Paris, le 22 mars 2014.




Un certain nombre d'articles économiques, à vocation scientifique, ont vu le jour, ces dernières années, en France.
Ils témoignent que leurs auteurs sont le plus souvent honnêtes, mais pas "non absurdistes".

L'honnêteté, c'est la reconnaissance du passage compliqué de l'"économie politique" à la "science économique", voire à une théorie économique - voire ... générale -, et de toutes ses insuffisances par des artifices de diverse nature.

L'absurdisme, c'est la volonté du législateur - reconnu par les gens dont les économistes, sous sa coupe - de vouloir réglementer des actions pratiques de chacun sur la base de résultats théoriques qui, au départ du schéma théorique, excluaient les règles de droit naturel ou de justice naturelle et incluaient une mathématique a priori  arbitraire...puis des réglementations possibles tombées du ciel, i.e. de la main du législateur.


1. Premier absurdisme : séparer l'action humaine des règles de droit.

En effet, point de départ du législateur, il y a l'idée qu'on peut séparer les règles de droit ou de justice naturel, des actions humaines et ne plus se soucier des premières.

Cette idée est injustifiable, mais la plupart des économistes y paissent tranquillement.


2. Deuxième absurdisme : réduire un raisonnement économique à une mathématique arbitraire.

Il y a aussi l'idée qu'on peut y inclure telle ou telle mathématique ou bien transposer telle ou telle représentation mathématique d'un phénomène physique, biologique, etc. pour parvenir à des résultats à quoi on ne pense pas au début du travail.

Autre idée injustifiable.
N'oublions jamais que, selon David Hilbert (1862-1943), les axiomes mathématiques devraient être tels que, si on remplaçait les termes de "points", "droites", "plans" pour "bière", "pieds de table" et chaises", la théorie devrait toujours tenir (cf. O'Shea, 2007)
- O'Shea, 2007, Gregory Perelman face à la conjecture de Poincaré, p.169).

Mais que, comme l'a rappelé I. Ekeland:

"Pour ma part, je chéris l'aphorisme de Sussman :

 'En mathématiques, les noms sont arbitraires.
Libre à chacun d'appeler un opérateur auto-adjoint un 'éléphant', et une décomposition spectrale une 'trompe'.
On peut alors démontrer un théorême suivant lequel 'tout éléphant a une trompe'.

Mais on n'a pas le droit de laisser croire que ce résultat a quelque chose à voir avec de gros animaux gris". (Ekeland , 1984, p.123).
- Ekeland, I. (1984), Le calcul, l'imprévu (Les figures du temps de Kepler à Thom), Seuil, Paris.


En science économique, il n'y a certes pas de "gros animaux gris", sauf dans l'imagination des "non libéraux" que ces derniers veulent faire aboutir.


3. Troisième absurdisme : la réglementation sans le droit initial.

Il y a enfin l'idée qu'on peut juxtaposer à la mathématique choisie arbitrairement - il faut insister sur ce point -, pour compléter, des réglementations de son choix et qu'on pourra les "employer" ... à la fin bien que les règles de droit n'y figurassent pas.

Quelles qu'en soient les formes qu'elle peut avoir (loi, décret, arrêté, etc.), la réglementation, c'est a priori l'obligation ou l'interdiction de faire pour la ou les personnes juridiques physiques ciblées.

Cette idée est tout autant injustifiable que les précédentes.


4. La monnaie, paquet de réglementations méconnu.

Ce qui est arrivé aux règles de droit - c'est-à-dire leur bannissement du raisonnement économique et l'introduction d'ersatz mathématiques et réglementaires - était déjà survenu, bien avant aujourd'hui, à ce qu'on dénomme "monnaie" de nos jours.

Tant l'économie politique que la science économique avaient laissé de côté la monnaie définie tantôt comme moyen d'échange (voire comme fonctions de diverse nature), tantôt comme marchandise.

Il reste que certains auteurs se sont opposés à la démarche au début du XXè siècle et ont proposé des théories de la (quantité de) monnaie, à leur façon.

