Paris, le 16 décembre 2013.




Comment des économistes peuvent-ils faire entendre la vérité à propos des problèmes de leur discipline en général et d'actualité en particulier?


La question n'est pas originale.

Par exemple, il y a bien longtemps, en 1929, Francis Delaisi s'inquiétait de l'écart qui existait sur cet entendement entre les industriels et des économistes.
Il voulait faire lire à un ami industriel un livre de conférences d'Irving Fisher que ce dernier venait de prononcer en Suisse (cf. ce texte de 1927).

Au coeur du livre, il y avait, en particulier, la proposition de Fisher suivant quoi:

"Que l'or vaille mieux que le papier comme étalon monétaire, cela paraît aujourd'hui évident.
Aucun banquier, aucun homme d'affaires ne le discute plus;
mais l'un et l'autre résiste en revanche à l'idée qu'un progrès soit encore possible.
Ils croient que l'étalon d'or représente le dernier sommet de l'histoire de la monnaie."

On sait la suite: "le sommet a été suspendu depuis 1971-73" et, pour sa part, la France n'a plus de "monnaie réglementée" autonome (cf. ce texte de novembre 2008).


Ce que Delaisi disait alors de cet entendement est d'une actualité brûlante aujourd'hui, rappelons d'abord ses propos avant de voir l'actualité. 

"J'ai voulu faire lire ce livre par un industriel de mes amis, homme fort cultivé, mais absorbé par d'importantes affaires.

- Inutile, m'a-t-il répondu.
Le titre m'en dit assez. Je veux bien admettre, puisque votre savant professeur américain l'affirme, que « l'étalon d'or est une illusion ». Mais, entre nous, cela m'est tout à fait indifférent.

Il me suffit de savoir, si je vends une marchandise à l'étranger, que son prix en dollars me procurera toujours la même quantité de francs; et, que, si je fais un dépôt en francs dans une banque ou un prêt à une entreprise, je retrouverai à l'échéance, l'exact équivalent de ce que j'aurai prêté. En fait, depuis que le franc-papier est redevenu convertible en or, la sécurité de mes transactions, dans le temps comme dans l'espace, est assurée.
Alors, que m'importent ces discussions sur l'étalon, la « valeur », etc., etc...

Ce sont des spéculations d'économistes qui peuvent mettre en valeur l'ingéniosité d'un théoricien désireux d'entrer à l'Institut. Mais elles sont sans portée pratique.

Et, comme je reposais mon livre, un peu déçu, il ajouta :

- Ah! si votre éminent professeur américain, au lieu de s'attarder à des problèmes monétaires désormais résolus, occupait son talent à nous expliquer pourquoi, depuis quelques mois, notre balance commerciale est devenue brusquement déficitaire, voilà qui nous rendrait service!

Car enfin la situation devient inquiétante : nos exportations diminuent, à la fois en poids, et en valeur - par contre nos importations augmentent.

Les statistiques douanières accusent chaque mois un déficit considérable, que ni le revenu de nos capitaux à l'étranger, ni les dépenses des touristes ne parviennent à combler...

Je sais bien que notre change n'est pas en péril. La Banque de France, depuis que la stabilisation a ramené chez nous les capitaux évadés, dispose d'une ample provision de devises.

Mais, s'il nous faut cette année payer les 400 millions de dollars des stocks américains, il n'en restera plus guère. Cette situation ne peut pas durer.

- Et comment l'expliquez-vous ? demandai-je.

- Précisément, je ne me l'explique pas.
Les prix sur le marché mondial n'ont pas changé sensiblement; le coût des transports est le même, le crédit est facile, et les tarifs douaniers des autres peuples sont restés invariables – du moins jusqu'à présent. C'est à n'y rien comprendre.
Le Président de la Commission des Douanes a demandé à l'administration de faire une enquête...

- Fort bien!
Mais si la cause du mal n'est pas, comme vous le dites, dans les conditions du trafic, ne pourrait-on la chercher dans un phénomène monétaire - et par exemple dans une variation de la valeur de l'or.

- Que voulez vous dire?
l'or ne peut pas changer de valeur puisqu'il est lui-même, par définition, l'étalon de toutes les valeurs.

- C'est précisément la question, répliquai-je.
Et voilà pourquoi il serait peut-être utile de lire le livre du professeur Irving Fisher.

- Ainsi, votre Américain prétend que l'or n'est pas un étalon?

- Ce n'est pas à moi de refaire sa démonstration. Vous verrez qu'elle s'appuie sur des faits et conduit à l'évidence.
Pour la commodité des échanges, il est convenu que la valeur des objets s'exprime en or.
Réciproquement la valeur de l'or doit s'exprimer par la quantité d'objets qu'il peut procurer, c'est-à-dire par son pouvoir d'achat.

Pour le mesurer, on fait le total des prix des marchandises les plus fréquemment échangées en un lieu et à un moment donné, et celui des mêmes marchandises en un autre lieu ou à un autre moment, et l'on calcule le pourcentage.

- Je sais, dit l'industriel, c'est la méthode des nombres-indices.

- Eh bien! si vous consultez les indices du dollar, établis par le Federal Reserve Board américain, vous constatez qu'il faut verser aujourd'hui en moyenne $ 138,5 pour avoir la même quantité de marchandises qu'on obtenait en 1914 pour $ 100.
C'est donc que le dollar ne vaut plus maintenant 100 cents (en marchandises) comme autrefois, mais seulement 100 : 138,5 = 72 cents.
Et pourtant le dollar-papier n'a jamais cessé d'être échangeable à la Banque contre la même quantité d'or. L'or s'est donc en réalité déprécié.

- Je le veux bien.
Mais c'est un phénomène accidentel dû à la guerre.

- La guerre assurément y est pour quelque chose.
Mais le professeur Irving Fisher vous montrera qu'en fait, bien avant 1914, le pouvoir d'achat du dollar a varié dans des proportions tout aussi grandes, même quand sa valeur-or demeurait constante.

