excédent des effectifs dans les activités agricoles produit constamment un excédent de denrées.
C'est en déprimant les prix, et avec eux les revenus ruraux, que le mécanisme des prix tend à rejeter vers des activités industrielles une partie des travailleurs de la terre.
Il fait vivre, presque en permanence, la plus grande partie d'entre eux dans une atmosphère de dépression.
C'est pour y parer que, depuis 1892, la France s'est engagée dans une politique de protectionnisme agricole, tendant à réserver à la production nationale des débouchés toujours insuffisants pour l'absorber.

Cependant, cette politique, se bornant à corriger les effets de la concurrence mais ne la supprimant pas, restait modérée.
Elle sauvegardait, dans l'essentiel, l'influence ordonnatrice des prix, respectant par là le principe fondamental des civilisations de marché.
Le rappel des conditions dans lesquelles ce principe a été progressivement abandonné, pour être finalement renié et dénoncé, n'appartient pas seulement à l'histoire : il est essentiel à l'intelligence du présent.


2. LA GRANDE DÉPRESSION DES ANNÉES 1929-1933

Si la guerre de 1914-1918 suspendit temporairement, dans de larges secteurs, le mécanisme des prix, les gouvernements s'efforcèrent, dès la fin des hostilités, d'en rétablir le jeu, dans des conditions aussi proches que possible de celles qui existaient avant le conflit.
A la fin de 1928, pratiquement, tous les pays du monde étaient revenus au régime économique antérieur à 1914.

Ils avaient accepté d'autant plus aisément ce rétablissement que l'activité économique se trouvait portée par une vague de prospérité croissante, établissant dans tous les domaines — sauf dans l'agriculture — des niveaux de production sans précédent.

Mais ce mouvement en avant prit fin au « Black Friday » du 24 octobre 1929, lorsque éclata la crise foudroyante des marchés américains.

Un renversement de la tendance n'était certes pas un fait exceptionnel.
L'activité économique a toujours présenté un caractère cyclique, marqué par des alternances de prospérité et de dépression. Mais en 1929, ce fut plus qu'une crise : un effondrement.

L'indice de la production industrielle passa, entre septembre 1929 et mars 1933, aux Etats-Unis, de 110 à 54, en Angleterre de 110 à 86, en Allemagne de 102 à 65.

Ces chiffres sont abstraits. Pour évoquer leurs conséquences sociales, il suffit de constater qu'à la fin de mars 1929, les Etats-Unis n'avaient pratiquement pas de chômeurs ;
à la fin de mars 1933, 13 355 000 hommes s'y trouvaient sans emploi.
Pendant la même période, le nombre des chômeurs passait en Angleterre de 1 204 000 hommes à 2 821 000, en Allemagne de 2 484 000 à 5 559 000.

Le niveau des prix de gros, entre mars 1929 et mars 1933, tomba aux Etats-Unis de 96 à 60, en Angleterre de 140 à 97.

Les faillites furent innombrables. L'exécution des contrats fut presque partout compromise.
La plupart des gouvernements suspendirent le service de leur dette extérieure.

Quant au cours des actions, il passa, aux Etats-Unis, de 216 en septembre 1929, à 34 en juin 1932, soit une chute de 7 à 1 (1).
(1) Tous ces chiffres sont extraits des Tableaux statistiques joints à The Great Depression de Lionel Robbins, Londres, 1934.


Il n'était jamais survenu, dans l'histoire économique, pareille catastrophe.
Elle sema la ruine et la souffrance partout dans le monde. Pendant la seule année 1931, 2290 banques aux Etats-Unis fermèrent leurs guichets, immobilisant une masse de dépôts de 2 586 millions de dollars.

Toutes les entreprises connurent l'insécurité. Il n'est presque aucune famille qui échappa, pendant ces noires années, à l'angoisse du pain quotidien.

A ces répercussions humaines, heureusement temporaires, la Grande Dépression ajouta des conséquences qui allaient se révéler plus durables.
Elle provoqua dans la structure des sociétés occidentales plusieurs mutations fondamentales, qui font de la crise de 1929 un véritable tournant de l'Histoire.

Ces mutations furent l'effet des mesures que les gouvernements prirent, non pour parer aux causes du mal — qu'ils ne démêlaient pas clairement — mais à ses conséquences.

