Paris, le 11 novembre 2012.




1. La tendance de la science.

Henri Poincaré, dans Science et méthode (1908), s'est préoccupé de l'évolution de la méthode scientifique.

 Et il n'a pas hésité à porter des jugements, sévères mais justes, sur certaines méthodes employées qui ne lui ont pas attiré que des amis, jugements du type :

"[...] chaque thèse de sociologie propose une méthode nouvelle que d'ailleurs le nouveau docteur se garde bien d'appliquer, de sorte que la sociologie est la science qui possède le plus de méthodes et le moins de résultats."

Il n'a pas hésité non plus, à plusieurs reprises, à l'inverse, à faire connaître son admiration pour Ernst Mach, "le philosophe viennois".

Et il aimait à reprendre ses propos du genre :

"C'est que, comme l'a dit Mach, ces fous [les savants] ont économisé à leurs successeurs la peine de penser."
"La tendance de la science, c'est l'économie de pensée"

ou bien encore

"un mot bien choisi économise de la pensée".

Quant à lui, il a affirmé :

"C'est à l'économie de pensée que l'on doit viser, ce n'est donc pas assez de donner des modèles à imiter"


En d'autres termes, tout se passe comme si, loin d'être à la traîne des mathématiques comme certains s'efforcent de l'y mettre et du fait de son épine dorsale qu'est la loi de l'économie (du moindre temps, du moindre effort, de la moindre action...), l'économie politique était le vecteur de la tendance de la science, la science première...


Encore faut-il, pour le comprendre, ne pas dénaturer la loi, par exemple, en y voyant une maximisation d'une expression mathématique sous liaisons qu'on baptisera à l'occasion "rationalité"!
 

Encore faut-il ne pas être sensible non plus aux nouvelles, alors, logiques - en rupture avec la logique de classe d'Aristote -, que Poincaré condamnait tandis qu'il expliquait que les mathématiques ne pouvaient être réduites à la logique. 
L'intuition du mathématicien est essentielle et ne saurait être mise à l'écart (cf. ce billet de juillet 2012).


Encore faut-il encore retenir sa mise en garde contre l'application de mathématiques à d'autres sciences (cf. à ce propos, ce billet de juillet 2009 ou ce texte de 1976).

Et, à cette occasion, une interrogation surgit :
comment des économistes peuvent-ils en arriver à dire que leur discipline n'a pas de méthode et qu'ils doivent en prendre une ailleurs, par exemple en mécanique, alors que la mécanique en question repose sur la méthode, de fait ignorée par ces derniers, qu'est la loi de l'économie!
L'économie n'est pas mécanique, mais la mécanique est économique.  Roland Omnès (1994) ne s'interroge-t-il pas sur le "principe de moindre action" au coeur de la mécanique quantique? (cf. cette recension du livre).


Soit dit en passant, près de cent ans plus tard, des scientifiques insistent sur les idées de Poincaré (par exemple, Ivar Ekeland, François Lurçat, Donald O'Shea) pour faire apparaître, comme le fait Lurçat, que la tendance de la science n'est plus en définitive l'économie de pensée, mais une tendance suicidaire (Lurçat, 1999) ou l'ignorance (Lurçat 2003) voire ... (Lurçat, 2009 ci-dessous).



De plus, sa conjecture a été démontrée récemment grâce à l'usage de mathématiques qui n'existaient pas trente ans plus tôt (cf. O'Shea, 2007 et ce site)


2. La tendance de l'économie politique.

Par imitation directe, il me semble possible de parler de "tendance de l'économie politique" ou  "...de la science économique".
J'avancerai ainsi sans détours que la tendance de l'économie politique ou de la science économique, c'est l'économie de pensée économique.

De la sorte, et à la différence des autres sciences, la tendance de la science économique se voit ainsi jugée à partir de sa propre méthode.


Mais ce n'est pas la tendance sur quoi est mis le doigt.

Honte aux commentateurs qui considèrent que la science économique n'a pas de méthode.

Honte à ceux qui accrochent la science économique au croc de la physique mécanique, à ceux qui ignorent que la physique mécanique a éclos, au XVIIIè siècle, sur le terreau de l'application de la loi de l'économie à l'action de ... la Nature


Et, pour reprendre Poincaré, on ne peut qu'admettre qu'un mot économique bien choisi économise de la pensée économique. 