Si maintenant vous considérez les indices des prix-or dans les principaux pays d'Europe, tels qu'ils figurent au Bulletin de statistique de la Société des Nations, vous verrez qu'ils sont (février 1929) à peu près au même niveau en Angleterre (138,3) et en Allemagne (139,9) ;
mais beaucoup plus élevés en Suisse (143) et en Hollande (148); et beaucoup plus bas en France (126,7) et en Belgique (123,2).
Cela montre que si l'or (en pouvoir d'achat) s'est partout déprécié depuis la guerre, il s'est déprécié de façon fort inégale.

Aujourd'hui le même poids d'or qui donnait en 1914, pour 1 dollar de marchandises, n'en procure plus que pour 72,2 cents aux États-Unis, 70 en Suisse, 67,5 en Hollande, alors qu'il en donne pour près de 79 en France, et plus de 81 en Belgique.

Si maintenant vous représentez par 100 la valeur actuelle (en marchandises) du dollar aux États-Unis (soit 72,2 cents du dollar de 1914) vous constaterez
- que la valeur (en marchandise) du même poids d'or est la même (à 1% près) en Angleterre et en Allemagne
- mais 
qu'elle est seulement de 93,4% en Hollande, 96,8 % en Suisse,
alors qu'elle atteint 109,2% en France, et 112,3% en Belgique.

- Soit, dit l'industriel;
mais quelle influence cela peut-il avoir sur la marche des affaires?

- J'y arrive.
Imaginez plusieurs exportateurs qui vendent sur le marché international une même sorte de marchandise.
La concurrence les obligera à la céder sensiblement au même prix.
Comme ils seront payés en devises, ils recevront exactement la même quantité d'or, soit 100 dollars.

Avec cette somme,
l'Américain pourra dans son propre pays se procurer pour 100 dollars de marchandises ou de salaires : mais
le Hollandais, avec la même somme en or, n'en trouvera que pour 93,4 dollars et
le Suisse 96,8 tandis que
le Français en tirera l'équivalent de 109,2 dollars et
le Belge 112,3.

Autrement dit, la différence des pouvoirs d'achat de l'or impose au Hollandais une infériorité d'environ 6% par rapport à l'Américain (ou à l'Anglais, ou à l'Allemand) alors qu'il assure un avantage de 9,2% au Français, et de 12,3% au Belge.
Dans ces conditions, le Hollandais aura de la peine à maintenir ses prix au niveau de son concurrent américain.
Quant au Français ou au Belge, comme ils se procurent pour la même somme sur le marché intérieur plus de produits nationaux et plus de salaires, ils pourront sans difficulté abaisser leurs offres de 2, ou 3, ou 5 dollars.

À ce compte, ils auront encore (toutes choses égales d'ailleurs) un bénéfice; et ils mettront l'Américain (ou l'Anglais, ou l'Allemand) hors de combat.

Comprenez-vous maintenant pourquoi nos ventes à l'étranger ont été, même depuis la stabilisation, si faciles?
nos industriels, par le seul fait de la moindre dépréciation de l'or en France, continuaient de toucher une véritable prime d'exportation.

- Comme au temps de l'inflation.

- Exactement.
Savez-vous qu'en octobre 1927, - c'est-à-dire plus d'un an après la stabilisation de fait, - l'écart entre le pouvoir d'achat du dollar aux États-Unis et en France a atteint jusqu'à 25%.
À ce compte, le bénéfice provenant de la transformation du dollar en marchandises (sur le marché intérieur) était si grand, qu'il permettait de couvrir à lui seul les frais de transport de l'exportateur, et permettait de franchir les barrières douanières les plus élevées.

À ce moment les Américains, en dépit de leurs tarifs, virent nos métallurgistes vendre des tubes d'acier et des machines à la porte de leurs propres usines, et cela explique qu'ils se soient rejetés vers le protectionnisme.
Contrairement à toutes les prévisions, en dépit de la stabilisation, nos ventes à l'étranger ont pris un essor inattendu.

- En effet, c'était magnifique!

- Seulement cela ne devait pas durer.
À partir du moment où, toutes les restrictions étant supprimées, l'or s'est mis à circuler librement, il est allé tout naturellement vers les pays où son pouvoir d'achat était le plus grand.
Les capitaux américains ont afflué vers l'Europe, créant une abondance qui faisait monter les prix sur le Continent.

Tout naturellement, quand les entraves artificielles disparaissent, les prix tendent à s'établir partout au même niveau.
Sans doute ils n'y parviennent jamais exactement cela tient à la différence des productions, au coût des transports qui s'ajoute aux prix des marchandises importées, aux tarifs douaniers qui élèvent plus ou moins le coût de la vie.
Même avant 1914, le niveau variait d'un pays à l'autre.
Mais les écarts étaient faibles et à peu près invariables.

Aujourd'hui ils sont encore fort changeants et beaucoup plus grands, mais ils tendent insensiblement à revenir à leur ancien étiage.
En France, par exemple l'index des prix monte lentement, mais de façon continue. C'est dire que le pouvoir d'achat de l'or diminue.
Déjà, vous l'avez vu, l'écart avec les États-Unis n'est plus que de 9%. Cela ne suffit plus à compenser les tarifs douaniers ni même le coût des transports. Et ainsi forcément nos exportations diminuent.

- Mais pourquoi nos importations augmentent-elles? demanda l'industriel.

- Elles subissent les effets de la même loi, mais en sens inverse.
Quand l'écart était de 26% un importateur français, pour acheter 100 dollars américains, devait vendre sur le marché français l'équivalent de 126 dollars en marchandises; c'était lourd.
Aujourd'hui il lui suffit d'en vendre l'équivalent de 109, ce qui lui est bien plus facile.

Ainsi par la vertu du même phénomène, nos importations s'accroissent, nos exportations diminuent, et le déficit commercial apparaît dans les statistiques.
Voilà la raison du singulier renversement de la balance commerciale qui étonne et inquiète actuellement tous nos hommes d'affaires.

N'est-il pas vrai qu'il peut être utile de connaître les théories du professeur Irving Fisher?

- J'en conviens volontiers, dit l'industriel.
Mais en somme si je comprends bien, il ressort de tout cela que la stabilisation monétaire n'est pas achevée.

- En effet, on a stabilisé la monnaie de papier par rapport à l'or; il reste à stabiliser la valeur de l'or en marchandises.

- Est-ce possible?