Aux Etats-Unis, le président Hoover, pendant ses dernières années de mandat, créa diverses institutions pour la protection de l'agriculture :
en 1929, le Federal Farm Board et la Coton Stabilisation Corporation ;
en 1932, pour la protection des chemins de fer et des banques, la Reconstruction Finance Corporation.
Mais c'est surtout au président Franklin D. Roosevelt qu'il appartint, à partir de son accession au pouvoir, en novembre 1932, de mettre en ceuvre le New Deal, tendant à atténuer directement les effets de la crise et, dans une large mesure, à y mettre un terme.

L'acte fondamental fut l'abandon de l'étalon-or.
Réquisition du métal entre les mains des particuliers, annulation des clauses or dans les contrats, dévaluation, en furent les principales étapes.

En même temps, un vaste programme de secours et de réglementation était mis en oeuvre.
Par la création de l'Agricultural Adjustment Administration, le gouvernement encourageait la réduction des productions de blé, de coton, de maïs, de lait, de tabac et de riz.
La Farm Credit Administration entreprenait de consolider les dettes agricoles que la baisse des prix rendait intolérables.
Un vaste programme de travaux publics devait fournir du travail aux chômeurs.
Enfin, la National Recovery Administration, par la publication de codes de concurrence loyale, tendait à faire exception aux dispositions anti-trust de la législation américaine.

En Europe, la France essaya, avec un certain nombre de pays continentaux, qui constituèrent le bloc-or, de maintenir son niveau monétaire.
A cette fin, elle inventa une nouvelle formule de protection contre les importations : le contingent, qui devait avoir, avec ses annexes : les clearings et les licences, d'immenses développements.
En même temps, elle mit en oeuvre, avec l'Office du blé, un système de stabilisation des prix qui devait aussi faire école et est encore pratiquement en vigueur.

Toutes ces mesures ne l'empêchèrent pas de devoir quitter l'étalon-or, en 1936, pour, d'abord, dévaluer sa monnaie et pratiquer ensuite un système de monnaie flottante, régularisée par un fonds de stabilisation des changes.

L'Angleterre, comme les Etats-Unis, dévalua sa monnaie à l'automne de 1931.
Mais en même temps, par les accords d'Ottawa, d'août 1932, elle renonça à l'empire du monde, que lui avait donné le libéralisme manchestérien, pour tenter de construire le monde clos de l'empire, fondé sur une protection générale, atténuée, pour les pays du Commonwealth, par la préférence impériale.

Presque seule, l'Allemagne maintint sa monnaie, mais en immobilisant les capitaux étrangers venus en masse s'investir, à court terme, sur son territoire.
Les accords de standstill, du 19 avril 1931, ont une importance fondamentale.
Conclus sur la suggestion des Etats-Unis, en accord avec la France et l'Angleterre, ils ont véritablement appris au monde qu'on pouvait enfermer un grand pays dans une muraille financière, imperméable au pouvoir d'achat et permettant, par ce caractère, l'inflation en vase clos.
Sans le savoir, c'était le contrôle des changes que les signataires de ces accords inventaient et imposaient à l'Allemagne, pour lui épargner une nouvelle dévaluation de sa monnaie.

Ainsi le grain était semé. 
Le docteur Schacht n'eut qu'à le faire lever en développant et en perfectionnant à l'extrême le régime d' « inflation réprimée ».
C'est ce régime qui a permis à Hitler de dépenser sans compter, à l'abri du contrôle des prix et du rationnement, de créer en très peu de temps une nouvelle armée allemande et finalement de déclencher, en 1939, la Seconde Guerre mondiale.

Pendant la guerre, pour éviter l'inflation galopante qu'aurait entraînée le financement des immenses besoins de leurs armées ou les charges imposées par l'occupant, tous les pays qui combattaient l'Allemagne furent conduits à adopter, eux aussi, un régime d'inflation réprimée, fondé, comme le régime allemand, sur le contrôle des changes, le contrôle des prix et le rationnement.


3. KEYNES, SCHACHT ET LA STAGNATION

Si la crise de 1929-1933 a bouleversé les structures économiques, elle a exercé une influence plus profonde encore par ses répercussions sur les idées des hommes.
Le souvenir des souffrances endurées leur a inspiré une aversion profonde à l'égard du système qui leur semblait les avoir provoquées.
Ils ont été presque unanimes à vouloir son remplacement par des institutions propres à éviter, pour toujours, le renouvellement de pareilles perturbations.

