Paris, le 24 juin 2014.





1. L'artifice.

La théorie marginaliste est un artifice inventé par des économistes, au XIXè siècle, pour substituer l'explication mécaniste, physique, d'un phénomène économique à l'explication finaliste, économique, raisonnable, que fournit la volonté de l'homme, votre volonté, la mienne.


2. Le dernier élément.

Il faut savoir que l'explication physique en question reprend, sans raison, des considérations mathématiques en les agrémentant de considérations non mathématiques telles que celle de l'idée de la dernière unité de l'élément.
L'important n'est pas tel ou tel élément, mais sa dernière unité, a priori inférieure à la précédente, et ainsi de suite, à quoi va être fait un sort.

Rappelons, à ce propos, les mots de Vilfredo Pareto selon qui:

"Toute chose qui, soit directement, soit indirectement, par les services qu'elle rend ou les autres choses qu'elle procure, a une ophélimité élémentaire appréciable pour un individu est dite bien économique pour cet individu.[...]

Les choses qui ont une ophélimité élémentaire appréciable pour le plus grand nombre d'hommes sont appelées […] des biens économiques". (Pareto, 1896-7, §31, p.12).

Bref, la valeur - qu'est le bien économique - donnée par vous ou moi à un objet ou à un service est, pour nos économistes "marginaux", une conséquence de l'explication marginaliste!
Grande nouvelle?


3. Les mathématiques en concurrence.

Depuis lors, cette explication mathématique a conduit des mathématiciens à transposer d'autres mathématiques à l'économie politique que, vraisemblablement, ils croyaient connaître.

Elle s'avère aujourd'hui en concurrence particulière avec une explication topologique qui n'altère pas son caractère "désertique" (cf. ci-dessous).

Soit dit en passant, il faut savoir que, selon Donald O’Shea (2007) dans Grigori Perelman face à la conjecture de Poincaré (Dunod, Paris):

« Vers 1960, on était entré dans l’époque la plus productive et la plus explosive de l’histoire humaine en ce qui concerne le développement de la pensée mathématique. […]

géométrie, topologie, algèbre et analyse se développèrent considérablement et de nouvelles disciplines fleurirent à leur périphérie et à l’intérieur de sous domaines avec leurs propriétés, méthodes, outils et des résultats spectaculaires » (O'Shea, 2007, p.187)

Mais, comme le soulignait Ivar Ekeland:

"Pour ma part, je chéris l'aphorisme de Sussman :

'En mathématiques, les noms sont arbitraires.
Libre à chacun d'appeler un opérateur auto-adjoint un 'éléphant', et une décomposition spectrale une 'trompe'. On peut alors démontrer un théorême suivant lequel
'tout éléphant a une trompe'.
Mais on n'a pas le droit de laisser croire que ce résultat a quelque chose à voir avec de gros animaux gris". (Ekeland , 1984, p.123).

En économie politique mathématique, les "gros éléphants gris" sont nombreux, à commencer par la notion d'"équilibre économique général" (cf. ci-dessous).


4. L'argument d'autorité.

L'explication finaliste, économique, raisonnable, heurte l'esprit géométrique, mathématique, car elle déduit la cause de l'effet au lieu de déduire l'effet de la cause.

Qu'à cela ne tienne, quoique, le plus souvent, la cause mathématique et la cause finaliste fassent deux, de même que l'effet mathématique et l'effet finaliste, l'abus de pouvoir des puissants leur donne l'unité, c'est-à-dire identifie faussement la cause (respectivement l'effet) finaliste à la cause (resp. l'effet) mathématique.

Par exemple, il ne faudrait pas confondre l'équilibre économique général, volontés des uns et des autres, et l'équilibre économique général supposé dont sont déduites les offres et les demandes des marchés, d'une part, et, d'autre part, les réglementations ou législations des hommes de l'Etat.

Pour autant que les gens ne volent pas les marchandises qu'ils désirent en respect des règles de droit, chacun devrait s'attendre à ce que les échanges qu'il effectue couramment en accord avec autrui et qui correspondent à des égalités ou des équilibres de quantités individuels - selon la préférence qu'on a pour le mot "égalité" ou "équilibre" -, se réalisent pour tous et définissent ainsi un équilibre économique général.

L'équilibre économique général/national que les hommes de l'Etat se donnent, par exemple, en France, à chaque fixation de la loi de finances, est une hypothèse qui ne saurait être l'effet de quoi que ce soit.
A fortiori, ce qu'il recèle est perclus de législations/réglementations (vols ou dons) et est, par nature, un déséquilibre économique.