- Sans doute. Mais ce n'est pas facile.
Dans tous les pays à monnaie saine, les Banques d'émission peuvent mettre en circulation des billets que l'on considère comme sains, pourvu qu'ils soient couverts par des traites représentant des marchandises et par une encaisse-or.
Pour que la convertibilité soit assurée, on estime que l'encaisse doit toujours atteindre au minimum 40% du total de la circulation.

À condition de ne pas tomber au-dessous de cette marge, les banques peuvent par le moyen de réescompte, accroître ou restreindre à volonté la circulation des billets :
dans le premier cas les prix montent,
dans le second ils baissent.

Et comme le billet, pourvu que la marge de sécurité ne soit pas dépassée, est toujours convertible en or, elles peuvent faire varier le pouvoir d'achat de l'or, sans que leur encaisse métallique ait changé.
La Banque de France, par exemple déclarait dans le dernier bilan que j'ai lu, que la proportion de son encaisse au total de ses engagements atteignait 49%.
Dans ces conditions elle pourrait facilement émettre plusieurs milliards de billets sans compromettre la convertibilité en or.

Toutefois il résulterait une hausse générale des prix à l'intérieur, c'est-à-dire une diminution du pouvoir d'achat de l'or, et par conséquent un stimulant très efficace pour nos exportations.

- Alors, qu'attend-t-elle pour le faire! s'écria mon industriel.

- Prenez garde, répliquai-je.
D'abord tout en rendant service aux exportateurs, elle gênerait considérablement nos importateurs; et comme les premiers travaillent souvent avec des matières premières achetées par les seconds...

D'autre part, même si elle le tentait, tous ses efforts pourraient être réduits à rien.
Supposez qu'au moment où la Banque de France décide d'accroître sa circulation, les Banques Fédérales de Réserve américaines s'avisent d'en faire autant : les prix monteront aux États-Unis comme en France et l'écart entre le pouvoir d'achat du dollar à Paris et à New-York restera le même.

Et comme les Banques américaines disposent d'une encaisse-or et d'une marge d'escompte beaucoup plus grandes encore que la nôtre, elles sont, quoi que nous fassions, maîtresses du jeu.

- Il faut donc surveiller avec attention la politique d'escompte des États-Unis?

- Sans doute, et aussi celle de tous les autres pays, car partout où la Banque d'émission peut étendre ou resserrer les crédits, il peut y avoir fluctuation des prix intérieurs et dépréciation invisible de la monnaie.

- Mais, s'écria mon interlocuteur, ne peut-on mettre fin à ces perturbations dangereuses, et stabiliser une fois pour toutes la valeur de l'or?

- On y songe, répliquai-je.
Ce fut une des principales préoccupations des Experts, lors de la fameuse Conférence de Paris.
Vous vous rappelez sans doute la Banque des Paiements internationaux dont ils ont tracé le plan, et qui doit centraliser les versements des divers gouvernements au titre des Réparations ou des Dettes.
 
Comme elle y ajoutera le produit des emprunts résultant de la « commercialisation », elle disposera de capitaux énormes; elle pourra donc facilement, par le jeu du réescompte, aider les Banques d'émission des divers pays à stabiliser leurs index.
Si elle y parvient, le prix d'un objet ne variera plus qu'en raison de l'offre et de la demande de cet objet, et non plus aussi en fonction de la rareté ou de l'abondance des signes monétaires;
alors, mais alors seulement, le facteur monétaire étant devenu une « constante » n'aura plus aucune influence sur les prix, et l'or sera devenu enfin un « étalon » !

Mais cela ne se fera pas en un jour; et d'ici là, il faut compter avec des fluctuations, qui pour être sans action sur le cours des changes, n'en auront pas moins une profonde influence sur le commerce international.

Mon interlocuteur resta un moment rêveur...

- En vérité, dit-il, la tâche des hommes d'affaires devient toujours plus complexe.
Je vois bien que tout chef d'entreprises devrait suivre ces mouvements des prix, et de l'escompte, sur les principales places du monde.
Mais comment pourrait-il le faire s'il n'est pas un spécialiste?

- Rien n'est plus facile, répliquai-je.
Depuis longtemps déjà diverses Universités américaines (Yale, Harvard) ou anglaises (Cambridge et Londres), l’Institut de Conjoncture de Berlin, la Statistique générale de la France, ont établi des sortes d'observatoires économiques et construit des index.
Malheureusement leur publication mensuelle est trop tardive pour permettre à l'industriel ou au banquier d'en tirer des résultats pratiques.

Alors il s'est créé en Amérique des Sociétés anonymes, munies de capitaux importants, qui se font envoyer, chaque jour par télégraphe, téléphone et même par câble, les cours de plusieurs centaines de produits sur tous les grands marchés du monde;
elles construisent avec ces données des index, et pour couvrir leurs frais, les vendent au public.

- Et on les leur achète?

- Avec empressement.
Ce sont d'abord les Chambres de Commerce, les services centraux des grands Syndicats industriels, métallurgiques, textiles, etc., les Sociétés Foncières, les Sociétés d'Assurances qui engagent en opérations pour de longues années, - et naturellement les Banques. Puis les particuliers eux-mêmes y sont venus : maisons d'exportation et d'importation, industriels qui travaillent pour l'étranger.

Aujourd'hui dans toute l'Amérique, il n'y a plus un homme d'affaires sérieux qui n'ait sur sa table l'index des prix-or des différents pays, exactement comme il consultait naguère quotidiennement le cours des changes, au temps de l'inflation.

En Angleterre, en Allemagne existent des publications analogues, et je crois même qu'on vient d'en créer une en France. Mais la plus ancienne, je crois, et certainement la plus répandue, ce sont les circulaires de l'Index-Number Institute, créé et dirigé par le professeur Irving Fisher.

- Quoi! l'auteur du livre que voici?

- Lui-même.
M. Irving Fisher, professeur à la Yale University de Boston, fut après la guerre, avec le Suédois Cassel, l'Anglais John Maynard Keynes, et quelques autres, un des premiers économistes qui, laissant de côté les vieilles conceptions, donna de la monnaie une définition réaliste.

