Paris, le 10 juin 2015.




1. Equilibre et croissance économiques.

On ne peut que s'interroger sur le succès qu'ont connu la notion d'équilibre économique général ou celle d'équilibre macroéconomique parmi les économistes depuis le XIXème siècle (cf. ce texte de septembre 2014).

Ces notions d’équilibre ne sauraient être cachées par la notion de croissance économique, plus récente (mi-XXème siècle), et souvent mise en avant aujourd'hui par la doxa médiatico-politique (cf. ce texte de mars 2015 ou celui-ci d'avril 2014).


Point commun de ces notions, d'une part, elles cachent les échanges de marchandises directs des personnes, de vous et moi.

D'autre part, elles sont muettes sur les échanges indirects de marchandises qui font intervenir la marchandise intermédiaire "monnaie" que nous connaissons aujourd'hui, malheureusement sous une forme dénaturée (cf. ce texte d'avril 2015).

Il ne faut pas oublier, en effet, qu'un échange indirect de marchandises de la personne, vous ou moi, est la succession unitaire d'une offre puis d'une demande de marchandises.
Et non pas l'inverse.

On offre toujours des marchandises qu’on est prêt à céder, contre monnaie – "marchandise intermédiaire" qu’on n’a pas, en général, la capacité d’offrir - pour pouvoir acquérir des marchandises qu’on préfère et désire.


Cette situation de l’échange indirect de marchandises est essentielle et, en général, oubliée au profit de l'échange direct qui n'existe pas dans la réalité.

Elle cache nécessairement trois ou quatre « grands » marchés.
Le premier procède de l’offre de marchandises et ne doit pas cacher la demande existante ; il va de pair avec un deuxième marché, à savoir le premier marché de la monnaie.
Le troisième marché procède de la demande de marchandises qui suit si le premier marché a été conclu ; il ne doit pas cacher l’offre existante ; il va de pair avec un quatrième marché, à savoir le second marché de la monnaie.


Reste que l’occasion de l’offre de marchandises par la personne cache une occasion de demande de marchandises par autrui, en cours d'échange indirect, et suscitera une occasion de demande par icelle si le marché est conclu, laquelle, elle-même, ne devra pas cacher une occasion d’offre de marchandises par autrui, en route pour un échange indirect.


Ludwig von Mises avait remarqué en 1952:

« L'individu doit prendre en compte la valeur d'échange objective de la monnaie, telle que déterminée par le marché d'hier, avant de pouvoir forger une estimation de la quantité de monnaie dont il a besoin aujourd'hui.
La demande et l'offre de monnaie sont ainsi influencées par la valeur de la monnaie dans le passé.
Mais elles modifient à leur tour cette valeur avant d'être en équilibre. » (Mises, chap. 2

 Je dirai, pour ma part, que la demande de marchandises rencontre la première offre de marchandises évoquée de l'échange indirect - si le marché a abouti - et contient ainsi l’influence des prix en question.


2. Equilibre, croissance et mathématiques.

 En force, et malgré les erreurs commises, équilibre et croissance économiques sont devenus le terrain de jeu des mathématiciens qui avaient choisi de ne plus s'intéresser à leur discipline - on peut se demander pourquoi ... - et en cherchaient une autre, en définitive ... à dévoyer, voire à dénaturer (cf. ce texte de Cot et Lallement, 2003 à "contre lire").

C'est ainsi que, dans un éclat, sans cérémonie, Paul Romer a accusé récemment plusieurs collègues - dont Lucas et Prescott, deux "prix Nobel" - d'utiliser les mathématiques de façon malhonnête pour soutenir leurs convictions idéologiques.

Dans l'élaboration de théories sur la façon dont se produit la croissance économique, a-t-il suggéré, ils ont glissé des hypothèses absurdes dans leurs modèles économiques pour garantir les résultats qu'ils voulaient.

Sa dénonciation de telles “ mathématicités” - en anglais, "mathiness" - a déclenché une tempête de commentaires à quoi des collègues de “Bloomberg View ”, Justin Fox  et Noah Smith,  ont apporté des contributions remarquables.