Plus généralement:

"La société humaine est une construction de l’esprit.
La coopération sociale est tout d’abord pensée et seulement ensuite voulue et réalisée en fait.

Ce ne sont pas les forces productives matérielles, ces entités nébuleuses et mystiques du matérialisme historique, ce sont les idées qui font l’histoire.

Si l’on pouvait vaincre l’idée du socialisme et amener l’humanité à comprendre la nécessité de la propriété privée des moyens de production, le socialisme serait contraint de disparaître.

Tout le problème est là." (Mises, 1938, Le socialisme, étude économique et sociologique).


5. La confusion parétienne.

De plus, en pratique quotidienne, il faut reconnaître que la législation/réglementation limite la liberté de chacun - son support est la liberté -, malgré ce qu'en disait Lacordaire à propos du fort et du faible.

A l'opposé, en théorie ... mathématique économique, la liberté n'existe pas, mais est déduite de telle ou telle contrainte, son support est la contrainte.

Les deux propositions sont donc diamétralement opposées.


Dans cet ordre d'idée, Pareto a eu l'occasion de donner des exemples et de faire remarquer, pour sa part, que toutes les tentatives faites, dans le sens qui avait consisté à substituer à la marchandise "monnaie" des moyens moins coûteux, par les Etats, avaient abouti à des désastres.

Au contraire, c'était la seule initiative privée qui avait donné les virements de compte chez les banquiers, les chèques, les warants et qui était parvenue ainsi à économiser en grande partie la monnaie métallique" (Pareto, op.cit, §277).

Si on suit Pareto, il faudrait donc mettre de côté la proposition en relation avec la théorie mathématique économique pour s'attacher à la proposition finaliste.

Mais, notre auteur adoptait en théorie, non pas la proposition finaliste, mais la marginaliste!
On ne peut que le regretter.


6. Le rôle des éléments exogènes.

Les explications finalistes, économiques, raisonnables, ne sont pas comparables aux éléments "désertiques" des mathématiques, aussi nombreuses ces dernières pussent-elles être devenues depuis le XIXè siècle.

Les mathématiciens en sont arrivés à considérer que, pour démontrer un théorème, il n'était pas nécessaire ni même utile de savoir ce qu'il voulait dire.

C'est ainsi que, David Hilbert (1862-1943) , autre grand mathématicien, pouvait soutenir que:

"[...] les axiomes devaient être tels que si on remplaçait les termes de 'points', 'droites', et 'plans' par 'bière', 'pieds de table' et 'chaises', la théorie devait toujours tenir." (O'Shea, 2007, p.169)

Dans ces conditions, on pourrait remplacer le géomètre par le "piano à raisonner" imaginé par Stanley Jevons (1835-82), l'économiste de la "double coïncidence des besoins qu'est l'échange direct"..., a souligné, pour sa part, Henri Poincaré (1854-1912) dans Science et méthode (1908):

"Il y a là une illusion décevante" (Poincaré, op.cit., p.4)

Par exemple, l'existence des unes est sans relation avec l'existence des autres qui a pour fondement la non contradiction (cf. sur le sujet, Poincaré à propos de Stuart Mill dans le même ouvrage).

Au début du XXè siècle, Poincaré avait en effet critiqué le concept d'"infini actuel" qu'avait introduit Georg Cantor (1845-1918) et qui allait révolutionner la logique de classes - d'Aristote - et donner lieu, directement ou non, aux "logiques nouvelles" et à des mathématiques du même tabac (par exemple, mathématique du groupe Bourbaki au cœur de la future topologie économique...).

Jusqu'alors, l'"infini mathématique" n'était qu'une quantité susceptible de croître au-delà de toute limite - c'était le "devenir" ... en philosophie, c'était aussi une valeur pour les économistes qui identifiaient "quantité" et "valeur" -.
C'était une quantité variable dont on ne pouvait pas dire qu'elle avait dépassé toutes les limites, mais seulement qu'elle les dépasserait.

Cantor avait entrepris d'introduire en mathématiques un "infini actuel".
L'infini actuel était la quantité qui n'est pas seulement susceptible de dépasser toutes les limites, mais qui est regardée comme les ayant déjà dépassées (cf. Poincaré, 1908, op.cit., p.161).

Et Cantor avait créé, en conséquence, en arithmétique et en algèbre, le nombre cardinal transfini (nombre de nombre, nombre de points, etc.), puis le nombre ordinal transfini.