Naturellement on ne les écouta pas tout d'abord.
Mais aujourd'hui leurs théories commencent à devenir « classiques ».

 Alors le professeur Irving Fisher a eu l'idée féconde de passer de la théorie à la pratique.
Chaque jour, il se fait envoyer par dépêche ou par câble les cours des principaux produits sur tous les grands marchés du monde, et aussi ceux des principales valeurs de Bourse; ses bureaux établissent des index hebdomadaires; lui-même les commente en des articles rapides et précis pour en marquer la tendance.
Des centaines de banquiers, d'industriels, de commerçants les reçoivent par abonnement.

Bien mieux, voyant l'intérêt que le public attachait à ces renseignements, une centaine de journaux américains publient aujourd'hui, les Index Fisher à côté de la cote des changes et de la Bourse.
En Allemagne, en Angleterre, la presse commence à faire de même.

- Et en France?

- Chez nous, naturellement on les ignore; ou bien si quelques-uns s'en servent - vous connaissez nos compatriotes - ils se gardent bien de le dire, afin de garder un avantage sur leurs concurrents mal avertis.

- Mais c'est absurde! s'écria l'industriel.
Si nous continuons à nous débattre ainsi dans la nuit, le commerce français se laissera distancer de plus en plus sur le marché mondial. Il cherchera dans des relèvements de tarifs douaniers - qui provoqueront des représailles - une sécurité que seule la stabilisation de l'or pourrait lui donner.
Il faudrait que les Chambres de Commerce, les Banques, et même les Administrations officielles avertissent les chefs d'entreprises de la gravité d'un problème qu'ils ne soupçonnent pas...

- Hé! dis-je, comment le feraient-elles, si elles ne le soupçonnent pas elles-mêmes.
Vous voyez bien qu'il faut d'abord lire - et faire lire - le livre du professeur Irving Fisher...
En vérité, le temps n'est plus où, pour réussir en affaires, il suffisait d'avoir de l'activité, du flair et une bonne administration.
De plus en plus l'activité économique sort de l'empirisme pour atteindre à l'âge scientifique.
Voici une première contribution à la « Science des Affaires »." 


En 2013, la France n'est donc plus sujette à l'étalon-or, la référence de celle-ci ayant été "suspendue" en 1971-73 (cf. ce texte).

Elle n'a plus, non plus, de monnaie autonome puisque le "franc français" a été fusionné avec d'autres monnaies de l'Europe géographique depuis 1999-2002 dans ce qu'on dénomme l'"€uro" (cf. ce texte).

Pourtant les échanges de la France avec l'étranger traduisent le même déficit qu'hier et la même inquiétude des industriels (cf. ce texte de août 2009).

Que leur dire?

La suspension de l'étalon-or a été une erreur politique majeure autant que l'a été, quelque temps plus tard, la fusion de la "monnaie" "franc français" dans la "monnaie"
"€uro".
Mais on ne peut faire le départ des effets désastreux des décisions, en particulier, à cause du troisième larron, le "Fonds monétaire international" failli (cf. ce texte de mars 2009) qui a survécu malgré tout.

Il faut donc en sortir.

Comment?

Nous aurons l'occasion de l'exposer dans de prochains billets à l'aune de trois extraits que j'emprunte à Vilfredo Pareto (1848-1929) et qui se transposent, presque sans transition, à la situation présente.


1. La crise économique actuelle
Journal de Genève, 26 novembre 1902 (extrait de ce texte).

« […] Combien durera la crise présente, nous l'ignorons ;
mais il est certain que dans un petit nombre d'années elle fera place à une nouvelle période d'active prospérité.

L'existence de ce mouvement ondulatoire, de ces hauts et de ces bas, n'empêche pas qu'il puisse y avoir aussi un mouvement général dans un sens ou dans l'autre.
Les ondulations peuvent avoir lieu autour d'une ligne de niveau, ou bien autour d'une ligne qui monte, ou d'une autre qui descend.

Il est à craindre qu'actuellement la ligne ne descende.
Chez la plupart des peuples civilisés, on légifère à jets continus pour mettre des entraves à la production, tandis que les dépenses publiques augmentent incessamment.

Jusqu'à ce jour, les effets nuisibles de cette ligne de conduite ont été contrebalancés par le progrès technique des industries et par l'exploitation de nouveaux territoires en Amérique, en Afrique, en Asie; mais il semble bien qu'on touche actuellement à la limite où les effets nuisibles vont prendre le dessus.

Un déficit chronique apparaît dans bien des budgets
- non seulement d'États,
- mais aussi de provinces et de communes.

On ne sait comment s'en débarrasser.
On augmente les impôts, mais les dépenses augmentent plus vite encore, et le déficit apparaît de nouveau.

Il semble qu'avec l'organisation politique actuelle, il soit impossible de mettre une limite aux dépenses ; s'il en était réellement ainsi, on marcherait à une catastrophe, car il est certain que les dépenses ne pourront pas croître à l'avenir en suivant la même progression qu'elles ont eue par le passé.

Il est des pays où les effets de cette évolution se voient mieux que dans d'autres ;
telle est la France depuis qu'elle est gouvernée par une coalition radicale-socialiste, qui en gaspille les ressources.

Le 20 novembre, la rente française est tombée à 99,27 ;
les retraits des caisses d'épargne se multiplient ;
du 1er janvier au 20 novembre, l'excédent des retraits a été de 103 millions,
du 11 au 20 novembre, il a été de 21 millions ; plus de deux millions par jour !

Si ce mouvement continue, comment l'État s'y prendra-t-il pour rembourser les déposants ?

Les patrons, découragés par les vexations incessantes des syndicats, du gouvernement, des « lois sociales », sont bien prêts de jeter le manche après la cognée ;
ils tâchent de retirer leurs capitaux de l'industrie ;
on n'ose plus songer à de nouvelles entreprises.

Naturellement, ce ralentissement de l'activité économique se traduit par des moins-values des impôts.

Il est évident pour tout observateur qui ne veut pas fermer les yeux à la réalité, que le pays ploie sous le faix des charges qui lui sont imposées.
Malgré cela, on ne pourra pas s'arrêter.