Avec la nouvelle grande réglementation de la monnaie réglementée dans la décennie 1930, à savoir l'interdiction de convertibilité des substituts de monnaie bancaires dans une marchandise de référence par les banques, ont vu le jour des débats importants sur la (quantité de) monnaie.

Aujourd'hui, les monnaies n'existent plus.
Existent des "néants habillés en monnaie" - billets ou dépôts bancaires - qui, jusqu'à présent, curieusement, n'ont pas interdit les échanges que choisissent d'avoir entre eux les gens et ont permis l'accord par des prix en monnaie.

Est-ce un bien ou un mal?
Je laisse de côté la question pour l'instant.


5. La confusion de la monnaie et de la "crise économique".

Mais à cette occasion, des commentateurs en sont arrivés à confondre la nouvelle réglementation et la "crise économique mondiale" et l'accent a été mis sur cette dernière, articulé le cas échéant sur l'inégalité du capitalisme.

Jusqu'alors, selon beaucoup de commentateurs, à chaque grande crise économique avait correspondu une transformation
- des modes d’intervention de l’État et, du même coup,
- des statistiques produites.

Soit dit en passant, les statistiques ne sont jamais qu'un domaine des mathématiques.

La crise des années 1870-1890 avait conduit les États à réglementer le marché du travail : l’emploi, les salaires, le chômage, les débuts de la protection sociale étaient alors au centre des activités des organismes qu'étaient, en France, de petits « bureaux de statistique ».

À partir des années 1930, devint légitime l’idée que l’État pouvait et devait réguler l’équilibre global des marchés des biens et services, produits et consommés.

La mise en oeuvre de cette nouvelle façon
- de penser la situation économique et
- d’agir sur elle
a été liée à l’institutionnalisation d’un langage de description de ce monde et de ses fluctuations, à savoir celui de la comptabilité nationale (décennie 1940).

Alors qu’auparavant avaient, au mieux, été faites des estimations épisodiques (en général dans un cadre universitaire) d’un « revenu national », l’élaboration régulière et désormais routinière de comptes nationaux, effectuée dans un cadre administratif, va devenir une espèce de norme.

Cette institutionnalisation, résultat d’une décision politique, peut être datée pour plusieurs grands pays.

Aux États-Unis, en 1932, le Sénat affecte Simon Kuznets (1901-85) (venant du N.B.E.R.) au Département du commerce pour construire des « estimations du revenu national » pour 1929-1931.

En Grande-Bretagne, le passage de travaux individuels à faibles moyens (ceux de Colin Clark (1905-89) dans les années 1930) vers une systématisation à grande échelle des comptes nationaux (due à Richard Stone, 1913-91) date de 1941 et est lié à l’effort de guerre : la création du Central Statistical Office par Winston Churchill symbolise cette exceptionnelle concentration de moyens.

Aux Pays-Bas, le premier modèle macro économétrique est construit et utilisé par Jan Tinbergen (1903-94) en 1936 ; puis, dans les années 1940, marquées par la guerre en cours, l’occupation allemande et la reconstruction, un système de comptabilité nationale est utilisé pour une gestion quasi dirigée, plutôt que pour une modélisation économétrique, qui ne réapparaîtra que vers 1955 [Bogaard 1998].
- Bogaard A. van den, 1998 : "Configuring the Economy. The Emergence of a Modelling Practice in the Netherlands, 1920-1955", Thesis, University of Amsterdam.

Et la France va connaître de grandes réformes institutionnelles et techniques, à partir de la période 1940-1944, dont on n'est jamais sorti.


6. Les oublis actuels en France.

J'insisterai sur deux points ignorés ou oubliés qui me semblent essentiels.

6.a. Premier point: statistiques et politique.

Il faut savoir que la première grande guerre (1914-1918) avait entraîné une concentration et un accroissement de la production de statistiques industrielles, notamment autour du cabinet du ministre de l’Armement de l'époque, Albert Thomas, où travaillaient le mathématicien Emile Borel ainsi que le sociologue et statisticien François Simiand.

Mais, dès 1919, cette concentration des activités statistiques a été complètement interrompue, malgré les efforts de Simiand [Desrosières 2000, chap. 5].
- Desrosières A., 2000 : La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, La Découverte-Poche, Paris.