Le trait dominant de cette position idéologique a été le refus des automatismes monétaires, responsables aux yeux des hommes de l'ampleur de la dépression.
Leur sentiment a été exprimé en termes vigoureux par le professeur Moley, représentant du président Roosevelt à la conférence monétaire qui siégea à Londres en 1933, lorsque, dans une déclaration retentissante, il qualifia l'étalon-or de « fétiche périmé ».
Désormais les hommes entendaient ne plus subir passivement les variations du pouvoir d'achat global, mais en « diriger » eux-mêmes l'évolution.
Aux effets mécaniques de l'étalon-or serait substituée la gestion consciente des autorités monétaires.

Sur ce désir profond germèrent et se développèrent deux doctrines et deux systèmes, dont les protagonistes respectifs sont, pour l'opinion, lord Keynes et le docteur Schacht.

L'idée qui survit à la théorie complexe et déjà largement périmée que constitue le « keynesianisme », est qu'il convient, par une politique fiscale et une politique d'investissement appropriées, de maintenir systématiquement le volume global du pouvoir d'achat au niveau de la valeur globale des richesses offertes sur le marché.
Ce système visait au plein emploi dans la stabilité des prix. S'il a bien atteint, au moins jusqu'à présent, son premier objectif, il a plongé le monde dans une inflation, plus ou moins rapide dans les divers pays intéressés, mais générale et permanente.

En désolidarisant l'évolution des prix dans les divers domaines monétaires, l'inflation a imposé la direction systématique des échanges internationaux et généralisé, dans le monde, le contrôle des changes, les contingents, les licences et les clearings.

Le système du docteur Schacht, au contraire, renonce à contrôler les variations du pouvoir d'achat global et, par là, libère l'Etat de toute limitation dans ses dépenses.
Mais il contrôle, avec une rigueur extrême, l'effet de ces variations, par la fixation autoritaire des prix et le rationnement.

Les deux systèmes, dans la mesure où ils suppriment la tutelle régulatrice du mécanisme des prix, imposent une planification quasi totale de la production et, de ce fait, une diminution sensible de la liberté de choix des producteurs et des consommateurs.

En transférant des individus aux autorités planificatrices l'initiative et la direction des comportements économiques, ils bouleversent profondément la structure des sociétés et peuvent même modifier, comme l'expérience allemande l'a montré, le statut de la personne humaine.


4. LE JEU MONÉTAIRE INTERNATIONAL

Toutes ces conséquences redoutables ont été acceptées parce que, aux yeux des hommes, elles paraissaient moins graves que l'éventualité d'une nouvelle dépression, aussi profonde que celle de 1929.
Cependant, dans leur rancoeur, ils ont attribué au système de l'étalon-or lui-même la responsabilité de leurs malheurs, sans se préoccuper de savoir si c'était bien lui qui les avait provoqués.

Or les mécanismes monétaires avaient subi, dans le monde tout entier, une profonde modification au cours des années 1920-1930.

Sous prétexte d'économiser l'or, la conférence qui avait siégé à Gênes, en 1922, avait recommandé l'application d'un système entièrement nouveau, le « gold exchange standard », qui permettait aux banques d'émission de compter dans leurs réserves, non seulement de l'or, mais des devises remboursables en or.

Cette modification, qui paraissait anodine, a permis aux capitaux exportés dans les pays d'outre-mer entre 1914 et 1923 de revenir en Europe sans quitter les Etats-Unis et l'Angleterre.
Elle a, par là, produit une véritable duplication des bases de crédit, génératrice elle-même d'une immense expansion du pouvoir d'achat.
Cette expansion est la cause de l'ampleur sans précédent du « boom » qui s'est terminé en 1929.

Alors, à la suite de divers incidents, notamment de la crise boursière américaine et de la faillite, en 1931, de la grande banque autrichienne du Credit Anstalt, les capitaux revenus en Europe ont pris peur.
Toute la superstructure de crédit construite sur le « gold exchange standard » s'est effondrée comme château de cartes.

La contraction a été à la mesure de l'expansion qui l'avait précédée.
Son ampleur est la conséquence directe, non de l'étalon-or, mais de la dégradation profonde qu'il avait subie du fait de la généralisation du « gold exchange standard».
Sans cette novation, la convertibilité métallique serait restée l'instrument de régulation efficace qu'elle avait été dans le passé, apportant aux hommes l'admirable expansion dans la quasi-stabilité caractéristique du XIXe siècle.

On reste confondu devant la passivité avec laquelle la pensée économique a accepté le faux diagnostic, générateur des réactions irraisonnées de l'opinion.
Elle a véritablement suivi les courants passionnels, sans se préoccuper de les éclairer ou de les guider.
C'est sur ce faux diagnostic que le monde est entré, avec lord Keynes et le docteur Schacht, dans l'ère de l'inflation.