Il faudra bien que tôt ou tard la coalition radicale-socialiste tienne une petite partie au moins des promesses qu'elle a faites aux populations.
La réglementation du travail diminuera encore la production,
les retraites des travailleurs augmenteront les dépenses.
Il n'est plus temps de s'arrêter sur cette pente glissante, il semble bien qu'on devra aller jusqu'au fond.
Les nouveaux tarifs douaniers ne peuvent qu'apporter d'autres entraves à la production.

Les anciens avaient été établis dans le but de « protéger » l'agriculture, et voilà que celle-ci se trouve de nouveau en mauvaise situation et réclame une nouvelle dose de « protection ».
Il est probable que l'agriculture continuera à souffrir à l'avenir comme elle a souffert par le passé.
On vendra peut-être certains produits un peu plus chers, mais on paiera aussi plus chère la main d'oeuvre, et il y aura compensation.

D'autre part, le relèvement des droits de douane nuira certainement à l'exportation ; d'ailleurs le but dans lequel ils sont établis est précisément d'empêcher l'introduction des marchandises étrangères, ce qui a pour conséquence de réduire aussi l'exportation des marchandises nationales.
Les pays qui, comme l'Allemagne, la Belgique, la Suisse, la France, tirent une grande partie de leurs ressources de l'exportation, souffriront donc nécessairement.
On se plaint maintenant que l'ouvrage manque aux ateliers, on s'en plaindra bien plus sous le nouveau régime douanier qui se prépare.

Après avoir fait des lois pour empêcher les gens de travailler le dimanche, on en fait maintenant pour les empêcher de travailler une partie du samedi.
On en pourra faire, à l'avenir, pour les obliger à demeurer oisifs tout le samedi et même le vendredi.
Reste à savoir si le travail des autres jours de la semaine suffira pour nourrir la population et pour fournir aux dépenses toujours croissantes des États, des provinces, des communes.
Le prince Bismarck disait que les politiciens sont des frelons qui ne produisent que des discours.
Malheureusement cette production est la seule que l'on semble vouloir encourager sérieusement.

La dernière moitié du XIXe siècle a été une époque de prospérité inouïe pour les peuples de l'Europe occidentale ;
ils s'imaginent que, quoi qu'ils fassent, quelques fautes qu'ils commettent, cette prospérité ne peut que croître et augmenter ;
et ils ne songent pas que sur ce point, l'avenir leur réserve peut-être quelques désillusions. »


2. La phase socialiste transitoire inéluctable.

(Extrait de "Ce maudit laissez-faire !", Le monde économique, 23 et 30 septembre, 7 octobre 1893 - cf. le texte).

« […] Oui, nous croyons que notre société passera par une phase socialiste ;
mais il y a encore une autre question, qui a bien son importance, et c'est de savoir si ce sera pour le plus grand bien ou le plus grand mal de l'humanité.

Les partisans de l'école historique confondent constamment ensemble ces deux ordres d'idées.
Ils découvrent - ou plutôt ils croient découvrir - que le cours des événements aura lieu dans un certain sens ; et ils raisonnent comme si, par cela seul, il était démontré que c'est le meilleur.
Ce sont pourtant deux choses qui n'ont rien à voir ensemble.

Il y a quelques années, on pouvait se demander si certaines colonies de l'Australie se laisseraient envahir par le socialisme d'État.
C'était un problème.

Mais il y en avait aussi un autre : celui de savoir si la nouvelle organisation aurait profité à ces colonies, si elle y aurait porté la prospérité ou la ruine.

Les économistes libéraux pouvaient parfaitement se trouver d'accord avec les « historiques » sur la solution à donner au premier problème.
C'est sur la seconde question que l'accord cessait.
Maintenant que les faits ont prononcé, pourquoi les partisans de « l'École historique» n'en veulent-ils pas tenir compte1) ?
1). Un économiste libéral, M. J. Chailley-Bert, a publié sur les expériences socialistes de l'Australie une étude « historique ». Elle mérite d'être méditée par les personnes qui désirent se rendre compte où peut conduire le socialisme d'État.

Nous avons observé que, depuis quelque temps, on ne nous cite plus l'Australie parmi les pays à imiter pour faire du socialisme d'État.
Malheureux pays !
Aurait-il cessé d'appartenir à l'Histoire, depuis que son exemple témoigne contre l'excellence des doctrines socialistes ?

Eh bien ! Malgré que les économistes libéraux ne soient que de purs doctrinaires, ils se montrent plus fidèles à l'Histoire que l'école qui usurpe ce nom.
Ils recherchent avidement, dans le passé et dans le présent, tous les faits qui peuvent confirmer ou infirmer leurs théories.
C'est aux faits, aux seuls faits, qu'ils s'adressent pour juger, en dernier appel, de tout raisonnement.
Ils ne ferment pas si « systématiquement les yeux à tout ce qui se fait hors de leurs frontières », qu'ils aient manqué de s'enquérir des résultats qu'avait donnés en Allemagne l'exploitation des chemins de fer par l'État.
Il a paru là-dessus, dans la Revue des Deux Mondes, un article dont les socialistes se seraient probablement fort bien passés.

Les économistes libéraux poussent aussi la curiosité jusqu'à étudier les beaux résultats qu'a produits en l'Allemagne la loi sur l'assurance obligatoire ; et ils n'ont garde d'oublier l'histoire fort instructive de l'intervention « éthique » de l'État dans les banques italiennes.
Ils [r]éunissent tous ces faits, et bien d'autres, ensemble, les [c]lassent, les comparent, et tâchent d'en tirer quelques lois.
Mais voilà assez « d'histoire » pour aujourd'hui.
La semaine prochaine nous reprendrons cet argument.

III
Les disciples de l'école « historique » se croient fort avancés, tandis qu'ils sont au contraire très arriérés et qu'ils discutent encore des questions qui sont résolues, et bien résolues, depuis près d'un siècle.
On comprend, à la rigueur, que quand Knies publia, en 1855, son livre Die politische Ökonomie, etc., il ait pu se faire l'illusion de croire qu'il était le premier à tenir compte de l'évolution historique.
Il a eu lui-même la loyauté de reconnaître, dans la seconde édition de son livre publiée en 1883, qu'en 1852 il ne connaissait pas encore la Philosophie positive d'Auguste Comte.