Les socialistes l'ont d'ailleurs bien compris.
C'est la raison pour laquelle, pour tenter de protéger leur idéologie contre l'évidence, ils passent leur temps à détruire le vocabulaire économique, à supprimer les adjectifs nécessaires - par exemple, on parle de monnaie et non pas de "monnaie réglementée" - et à ajouter des adjectifs qui dénaturent les noms associés - par exemple, on parle de "justice sociale" et non pas de justice -.

Le point n'est pas original, Ludwig von Mises l'a souligné à différentes occasions.

Mais qu'est la tendance de la pensée économique ?


3. La tendance de la pensée économique.

A l'occasion d'une réunion inaugurale à la London School of Economics and Political Science le 1er mars 1933, Friedrich von Hayek, "Tooke professor of economic science and statistics in the University of London" avait prononcé une conférence sur "La tendance de la pensée économique", publié dans Econometrica en mai 1933.

L'article a fait, entre autres, l'objet d'une étude de Bruce J. Caldwell publié dans le tome 2 de la Review of Austrian Economics (1988), pp.175-78.


Selon Hayek, la tendance de la pensée économique était alors, c'est-à-dire vingt cinq ans après l'ouvrage de Poincaré cité précédemment :
- l'isolement de l'économiste contemporain et
- le refus du progressisme moderne à se prévaloir de la connaissance que l'économiste pouvait fournir :

"La position de l'économiste dans la vie intellectuelle de notre temps est différente de celle des praticiens de toute autre branche de la connaissance.

Des questions pour la solution de quoi sa connaissance particulière est pertinente sont probablement plus fréquemment rencontrées que des questions en relation avec toute autre science.

Pourtant, dans une large mesure, cette connaissance est ignorée et à bien des égards, l'opinion publique semble même se déplacer dans une direction contraire.

Ainsi, l'économiste semble être irrémédiablement hors de phase avec son temps, en donnant des conseils peu pratiques que son public n'est pas disposé à écouter et en n'ayant aucune influence sur les événements contemporains."

Cette connaissance est pourtant le produit de la seule tentative persistante d'explorer systématiquement les possibilités de changement.

Et il se fait que, fréquemment, l'économiste se trouve en accord sur des fins avec des gens avec qui il est en désaccord sur les moyens.
Il se trouve aussi en accord sur des moyens avec des gens dont les vues sur les fins lui sont totalement antipathiques .

Et ainsi, il devient "l'objet d'aversion et de méfiance".

Selon Hayek, les causes des changements intellectuels qui ont conspiré pour provoquer l'isolement n'étaient ni des erreurs de raisonnement, ni des réfutations, ni un changement de postulats éthiques, ni des valeurs différentes ou un autre idéal, mais un changement de point de vue sur la pertinence de la connaissance pour les problèmes pratiques et sur l'applicabilité des raisonnements.


Soit dit en passant, à cette tendance de la pensée économique en définitive "majoritaire" qu'a schématisée Hayek, on peut juxtaposer, rétrospectivement, l'évolution qu'a connue la pensée en question jusqu'à la fin du siècle et dont rendent compte un certain nombre d'articles, plus ou moins réussis, publiés l'année 2000.

Celui de David Collander, intitulé "New Millennium Economics: How Did It Get This Way, and What Way is It?" - Journal of Economic Perspectives -  est peut-être le plus exemplaire.

Un élément de sa conclusion vaut d'être cité:

" Robert Solow (1997) concluded his summary of the state of economics near the end of the 20th century with a paraphrase of Oscar Wilde's description of a fox hunt -- "the unspeakable in pursuit of the inedible" -- saying that perhaps economics was an example of 'the overeducated in pursuit of the unknowable.'

Despite the ongoing controversies in the field of economics today, New Millennium economists are far more comfortable with what they do after the changes in the structure and content of economics over the last half century."

Ma traduction :

"Robert Solow (1997) a conclu son résumé de l'état ​​de la science économique vers la fin du 20ème siècle par une paraphrase de la description d'une chasse au renard par Oscar Wilde - "l'indicible à la poursuite de l'immangeable" - en disant que peut-être la science économique était un exemple de "l'éduqué à la poursuite de l'inconnaissable".

Malgré les controverses en cours dans le domaine de la science économique d'aujourd'hui, les économistes du Nouveau Millénaire sont beaucoup plus à l'aise avec ce qu'ils font après les changements dans la structure et le contenu de la science économique au cours des cinquante dernières années."

Admettons.


Il n'en reste pas moins que l'idée d'"économie de pensée économique" n'est pas au centre des préoccupations.


Il n'en reste pas moins non plus que Hayek a été muet sur l'"économie de pensée économique", l'idée ne lui a pas effleuré l'esprit.
Comment se fait-il qu'il ne voie pas dans cette dernière idée la tendance de l'économie politique ?
On peut toujours poser la question sans chercher à y répondre.

