Paris, le 26 décembre 2013.



1. Valeur d'échange ou puissance d'achat de la monnaie.

Vilfredo Pareto (1848-1923) s'interrogeait dans son cours d'économie politique de 1896-97 sur la notion de "pouvoir d'achat de la monnaie", qu'il dénommait aussi "puissance d'achat", en ces termes:

"Mais qu'est-ce alors que la puissance d'achat, que certains auteurs (par exemple J. St Mill, E. P. l, liv. III, chap. l, § 2) font synonyme de valeur d'échange?

Ce n'est, au fond, qu'une vague conception de l'ophélimité.
Pareillement, les anciens parlaient de corps pesants et de corps légers, et ces termes sont encore en usage dans le langage ordinaire, mais la science leur a substitue la notion plus précise du poids spécifique.

76. L'emploi du terme puissance d'achat a le grand défaut de rendre plus facile une erreur que l'on n'est déjà que trop porté à commettre, en confondant la valeur avec une propriété objective des marchandises." (Pareto, op. cit. §§75-76).

Mais il a bien d'autres défauts sur quoi passait Pareto et dont beaucoup d'économistes ultérieurs ne se sont pas souciés.


2. Le grand défaut d'Irving Fisher, de ses disciples ou successeurs.

Irving Fisher (1867-1947) a consacré à la notion, quelques années plus tard, tout un livre intitulé The Purchasing Power of Money (its Determination and Relation to Credit, Interest and Crises) en 1911.
Et ce qu'il en a dit va faire florès aux Etats-Unis ... et ailleurs.

Mais il n'a pas donné d'explication au "pouvoir d'achat de la monnaie" malgré ce que laissait croire le titre du livre.


Il faudra attendre Murray Rothbard (1926-95) et son livre Man, Economy and the State (with Power of Market) (1962), cinquante ans plus tard donc, pour que la notion de pouvoir d'achat de Fisher soit en partie démythifiée dans la section intitulée "The Fallacy of Equation of Exchange".

13. The Fallacy of the Equation of Exchange

The basis on which we have been explaining the purchasing power of money and the changes in and consequences of mone­tary phenomena has been an analysis of individual action.
The behavior of aggregates, such as the aggregate demand for money and aggregate supply, has been constructed out of their indi­vidual components. In this way, monetary theory has been inte­grated into general economics.

Monetary theory in American eco­nomics, however (apart from the Keynesian system, which we dis­cuss elsewhere), has been presented in entirely different terms—in the quasi-mathematical, holistic equation of exchange, derived especially from Irving Fisher.
The prevalence of this fallacious approach makes a detailed critique worthwhile.

The classic exposition of the equation of exchange was in Irving Fisher’s Purchasing Power of Money.[...]

Fisher describes the chief purpose of his work as that of investigating “the causes determin­ing the purchasing power of money.” [...]

but then comes this flagrant non sequitur:
“In short, the purchasing power of money is the reciprocal of the level of prices; so that the study of the purchasing power of money is identical with the study of price levels.”[...]

From then on, Fisher proceeds to investigate the causes of the “price level” [...]" (Rothbard, op.cit. §13)


3. Des notions essentielles méconnues, autre grand défaut.

J'écris "en partie" parce que Rothbard semble avoir mis de côté plusieurs notions essentielles, autre grand défaut.
Il ne semble pas avoir pris en considération la notion de "pouvoir d'achat" dans son ensemble.

3.a. Pouvoir d'achat ou achetabilité.

Ainsi, il ne fait pas de lien entre pouvoir d'achat et "achetabilité", deux notions pourtant synonymes.

Au lieu d'évoquer le pouvoir d'achat de la monnaie qui n'est en réalité que le pouvoir d'achat que chacun donne à la monnaie, pourquoi ne pas parler de la capacité de chacun d'acheter avec la monnaie des marchandises, de leur achetabilité?

La capacité en question est autant une capacité juridique que technique ou économique.

3.b. Vendabilité ou pouvoir de vente.

Un mot aurait pu faire penser à Rothbard l'achetabilité, c'est le mot sur quoi s'étendit Carl Menger (1840-1921), quelques temps auparavant, à savoir la "vendabilité".

Menger l'avait employé en relation avec l'origine de la monnaie et Ludwig von Mises (1881-1973) le reprendra à l'occasion de son "théorème de régression".

Dans le but d'expliquer l’origine de la monnaie, Menger avait constaté que, dans le passé, des marchandises avaient donné lieu, chacune, à une marchandise vendue aisément, pas toujours la même selon les temps et les espaces, qu'il était quotidien de dénommer "monnaie".

Soit dit en passant, il est difficile d'admettre qu'il l'admettait vendable aisément dans l'avenir et d'y voir une marchandise vendable.

Au lieu de marchandise vendable ou de vendabilité de la marchandise dénommée "monnaie", Menger aurait pu faire intervenir le "pouvoir de vente" ou la "force de vente" - expression moderne - de la monnaie qu'ainsi il cernait.

Il ne l'a pas fait et ne s'est pas confronté à ce que d'autres économistes dénommaient, par habitude, au même moment, pouvoir d'achat de la monnaie.

3.c. Pouvoir d'achat ex post ou ex ante.

Reste que, autre défaut, Rothbard ne distingue pas ou mal le pouvoir d'achat ex post qu'a évoqué en fait Fisher et le pouvoir d'achat ex ante.

L'équation des échanges de marchandises réalisés, base du raisonnement de Fisher, contient à soi seul ce qu'il dénomme "pouvoir d'achat de la quantité de monnaie en circulation", c'est-à-dire la quantité de monnaie en circulation pondérée par le niveau des prix ex post, ou, si vous préférez, l'achetabilité réalisée hier.