Mais comment les disciples de Knies n'ont-ils pas encore ouvert les yeux et ne se sont-ils pas aperçus que la doctrine de l'évolution, qu'ils s'imaginent naïvement avoir découverte, règne depuis longtemps dans toutes les sciences?
La connaissance de l'histoire est nécessaire pour l'étude de l'économie politique !
Oui, vraiment, et bien d'autres connaissances encore !

Un certain Herbert Spencer, qui jouit de quelque notoriété dans le monde, bien qu'il soit encroûté dans les théories classiques en économie politique, a expliqué clairement, dans l'Introduction à la science sociale, qu'on ne saurait aborder l'étude des sociétés humaines sans connaître la plupart des sciences naturelles.

Buckle, qui a donné d'excellentes démonstrations historiques des vérités de l'économie politique, insiste beaucoup sur la nécessité, pour l'historien, de tenir compte de toutes les sciences, de les connaître et d'en étudier le développement.
Si les disciples de l'école « historique » avaient bien voulu suivre ce conseil, ils auraient évité un grand nombre d'erreurs.
Voyez plutôt la grande découverte qu'ils croient avoir faite :
« La constitution économique de la société, à une époque quelconque, est le résultat des états antérieurs et la cause des états futurs ».

Cette proposition leur paraît tellement extraordinaire, le sens leur en semble tellement beau, profond, lumineux, mirifique que, depuis quarante ans, ils ne cessent de la répéter, de la paraphraser de toutes les manières possibles.

Mais la doctrine du déterminisme est ancienne comme le monde !
Vous pouvez la suivre depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, la voir pousser des rameaux dans le calvinisme et le jansénisme et s'épanouir complètement dans la science moderne.
Bien avant que les prophètes de l'école « historique » nous eussent annoncé la bonne nouvelle, Laplace avait déjà dit que :
« nous devons envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre1) ».
1. Théorie analytique des probabilités, Paris, 1810, pp. ii de l'introduction.

Et, cet illustre astronome, par ses admirables travaux sur la mécanique céleste, avait donné au déterminisme l'appui d'une base solide.

Si l'école « historique » se bornait à énoncer comme nouvelles des propositions déjà connues, on pourrait sourire de son illusion et se trouver d'accord avec elle.
Malheureusement, après avoir établi ces théorèmes, elle prétend en tirer des conclusions qui y semblent étrangères.
Et quand on lui demande de les démontrer, elle s'obstine à donner, au contraire, la preuve des prémisses, sur lesquelles personne n'élève le moindre doute.

Prenons, comme exemple, une autre des prétendues découvertes de l'école « historique», c'est-à-dire la relativité des lois économiques.
Comme principe général, personne ne le conteste.
Il faudrait vraiment être dénué de bon sens pour prétendre que les phénomènes économiques qui s'observent dans l'Angleterre moderne sont de tous points les mêmes que ceux qu'on observe en Patagonie, ou que ceux qui se produisaient chez les anciens Bretons.

Mais, entre être de tous points identiques et n'avoir rien de commun, il y a un abîme et c'est ce dont ne paraissent pas se douter messieurs les « historiens » qui ne veulent pas entendre parler de lois économiques générales et qui affectent de ne traiter que de l'économie nationale d'un peuple.
Si nous disons à un zoologue que la structure des animaux est relative au milieu où ils vivent, il nous approuvera fort ;
mais si nous prétendons tirer la conséquence, qu'en Amérique, la circulation du sang des insectes se fait comme celle des mammifères européens, il nous engagera à acquérir quelque légère teinture d'anatomie générale.
Or, il n'y a rien d'étonnant à ce que tous les hommes, ayant en commun certains caractères anatomiques, biologiques et psychologiques, aient aussi quelques points de ressemblance dans leurs actions économiques ;
et il est bien naturel que la science étudie les lois générales qui régissent ces problèmes, en tenant compte, bien entendu, des modifications qu'elles peuvent éprouver par l'action des différents milieux ambiants.

Ainsi, le principe hédonistique qui s'énonce en disant que
tout homme tâche, autant qu'il le peut, de se procurer le maximum de bien-être avec le minimum de peine,
paraît bien s'appliquer à toute l'humanité, telle que nous la connaissons et que nous la fait connaître l'histoire.
Si un jour - ce qui nous paraît fort douteux – on découvre des hommes auxquels ne s'applique pas le principe hédonistique, il faudra alors s'occuper de faire une autre économie politique à leur usage ;
mais, pour le moment, nous pouvons nous borner à considérer seulement les hommes tels qu'ils existent.

Bien d'autres lois secondaires, même des lois empiriques, s'appliquent à toutes nos sociétés civilisées.

Par exemple, la loi de Gresham, qui veut que la mauvaise monnaie chasse la bonne, s'est toujours vérifiée jusqu'à présent.
C'est l'application de cette loi qui nous a permis de prévoir, il y a deux ans, que les efforts du gouvernement italien pour empêcher d'émigrer la monnaie d'appoint seraient absolument vains.

Notre raisonnement était des plus simple.
L'histoire nous apprend qu'en un temps où les moyens de communication n'étaient pas aussi développés qu'ils le sont maintenant, et où les gouvernements punissaient de peines extrêmement sévères l'exportation de la monnaie, l'effet de la loi de Gresham n'était pas entravé.
Il était aisé d'en conclure que cet effet devait encore se produire dans des conditions qui se trouvaient être bien plus favorables.
Les faits, on le sait, sont venus confirmer entièrement ces prévisions.

L'histoire nous enseigne que les efforts des gouvernements pour fixer arbitrairement les prix des marchandises ont toujours été vains.
Et cette loi générale est démontrée rationnellement en économie politique.
Aussi, quand le gouvernement des États-Unis d'Amérique entreprit de maintenir une valeur fictive de l'argent, les économistes prévirent qu'il ne réussirait qu'à faire naître une crise économique dans le pays.
Se sont-ils trompés ?

L'expérience enseigne, et l'histoire confirme, que l'intérêt personnel et le sentiment de personnalité sont les causes les plus puissantes des actions de la grande masse des hommes.
Quand on prétend y substituer l'artifice de la loi, on va généralement contre le but qu'on se propose.