Ce fait ne doit pas contribuer à cacher les tendances des différentes écoles de pensée économique actuelles.


4. Les écoles de pensée économique actuelles.

Les écoles de pensée économique actuelles peuvent être regroupées en deux grandes écoles : l'"Ecole autrichienne" et l'"Ecole non autrichienne".

L'Ecole dite "autrichienne" est aussi "autrichienne" que "française" ou "irlandaise" ou ... (cf. par exemple Ce qu'est l'Ecole autrichienne ou ce billet).

L'action humaine, de vous et moi, en est l'axiome.
Et sur la base de cet axiome, la loi de l'économie peut prendre toute son ampleur.

Autres axiomes importants qui s'y associent plus ou moins directement: toute action humaine a un coût d'opportunité et, si menée, a un profit attendu avec incertitude par qui la mène.

Et mener l'action de savant est telle.
Poincaré l'avait souligné indirectement, sans a fortiori le vouloir, en insistant sur le fait que le savant a une infirmité d'esprit, qu'il doit choisir - choix de méthode de choix des faits et choix de faits -, et que le choix est un sacrifice.  En d'autres termes économiques, le choix est coûteux.

Et Poincaré d'ajouter que "si le savant disposait d'un temps infini...", il n'y aurait pas de problème de méthode scientifique.

Et Ekeland (1984) l'a rappelé d'une façon humoristique quand il écrit que, pour regonfler un pneu crevé, une méthode mathématique vous dit d'attendre qu'il se regonfle...
Ekeland, I. (1984), Le calcul, l'imprévu (Les figures du temps de Kepler à Thom), Seuil, Paris.


Les économistes qui disent faire partie de cette Ecole de pensée économique reconnaissent la décadence de l'économie politique au milieu du XIXè siècle comme l'a expliquée Hayek dans la conférence de 1933.

Ils expliquent aussi les "crises économiques" à répétition et l'accélération de leur rythme à la fin du XXè siècle par les privilèges donnés par les législateurs nationaux ou autres à certaines personnes juridiques - hommes de l'Etat ou autres - et par le mauvais usage qu'elles en font - ce qui s'explique aisément -, au nombre desquels il y a celui de contraindre autrui.

Ils le font, comme Poincaré leur a conseillé indirectement de le faire, c'est-à-dire sans recourir à une mathématique et en choisissant des mots, par exemple, "catallaxie", "mirage de la justice sociale", "droit, législation et liberté".


L'Ecole "non autrichienne" est un vaste kaléidoscope pour ne pas dire "chaoscope".
L'action des hommes de l'Etat, qualifiée élégamment de "politique", en est en définitive l'axiome ultime. 
Elle l'est beaucoup plus que telle ou telle définition de l'équilibre économique général malgré ce qu'avancent certains.
Et sur cette base, la loi de l'économie n'a plus droit de cité, elle est purement et simplement exclue.

Autres axiomes entremélés: l'équilibre économique général est le résultat d'offres et de demandes sur quoi la littérature économique n'est pas avare de développements, même si elles ne sont pas mises en relation avec les actions humaines menées - car à profit attendu avec incertitude- ou bien non menées - car à coût d'opportunité trop élevé-.
Il en est ainsi car soit le concept d'action humaine est laissée de côté, soit il est dénaturé (comme c'est le cas dans l'"analyse d'activités"..., cf. Raymond Barre, Economie politique).

Les économistes de cette Ecole à dimensions "galactiques" reconnaissent les crises périodiques, les imputent à beaucoup de facteurs et s'efforcent de démontrer avec la dernière méthode non économique en vogue que, sans l'action permanente des hommes de l'Etat - laquelle révèle parfois, certes, des défaillances, "mais 'qui' n'en a pas..." -, les situations évoquées seraient pires, sans commune mesure.


5. Un dernier point.

Revient-il au même de parler de pensée économique et de parler d'économie politique - de science économique -?

Revient-il au même de parler de la tendance de l'une ou de parler de la tendance de l'autre ?

J'ai le sentiment que Hayek a parlé de la "pensée économique" pour ne pas parler de la "science économique" ou de l'"économie politique" et pour éviter des débats qui lui semblaient inutiles, étant donnés tous ceux que suscitait alors, dans la décennie 1930, cette dernière science.

Ces difficultés s'estompent dès lors qu'on se place dans la perspective de Mach et Poincaré que la tendance de l'économie politique - ou de la science économique - est l'économie de pensée économique.




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