Paris, le 16 avril 2013.



L'étude du passé économique tend à pousser celui qui la mène à insister, volontairement ou non,
- soit sur la réglementation,
- soit sur l'innovation,
- soit sur un mélange des deux
pour expliquer tel ou tel phénomène.

A l'opposé, le "théorème de régression" de Ludwig von Mises présente l'intérêt d'être une application de l'économie politique à ce qu'on dénomme, en théorie, l'origine de la monnaie et qui n'a rien à voir, en apparences, ni avec l'innovation, ni avec la réglementation.
Mises l'avait expliqué logiquement avec des concepts théoriques qui ne faisaient référence ni à l'une ni à l'autre.

Soit dit en passant, à défaut, il est aussi classique de parler d'équilibre économique, voire de croissance économique, sans se préoccuper de l'alternative innovation-réglementation et, en l'espèce, de l'origine de la monnaie pour s'envelopper dans une mathématique.
Dans ce cas, le concept d'équilibre économique ou de croissance économique est effectivement sans relation avec l'innovation - il exclut ce dernier et, par conséquent, l'origine de la monnaie -,  alors qu'il tend les bras à telle ou telle réglementation.

Qu'à cela ne tienne, les variables théoriques de Mises concrétisent à leur façon une innovation et ne sont pas d'ordre mathématique.
La monnaie est innovation.

Reste que beaucoup d'économistes se moquent de son explication, s'intéressent, avec force de mathématiques, à l'équilibre ou à la croissance économique et justifient ce qu'ils dénomment "monnaie" par ... l'Etat, à la fois réglementeur par excellence et parachutage mathématique.


1. Réglementation et innovation font deux.

La règlementation ne saurait être confondue avec l'innovation.

L'innovation s'impose à l'ignorance de chacun au travers des informations à quoi elle donne lieu.  Elle est imposée après un temps plus ou moins long.
Soit dit en passant, si vous faites abstraction de l'ignorance, l'innovation n'a pas de raison d'être et tout ce qui se passe ne peut qu'être magique ou bien de l'ordre de la réglementation.

A l'opposé, la réglementation s'impose aux règles de droit ou à leur absence. 
Elle est imposée par des groupes de pression, en dépit de l'ignorance dans quoi ils se trouvent, sans le savoir ou en le sachant.
Mais la réglementation se suffit à soi-même.
Et les mathématiques portent ses paramètres sans difficulté.

L'innovation est irréversible, toutes les informations qu'elle comporte sont stockées et contribuent à ce statut.

La réglementation est réversible malgré ce qui en est dit.
Elle n'a pas d'information digne de ce mot sur quoi elle pourrait se référer sinon, quand elles existent, les règles de droit, de justice conduite, qu'elle tend à déformer ou à dénaturer.


2. Réglementations monétaires.

Beaucoup d'économistes semblent malgré tout se satisfaire aujourd'hui des réglementations qui ont perclus la monnaie tant au XIXè qu'au XXè siècle et laissent échapper qu'elles seraient des innovations.

Jusqu'au XVIIIè siècle, le seul choix possible de la monnaie était celui des pièces, ce qui était assez limité. 
C'était pour le gouvernement de l'Etat, sous couvert d'être législateur, l'altération des pièces, la diminution ou l'augmentation de leur quantité selon ses désirs.

Depuis lors, les réglementations ont fait le reste à partir des innovations de la monnaie au point que plus grand monde sait ce qu'est aujourd'hui une "monnaie".


Les économistes ne font pas non plus de lien de causalité entre les nouvelles réglementations décidées par les gouvernements des Etats et les événements marquants de ce qu'il est commun de dénommer "monnaie" aujourd'hui, voire les "crises économiques".

Ils refusent ainsi de voir que la situation monétaire actuelle est le résultat logique des obscurantismes réglementaires appliqués des XIXè et XXè siècles et canalisés, mais seulement pour une faible part, par l'innovation dans le domaine (du type "monnaie électronique", cf. ce texte de 1999).


Il y a eu certes la démarche des économistes qui coupaient l'économie politique de la science juridique et de l'action humaine coûteuse et qui ouvraient la porte pour l'attacher à une mathématique de leur choix capricieux

Par exemple, la mathématique utilisée par Wald dans la décennie 1930 qui fait le bonheur des théoriciens de l'"équilibre économique général" est très différente de la mathématique montée en épingle dans le même domaine par Debreu et consorts à partir de la fin de la décennie 1950.
Ces mathématiques n'apportent rien au sujet de l'innovation, mais beaucoup à la réglementation.


Il y a eu aussi l'action des politiques qui ont réformé les réglementations de la monnaie
- tant au niveau national, principalement à partir du XIXè siècle, avec le privilège de monopole accordé à la banque centrale,
- qu'au niveau international, à partir de la "conférence monétaire de Gènes" en 1922 - antérieurement, il y avait une tacite concurrence sur l'étalon or-.