Dans la foulée, des mathématiciens avaient considéré que, pour enseigner l'arithmétique ou l'algèbre d'une façon vraiment logique, on devrait commencer par établir les propriétés générales des nombres cardinaux transfinis, puis distinguer parmi eux une toute petite classe, celle des nombres entiers ordinaires.

Soit dit en passant, force est de constater que les géomètres qui ont employé la méthode sont arrivés à des résultats contradictoires comparables aux antinomies cantoriennes à quoi conduisaient les logiques nouvelles.
Bien des géomètres ont aussi cru qu'on pouvait réduire les mathématiques aux règles de la logique formelle...

La "croyance à l'existence de l'infini actuel" a une conséquence sur quoi a insisté Poincaré : elle donne lieu à des définitions non prédicatives et à des cercles vicieux, pour ne pas dire des contradictions ou des antinomies.

Dans ces définitions, figure le mot "tous".
Or le mot "tous" a un sens bien net quand il s'agit d'un nombre fini d'objets.
Quand les objets sont en nombre infini, pour qu'il y en eût encore un, il faudrait qu'il y eût un infini actuel. Autrement, "tous" ces objets ne pourront pas être conçus comme posés antérieurement à leur définition.

C'est ainsi que, si la définition d'une notion N dépend de tous les objets A, elle peut être entachée de cercle vicieux si, parmi les objets A, il y en a qu'on ne peut définir sans faire intervenir la notion N elle-même.

Et cela est tout le problème à la fois de la comptabilité nationale déduite de la macroéconomie, de la mesure de l'"équilibre économique" par le P.I.B. (voire de la "croissance" par le taux de variation du P.I.B.).

Rappelons la définition du produit intérieur brut aux prix du marché (P.I.B.) que donne l'I.N.S.E.E., la définition de cet "[...] agrégat représentant le résultat final de l'activité de production des unités productrices résidentes.

Il peut se définir de trois manières :

- le P.I.B. est égal à la somme des valeurs ajoutées brutes des différents secteurs institutionnels ou des différentes branches d'activité, augmentée des impôts moins les subventions sur les produits (lesquels ne sont pas affectés aux secteurs et aux branches d'activité) ;

- le P.I.B. est égal à la somme des emplois finals intérieurs de biens et de services (consommation finale effective, formation brute de capital fixe, variations de stocks), plus les exportations, moins les importations ;

- le P.I.B. est égal à la somme des emplois des comptes d'exploitation des secteurs institutionnels : rémunération des salariés, impôts sur la production et les importations moins les subventions, excédent brut d'exploitation et revenu mixte."

C'est ainsi que, par exemple, l'agrégat "consommation" qui préside à l'agrégat "P.I.B." est "expliqué" par celui-ci - via la "fonction de consommation" - et qu'une majorité voit dans la consommation le moteur de la croissance.

Pour ne pas parler de leur mesure empirique difficile et des "objets frontières" créés pour y parvenir (cf. Desrosières, 2003).

Oubliant ou refusant le point de départ, à savoir l'action humaine d'échange, les règles de droit et l'harmonie économique, des économistes dits macro économistes se polarisent aujourd'hui sur l'égalité et les forces de l'équilibre économique pour se situer au-delà de l'équilibre qu'ils identifient, pour l'occasion, à l'égalité des quantités offertes et demandées ou à celle des revenus et des dépenses.

A sa façon, le concept d'"équilibre économique" renvoie ainsi au concept d'"infini actuel" et au désastre scientifique à quoi donne lieu ce concept et qu'avait dénoncé Poincaré.
Par hypothèse, le concept d'"équilibre économique" exclut la perfectibilité de l'homme, son devenir, et tout ce qui va de pair (perfectionnement de l'économie...).
Il place donc dans une situation au-delà des limites.
Et certains politiques n'hésitent pas d'ailleurs, à l'occasion, à s'y complaire (cf. par exemple, ce billet de avril 2011).

Nos macro économistes introduisent aussi, à l'occasion, l'"Etat", "machina ex machina".
En vérité, je devrais écrire "parachutent" tant il s'agit d'un coup de baguette magique dans le monde de "non droit" où ils se situent, pour ne pas écrire un "coup d'Etat".

Et ils déduisent de cette situation, via les théorèmes mathématiques qu'ils peuvent connaître et auxquels ils choisissent de se référer, des conséquences.
C'est la théorie de l'équilibre économique général sous telle ou telle forme mathématique (théorie de l'optimum incluse) ou telle ou telle théories macroéconomiques actuelles.


7. Les "ingénieurs des 'âmes'".

Les explications finalistes, économiques, raisonnables sont surtout en opposition avec l'optique du technicien, avec le point de vue de l'ingénieur sur les opinions courantes en matière d'organisation sociale, comme y a insisté Friedrich von Hayek (1953).