En revanche, après la nouvelle grande guerre de 1939-1945, les conditions ont été tout autres: cette fois, la concentration a été renforcée.
Ont été créés successivement divers organismes comme:
- en 1945, le Commissariat au Plan (Jean Monnet), l’Institut national d’études démographiques (Alfred Sauvy) et l'organisation de la Sécurité sociale (Pierre Laroque),
- en 1946, l’I.N.S.E.E. (Francis-Louis Closon), qui reprend l’infrastructure du "service national des statistiques" (S.N.S.), et
- en 1950, le service des études économiques et financières (S.E.E.F.) du ministère des Finances, qui sera le creuset de la comptabilité nationale française (Claude Gruson, sous la houlette de François Bloch-Lainé).

C’est donc dans ces différents lieux qu'a été élaboré et utilisé un « langage nouveau » de la gestion experte du "monde social", qui a prévalu jusqu’aux années 1980 environ, et dont Monnet, Sauvy, Laroque, Closon, Bloch-Lainé et Gruson ont été présentés comme les pères fondateurs.

À partir des années 1960, cette combinaison
- d’une interprétation « moderniste » du "monde social",
- d’une politique keynéso-planificatrice, et
- d’un langage statistique et comptable qui fournissait les indicateurs et les tableaux de bord de celle-ci,
avait été souvent résumée par l’évocation du « triangle » formé par
- l’I.N.S.E.E.,
- le "Plan", et
- la "direction de la prévision" (D.P.) du ministère des Finances.
La D.P. avait été créée en 1965 par transformation du S.E.E.F., une partie de celui-ci ayant été rattachée en 1961 à l’I.N.S.E.E. dont Gruson devint alors le directeur.

Ainsi, le « triangle » naquit et s’est développé entre la fin des années 1940 et le début des années 1960.

6.b. Second point: statistiques et institutions.

L’institutionnalisation de la statistique économique en France entremêle plusieurs fils différents que l’on peut, pour simplifier, faire remonter à la "période de Viiiiiiichy", entre 1940 et 1944.

Auparavant, le petit bureau de la « Statistique générale de la France » (S.G.F.) n’était pas parvenu à mettre en place une statistique industrielle comme l’expliquait Alfred Sauvy [1972], membre de ce bureau de 1922 à 1945.
- Sauvy A., 1972 : De Paul Reynaud à Charles de Gaulle. Un économiste face aux hommes politiques, 1934-1967, Casterman, Paris.

Cela fit au deuxième semestre de 1940 que furent créées deux institutions, indépendantes l’une de l’autre, symbolisées par les deux noms de Jean Bichelonne (1904-1944) et de René Carmille (1886-1945).

La première était le « bureau de statistique » du ministère de la Production industrielle, dépendant d’un ministre ultra-collaborateur, Bichelonne (polytechnicien du corps des Mines), qui savait que sa statistique serait utilisée dans un projet d’organisation économique « européenne » dirigée par l’Allemagne [Bloch-Lainé et Gruson 1996 ; Tooze 2001].
- Bloch-Lainé F., Gruson C., 1996 : Hauts fonctionnaires sous l’occupation, Odile Jacob, Paris.
- Tooze A., 2001 : Statistics and the German State, 1900-1945. The Making of Modern Economic Knowledge, Cambridge University Press, Cambridge.

La seconde était le «Service national des statistiques» (S.N.S.), créé par Carmille, un ingénieur militaire, à la fois, dans son esprit, pour jeter les bases d’une organisation statistique de type nouveau utilisant les moyens de la mécanographie moderne, et aussi pour reconstituer des bureaux de mobilisation clandestins de l’armée, démantelés par l’armistice de juin 1940 [1].
[1] L’histoire complexe du S.N.S. et du rôle de Carmille est décrite notamment dans une thèse de Fabrice Bardet [2000] sur l’histoire des directions régionales de l’Insee.


Et c'est ainsi que le maillage des statistiques en France, à l'initiative des hommes des organismes de l'Etat, a atteint un stade, à la fois, extraordinaire et exceptionnel dont il faut absolument sortir.





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