5. LE PROTECTIONNISME

De l'épreuve commencée par la crise de 1929, amplifiée par la guerre de 1939, le monde, qu'avant 1914 l'étalon-or avait pratiquement unifié, est sorti brisé en morceaux épars, enfermés dans des barrières économiques plus ou moins imperméables aux échanges.

Pour les continents comme les Etats-Unis ou la Russie soviétique, l'autarcie n'a pas de graves conséquences.
Ils contiennent, à l'intérieur de leurs frontières, toutes les ressources, toutes les terres et tous les climats. En excluant de leur économie le reste du monde, ils ne se privent presque de rien.

Au contraire, les pays de dimensions limitées, tels les principaux pays de l'Europe, sont privés par l'autarcie des conditions de production qu'ils ne trouvent pas sur leurs territoires et qui, plus favorables que celles dont ils disposent, leur permettraient d'obtenir à meilleur compte, par achat à l'étranger, les produits qu'ils s'imposent de tirer de leurs propres ressources.

Les effets d'une politique de protection dépendent plus de l'étendue du territoire qu'elle isole que du niveau des barrières qu'elle établit.
Pour les petits et moyens pays de l'Europe qui ne sont jamais des univers économiques, la protection entraîne une diminution profonde de bien-être, qui explique, pour sa plus grande part, la différence entre les niveaux de vie américain et européen.

Assurément, cette politique n'a pas empêché le progrès social.
Mais elle a véritablement tendu à le diminuer, et l'a, en fait, grandement réduit, dans le moment même où les Etats disaient vouloir et voulaient sincèrement le porter au maximum.

Entre 1930 et 1940, les gouvernements européens ont fait, presque tous, le contraire de ce qu'ils souhaitaient faire.

L'opposition entre la politique effectivement pratiquée par eux et celle qu'ils prétendaient poursuivre, est l'une des plus choquantes contradictions de notre temps.


6. LA LIBÉRALISATION DU COMMERCE INTERNATIONAL

Cette contradiction a depuis longtemps heurté les cerveaux conscients et les coeurs généreux.
Toutes les conférences internationales réunies depuis la crise l'ont relevée et ont prétendu la résoudre.

Au lendemain de la dernière guerre, les peuples ont affirmé à nouveau, dans la Charte des Nations Unies, leur décision de « réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux d'ordre économique... » et en « favorisant le relèvement des niveaux de vie ».

La Convention de coopération économique européenne, acte générateur de l'O.E.C.E., en date du 16 avril 1948, a précisé cet engagement de principe :
« Les parties contractantes poursuivront leurs études en cours sur les unions douanières ou les régimes analogues, tels que les zones de libre échange dont l'institution pourrait constituer un des moyens d'atteindre ces objectifs » (ceux de la Convention).
« Les parties contractantes coopéreront entre elles et avec les autres pays animés des mêmes intentions pour réduire les tarifs et autres obstacles à l'expansion des échanges, en vue de réaliser un régime multilatéral d'échanges viable et équilibré, conformément aux principes de la Charte de la Havane. »

L'organisation européenne de coopération économique a appliqué ces principes en créant un système de paiements multilatéraux, l'Union européenne des Paiements, et en affranchissant une large part des échanges de toutes restrictions quantitatives.
Elle a ainsi rendu d'immenses services.
Mais elle n'a pu encore aborder le problème de l'union douanière, ni même celui de l'abaissement des droits de douane.
Son action efficace est donc restée limitée.

L'O.E.C.E. achèvera peut-être la libéralisation des échanges.
Elle ne semble pas en mesure de faire disparaître d'Europe, dans un délai rapproché, les pratiques malthusiennes qui en font, relativement aux Etats-Unis, un continent de faible niveau de vie et de médiocre puissance économique.

C'est à cette limitation des résultats susceptibles d'être attendus de la coopération entre Etats que le projet de Communauté économique européenne a voulu parer.

Il procède du désir de mettre un terme, une fois pour toutes, d'une façon décisive, et dans un intervalle de temps acceptable, aux errements qui ont privé la plupart des Européens du niveau de vie auquel ils étaient en droit de prétendre et fait de l'Europe un continent mineur, voué à l'humiliation et à l'effacement dans la splendeur de ses fastes passés.

Les auteurs du projet ont conclu, de l'expérience dix fois renouvelée de la Société des Nations entre les deux guerres, à la vanité des efforts d'action directe, fondés sur le consentement simultané des Nations.
Ils ont estimé que l'expérience récente de l'O.E.C.E., si encourageante qu'elle fût, n'ouvrait pas de perspectives à la mesure du redressement à accomplir.