L'équation ne saurait dire quoi que ce soit sur l'achetabilité dans l'avenir, ce qu'on peut aussi appeler le pouvoir d'achat ex ante, et cela en dépit de ce que vont en faire ses disciples ou successeurs.

3.d. Echangeabilité synallagmatique ou pouvoir d'échange ex ante.

A ce point, Rothbard aurait pu au moins mettre en lien achetabilité et vendabilité, pouvoir d'achat et pouvoir de vente, et se rendre compte que ces deux notions sont rassemblées par la notion d'"échangeabilité" qui ne privilégie ni l'achat, ni la vente, mais chapeaute l'échange ex post dans son ensemble.

Pour ne pas mettre de côté les règles de droit, l'échange en question est toujours synallagmatique - quoique Fisher s'en moquât -.
Je laisse à Douglass North sa référence aux échanges dépersonnalisés qui contribuent, selon moi, à faire oublier que l'échange procède des règles de droit et de rien d'autres.

3.e. Echangeabilité synallagmatique ou espérance d'échanges attendue avec incertitude.

Autre façon de s'exprimer, Rothbard laisse encore de côté la notion fondamentale apparue à partir de la décennie 1930 et synonyme d'"espérance attendue avec incertitude" ou encore d'"anticipation...", d'"attente..." de la notion choisie.

Tout se passe, dans le meilleur des cas, comme si autant Rothbard que Fisher faisaient l'hypothèse tacite,
- pour l'un, d'une espérance morale de la quantité de monnaie pondérée par les prix en monnaie des échanges certaine dans l'avenir, ex ante, et
- pour l'autre, d'une espérance mathématique de la quantité de monnaie pondérée par le niveau général des prix en monnaie des échanges certaine dans l'avenir, ex ante.
Rien ne justifie une telle hypothèse.

Et, soit dit en passant, il faut reconnaître qu'à l'occasion, Pareto avait touché du doigt la notion sensible.

La "théorie des attentes", domaine de l'économie politique selon l'expression française, est arrivée longtemps après le livre de Fisher et Rothbard la connaissait.

Curieusement, ce dernier n'a pas fait le lien proposé même si certains s'y sont efforcé comme, par exemple, Ludwig Lachman (1906-1990) dans son article intitulé “The Role of Expectations in Economics as a Social Science” - dans Economica 14 (février 1943):108–19 - sur quoi est revenu Ludwig von Mises, la même année, pour insister sur le fait que la théorie du cycle des affaires qui lui séyait reposait sur la "théorie de la monnaie" - en anglais, "currency theory" - et non pas sur la "théorie de la banque" - en anglais, "banking theory" -.

Bref, échangeabilité ex ante et espérance morale d'échanges attendue avec incertitude sont synonymes et le sont, étant donné la mode actuelle, au "risque d'échange".

Il est coutumier désormais, en économie politique, depuis la décennie 1950, de parler de "risque d'échange" plutôt que d'espérance morale d'échanges attendue avec incertitude, en mélangeant ainsi des notions plus ou moins mathématiques et le langage littéraire.


4. La catallaxie.

Le risque d'échange ou l'échangeabilité synallagmatique ex ante ne saurait donc cacher la quantité de monnaie pondérée d'une façon ou d'une autre attendue avec incertitude dans l'avenir dont se prévalent les politiques à de multiples occasions.

La notion laisse comprendre que rien, fût-ce les dirigeants d'une banque centrale, ne saurait maîtriser dans l'avenir l'ensemble des échanges et de ce qu’on dénomme « monnaie » aujourd’hui, ce que Friedrich von Hayek (1899-1992) dénommait la « catallaxie »..

Sauf à mettre les gens en prison ou en esclavage total, mais cela ne durerait qu’un temps, les échanges et la « vraie » monnaie doivent avoir pour causes les actes de chacun et rien d’autres.


5. Le "risque systémique".

En conséquence, il convient d'insister sur le fameux "risque systémique" (cf. ce texte de février 2013) que ces dirigeants irresponsables ont sorti du néant qu'ils ont pris aux macroéconomistes.

Ils ne définissent pas la notion et se font forts de l'empêcher.

Mais ce risque n'est jamais que le risque d'échange évoqué ci-dessous contre quoi ils ne peuvent rien, il faut le répéter, sinon tenter de vous spolier un peu plus avec de faux arguments sur la précaution nécessaire et la fiscalité complémentaire (cf. ce texte de décembre 2002).


6. Remarque terminale.

Quand l'échangeabilité synallagmatique ex ante débouche ex post parce que la catallaxie n'a pas été entravée par des politiques absurdes, quand il y a eu "marché conclu" pour ne pas dire "catallaxie conclue", il y a prix en monnaie convenu, ce que les économistes ont en général l'habitude de prendre en considération.


Mais il y a aussi "gain à l'échange" des parties et capacité de calcul des échanges en question (via des méthodes de comptabilité ou de calcul économique des échanges ex post).

Malheureusement, il est classique que les économistes mettent de côté l'un et l'autre ou les pervertissent.

Au lieu d'en rester aux gains à l'échange des parties qu'ils ne connaissent pas, ils font intervenir une dominance d'une partie de l'échange sur l'autre pour dénaturer les gains à l'échange, pour créer ce qu'ils dénomment une "inégalité" ou bien ils mettent l'accent sur l'"effet de bien être" au prix d'un passage injustifié du contractuel au collectif.

Ils créent aussi des comptabilités (cf. ce texte de juillet 2013) qui n'ont plus rien à voir avec les résultats de l'échange synallagmatique ex ante, par exemple, du type "comptabilité nationale" (cf. ce texte de juin 2009).




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