Et telles l'aveugle et le paralytique, ces démarches se sont données la main et ont cheminé sur la voie de la contrainte de vous et moi qui a fait passer le monde économique
- de monnaies nationales réglementées -or ou -argent ou de "substituts de monnaie bancaires" convertibles en or ou en argent à taux fixe, à la demande (disons "à partir de 1913" pour fixer les idées),
- à des monnaies réglementées nationales ou régionale - l'€uro, par exemple -, "substituts de rien bancaires" (en 2013).


Elles ont même parsemé progressivement le chemin d'institutions "internationales" - sans antécédent et, par conséquent, originalités du XXè siècle -, du type "Banque des règlements internationaux" (fin décennie 1920), "Fonds monétaire international" (mi-décennie 1940) et, tout nouveau, "Mécanisme européen de stabilité" (2012).

Tous ces organismes ne sont que des faux fuyants dont les coûts sont mis de côté.


3. La "base doctrinale".

Comme l'écrivait Jacques Rueff (1932), la première grande conférence monétaire internationale a vu le jour en 1922, à Gènes.

En sont résulté des réglementations suppléant l'économie politique du moment pour la raison que

"Un comité a prolongé l'oeuvre de la Conférence de Gènes, en lui donnant la base doctrinale dont elle était dépourvue." (Rueff, 1932).

La conférence n'a pas donné lieu à organisme.

Les réglementations qui en ont été tirées se sont agglomérées tant bien que mal à ce qui pouvait exister antérieurement comme telles et qui ne satisfaisait pas beaucoup de gens, elles l'ont fait sans "base doctrinale".

Une chose est certaine, ces réglementations sans base doctrinale ne sont pas des innovations.
Et elles n'ont pas évité, comme il fallait s'y attendre, les nouvelles difficultés, voire les ont précipitées.


Il faut savoir que le comité en question est connu sous le nom de Comité MacMillan, du nom de son président, et siégea à Londres en 1930 et 1931.
Certes, on ne saurait exagérer l'importance du rapport MacMillan.

Il n'en reste pas moins qu'il résumait toutes les tendances de l'époque des années 1930, à savoir ce que Rueff précisait en ces mots:

"Il constituera, pour ceux qui l'étudieront, dans l'avenir, l'un de ce ses monuments les plus caractéristiques et, probablement, l'une des étapes essentielles sur la voie des catastrophes que nous sommes en train d'organiser" (ibid.).

Et, effectivement, les catastrophes se sont succédé depuis lors.  Nous en vivons une lancinante aujourd'hui.


Pour sa part, Rueff ne retenait que l'affirmation de principe qui figurait dans l'introduction du texte (p.4), à savoir :

"La caractéristique essentielle de notre époque, c'est le développement de la conscience que nous avons prise de nous-mêmes.
Tant en ce qui concerne nos institutions financières que nos institutions politiques et sociales, nous pourrions bien avoir atteint le stade où un régime d'organisation consciente devrait succéder à l'ère des évolutions spontanées ...
Nous sommes à la croisée des chemins et le futur dépend de notre choix."(ibid.)

Remarque de Rueff sur ces propos du rapport MacMillan :

"Je ne suis pas d'accord avec cette conclusion [...]
Le problème de l'économie organisée, c'est le problème des vagues de la mer.
Nous connaissons les forces qui les déterminent, nous concevons les conditions auxquelles la solution du problème doit satisfaire, nous pouvons même la mettre en équation ;
mais, quant à la résoudre, nous n'y saurions songer.

Bien plus même, en astronomie, le problème des trois corps est à peine résolu.
Pour des astres plus nombreux, nous ne pouvons que recourir à des formules d'approximation, dont la solution imparfaite exige des calculs extrêmement pénibles.

Et pourtant chaque soir, dans le ciel, toutes les planètes, tous les soleils, toutes les étoiles trouvent sans hésitation le chemin qui leur est assigné et résolvent, en se jouant l'équation aux milles inconnues, dont notre esprit jamais ne pourra approcher" (ibid.)

En d'autres termes, Rueff refusait l'idée, alors en route, en particulier en France, qu'un régime d'organisation consciente dût succéder à l'ère des évolutions spontanées ...

Mais ce régime va se développer jusqu'à aujourd'hui inclus, en particulier en France.

De ce point de vue, Rueff est en parfaite harmonie avec les économistes que les historiens de la pensée économique dénomment "autrichiens", au nombre desquels se trouvent les "hayekiens".

La base doctrinale des économistes "franco-autrichiens" est qu'il est vain de vouloir organiser les phénomènes monétaires.

Et tous les organismes internationaux cités ci-dessus - qui verront le jour par la suite - sont en conformité avec l'idéologie du Comité MacMillan des années 1930, même si la Banque des règlements internationaux est très légèrement antérieure .


