A Paris,
27 novembre 2012.



"Marché conclu !" est une vieille expression française, un peu surannée de nos jours. 
Elle témoigne néanmoins que les actions humaines d'échange de marchandises en propriété qui viennent d'être menées étaient ,en définitive, harmonieuses, au grand dam de certains observateurs.

Mais elle cache aussi aujourd'hui beaucoup de choses discutables.


1. Cachette ou cachot.

Elle cache d'abord un accord juridique d'échange convenu entre deux parties, i.e. des actions d'échange abouties. 
Certes, si on met de côté les règles de droit, comme s'y emploient beaucoup d'économistes depuis au moins le début du XXè siècle, cela n'a guère d'importance...

Elle cache aussi une "égalité" arithmétique ou comptable de quantités de biens en propriété qu'on peut montrer si on fait intervenir la notion de "prix d'échange unitaire".
Et, de cette façon, on introduit un peu de mathématiques dans une science qui, aux yeux de certains, en manquaient cruellement à la fin du XIXè siècle et qui, pour cette raison, usurpait la dénomination.

Elle cache encore un "équilibre de forces" qu'on peut montrer si on fait une analogie entre phénomène économique d'échange et phénomène mécanique et si on transpose la représentation mathématique du phénomène mécanique au phénomène économique.

Le fait est qu'en conséquence de la démarche, le concept d'"équilibre" a supplanté au XXè siècle le concept d'"harmonie", concept à quoi faisaient référence, par exemple, chacun dans sa discipline, Frédéric Bastiat au milieu du XIXè siècle ou Henri Poincaré au début du XXè siècle.

Soit dit en passant, sous le concept d'harmonie, se cache le "principe d'économie" cher aux premiers mécaniciens, ceux du XVIIIè siècle, qui l'ont appliqué à l'action de la Nature: faire autant avec toujours moins ... de temps, d'effort ou d'action.
Si on préfère, la perfectibilité de l'homme ou le perfectionnement de l'économie y sont en jeu.
Et cela n'est pas le cas pour le concept d'équilibre.

Le "marché conclu" cache enfin le concept à quoi il a donné lieu, à savoir le concept "marché" qui contribue à expliquer les prix et les quantités de biens en propriété échangés.


2. Il y a mathématique et mathématique.


Il reste qu'à cause de la mathématique employée ou, surtout, à cause de la représentation mathématique transposée du phénomène physique jugé analogue au phénomène économique en question - distinction à laquelle peu d'économistes sont sensibles -, les définitions des concepts économiques peuvent changer au cours des raisonnements où ils interviennent alors que, tel le portrait de Dorian Gray, sous leur forme mathématique, elles ne changent pas...

Henri Poincaré, le grand mathématicien, avait souligné le problème, d'une façon générale, dans son livre intitulé Science et méthode et cela l'avait amené à avertir qu'il fallait être réservé à propos de la démarche qui consiste à appliquer une mathématique à une science autre et, en particulier, à une science morale.
Rétrospectivement, on peut dire qu'il n'a guère été écouté (audio sur sa vie). 
Si on n'est pas convaincu, pour le devenir, il suffit de lire ce livre de Roy Weintraub (2002) intitulé How Economics Became a Mathematical Science.


En conséquence, beaucoup de concepts économiques se trouvent, dans le meilleur des cas, avoir des définitions diverses et, dans le pire, donner lieu à des contradictions, des antinomies sur quoi on ne s'étend pas.


L'équilibre économique est un concept de ce type,
exemplaire (cf. ce texte de Guido Hülsmann). 

Une preuve en est que, pour s'en sortir, le plus souvent, la vulgate dominante en parle non pas en tant que tel, en faisant référence à l'une de ces définitions, celle qu'elle retient pour l'occasion, mais au travers de sa prétendue mesure "comptable", une mesure qui ne remonte pas au delà de la décennie 1950, à savoir le produit intérieur brut (P.I.B.).

A titre d'illustration, ci-dessous la variation trimestrielle du P.I.B. "en volume", d'un trimestre au suivant, et de ses composantes retenues, de 2007 à 2009 :



source : I.N.S.E.E. ;


et de 2010 à 2012 :



Source : I.N.S.E.E.