3. Mathématique, structuralisme et science économique.

Mais le problème qu’a identifié Romer va bien au-delà de la "théorie de la croissance" en quoi il s'est spécialisé.
Il est plus profond qu'une simple querelle entre camps universitaires.

Il objecte à la manière dont de nombreux économistes utilisent les mathématiques et qui est différente de celle dont les physiciens ou biologistes ou ingénieurs l’utilisent.


Longtemps, les scientifiques ont fait appel aux mathématiques, seulement comme outil. 
Et ils évaluaient finalement la compréhension pratique de ce qu'ils avaient en ligne de mire en s'affranchissant de la rigueur théorique.
Ils se souciaient d'abord de la plausibilité des hypothèses utilisées dans le modèle.

Mais tout a changé au XXème siècle, en particulier, à l'initiative de certains instituts des Etats-Unis ouverts aux économistes.

Après avoir sacralisé, dans la décennie 1930, les travaux d'économistes immigrés de l'Europe de l'Est qui fuyaient le communisme (Lange, Lerner, etc.) mais dévoyaient les écrits de Vilfredo Pareto (cf. ce texte de juillet 2009), ou le socialisme national (Mises, Hayek), la démarche leur a juxtaposé, à partir de la décennie 1950, ceux de mathématiciens indigènes (Kenneth Arrow) ou immigrés (Gérard Debreu) qui voulaient "faire de la science économique mathématique".

Exemplaire est la théorie économique moderne de Arrow et Debreu (en particulier cet ouvrage de Debreu) qui a commencé avec un modèle mathématique d'une économie extrêmement abstraite - ensemble de producteurs, de consommateurs et de marchandises - et a ensuite construit des théorèmes sur ses propriétés.

Le résultat, le plus célèbre, a été que, sous un ensemble de conditions, cette économie imaginaire possédait un équilibre unique, un ensemble de prix qui égalisait parfaitement production et consommation. 


Certes, des pratiquants de la méthode ont minimisé la nécessité d'hypothèses réalistes, comme Paul Fleiderer l’a noté dans son brillant essai sur les caméléons.

Mais ils utilisent des suppositions très douteuses pour obtenir un résultat qu'ils prennent ensuite comme fondement pour donner des conseils aux décideurs.
Ce qu'il faut reconnaître comme étant, à peu près, le contraire de la bonne science.

La mathématique de Debreu et consorts contribue surtout à conforter le "structuralisme" - fausse "philosophie" enseignée et choyée, par exemple, en France - au lieu de le fuir.


4. L'équilibre ou la croissance n'existe pas.

Quitte à faire une représentation géométrique (géométrie euclidienne en tant que mathématique) de l'échange indirect de marchandises par une personne, ce qu'on dénomme "équilibre" est représenté nécessairement, au minimum, par une figure de type "bipoint" qui ne peut être identifié, par définition, à un terme.

Le "bipoint" correspond à la succession de l'offre de marchandises réussie éteignant la demande de marchandises "en route", puis de la demande de marchandises réussie, ouvrant l'offre de marchandises "potentielle".

Il exclut, en tant que tel, tout terme ou fin des échanges indirects, toute question de stabilité de ceux-ci et s’oppose ainsi à l’habitude de ce qui est dit et qui consiste à voir dans l'équilibre un terme ou une fin. 

Contrairement à ce que la mathématique en question enseigne et fait dire, la notion d’équilibre économique général ou celle d’équilibre macroéconomique n’est pas, en effet, une figure géométrique de type "point" identifiable à un terme ou une fin, sauf à la rendre incomplète ou incohérente.

Elle est incomplète si on ne fait pas intervenir l’un des deux équilibres donnant aux échanges indirects de la personne, leur unité.

Elle est incohérente
- si, d'une part, elle accepte l’idée d’un équilibre passé, à court terme ou à long terme, voire au-delà (cf. ce texte d'octobre 2014), dont on déduit des offres et des demandes des marchés et
- si, d'autre part, elle ne limite pas les échanges aux seuls échanges directs qui excluent donc ce qu’on dénomme « monnaie » et la réalité où nous nous trouvons.




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