4. Effets des réglementations.

Autre façon de s'exprimer, nous vivons aujourd'hui les effets à long terme des règlementations monétaires des XIXè et XXè siècles qui procèdent du privilège de monopole, de la couverture des banques et la convertibilité en monnaie or des monnaies, à savoir les banques centrales, les échanges monétaires internationaux réglementés, les interdictions de la convertibilité, intérieure ou extérieure, des substituts de monnaie bancaires en monnaie or (ou argent) et la fusion qu'est l'€uro. 

Ce fut en particulier, dans la décennie 1930, l'interdiction de la convertibilité – dite « intérieure » - des « substituts de monnaie bancaires » en monnaie or qu'étaient alors les billets et les comptes de dépôts bancaires détenus par les nationaux et qui devenaient ainsi, pour eux, des « substituts de rien ».

Ce fut, au début de la décennie 1970, en 1971-73, l'interdiction de la convertibilité – dite « extérieure » - des « substituts de monnaie bancaires » en monnaie or détenus par les étrangers et qui devenaient ainsi, pour eux aussi, des « substituts de rien » et, à la fin de la décennie, la mise en oeuvre d'un système monétaire européen.

Il y eut, à partir de la fin du XXè siècle, en 1999-2001, la fusion de monnaies nationales réglementées de certains pays d'Europe en une monnaie régionale réglementée nouvelle dénommée « €uro ».  C'est ainsi qu'a disparu le franc français, (nom de la) monnaie nationale réglementée de la France depuis ...

Aucune de ces réglementation n'est justifiable, aucune n'a une "base doctrinale" digne d'intérêt.


Dernières réglementations en date tout aussi injustifiables tant en théorie que désormais en droit:

- les décisions qui ont été prises par les dirigeants de la Banque centrale européenne en matière d'achats de créances sous pression des gouvernements des pays membres de la zone euro quoique, par statuts, la Banque fût indépendante de ces derniers ;

- le nouveau traité qu'est le « mécanisme européen de stabilité » (M.E.S.), qui institutionnalise la « facilité européenne de stabilité financière » (F.E.S.F.) créée en 2011 et dont le but explicite est donné dans son article 3.

- les propos tenus, à diverses occasions, par le nouveau gouverneur de la Banque centrale européenne qui tendent à s'articuler sur sa conception de ce que doit être l'euro (cf. ce billet par exemple) et non pas sur les statuts de la Banque qui ont été, certes indirectement, votés par les peuples dans la décennie 1990, et sans que ceux-ci le sachent, en aient conscience ou les comprennent bien, et qui disposent ce que la Banque doit faire... (cf. par exemple ce texte).

Pour ne prendre qu'un seul exemple, l'€uro d'aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec l'€uro de 1999-2001, malgré les apparences.

Si les formes tangibles de ce qu'on dénomme la "monnaie euro" sont les mêmes (pièces, billets et comptes de dépôt bancaires), son organisation règlementaire - les banques - a profondément changé dans un sens en grande partie ignoré par vous et moi (... et ne peut que l'être, cf. par exemple ce qui est dit concernant la situation financière hebdomadaire du système européen des banques centrales) et qui est en passe de l'être encore davantage.

Tous ces effets ont été désastreux, "catastrophiques" malgré ce qu'en disaient les gouvernements des Etats pour les faire accepter.
Nous les vivons.


5. Régionaliser ou dénationaliser la monnaie.

La série de "catastrophes" dont témoigne donc l'€uro aujourd'hui n'a rien d'irréversible.

Elle ne l'est ni plus ni moins que, par exemple, l'Union monétaire latine que les gouvernements des Etats, à savoir principalement la France, la Grèce, l'Italie, la Belgique, le Luxembourg, la Suisse, ont abandonnée au lendemain de la guerre de 1914-18.
Leur mutisme sur la question est éloquent.

La "solution" à l'€uro serait une partie de la sortie de la série de décisions prises par les gouvernements depuis, au moins, le XIXè siècle.
Laissons de côté ce qu'ils peuvent connaître de la "base doctrinale" sur les zones monétaires optimales et les politiques monétaires du même tabac ...

Friedrich von Hayek s'était penché sur le sujet et l'avait démontré dans la décennie 1970 dans le livret intitulé Dénationalisation de la monnaie (1976-78) où allait sa préférence, au moment où était en jeu le système monétaire européen.

Hormis la référence à des "bases doctrinales" erronées ou bien à l'envahissement de la pensée économique par l'égalitarisme socialiste (cf. par exemple ce livre de Pareto), rien ne justifie de vouloir que soient irréversibles toutes ces décisions prises en matière de monnaie par les gouvernements des Etats des pays en question.


6. Un dernier mot.


Péripétie à l'échelle de l'histoire, la situation actuelle a vraisemblablement une porte de sortie plus générale qui ne relèvera pas de la logique, mais davantage de l'intuition de chacun (cf. ce billet de juillet 2012).

A chacun d'"intuiter" à sa façon ... et, à la fois, les règles de droit s'imposeront aux réglementations qui tendent à les détruire et l'innovation en matière monétaire pourra se développer sur les restes exsangues des réglementations aux bénéfices de la croissance et du développement économique.





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