Cette notion de comptabilité nationale arbitraire et hermétique (cf. par exemple ce billet de février 2010) qu'est le P.I.B. est tellement ainsi que les éléments qu'elle recouvre varient d'un pays à un autre et que des organismes sont chargés de l'"harmonisation" (par exemple, Eurostat, cf. son site)


3. Au-delà de l'équilibre économique.

Oubliant ou refusant le point de départ, à savoir l'action humaine d'échange, les règles de droit et l'harmonie économique, des économistes se polarisent aujourd'hui sur l'égalité et les forces de l'équilibre économique pour se situer au-delà de l'équilibre qu'ils identifient, pour l'occasion, à l'égalité des quantités offertes et demandées ou à celle des revenus et des dépenses.

A sa façon, le concept d'"équilibre économique" renvoie ainsi au concept d'"infini actuel" (cf. ce billet de mai 2012) et au désastre scientifique à quoi donne lieu ce concept et qu'avait dénoncé Poincaré.
Comme pour résumer sa pensée, ce dernier mettait l'accent sur les géomètres en insistant sur le fait qu'

"[...] ils sont arrivés à des résultats contradictoires, c'est ce qu'on appelle les antinomies cantoriennes [...]
Ces contradictions ne les ont pas découragés et ils se sont efforcés de modifier leurs règles de façon à faire disparaître celles qui s'étaient déjà manifestées, sans être assurés pour cela qu'il ne s'en manifesterait plus de nouvelles" (Poincaré, 1908).

En effet, par hypothèse, le concept d'"équilibre économique" exclut la perfectibilité de l'homme, son devenir, et tout ce qui va de pair (perfectionnement de l'économie...). 
Il place donc dans une situation au-delà des limites.
Et certains politiques n'hésitent pas d'ailleurs, à l'occasion, à s'y complaire (cf. par exemple, ce billet de avril 2011).


Nos économistes introduisent aussi,  à l'occasion, l'"Etat", "machina ex machina".  En vérité, je devrais écrire "parachutent" tant il s'agit d'un coup de baguette magique dans le monde de "non droit" où ils se situent.

Et ils déduisent de cette situation, via les théorèmes mathématiques qu'ils peuvent connaître et auxquels ils choisissent de se référer, des conséquences.

C'est la théorie de l'équilibre  économique général sous telle ou telle forme (théorie de l'optimum incluse) ou les théories macroéconomiques actuelles.

Au passage, comme si de rien n'était, les "hédonistes" abandonnent la considération générale de la causalité, la font oublier pour la remplacer par les considérations de l'interdépendance et de la détermination mutuelle.


4. L'enseignement de l'économie politique.

Mais c'est d'abord, et surtout, l'enseignement de l'économie politique identifiée à ces dernières.

A cet égard, la démarche de nos économistes n'est pas sans rappeler la démarche des mathématiciens qu'avait critiqués, au début du XXè siècle, Henri Poincaré, le grand mathématicien dont la "conjecture" vient d'être démontré par Gregori Perelman, au début du XXIè siècle (cf. ce billet de janvier 2010).
La démarche consistait, en particulier, à vouloir enseigner dans le secondaire l'arithmétique en commençant par établir les propriétés générales des nombres cardinaux transfinis, puis distinguer parmi eux une toute petite classe : les nombres entiers ordinaires ...

"Grâce à ce détour, on pourrait arriver à démontrer toutes les propositions relatives à cette petite classe (c'est-à-dire toute notre arithmétique et notre algèbre) sans se servir d'aucun principe étranger à la logique" (ibid, p.162)


Mais, alors que le désir de ces mathématiciens n'a pas été exaucé, l'enseignement de l'économie politique commence aujourd'hui, en général, par l'établissement des propriétés de l'équilibre économique (équilibre général, équilibre microéconomique, équilibre macroéconomique, etc.) et distingue rarement, ensuite, les actions coûteuses que vous et moi choisissons de mener et qui y ont donné lieu.

En d'autres termes, il a exclu, a priori, l'école de pensée économique dite "autrichienne" - qui est tout autant "française" qu'"irlandaise ou "autre" (cf. ce billet de novembre 2012).


Malgré les apparences - et je paraphrase ce qu'a écrit Poincaré -, la méthode est contraire à toute saine psychologie : ce n'est certainement pas comme cela que l'esprit humain a procédé pour construire l'économie politique (cf. par exemple ce billet de février 2010). 

Mais est-elle du moins logique, ou pour mieux dire, est-elle correcte ?
Il est permis d'en douter.
Un indice : les destructions qu'occasionne la prétendue politique économique qui s'y articule (cf. par exemple ce billet d'août 2008).





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