En partant de ces principes, les économistes n'eurent aucune difficulté pour prévoir que la loi sur l'assurance obligatoire contre les accidents ferait augmenter plutôt que diminuer le nombre de ceux-ci.
Maintenant, les faits ont parlé.

En Allemagne le nombre des accidents suit une progression inquiétante.

Années Nombre d'accidents
1886            82.596
1887          105.897
1888          121.164

1889          139.549
1890          149.188
1891          162.674

S'il plaît à l'école « historique » de fermer volontairement les yeux sur les faits les plus patents, nous avons le regret de ne pas pouvoir la suivre.
Pour nous, le criterium de vérité d'une théorie,
- c'est qu'elle explique les faits du passé et mette en mesure de prévoir ceux de l'avenir, et
- c'est parce que les théories de l'économie politique classique présentent ce caractère que nous les suivons.

Nous ignorons si l'Europe traversera ou non une période socialiste.
La chose nous paraît fort probable, mais la science manque d'une théorie qui permette de prévoir avec sûreté cet événement.

Au contraire, elle en possède une, éprouvée mainte et mainte fois par l'expérience, qui lui permet de prévoir, avec toute la précision désirable, l'effet économique qu'aura ce fait, s'il se produit.
Et cet effet sera une énorme destruction de richesse, d'où suivra, comme conséquence inévitable, la misère et la mort pour un grand nombre d'hommes.
Tel est le but auquel aboutiront nécessairement tous les systèmes qui, par ignorance et de parti pris, vont à l'encontre des conditions que la science enseigne pouvoir seules produire le maximum de bien-être.
Peu importe les beaux noms dont se décorent les différents systèmes socialistes.
Qu'il s'agisse
- du socialisme populaire,
- de celui de la chaire ou
- de celui qui se dit chrétien,
- qu'on ait en vue la communauté des biens et des femmes, ou seulement, la socialisation des instruments de travail,
- que, pour ne pas trop effaroucher le bourgeois, on parle de société coopérative au lieu de société socialiste,
- qu'on y arrive par l'évolution naturelle du protectionnisme et du militarisme, ou bien par une révolution ;
- que les socialistes, faisant taire leurs scrupules, s'unissent aux politiciens pour que la société glisse de la tyrannie des uns dans celle des autres, ou bien que les socialistes chassent les politiciens et prennent leur place,
ce ne sont là que des questions de forme, plus ou moins importantes, mais qui ne changent rien au fond des choses.

L'effet final sera le même, et les maux qui en seront la conséquence retomberont précisément sur la classe des travailleurs, que l'on prétend vouloir soulager. »
[article d'actualité 2013 dans ce sens]


3. Le rôle des gouvernements.

(Extrait de "Le phénomène social du fascisme, La semaine littéraire, 1er septembre 1929).

« […] Les gouvernements ont aussi pour fin de régler les finances de l'État et l'économie de la nation.

On peut répéter que, s'ils n'y réussissent pas, ils finissent par être remplacés par d'autres ;
c'est ce qu'on a pu voir lors de la chute de l'ancien régime en France.

La classe dirigeante italienne ne remplissait pas mieux cette fonction que la précédente.
Elle en avait conscience et le sentiment de son impuissance la déprimait.
Elle tenta en vain de réagir.
Entre autres, M. Giolitti vint au pouvoir, avec le programme de « restaurer » l'autorité de l'État et les finances.
Il dut le quitter sans avoir atteint ni l'un ni l'autre but.
Ses successeurs n'y réussirent pas mieux ;
au contraire, le mal allait en empirant chaque jour, la barque de l'État flottait au gré des vents.

La Chambre renversa le ministère Facta, puis, ne trouvant personne pour le remplacer, elle se résigna à lui rendre le pouvoir.
Les agents de ce ministère ne lui obéissaient plus.
A proprement parler, il n'y avait plus de pouvoir dans l'État.
Par là, le choix d'un nouveau régime se trouvait restreint aux Fascistes, ou à leurs adversaires.

Les premiers l'emportèrent ; pourquoi ?

[a] Une première différence entre les Fascistes et leurs adversaires se voit immédiatement.
Ceux-ci visaient des résultats immédiats pouvant, au plus tôt, satisfaire leurs appétits et leur procurer des avantages matériels;
ils combattaient pour s'emparer de choses et de positions à leur convenance, sans trop se soucier du lendemain.

En 1919 et 1920, les socialistes et leurs alliés furent bien près de s'emparer du pouvoir ;
un léger effort de leur part pouvait les en rendre maîtres.

Ils ne le firent pas, leurs forces s'éparpillèrent dans l'occupation des terres et des usines, dans de simples réclamations d'un moindre travail, d'un plus grand gain, de sinécures variées.

La conquête des municipalités ne se présenta à eux que comme l'occasion de les mettre au pillage, de se partager le produit des impôts, augmentés au-delà de toute mesure, et de dilapider le patrimoine des instituts de bienfaisance et des hôpitaux.

Il fut un moment où Milan et Bologne étaient devenues de petits États presque indépendants du pouvoir central.
Ce pouvait être une première étape vers la conquête de celui-ci, ce fut plutôt un point d'arrivée pour tous ceux qui tiraient avantage du nouvel état de choses.

Le contraste avec les Fascistes est frappant.
Certes, dans tout troupeau, il y a des brebis noires, et parmi les Fascistes il y eut des individus cherchant leur avantage particulier et immédiat, mais ce furent des cas excessivement rares ;
la très grande majorité suivait une ligne aboutissant à un idéal plus ou moins mythique :
l'exaltation du sentiment national et du pouvoir de l'État,
la réaction contre les idéologies démocratiques, pseudo-libérales, pacifistes, humanitaires.

Chez la plupart ce n'était probablement qu'un sentiment vague et indistinct, poussant à l'action, mais ils étaient dirigés sûrement et habilement, par leurs chefs, peut-être dirait-on mieux : leur chef, vers un but élevé et d'une grande importance : vers la conquête du pouvoir central.

Au moment d'y toucher, on tâcha de les arrêter, en leur offrant une large part dans un ministère parlementaire. M. Mussolini refusa. Il voulait tout ou rien, et il obtint le tout.