Ils ont considéré, au contraire, que l'expérience de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, bien que partielle et limitée, permettait de tenir pour efficace, sinon absolument, au moins dans une large mesure, la méthode dont elle était l'application.
Ils ont retenu de cette méthode trois traits essentiels :

1° Attribution à des institutions communautaires, dotées de pouvoirs définis une fois pour toutes, du soin de créer et de maintenir un marché commun à l'ensemble des Etats participants ;

2° Atténuation directe des disparités faisant obstacle à l'établissement de ce marché commun, dans la mesure où elles résultent de dispositions contingentes et révisables, et non des conditions naturelles de la production ;

3° Atténuation des perturbations, et spécialement des conséquences sociales, que le passage de l'état ancien à l'état nouveau entraînera, par étalement dans le temps du processus de transformation et par interventions propres à rendre socialement moins douloureux les déplacements de production inévitables.

C'est l'ensemble de ces principes que le projet de traité instituant une Communauté économique européenne met en oeuvre.

En généralisant, mutatis mutandis, les dispositions qui sont à la base de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, le projet de Communauté économique européenne abandonne les méthodes, d'une inefficacité éprouvée, de la Société des Nations.
Il constitue une tentative sans précédent pour créer en Europe un état moins néfaste, moins absurde et moins contre nature, que celui dans lequel, contre le voeu de tous les hommes qui pensent, elle se trouve aujourd'hui."


Le texte précédent a donc près de 55 ans.

1) Et force est de reconnaître que l'imposture des hommes de l'Etat a inversé la démarche qui y est décrite.

Elle a fait que "les méthodes, d'une inefficacité éprouvée,  de la Société des Nations", dénoncées dans les dernières lignes, ont été adoptées dans le cadre de la Communauté économique européenne devenue "Union européenne" dans la décennie 1990 (cf. par exemple ce billet de juin 2007).

D'une certaine façon, "aux royaumes des aveugles" où elles situent, les méthodes en question connaissent aujourd'hui leur apothéose avec la "crise de l'euro" à l'occasion de quoi nos mêmes hommes de l'Etat démontrent leur irresponsabilité.

Et les Grecs en sont le deuxième type de victimes (cf. ce billet de février 2010 ou cette intervention de Nigel Farage pour ne pas parler de celle d'Eric Zemmour), après les Irlandais (cf. ce billet de juin 2008). 
Rappelons en passant que Milton Friedman avait imaginé en 1998 que l'Italie serait, rapidement, la première victime (cf. ce billet de juin 2010).  Il s'est donc trompé sur la forme, pas sur le fond.
Il avait aussi donné à l'euro dix à quinze années de vie...

2) L'état dont parle Jacques Rueff - ... il faut le souligner tant les erreurs, volontaires ou non, sur ce qu'il a écrit sont "monnaie courante" (cf. ce billet par exemple) - n'est pas un Etat avec un grand "E", mais un état du monde où les échanges internationaux seraient libérés.

3) Semble bien loin aujourd'hui l'O.E.C.E. - Organisation européenne de coopération économique - qui avait été chargée de "bien répartir" l'aide accordée par les Américains dans le cadre du "Plan Marshall" pour reconstruire l'Europe occidentale.

Pourtant elle est très présente sous les traits de ce qu'elle est devenue, à savoir l'O.C.D.E. - Organisation de coopération et de développement économique - à l'issue du "Plan", au lieu de disparaître, mission accomplie.

L'O.C.D.E. est d'autant plus présente que, pour ses employés,
elle constitue un véritable paradis fiscal (cf. ce billet d'avril 2009) alors que, pour certains pays, elle est donneuse de leçons, voire tente d'être coercitive.
Elle présente, en effet la particularité que, depuis quelques années, elle a acquis ou s'est donné, entre autres, la mission de faire la chasse à ce que représentent à ses yeux les pays en question et qu'elle dénomme "paradis fiscaux"... à défaut de reconnaître la concurrence fiscale qui préside à la libéralisation des échanges et qui animait implicitement ce dont elle est sortie.

A défaut d'employer les mots de "reniement" et de "trahison", je dirai qu'elle est loin désormais de la mission qu'avait reçue son ancêtre de faire face aux pratiques malthusiennes.

Grandeur ou décadence permanente des organisations internationales ?  Je vous laisse répondre à la question.




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