La plupart des schémas de reconstruction complète de la société, depuis les vieilles utopies jusques au socialisme moderne, portent la marque distinctive de la rupture en question.

Le désir d'appliquer la technique de l'ingénieur à la solution des problèmes sociaux, plutôt que le raisonnement de l'économiste, est devenue explicite depuis des décennies.

La "mécanique politique" et la "mécanique sociale" sont devenues des rengaines à la mode tout aussi caractéristiques des générations successives que leur prédilection pour un contrôle "conscient".
En Russie, les artistes eux-mêmes paraissaient s'enorgueillir du titre d'"ingénieur des âmes" que leur avait conféré Staline. (cf. Hayek, 1939, p.151-52).


8. L'oubli, volontaire ou non.

Mais les explications marginalistes ou finalistes, l'une comme l'autre, supposent encore, sans le dire, qu'il n'y a pas de variation de l'ignorance ou des connaissances de vous et moi, qu'il n'y a pas d'information.

Or, en économie politique, l'information est première et varie à chaque instant à cause, justement, des actes des gens.

Il s'ensuit que l'homme qui se décide toujours pour la solution la plus désirable, et dont chacun des actes devient la nécessité logique qu'impose inéluctablement l'échelle de ses désirabilités, commet des erreurs.

Et le principe de cette erreur est un élément important de ses actions.
L'erreur ne saurait être assimilée à une divergence entre l'existant et le désiré.

Bref, rien ne justifie de mettre de côté l'information en économie politique comme elle l'est par les démarches précédentes, ni de vouloir y suppléer des législations/réglementations tombée du ciel.


9. La praxéologie.

Une chose est certaine : l'explication finaliste, économique, raisonnable, repose sur les actes de chacun dans l'ignorance partielle et les règles de droit, contraintes par les législations ou réglementations, où il se trouve et, à ce titre, elle est préférable à l'explication marginaliste.

Mais toutes les choses à la connaissance de chacun sont soumises à la loi de la causalité.

Soit dit en passant, les "hédonistes" de la fin du XIXè siècle ont ajouté leur grain de sel et abandonné la considération générale de la causalité, l'ont fait oublier pour la remplacer par les considérations de l'interdépendance et de la détermination mutuelle des marchés.

D'un côté, il y a les besoins ou désirs de chacun, ils sont hiérarchisés en fonction de l'urgence, et
de l'autre, il y a les réserves disponibles susceptibles de satisfaire les besoins ou les désirs.

La valeur résulte pour lui de l'importance qu'il attribue, en premier, aux besoins ou désirs et qu'il transpose ensuite aux biens économiques, causes exclusives de la satisfaction des besoins ou des désirs.

Et seule en tient compte, non pas l'explication finaliste, mais l'explication praxéologique.

N'oublions jamais qu'en se situant dans cette dernière perspective, Ludwig von Mises expliquait que:

"La science économique ne porte pas sur les biens et services, elle porte sur les actions des hommes en vie.

Son but n'est pas de s'attarder sur des constructions imaginaires telles que l'équilibre. Ces constructions ne sont que des outils de raisonnement.

La seule tâche de la science économique est l'analyse des actions des hommes, c'est l'analyse des processus." (Mises, 1962, cf. ce texte).

Pour sa part, Hayek complétait le propos en écrivant que :

"Dans les sciences sociales, toutefois, la situation est exactement l'inverse [des sciences naturelles].

D'une part, l'expérimentation est impossible : nous ne pouvons donc connaître des règles définies dans le phénomène complexe comme dans les sciences naturelles.

D'autre part, la situation de l'homme à mi chemin entre les phénomènes naturels et les phénomènes sociaux
- dont il est l'effet en ce qui concerne les premiers, et
la cause, en ce qui concerne les seconds -
prouve que les faits essentiels de base dont nous avons besoin pour l'explication du phénomène social participent de l'expérience commune et de la matière de nos pensées.

Dans les sciences sociales, ce sont les éléments des phénomènes complexes qui sont connus, sans aucune contestation possible [...]

Or l'existence de ces éléments est tellement plus certaine que l'existence des règles quelconques dans le phénomène complexe auquel ils donnent naissance, que ce sont eux qui constituent le vrai facteur empirique dans les sciences sociales. [...]

dans les sciences sociales, [le processus de déduction] part directement d'éléments empiriques connus et les utilise à la découverte des règles dans les phénomènes complexes que l'observation directe ne peut établir" (Hayek, 1939).






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