C'est une nouvelle application d'une loi que, dans la Sociologie, nous avons déduite d'un très grand nombre de faits, et qui veut que, sur les autres collectivités, l'emporte celle chez laquelle
les chefs ont à un haut degré l'instinct des combinaisons, et l
a masse, de puissants sentiments idéaux.

M. Mussolini a pu dire que ses partisans avaient le « mysticisme de l'obéissance ». Il y a beaucoup de vrai dans cette assertion.

Après la révolution qui porta le Fascisme au pouvoir, l'action individuelle et quelque peu désordonnée des Fascistes a été, sauf des défaillances peu nombreuses, remplacée par une discipline rigoureuse, ne laissant subsister que la règle du pouvoir central.


[b] Une autre différence entre les Fascistes et leurs adversaires nous est révélée par l'examen des conditions économiques ou financières.

Tout problème dépendant de ces conditions comporte deux solutions :
- une assurant le maximum d'utilité économique,
- l'autre la plus grande somme de satisfaction de certains sentiments, de certains intérêts particuliers.

Les gouvernements faibles, ceux qui ont surtout à compter avec l'avidité et certains préjugés de leurs dépendants inclinent vers la seconde solution ;
seuls les gouvernements puissants, s'appuyant sur la force armée et sur d'intenses sentiments d'idéalité se trouvent en mesure d'adopter rigoureusement la première solution.
Celle-ci, tant que la société est riche et prospère, peut être négligée en faveur de l'autre ;
mais, lorsque la richesse s'épuise et que surviennent des crises, s'obstiner à sacrifier l'économie aux intérêts et aux préjugés peut conduire aux pires catastrophes.
On en a un type dans la révolution qui, en France, amena la chute de l'ancien régime.

Toute l'Europe se débat actuellement en de semblables difficultés, et ses classes dirigeantes ne parviennent pas à trouver des solutions aux angoissants problèmes qui se posent.

En Italie, le Fascisme vient d'esquisser une de ces solutions, en substituant une nouvelle classe dirigeante à celle qui s'était montrée absolument incapable de gouverner.
Le pouvoir de l'État gisait abandonné, il tâche de le relever.

L'avenir nous dira si une ère nouvelle a ainsi commencé, ou si l'on reviendra aux anciens errements, qui paraissent bien susceptibles d'aboutir à une anarchie analogue à celle que le monde connut au Moyen Age.

Un peu partout, et surtout en Italie, les sentiments des populations après la guerre présentent une curieuse anomalie.

La condition des masses ouvrières a certainement éprouvé une amélioration considérable, dont la journée de huit heures et l'augmentation, parfois énorme, des salaires sont de clairs indices.

Au contraire, la condition de la petite bourgeoisie, des rentiers, et surtout celle de ceux qu'on nomme les « intellectuels», a empiré en général, et, en des cas particuliers, est devenue entièrement misérable.
Il semble donc que les premiers devraient bénir la guerre, les seconds, la maudire.
C'est juste le contraire qui a lieu.

L'explication de ce fait n'est pas difficile.
Les masses ouvrières acceptent, comme chose qui leur était due, les bénéfices apportés par la guerre, elles avancent de nouvelles « revendications», réclament de nouveaux bénéfices que leur conception un peu trop simplifiée des phénomènes sociaux leur fait voir seulement dans l'appropriation des biens des autres classes sociales.
Celles-ci, à quelques exceptions près, dont les ploutocrates sont la principale, ont à un plus haut degré la religion du patriotisme et du nationalisme.
Comme beaucoup de croyants, elles se résignent aux souffrances imposées par la foi et se bercent de l'illusion que leurs maux ne seront que passagers.

En Italie, le Fascisme est venu redresser en partie cette erreur de logique dans les sentiments des classes sociales.
A la religion nationaliste, il a su donner un but d'action, de défense de l'État, de rénovation sociale : c'est en cela que se trouve principalement l'essence de la « révolution fasciste ».

Aux causes générales s'ajoutent les causes contingentes, occasionnelles.
Parmi celles-ci une des plus remarquables est certainement le fait que le Fascisme a trouvé en son chef un homme politique de tout premier ordre.
User de son pouvoir avec fermeté, mais aussi avec modération éviter toute faiblesse, mais aussi tout excès, est une des conditions les plus difficiles à remplir pour un dictateur.

C'est précisément pour avoir rempli cette condition qu'Octavien Auguste a pu fonder un empire durable ; et
c'est pour l'avoir négligée, surtout dans la politique étrangère, que Napoléon III a été conduit à sa ruine.

La dictature établie à la suite d'une révolution commence souvent facilement, et se continue parmi des difficultés croissantes.
Les forces hostiles, un moment comprimées, réduites au silence, se redressent, reprennent la parole, minent le pouvoir.
On peut voir déjà, en Italie, des indices, pour le moment fort légers, de cet état de choses.

Un des problèmes les plus difficiles à résoudre est celui de la liberté.

Il faut la restreindre considérablement pour établir la dictature, il faut en rendre une certaine dose pour fonder un régime durable.

Il est bien difficile de distinguer l'adversaire dangereux de l'adversaire inoffensif, et pourtant il est indispensable de les traiter différemment ; le salut est à ce prix.

M. Mussolini a apporté dans la politique étrangère une ferme modération très remarquable.
On croyait qu'il allait casser les vitres ; il a su distinguer ce qui était possible de ce qui ne l'était pas, et développer une action qui tenait le plus grand compte des réalités.

Dans la politique intérieure, tout jugement décisif serait prématuré.
On peut seulement dire que les commencements sont bons et ouvrent l'espoir d'un heureux avenir.

Mais on navigue en vue de redoutables écueils.
Tôt ou tard il faudra sortir du provisoire et résoudre de très graves problèmes constitutionnels, ce qui n'est peut-être possible que par un trait de génie.
C'est là un des plus grands dangers qui menacent le nouveau régime et, en général, l'ordre nouveau. »


1929: c'était donc aussi l'année de la mort de Pareto et le début du phénomène transitoire inéluctable, selon lui, qu'est le socialisme et que nous continuons, aujourd'hui encore en 2013, à supporter.





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